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Full text of "Gaufrey : chanson de geste"

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in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


littp://www.arcliive.org/details/gaufreycliansondeOOgues 


LES 


ANCIENS    POETES 

DE    LA  FRANCE 


La  première  partie  du  recueil  des  Anciens  Poètes  de  la 
France  renfermera  le  cycle  carlovingien,  et  formera  quarante 
volumes  semblables  à  celui-ci. 

L'examen  des  questions  administratives  et  scientifiques 
auxquelles  peut  donner  lieu  la  publication  de  ce  recueil  a  été 
confié  par  S.  Exe.  M.  le  Ministre  de  l'Instruction  publique  à 
une  commission  composée  de  MM.  : 

Le  Marquis  de  La  Grange  ,  sénateur ,  membre  de 
ïlnslhut,  Président; 

Gustave  Rouland,  directeur  du  personnel  et  du 
secrétariat  général  ; 

F.  GuESSARD,  professeur  à  l'Ecole  impériale  des 
Chartes  ,  délégué  de  la  Commission  pour  la  direction  du 
Recueil; 

Francis  Wey  ,  inspecteur  général  des  archives  dépar- 
tementales; 

Henri  Michelant,  membre  de  la  Société  des  anti- 
quaires de  France ,  employé  au  département  des  ma- 
nuscrits de  la  Bibliothèque  impériale  ; 

Servaux  ,  chef  du  bureau  des  travaux  historiques, 
Secrétaire. 


Ce  volume  est  le  troii'ùme  dans  l'ordre  de  publication. 


LES 

ANCIENS  POETES 

DE  LA  FRANCE 

Publiés  sous  les  auspices 

DE   s.    EXC.  M.  LE  MINISTRE    DE    l'iNSTRUCTION    PUBLlCiUE 
ET  DES  CULTES 

Et  sous  la  direction 

DE  M.   F.  GUESSARD 

GAUFREY 


A    PARIS 
Chez  F.  ViEWEG,  Libraire- Editeur 

Maison  A.  FRANCK 

RUE     DE    RICHELIEU,    N>    67 

MDCCCLIX 


Paris,  —imprimé  par  CHARLES  JoUAUST,  338,  rue  S.-Honoré. 


GAU  FREY 


CHANSON   DE   GESTE 


GAUFREY 


CHANSON   DE   GESTE 

Publiée  pour  la  première  fois  d'après  le  manuscrit  unique 
de  Montpellier 


MM.  F.  GUESSARD  et  P.CHABAILLE 


A  PARIS 
Chez  F.  Vieweg,   Libraire-Editeur 

Maison  A.  FRANCK 

RUE    DE    RICHELIEU,    N     67 


MDCCCLIX 


^2  44  5  2 


PRÉFACE. 


e  sujet  de  notre  poème  est  un  peu 
complexe  :  c'est  l'histoire  des  douze 
fils  de  Doon  de  Mayence,  mais  sur- 
tout de  Gaufrey,  qui  était  l'aîné ,  et 
qui   fut  le  père  du  fameux  Ogier. 

L^auteur,  en  terminant  son  récit^  le  résume  ainsi 

lui-même  : 


Explicit  le  romans  de  Gaufrey  le  vaillant, 

De  tous  les  .xu.  frères,  dontn'i  ot  nul  faillant, 

Fors  Grifes  le  traîtres^  que  Damcdiea  gravent! 

Il  s'en  faut  bien  toutefois  que  l'intérêt  se  con- 
centre sur  Gaufrey  et  sur  ses  frères.  Dans  ce 
vaste  tableau,  où  Ton  voudrait  plus  d'unité  et 
où  se  pressent  une  foule  de  personnages,  il  en  est 
plusieurs  que  le  peintre  a  placés  autour  de  ses 
héros  de  façon  à  leur  faire  ombre. 

Déjà  célébré  dans  un  autre  poëme ,  qui  ra- 
conte les  exploits  de  sa  jeunesse  et  de  son  âge 
mûr,  Doon  de  Mayence  joue  encore  dans  celui-ci 

Gaufrey.  a 


ij  Préface. 

un  rôle  important,  à  la  tête  de  sa  nombreuse  li- 
gnée. 

On  y  voit  aussi  figurer^  à  coté  de  Doon,  le 
vieux  Garin  de  Monglane ,  comme  lui  chef  de 
l'une  des  grandes  familles  héroïques  de  France,  et 
dont  les  prouesses  forment  également  le  sujet 
d'une  chanson  de  geste  qui  porte  son  nom.  Ga- 
rin de  Monglane  est,  dans  notre  poëme,  l'un  des 
personnages  les  plus  nécessaires  à  l'action,  et  la 
partie  de  sa  vie  que  raconte  le  trouvère  est  an- 
noncée par  lui  comme  un  épisode  très  peu  connu  : 

Foi  îrouvcrés  joaglierrc  qui  de  chcsli  vous  chant; 
Quar  il  en  est  moult  poi  qui  sache  le  rommans 
Comme  Garin  fu  pris  à  Monglane  la  grant  (')• 

Mais  l'acteur  principal ,  le  vrai  héros  de  ce 
poëme,  selon  nous ,  celui  qui  attire  le  plus  l'at- 
tention ,  au  détriment  de  Gaufrey  et  de  tous  les 
autres  ,  c'est  le  vassal  si  dévoué  ,  le  serviteur  et 
l'ami  si  fidèle  de  Garin  de  Monglane;  c'est  Ro- 
bastre,  l'homme  à  la  cognée,  dont  on  ne  sait  trop 
comment  déterminer  laconditionsociale,  caril  est 
le  fils  d'un  esprit,  d'un  lutin,  d'un  follet,  nommé 
Malabron ,  et ,  en  dépit  de  cette  origine  un  peu 
surnaturelle,  il  a  débuté  bien  humblement  dans 
le  monde  :  il  a  commencé  par  être  charretier  ou 
charreton,  comme  on  disait  alors,  et  comme  dit 
encore  La  Fontaine.  Puis  il  s'est  élevé  à  force 
de  bravoure,  sans  rien  devoir  à  son  père  le  lutin, 
et  nous  le  trouvons  auprès  de  Garin  de  Mongla- 
ne, ce  grand  baron  ,  dans  une  situation  que  ses 
débuts  ne  semblaient  pas  lui  promettre. 

I.  p.  s>. 


Préface.  jjj 

Il  n'est  guère  ,  dans  no^re  poëme,  de  bataille 
grande  ou  petite  où  l'intrépide  Robastre  ne  soit 
au  premier  rang  et  ne  donne  les  plus  rudes  coups. 
Quoiqu'il  ne  manque  pas  de  nobles  sentiments 
il  représente  un  peu  la  force  brutale,  et  son  arme 
est  celle  d'un  vilain  ;  mais  il  n'en  est  pas  moins 
fêté  en  toute  occasion  par  les  plus  grands  sei- 
gneurs, par  les  pairs  mêm.e  de  Charlemagne,  et 
c'est  d'une  commune  voix  qu'ils  le  récompensent 
au  dénoûment,  en  plaçant  sur  sa  tête  la  cou- 
ronne de  Hongrie. 

Notre  poëte  nous  paraît  avoir  eu  une  prédilec- 
tion marquée  pour  cet  enfant  de  son  imagination 
qu'à  toute  rencontre  il  met  en  avant,  et  qu'il  ne 
perd  jamais  de  vue,  le  proposant  sans  cesse  à 
1  admiration  de  chacun,  présent  ou  absent ,  an- 
nonçant ses  exploits  futurs  ou  rappelant  ses 
prouesses  passées,  lorsque,  pour  le  moment  il 
ne  le  fait  point  agir,  et  le  mettant  seul  en  scèrie 
avec  le  lutin  son  père,  dans  la  partie  du  poëme 
où  il  introduit  le  merveilleux  féerique. 

Berart  de  Montdidier,  l'un  des  douze  pairs  de 
Charlemagne,  est  encore  un  des  personnages  fa- 
vorisés et  mis  en  évidence  par  le  trouvère.  On  sait 
que  plusd'une  chanson  de  geste  reproduit,  sous  des 
noms  différents  et  avec  quelques  légers  change- 
ments dans  les  circonstances,  une  histoire  bien 
connue  et  qui  parait  avoir  eu  le  plus  grand  suc- 
cès au  moyen  âge,  celle  d'une  jeune  princesse 
sarrasine  qui  s'éprend  d'un  chevalier  français,  se 
convertit  pour  l'amour  de  lui,  et  ne  manque  'ja- 
mais d'être  un  auxiliaire  très  précieux  pour  les 
chrétiens  dans  leurs  luttes  contre  les  infidèles. 
Le  rôle  avantageux  du  guerrier  français  est  attri- 


jv  Préface. 

bué  par  l'auteur  de  Gaufrey  à  Berart  de  Montdi- 
dier,  dont  la  seule  renommée  a  inspiré  une  si 
vive  passion  à  la  belle  Fleurdépine ,  qu'elle  se 
contente  de  baisser  la  tête  lorsque  son  père 
reçoit  devant  elle  le  coup  de  la  mort,  de  la  main 
d'un  compagnon  de  Berart. 
■  Voilà,  du  côté  des  chrétiens,  les  figures  qui  nous 
semblenten  vue  autant  et  plus  parfois  que  celles  de 
Gaufrey  et  de  ses  frères.  Quant  aux  mécréants, 
aux  Sarrasins,  ils  ont  été  mieux  traités  par 
d'autres  poètes  du  moyen  âge.  On  jugera  sans 
doute,  comme  nous,  que  le  roi  Gloriant,  leur 
principal  chef,  dans  le  poème  de  Gaufrey, 
n'est  pas  un  type  à  citer,  et  que  son  caractère  ii'a 
pas  été  tracé  avec  grand  soin.  Aussi  faut-il  dire 
qu'il  ne  se  convertit  pas  au  dénoûment,  et  meurt, 
lorsque  le  moment  est  venu  de  se  débarrasser  de 
lui ,  sous  la  cognée  de  Robastre  ,  sans  qu'il  en 
coûte  même  à  l'auteur  le  récit  d'une  de  ces  luttes 
prolongées  dont  les  trouvères  aimaient  tant  à 
détailler  les  chances  et  les  incidents  divers. 

Le  roi  Machabré,  le  père  de  Fleurdépine,  n'est 
guère  qu'un  confident ,  et  c'est  la  belle  Sarrasine 
qui  représente  le  mieux  sa  race  dans  notre 
poème.  Aussi  devient-elle  chrétienne,  à  la  fm  , 
après  avoir  déployé  une  grande  malice  en  faveur 
des  Français ,  pour  lesquels  elle  a  un  fonds  de 
tendresse  et  une  admiration  des  plus  louables. 

Ces  différents  personnages,  à  l'aide  de  nombreux 
acteurs  secondaires  et  d'une  foule  de  comparses, 
accomplissent  les  événements  trop  variés  dont  le 
poème  de  Gaufrey  contient  le  récit,  et  dont  voici 
la  clef. 

Assiégé  dans  son  château  de  Monglane  et  ré- 


Préface.  v 

duit  à  l'extrémité  par  le  roi  Gloriant,  le  vieux  Ga- 
rin  implore  l'assistance  de  son  ancien  ami,  Doon 
de  Mayence,  au  moment  même  où  les  douze  fils 
de  Doon  vont  s'embarquer  pour  aller  en  Syrie 
conquérir  des  terres  sur  les  Sarrasins.  Dès  lors, 
leur  projet  est  remis  à  un  autre  temps;  ils  par- 
tent en  toute  hâte  avec  leur  père  pour  aller  por- 
ter secours  à  Garin  de  Monglane.  L'expédition 
réussit;  l'armée  de  Gloriant  est  mise  en  fuite; 
mais  le  chef  sarrasin  ,  quoique  vaincu,  emmène 
avec  lui  deux  prisonniers  dont  la  capture  le  con- 
sole de  sa  défaite.  Il  tient  dans  ses  fers  et  Doon 
de  Mayence  et  Garin  de  Monglane,  qu'il  hait  dès 
longtemps ,  parce  que  dès  longtemps  il  a  senti 
leurs  coups. 

Les  vainqueurs,  au  contraire,  sont  inconso- 
lables. Les  fils  de  Doon  ,  les  fils  de  Garin  ,  ont 
perdu  leur  père,  et  Robastre,  un  seigneur,  un 
maître  qu'il  chérit.  Dès  le  début  du  poëme,  l'au- 
teur nous  avertit  que  la  captivité  des  deux  prison- 
niers durera  sept  années,  et  en  même  temps,  pour 
nous  rassurer,  il  nous  apprend  qu'ils  seront  ven^ 
gés  par  Robastre  : 

....    Vous  orrez  assez  prochainement 

Et  si  comme  Robastre  en  prist  puis  vengement, 

Et  comme  il  ochist  puis  le  fort  roi  Gloriant  (i). 

Les  habitudes  littéraires  du  moyen  âge  n'ad- 
mettent pas  les  dénoûments  imprévus ,  et  ce  ne 
sont  pas  les  trouvères  qui  auraient  imaginé  de 
tenir  leurs  auditeurs  en  suspens  durant  plusieurs 

1.  p.  9. 


vj  Préface. 

heures,  incertains  de  savoir  si  un  amoureux  épou- 
sera celle  qu'il  aime.  En  pareil  cas,  ou  l'événe- 
ment s'accomplit  sans  retard,  et  l'on  sait  à  point 
nommé  le  nom  de  l'enfant  qui  ne  manque  jamais 
d'être  engendré  la  première  nuit  des  noces  ,  ou  , 
si  l'événement  est  retardé  par  quelque  obstacle, 
on  apprend  dès  l'abord  quand  et  comment  il 
pourra  avoir  lieu.  C'est  ainsi ,  et  sans  doute  par 
crainte  d'exciter  des  émotions  trop  vives,  que 
notre  poëte,  à  chaque  nouvelle  partie  de  son  ré- 
cit qu'il  entame,  prend  soin  d'en  donner  le  som- 
maire ,  à  peu  près  comme  on  distribue  d'avance 
aux  convives  le  menu  d'un  festin. 

Nous  savons  déjà  que  Robasîre  sera  le  vengeur 
de  Garin  et  de  Doon;  mais  d'ici  là  que  de  grands 
événements,  que  d'épisodes ,  que  de  coups  de 
hache  et  de  coups  d'épée!  A  compter  de  ce  mo- 
ment, la  chanson  se  renforce. 

Or  enjorche  canchon  ,  qui  oïr  la  voudra, 

Ainsi  comme  Gaujrei  les  régnés  conqucsta , 

Et  à  SCS  .XI.  frcns  chascun  A.  en  donna; 

Et  comme  Dancmarche  par  jorche  conquesta , 

Et  la  terre  son  pcre ,  dont  la  gent  révéla  ('), 

Et  autre segnor firent  quant  Doon  n'i  esta; 

Et  si  comme  Gaufrey  Gloriant  encacha  ; 

Que  le  plus  de  sa  terre  li  destruist  et  gasta , 

Li  et  ses  .XI.  frères  toute  la  conquesta  ; 

Et  corn  Garins  li  bers  de  prison  escapa 

Entre  li  et  Doon  ,  qui  tant  de  poveir  a  ; 

Corn  Robastrc  fu  roy  de  chcl  pais  de  là , 

Et  Garins  et  Doon  le  pa'is  li  donna 

Pour  chen  que  si  tous  jors  au  besoing  li  aida  (2). 

1 .  Se  révolta ,  devint  rebelle. 

2.  P.  39. 


Préface.  vij 

Voilà  une  annonce  qui  fait  connaître  à  l'avance 
tous  les  grands  événements  du  poëme.  Plus  loin 
s'en  rencontre  une  autre  toute  spéciale  :  c'est  une 
sorte  de  tableau  généalogique  qui  dépasse  de 
beaucoup  le  cadre  du  récit,  et  qui  satisfait  la  cu- 
riosité au  delà  même  du  dénoùment. 

Or  commenche  canchon,  s'entendre  la  voulès , 
Comment  les  fix  Doon  furent  tous  mariés.... 
Puis  issi  d'eus  .V.  rois  qui  furent  couronnes, 
Et  bien  .LX.  dus  de  grant  terre  chasés  , 

Et  bien  .XXXV.  contes,  tous  furent  hcnourés 

Moult  i  ot  de  preudommes,  d'autres  i  ot  assis, 

Hernaut  de  Vantamise  en  fu ,  si  aloses , 

Et  Garnier  de  Nantueil,  qui  moult  et  de  bontés, 

Regnaut  de  Montauben  et  Aalart  l'ainsnés , 

Et  Richart  et  Guichart ,  le  vassal  aduris. 

Et  Maudis  le  larron  ni  doit  estre  oubliés.... 

Baudouin,  chil  de  Flandres  estoit  du  parentés. 

Et  Ogier  le  Danois,  qui  fu  de  grans  bontés,  etc.  (•). 

Un  tableau  du  même  genre,  mais  qui  ne 
renferme  que  des  noms  mal  famés ,  est  celui  qui 
nous  montre  la  postérité  du  traître  Grifon,  le  père 
de  Ganelon,  le  seul  des  douze  fils  de  Doon  de 
Mayence  qui  ait  forligné  et  failli  à  l'honneur  (2). 

Nouveau  sommaire  un  peu  plus  loin  (5),  nou- 
vel appel  à  l'attention  des  auditeurs  : 

Scgnors  ,  oés  canchon  qui  moult  fet  à  loer  ; 
Poy  est  de  jougUors  qui  en  sache  nonchier. 
Che  est  des  .xil.  fis  Doolin  le  guerrier, 
De  Robastre  le  preus  à  la  hache  d'achier,  etc. 

1.  P.  77. 

2.  p.  121. 
?.  P.  142. 


viij  Préface. 

Comme  Gaufrey,  dans  le  cours  de  ses  con- 
quêtes.  épouse  la  belle  Passerose,  et  engendre, 
la  nuit  même  de  ses  noces,  selon  l'usage,  un  cour- 
fois  enfanchon,  qui  devint  le  preux  Ogier,  en  réa- 
lité les  Enfances  Ogier  commencent  à  dater  de  ce 
moment.  C'est  ce  que  notre  poète  annonce  en  ces 
termes  : 

Chi  commenche  la  geste  et  la  noble  canchon 

Des  enfanches  Ogier,  le  nobile  baron , 

Et  corn  Gaufrey  geta  son  père  de  prison  (')• 

Ainsi ,  durant  le  temps  de  la  captivité  prolongée  de 
Doonet  de  Garin,  Gaufrey  fait  avec  ses  frères  les 
conquêtes  qu'il  projetait  au  début  du  poëme.  Cha- 
cun d'eux  se  marie,  et  tandis  que  Grifon  le  maudit 
donne  le  jour  à  Ganelon,  tandis  qu'il  va  à  la  cour 
de  Charlemagne  calomnier  son  frère  aine  et  sur- 
prendre la  libéralité  de  l'empereur,  de  l'union  de 
Gaufrey  et  de  Passerose  naît  l'un  des  héros  les 
plus  célèbres  de  l'épopée  carlovingienne,  cet 
Ogier  dont  nos  jeux  de  cartes  perpétuent  encore 
le  nom  et  le  souvenir. 

Leurs  conquêtes  achevées ,  les  fils  de  Doon 
songent  à  délivrer  leur  père,  et,  dans  ce  dessein, 
s'embarquent  pour  la  Hongrie  avec  les  fils  de 
Garin  de  Monglane.  Là  recommence  une  série 
de  nouveaux  exploits  ,  de  nouvelles  conquêtes  , 
qui  se  terminent,  comme  on  le  sait  déjà  ,  par  la 
mort  du  roi  Gloriant  (')•  Robastre,  son  vain- 


1.  p.  223. 

2,  Les  événements  qui  suivent  le  couronnement  de  Ro- 


Préface.  ix 

queur,  est  aussi  son  successeur,  et  hérite  à  la  fois 
de  sa  couronne  et  de  sa  veuve  Mandagloire , 
préalablement  baptisée. 

On  a  vu  de  nos  jours  des  rois  qui  étaient  partis 
d'aussi  loin  pour  arriver  au  trône  ;  mais,  au 
moyen  âge,  au  cœur  même  de  la  féodalité,  com- 
bien la  fortune  de  Robastre  devait  paraître  plus 
surprenante!  Le  récit  sans  doute  en  intéressait 
fort  les  humbles  auditeurs  qui  n'étaient  rien  alors, 
dont  les  descendants  sont  devenus  tout ,  et  qui 
ne  prévoyaient  guère  que  parmi  leurs  arrière-pe- 
tits-fils  se  trouverait  plus  d'un  Robastre.  Il  est 
vrai  que  notre  héros  populaire  était  le  fils  d'un 
lutin  ;  mais  il  n'en  fut  pas  moins  aussi  le  fils  de 
ses  œuvres,  comme  on  dit,  puisqu'à  soixante  ans 
il  ne  connaissait  pas  encore  son  père.  C'est  à  cet 
âge  seulement  qu'il  reçoit  de  lui  quelque  marque 
de  tendresse  et  quelque  secours  dans  les  dan- 
gers si  nombreux  qu'il  affronte,  mais  encore  à 
quel  prix! 

Avant  de  venir  en  aide  à  son  fils  ,  Malabron 
s'avise ,  un  peu  tard ,  de  le  soumettre  à  de  terri- 
bles épreuves  pour  s'assurer  de  son  courage  , 
dont  il  ne  saurait  douter  cependant,  puisqu'il 
connaît  toute  la  vie  de  Robastre  ;  mais  ,  à  cela 
près,  c'est  une  scène  tragi-comique  fort  bien 
réussie,  que  la  première  entrevue  du  père  et  du 
fils.  On  peut  croire  que  cette  invention  serait  en- 
core de  mise  aujourd'huy  dans  un  opéra  ou  dans 
un  drame  fantastique,  puisqu'elle  a  fourni  au  der- 

bastre,  et  qui  sont  racontés  à  la  hâte,  appartiennent  plutôt 
aux  Enfances  Ogier  qu'à  notre  poème. 


X  Préface. 

nier  siècle  le  fond  d'une  composition  de  ce 
genre  (').  L'idée  n'en  appartient  pas,  croyons- 
nous,  à  notre  auteur  :  elle  lui  a  été  suggérée  sans 
doute  par  le  poème  de  Huon  de  Bordeaux,  qui 
nous  parait  antérieur  à  celui-ci ,  et  où  le  lutin 
Malabron  est  un  esprit,  un  génie  subalterne  aux 
ordres  d'Oberon  L'imitation  à  nos  yeux  est  évi- 
dente, mais  elle  n'est  point  servile,  et  permet  de 
louer  l'imitateur. 

Le  poëme  de  Huon  de  Bordeaux  a  été  ,  selon 
toute  apparence ,  composé  au  plus  tard  vers  le 
commencement  du  XI 11^  siècle  (O-  C'est  donc 
dans  le  courant  de  ce  siècle  que  notre  poëme  se- 
rait venu  s'intercaler  entre  celui  de  Doon  de 
Mayence  et  celui  des  Enfances  Ogier,  dans  la  sé- 
rie 'des  chansons  de  geste  qui  célèbre  les  héros 
de  la  famille  de  Doon. 

On  sait  que,  dans  ces  familles  héroïques  créées 
par  l'imagination  des  trouvères,  les  pères  na- 
quirent le  plus  souvent  après  les  fils.  Il  est  cer- 
tain, conformément  à  cette  règle,  que  le  poëme 
de  Gaufrey  est  très  postérieur  à  la  Chevalerie 
Ogier  de  Dannemarche;  il  nous  paraît  même  pro- 
bable qu'il  n'a  été  composé  qu'après  les  Enfan- 
ces Ogier  ;  mais,  par  dérogation  à  la  coutume,  il 
nous  semble  que  la  chanson  de  Doon  de  Mayence 
est  antérieure  à  celle  que  nous  publions,  comme 
on  peut  s'en  apercevoir  à  certains  détails,  à  cer- 

1.  Il  en  est  rendu  compte  quelque  part  dans  la  correspon- 
dance de  Grimm  ,  qui  trouve  que  le  papa  frappe  un  peu 
bien  fort  pour  éprouver  son  fils. 

2.  Ce  q^'il  y  a  de  sûr,  c'est  que  nous  en  avons  un  manu- 
scrit qui  date  de  l'an  1250  ou  environ. 


Préface.  xj 

taines  allusions  de  notre  poëme  qui  se  réfèrent  à 
celui  de  Doon. 

Sur  cette  question  de  date,  voilà  tout  ce  qu'il 
nous  est  permis,  non  d'affirmer,  mais  de  con- 
jecturer. Il  serait  fort  téméraire  d'aller  plus  loin 
lorsqu  onn'a  sous  les  yeux  qu'un  manuscrit  du 
XlVe  siècle  et  une  version  probablement  rema- 
niée. 

Sans  doute  le  nom  de  Gaufrey  se  rencontre 
assez  fréquemment  dans  des  chansons  de  geste 
dont  l'ancienneté  n'est  pas  contestable  ;  mais  ce 
nom  peut-il  être  considéré  comme  une  allusion 
au  poème  qui  le  porte ,  et  le  héros  n'était-il  pas 
connu  par  son  fils  avant  d'être  célébré  dans 
une  composition  spécialement  consacrée  à  sa 
gloire  ? 

Sous  la  forme  où  nous  le  trouvons,  le  poëme 
de  Gaufrey  ne  nous  apparaît  que  comme  une  des 
chansons  de  geste  de  la  dernière  époque.  Il  a 
tous  les  défauts  auxquels  se  reconnaissent  les 
monuments  de  cette  catégorie  ;  il  en  a  aussi  tous 
es  mentes  ,  particulièrement  au  point  de  vue  de 
1  histoire  littéraire ,  à  cause  des  renseignements 
et  des  allusions  de  tout  genre  dont  il  abonde 
comme  celui  de  Doon  de  Mayence.  Il  s'en  rap- 
proche beaucoup  ,  à  tous  égards  ,  sauf  l'unité 
qui  lui  manque  et  qui  donne  à  l'autre  plus  de  va- 
leur littéraire. 

Ecrits  dans  le  même  dialecte ,  le  poëme  de 
Doon  et  celui  de  Gaufrey  sont  aussi  renfermés 
dans  le  même  manuscrit;  mais  on  connaît  deux 
autres  textes  du  premier;  le  texte  de  Gaufrey  est 
unique.  Il  se  trouve  dans  le  manuscrit  H.  242  de 


xij  Préface. 

la  bibliothèque  de  la  Faculté  de  médecine  de 

Montpellier  ('). 

I  Voyez  la  notice  de  ce  manuscrit  dans  le  Catalogue  des 
manuscrits  des  bibliothèques  publiques  des  départements ,  et 
dans  ïa  préface  de  l'édition  du  poêrae  de  Doon  de  Mayence. 
[Recueil  des  anciens  poètes  de  la  France,  Paris,  F.  Vieweg, 
maison  A.  Franck,  i8j9-} 


SOMMAIRE. 


lus  d'un  jongleur  a  chanté  Thistoire  de 
Doon  de  Mayence,  et  l'on  sait  comment  il 
épousa  la  belle  Flandrine  (i).  —  Il  en  eut 
_  douze  fils.  Charlemagne  les  arma  chevaliers 
et  leur  donna  douze  terres,  mais  des  terres  à  conqué- 
rir sur  les  Sarrasins  :  ils  auraient  eu  honte  d'en  ac- 
cepter d'autres.  Gaufrey ,  l'aîné  de  ces  enfants,  dit 
alors  à  son  père  :  «  Père,  écoutez-moi  :  Charles ,  le 
roi  de  France,  nous  a  donné  douze  terres  à  conqué- 
rir sur  les  païens.  Il  nous  faut  passer  la  mer  pour 
cette  conquête;  nous  avons  besoin  de  navires  pour 
nous  et  nos  gens;  aidez-nous,  beau  doux  père,  à  ra- 
vir aux  Sarrasins  leurs  héritages.  Nous  sommes  tous 
vos  enfants;  mais  nul  de  nous  ne  prendrait  un  de- 
nier de  votre  patrimoine  ;  nous  n'entendons  rien  te- 
nir que  de  votre  bon  vouloir.  —  Enfants,  répond 
Doon  tout  ému ,  ne  soyez  point  inquiets  :  mon  or, 
mon  argen^ ,  tout  ce  que  je  possède  est  à  vous.  Vous 
aurez  quinze  mille  de  mes  chevaliers  ;  demain  matin, 
mes  nefs  seront  prêtes,  pourvues  de  chair,  de  biscuit 
et  de  froment  moulu ,  de  foin  et  d'avoine  pour  les 
destriers,  et  vous  pourrez  partir  à  la  garde  de  Dieu. 


I.   Voyez    la   deuxième  partie  du  poème  de  Doon  de 
Mayence. 


xiv  Sommaire. 

—  Grand  merci,  beau  doux  père  »,  répond  Gau- 
frey. 

C'est  lui  qui  sera -le  chef  de  l'expédition  :  ainsi 
l'ordonne  Doon  de  Mayence.  —  Pleins  de  joie  et 
d'espoir,  les  douze  compagnons  se  rendent  au  moutier, 
deux  à  deux,  suivis  de  leur  père,  de  leur  mère  et 
d'une  foule  de  chevaliers.  Ils  assistent  à  la  messe, 
puis  rentrent  au  palais,  où  les  attend  un  repas  pendant 
lequel  ils  entendront  une  lecture  qui  fera  trouer  bien 
des  hauberts,  rompre  bien  des  lances,  percer  bien  des 
blasons.  P.  1-3. 

Tableau  de  la  famille  de  Doon  de  Mayence  :  ses 
fils  et  sespetits-fi's.  P.  4.  — Arrivée  d'un  messager, 
ce  Je  suis  de  Monglane,  dit-il,  où  Garin  le  baron,  que 
bien  vous  connaissez,  est  dans  l'affliction  et  dans  la 
détresse.  Voici  une  lettre  dont  il  m'a  chargé  pour 
vous.  » —  Lecture  de  la  lettre  de  Garin.  —  Il  mande 
à  Doon  que  les  Sarrasins,  sous  la  conduite  du  fort 
roi  Gloriant,  ont  envahi  sa  terre  au  nombre  de  cent 
mille.  De  ses  quatre  enfants,  trois  sont  prisonniers. 
Un  seul  lui  reste  pour  l'aider,  Hernaut  de  Beaulande, 
et,  avec  lui,  un  courageux  vassal  du  nom  de  Robastre. 
Dans  cette  extrémité ,  Garin  implore  l'assistance  de 
son  ancien  ami.  —  «  Garin  a-t-il  un  fort  château  ? 
demande  Doon  de  Mayence  en  versant  des  larmes 
d'attendrissement.  Pourra-t-il  tenir  jusqu'à  mardi.? — 
Jusqu'au  jour  du  jugement,  s'il  avait  des  vivres,  ré- 
pond le  messager;  mais  les  vivres  lui  manquent,  sei- 
gneur :  hâtez-vous  donc,  pour  Dieu,  si  vous  aimez 
Garin,  et  si  vous  êtes  disposé  à  lui  venir  en  aide.  — 
Volontiers,  dit  Doon,  par  ma  barbe  fleurie.  »  Puis  il 
se  lève  et  crie  aux  armes.  P.  5-7.  —  Discours  de 
Doon  à  ses  douze  fils  et  à  ses  vassaux.  —  Il  leur 
rappelle  que  jadis  Garin  a  été  pour  lui  un  puissant 
auxiliaire  :  il  ne  l'abandonnera  pas  dans  sa  dé- 
tresse, dût-il  lui  en  coûter  la  vie.  Quand  il  l'aura  dé- 
livré des  païens,  il  ira  en  Syrie  avec  ses  fils.  —  «  A 
vos  ordres,  père  »,  répondent  les  enfants. 


Sommaire.  xv 

Préparatifs  du  départ. — Force  deParmée. — Ordre 
de  la  marche.  —  L'armure  de  Doon.  —  Son  épée, 
Merveilleuse.  —  Son  destrier,  Regibet. —  Son  ensei- 
gne, où  est  représenté  saint  George,  en  chevalier, 
tranchant  la  tète  à  un  païen.  —  Malgré  ses  soixante 
ans,  Doon  est  encore  le  meilleur  guerrier  de  l'armée. 
—  il  appelle  son  fils  aine,  Gaufrey,  lui  remet  son  gon- 
fanon ,  et  le  fait  maître  gonfanonier.  —  Adieux  de 
Gaufrey  et  de  sa  mère  Flandrine,  a  Beau  fils,  lui  dit- 
elle  ,  te  voilà  gonfanonier,  et ,  grâce  à  Dieu  ,  tu  pourras 
t'élever  encore  plus  haut.  J'ai  une  prière  à  te  faire, 
beau  fils,  c'est  de  ne  point  abandonner  ton  père  dans 
la  mêlée.  Toi  et  tous  tes  frères,  serrez-vous  près  de 
son  étrier,  car  le  roi  Gloriantest  bien  redoutable  :  j'ai 
souvent  entendu  mon  père  vanter  sa  valeur.  Et  tou- 
tefois ne  laissez  pas  de  faire  triompher  la  loi  chré- 
tienne. —  Dame,  répond  Gaufrey,  soyez  sans  inquié- 
tude. —  Je  n'en  ai  point,  dit  la  mère,  car  je  m'en  re- 
mets au  Tout-Puissant.  »  —  -Après  leur  aîné,  les  onze 
frères  de  Gaufrey  et  Doon,  leur  vaillant  père,  viennent 
donner  à  Flandrine  le  baiser  d'adieu.  Hélas!  de  sept 
ans  elle  ne  reverra  son  épcux ,  car  pendant  ces  sept 
années  Doon  de  Mayence  et  Garin  de  Mon^lane  se- 
ront prisonniers  du  fort  roi  Gloriant;  mais  ils  seront 
vengés  par  Robastre ,  qui  tuera  Gloriant.  C'est  une 
histoire  que  peu  de  jongleurs  peuvent  chanter,  car  il 
n'en  est  guère  qui  sachent  comment  Garin  fut  pris  à 
Monglane  la  grande.  P.  7-9. 

En  ce  moment ,  il  est  entouré  par  les  Sarrasins 
dans  sa  forte  cité.  Trois  mille  d'entre  eux  assiègent  la 
porte,  mais  sans  pouvoir  l'entamer,  car  elle  est  faite 
ae  côtes  de  baleine.  —  Garin  est  en  haut,  dans  sa 
grande  tour  carrée,  avec  son  fils,  Hernaut  de  Beau- 
lande;  avec  Mabile,  ia  mère  d'Hernaut,  qui  pleure  ., 
ses  trois  autres  fils  que  les  Sarrasins  lui  ont  pris.  Ils 
sont  encore  cent  chevaliers  armés,  mais  épuisés  par  la 
faim,  car  aucun  d'eux  n'a  mangé  depuis  trois  jours.  A 
la  vue  de  Mabile ,  qui  tombe  de  faiblesse    Robastre 


xvj  Sommaire. 

accourt  près  d'elle  pour  la  reconforter  :  «  Dame,  lui  dit- 
il,  soyez  sans  crainte;  je  vais  aller  arracher  des  vivres 
aux  païens  et  leur  faire  voir  le  tranchant  de  ma  co- 
gnée. C'est  folie,  dit-il  à  Garin,  que  d'attendre  un 
secours  étranger.  Voilà  plus  de  quinze  jours  que  le 
messager  est  parti  ;  il  est  mort  sans  doute,  et  personne 
ne  viendra  à  notre  aide.  Quant  à  moi,  je  veux  être 
damné  si  je  consens  plus  longtemps  à  mourir  de  faim 
ici.  »  —  A  ces  mots,  il  endosse  sa  cuirasse,  lace  son 
heaume,  et  saisit  sa  cognée,  qu'il  affile  sur  un  grès. 
Garin  s'arme  aussi  avec  ses  pens,  recommande  Mabile 
à  Dieu ,  et  monte  sur  son  destrier,  Afilé.  Ses  cheva- 
liers le  suivent  à  pied  :  ils  n'ont  plus  de  chevaux  depuis 
trois  ans  que  dure  la  guerre.  C'est  Robastre  qui  ouvre 
la  porte  et  sort  le  premier,  la  cognée  levée.  —  Ex- 
ploits de  Robastre  et  de  Garin.  —  Hernaut,  qui  est 
sorti  à  pied  derrière  eux,  ne  tarde  pas  à  trouver  un 
cheval.  P.  9-1 1. 

Coup  de  main  de  Robastre.  —  Il  aperçoit  un  con- 
voi de  vivres  que  le  roi  Alaistant  envoyait  à  Gloriant, 
sous  la  conduite  de  cinquante  Turcs.  Il  se  jette  sur 
eux,  en  tue  quarante,  et  met  les  autres  en  fuite. —  Le 
convoi  est  introduit  dans  la  ville  par  Hernaut  de  Beau- 
lande.  —  Dans  le  même  temps,  Gloriant  a  fait  armer 
ses  gens,  au  nombre  de  vingt  mille.  Dix  mille  iront 
couper  la  retraite  à  Garin  et  à  ses  chevaliers;  dix 
mille  les  attaqueront  de  front.  P.  12. 

Doon  de  Mayence,  de  son  côté,  est  arrivé  à  deux 
lieues  de  Monglane.  Son  armée  est  divisée  en  trois 
corps  :  dix  mille  hommes  sont  à  l'avant-garde ,  sous 
la  conduite  de  Gaufrey;  Doon  deNanteuil  commande 
un  second  corps  de  dix  mille  hommes,  et  Doon  de 
Mayence,  avec  dix  mille  chevaliers,  forme  l'arrière- 
garde.  P.  13. 

Pendant  qu'Hernaut  de  Beanlande  est  rentré  dans 
la  ville  avec  les  vivres  enlevés  aux  Sarrasins,  pendant 
que  sa  mère  l'y  retient  et  l'oblige  à  réparer  ses  forces, 
Garin  est  resté  aux  champs  avec  Robastre.  Arrêté  par 


Sommaire.  xvîj 

une  troupe  de  païens  qui  lui  barre  le  passage,  il  revient 
sur  ses  pas,  et  se  retrouve  en  face  d'un  autre  corps  de 
dix  mille  Sarrasins.  —  Combat  sanglant.  —  Défense 
désespérée  deGarin  et  de  Robastre.—  Les  cent  che- 
valiers de  Garin  sont  mis  en  pièces.  Il  reste  seul  avec 
Rçbastre.  Enfin,  accablé  par  le  nombre,  il  est  fait 
prisonnier.  P.  14-16.  —  Robastre  parvient  à  rega- 
gner Monglane ,  où  il  porte  la  triste  nouvelle  de  la 
captivité  de  Garin.  —  Désespoir  d'Hernaut  de  Beau- 
lande  et  de  Mabile.  P.  16-17. 

Gaufrey,  cependant,  est  arrivé  envuedela  ville,  avec 
1  avant-garde  qu'il  commande.— Il  aperçoit,  près  d'un 
buisson,  un  chevalier  blessé  qui  pousse  des  cris  plain- 
tifs, s'approche  de  lui  et  lui  demande  :  «  Ami,  qui 
ta  ainsi  blessé?  —  Sire,  ce  sont  les  païens  qui  ont 
pris  mon  seigneur  Garin,  le  franc  baron,  et  l'ont  em- 
mené dans   la  tente  du   félon  Gloriant.   Je  leur  ai 
échappé;  mais  je  suis  si  blessé,  que  rien  ne  me  peut 
sauver.  )>  Il  dit,  prend  quelques  brins  d'herbe,  à  dé- 
faut d'hostie  sainte,  communie  etmeurt.— a  En  avant' 
barons,  s'écrie  Gaufrey;   Garin   est  prisonnier   des 
païens.^)  Puis  il  envoie  un  messager  à  Doon  de  Mayence 
pour  hâter  sa  marche.  —  Gloriant,  de  son  côté  s'em- 
presse de  faire  mettre  ses  prisonniers  en  lieu  sûr  -'il  fait 
conduire  au  bord  de  la  mer  Garin  et  ses  trois  fils   — 
Du  haut  du  donjon  de  Monglane,  Robastre  a  suivi  les 
mouvements  des  Sarrasins;  il  devine  l'arrivée  du  ren- 
fort tant  attendu,  et  court  aux  armes  avec  Hernaut 
P.  18-19. 

Bataille  entre  Gaufrey  et  les  Sarrasins.  --  Arrivée 
des  frères  de  Gaufrey  avec  un  renfort  de  dix  mille  hom- 
mes. —  Continuation  de  la  bataille.  —  Mabile  y  assiste 
du  haut  des  créneaux  de  sa  grande  tour.  Avec  elle  sont 
quatorze  dames  de  haut  lignage,  trente  chanoines 
sans  compter  les  autres  clercs ,  et  vingt  bourgeois  de 
Monglane,  tous,  sans  exception,  clercs,  prêtres  et 
grandes  dames,  revêtus  de  la  brogne ,  le  bassin  en 
tête,  et  l'épée  fourbie  au  côté.  P.  19-25. 

Gaufrey.  a 


xviij  Sommaire. 

Dans  le  même  temps,  les  païens  emmènent  Garin  et 
ses  trois  fils:  Renier  de  Gênes,  Milon  de  Fouille  et 
Gérard  de  Vienne.  —  Ils  font  halte  dans  un  bois,  au 
bord  de  la  mer,  non  loin  de  leurs  navires,  au  moment 
même  où  Doon  de  Mayence  entre  dans  le  bois  avec 
ses  dix  mille  chevaliers.  —  A  la  vue  des  Sarrasins, 
Doon  fait  entendre  son  cri  de  guerre,  et  les  deux  trou- 
pes en  viennent  aux  mains.  —  Les  trois  fils  de  Garin 
sont  délivrés.  P.  2^-28. 

Moins  heureux  que  ses  fils,  Garin  est  jeté  dans 
un  navire  où  le  roi  Amandon  le  fait  lier  étroitement. 
—  Son  désespoir  et  ses  regrets.  —  Amandon,  pour 
faire  taire  ses  plaintes,  le  frappe  d'un  bâton  qu'il 
trouve  sous  sa  main;  mais,  au  quatrième  coup,  Garin 
brise  ses  liens,  arrache  le  bandeau  qui  lui  ferme  les 
yeux,  se  saisit  d'un  levier,  et  en  assené  un  coup  sur 
la  tête  d'Amandon,  qu'il  étend  roide  mort.  Puis,  il 
s'échappe  du  navire,  s'empare  du  cheval  qu'Amandon 
a  laisse  sur  le  rivage,  et  s'enfuit  jusqu'au  bois  où 
viennent  de  com.battre  Doon  et  ses  chevaliers.  P.  25- 
3 1 .  _  Garin  ne  sait  pas  que  Doon  de  Mayence  est 
si  près  de  lui;  il  ignore  la  délivrance  de  ses  fils.  II 
chevauche  seul,  tout  entier  à  la  douleur  et  au  désir  de 
la  vengeance,  lorsqu'à  la  lisière  du  bois  il  aperçoit  une 
bannière,  et  reconnaît  celle  de  Gloriant,  que  Gaufrey, 
Robastre  et  Hernaut  viennent  de  mettre  en  fuite.  A 
cette  vue,  il  est  saisi  d'une  si  grande  colère  qu'il  ne 
fait  pas  plus  de  cas  de  sa  vie  que  d'un  œuf.  Il  brandit 
la  seule  armie  qui  lui  reste,  le  levier  avec  lequel  il  a 
tué  Amandon,  et,  sans  écu  ni  heaume,  il  adresse  ce 
défi  aux  païens  :  «  Fils  de  putain,  que  Dieu  vous 
maudisse!  C'est  moi  que  voiîs  avez  mené  en  prison 
hier;  je  suis  Garin,  de  Monglane  la  belle,  la  forte 
cité.  Vous  me  laisserez  mes  fils!  vous  ne  les  emmè- 
nerez point!  Je  vous  défie  tous.  »  —  Et  d'un  coup 
de  son  levier  il  abat  un  neveu  du  roi^  Gloriant,  puis 
un  second  mécréant,  puis  un  troisième  et  un  qua- 
trième ;  mais  il  est  bientôt  entouré,  désarçonné,  dés- 


Sommaire.  xix 

armé,  et  de  nouveau  fait  prisonnier.  —  «  Tu  seras 
pendu  demain,  mauvais  vieillard!  »  lui  dit  un  Sarra- 
sin en  lui  tirant  la  barbe.  —  Garin  lui  brise  la  mâ- 
choire d'un  coup  de  poing.  —  Le  prisonnier  serait 
mis  à  mort  sur  le  champ  sans  l'intervention  de  Ma- 
prin,  l'un  des  neveux  ae  Gloriant,  qui  conseille  à 
l'amiral  d'emmener  Garin  à  la  Mecque,  pour  y  être 
justicié  le  jour  de  la  fête  de  Mahomet.  P.  3 1-34. 

Cependant Gaufrey,  Robastreet  Hernaut  s'élancent, 
eux  et  leurs  gens,  à  la  poursuite  des  Sarrasins,  avec 
l'espoir  de  délivrer  les  prisonniers.  —  Ils  arrivent  au 
bois  oij  est  encore  Doon  de  Mayence  avec  ses  che- 
valiers. —  Rencontre  et  réunion  des  deux  corps 
d'armée.  —  «  Voici  les  fils  de  Garin,  que  nous  avons 
arrachés  aux  païens»,  dit  Doon.  —  «  Nous  avons 
défait  Gloriant  et  son  armée»,  répond  Gaufrey.  — 
Mais  Garin,  qu'est-il  devenu  ?  tous  l'ignorent.  — 
ce  Hélas  !  dit  Robastre,  sans  doute  les  Sarrasins  l'em- 
mènent. —  Courons  donc  après  eux»,  s'écrie  Doon  ; 
et  il  s'élance  sur  son  coursier  Regibet,  qui  l'em- 
porte plus  d'une  demi-lieue  en  avant  de  sa  troupe. 
P.  35-36. 

Il  arrive  ainsi,  seul,  au  lieu  où  s'embarquent  les 
païens  fugitifs,  et,  seul,  il  entreprend  de  délivrer  Ga- 
rin; mais  son  audace  ne  peut  tenir  contre  le  nombre 
de  ses_  ennemis,  qui  l'entourent,  s'emparent  de  lui  et 
l'envoient,  pieds  et  poings  liés,  rejoindre  son  ami. 
—  Entrevue  touchante  des  deux  prisonniers.  — 
Au  même  instant  arrive  Gaufrey  avec  ses  frères  , 
avec  Robastre  et  les  quatre  fils  de  Garin  ;  mais  il  est 
trop  tard  :  les  païens  lèvent  l'ancre  et  s'enfuient.  — 
Désolation  de  Robastre.  Il  jure  de  venger  son  sei- 
gneur, et  ce  n'est  point  un  faux  serment,  car  il  tuera 
plus  tard  le  roi  Gloriant.  P.  36-39. 

ce  Seigneurs,  dit  Gaufrey,  vous  avez  perdu  mon 
père  et  Garin  de  Monglane.  Gloriant  les  tient  captifs 
et  ne  nous  les  rendra  point  :  allons  à  Monglane  con- 
soler Mabile,  puis  nous  irons  visiter  ma  mère,  qui 


XX  Sommaire. 

mènera  grand  deuil  quand  elle  apprendra  le  sort  de 
son  époux  ;  mais  nous  le  vengerons  bientôt.  Robastre, 
consolez-vous;  vous  viendrez  avec  nous  à  son  secours, 
et  nous  partirons  dès  demain.  »  Vaines  paroles  :  car 
Robastre  a  juré  par  Dieu  et  par  sa  barbe  blanche  de 
ne  point  retourner  au  pays  et  de  ne  point  revoir  Plai- 
sance, sa  femme.  —  Gaufrey  lui  laisse  dix  chevaliers, 
et  part  avec  ses  frères  et  les  fils  de  Garin.  —  Partage 
du  butin  abandonné  par  Gloriant.  —  Arrivée  à  Mon- 
glane.  —  Désespoir  de  Mabile  et  de  Plaisance.  P.  40- 
44. 

Le  lendemain,  après  avoir  oui  la  messe,  les  fils  de 
Doon  et  de  Garin  quittent  Monglane  pour  aller  à 
Vauclère.  Là  ils  trouveront  des  navires  oui  les  trans- 
porteront en  Hongrie,  où  ils  iront  combattre  le  roi 
Gloriant,  qui  emmené  Doon  et  Garin  prisonniers.  — 
Adieux  de  Mabile  etde  ses  fils, —  Mabile  et  Plaisance 
accompagnent  les  jeunes  chevaliers  près  d'une  demi- 
lieue  hors  de  la  ville.  P.  44-45. 

Avant  d'arriver  en  Hongrie,  le  roi  Gloriant  dé- 
barque à  l'île  de  Roas.  Là,  les  païens  font  grande 
chère  ;  mais  ils  laissent  jeûner  leurs  prisonniers.  — 
Gloriant  fait  venir  devant  lui  Doon  de  Mayence  : 
«  Vassal,  lui  dit-il,  tu  m'as  tué  mon  neveu,  l'un  des 
meilleurs  chevaliers  païens  :  c'est  une  prouesse  que  tu 
payeras  cher.  Je  sais  bien  que  tu  es  d'un  puissant  li- 
gnage; mais,  par  Mahomet!  dis-moi  comment  l'on 
t'appelle,  et  garde-toi  de  mentir.  —  Sur  ma  foi,  ré- 
pond Doon,  je  n'ai  jamais  caché  mon  nom,  et  ne  le 
cacherai  jamais.  Je  suis  Doon  de  Mayence,  sire  de 
Vauclère,  que  j'ai  enlevée  à  i'Aubi^ant,  avec  l'aide 
de  Charlemagne,  le  fort  roi  couronné,  et  de  Garin  de 
Monglane,  que  voici.  J'ai  à  cette  heure  douze  fils, 
tous  armés  chevaliers,  et  dont  l'un  sera  roi  de  votre 
royaum.e.  »  —  A  ces  mots,  Gloriant  oublie  tous  ses 
revers  :  il  tient  ce  vieux  Doon  qui  lui  a  fait  tant  de 
mal;  il  en  tirera  une  cruelle  vengeance!  —  Il  appelle 
son  neveu  Maprin  :  «  Maprin,  lui  dit- il,  je  vous  donne 


Sommaire.  xxj 

la  terre  de  Vauclère.  A  la  fête  de  Mahomet,  quand 
tous  mes  vassaux  seront  assemblés,  vous  prendrez 
avec  vous  soixante  mille  Turcs,  et  vous  irez  au  pays 
de  ce  vieux  rassoté.  Vous  direz  que  c'est  moi  qui  vous 
envoie,  pour  vous  saisir  de  son  domaine,  et  il  n'y 
aura  chrétien  assez  osé  pour  vous  résister.  Après 
quoi,  nous  marcherons  contre  Charlemagne,  qui  nous 
a  tué  Erement,  et  nous  placerons  Mahomet  sur  l'au- 
tel de  Saint  Denis.  »  —  Gloriant  remet  son  gant 
droit  à  Maprin,  en  signe  d'investiture.  —  A  cette 
vue,  Doon  ne  se  peut  tenir  de  rire,  quoiqu'il  ait  le 
cœur  dolent  et  plein  d'amertume.  —  Gloriant  le 
donne  à  garder  à  quinze  Sarrasins.  P.  45-47. 

Arrivée  de  Gloriant  en  Hongrie.  —  Le  roi  Macha- 
bré(i)  vient  au-devant  de  lui  avec  dix  mille  Sarrasins. 
—  Gloriant  lui  raconte  l'issue  malheureuse  de  son 
expédition  contre  Monglane;  mais  vienne  la  Pâque, 
et  il  marchera  de  nouveau  contre  les  chrétiens  avec 
toutes  ses  forces.  —  «  Sire  ,  demande  le  roi  Ma- 
chabré,  qui  sont  ceux  dont  vous  avez  eu  tant  à  souf- 
frir?—  Ces  deux  vieillards  que  voici,  répond  Glo- 
riant :  l'un  est  Doon  de  Mayence,  l'autre  a  nom 
Garin  de  Monglane  sur  mer;  mais  Doon  nous  a  fait 
plus  de  mal  que  Garin.  C'est  lui  qui  a  tué  mon, ne- 
veu, le  roi  des  Danois.  —  Celui  que  j'aimais  tant! 
reprend  Machabré.  Par  Mahomet  !  ces  prisonniers 
auront  mauvais  gîte,  si  vous  me  les  confiez.  Un 
quartier  de  pain  d'orge  tous  les  deux  jours  sera  leur 
ordinaire  ;  et  quand  ils  auront  ainsi  langui  jusqu'au 
temps  où  nos  vassaux  seront  réunis,  nos  archers  en 
feront  justice  !  »  —  Effroi  de  Garin  à  ces  paroles.  — 
Doon  le  rassure  en  lui  faisant  espérer  que  leurs  fils 
et  Robastre  ne  manqueront  pas  de  les  secourir  sous 
peu.  —  La  garde  des  prisonniers  est  confiée  à  Ma- 
chabré. P.  47-49. 

I.  Le  texte  donne  ici  Faussabré  ;  mais  partout  ailleurs 
Machabré. 


xxij  Sommaire. 

A  peine  arrivé  avec  Gloriant  dans  la  cité  où  il  ré- 
side, Machabré  fait  mander  son  geôlier,  le  farou- 
che Huré,  et  lui  remet  les  deux  Français. —  Doon  et 
Garin  sont  enchaînés  et  jetés  dans  un  profond  cachot, 
tout  grouillant  de  crapauds  et  de  couleuvres.  —  Glo- 
riant et  Machabré  montent  au  palais  avec  leur  suite. 
Ils  y  sont  accueillis  par  la  belle  Fleurdépine,  la  fille 
de  Machabré.  —  «  Amenez-vous  le  roi  de  France 
prisonnier  ?  demande  Fleurdépine  à  son  père.  — 
Nenni,  répond  Machabré,  mais  bien  Garin  de  Mon- 
glane  et  Doon  de  Mayence,  le  sire  de  Vauclère,  celui 
qui  tua  l'Aubigant  et  votre  cousin  le  roi  des  Danois. 
J'ai  donné  Vauclère  à  Maprin,  votre  ami,  qui  vous 
doit  épouser.  —  Sire,  dit  la  pucelle,  c'est  un  riche 
don.  Quand  Maprin  aura  conquis  Vauclère,  et  quand 
il  m'aura  amené  Charlemagne  prisonnier,  alors  il 
pourra  devenir  mon  époux.  —  Dame,  dit  Maprin, 
c'est  tout  mon  désir.  —  Allons  dîner,  seigneurs,  dit 
Fleurdépine,  car  le  manger  est  prêt.  »  Puis  elle 
ajoute  entre  ses  dents  :  «  Je  ne  mangerai  point  que 
je  n'aie  vu  les  deux  prisonniers.  J'ai  en  France  un 
ami,  Berart  de  Monaidier,  l'un  des  meilleurs  cheva- 
liers de  Charlemagne;  si  ces  deux  Français  me  pou- 
vaient aider  à  obtenir  mon  ami,  je  les  ferais  sortir  de 
leur  prison,  je  les  mettrais  à  l'aise  dans  ma  chambre 
de  pierre,  et  leur  ferais  donner  abondamment  à  man- 
ger »  P.  49-52. 

Gloriant  et  Machabré  sont  à  table.  —  «  Fille,  dit 
Machabré,  asseyez-vous  près  de  moi. — Non  pas 
encore,  sire,  répond-elle  ;  j'irai  auparavant  changer 
de  robe.  »  —  Elle  court  à  sa  chambre,  que  lui  ouvre 
son  chambellan  Lionnet.  —  «  Lionnet,  dit  la  belle, 
mon  père  tient  en  prison  deux  Français  qui  sont  les 
meilleurs  chevaliers  de  Charlemagne;  allons  savoir 
d'eux  comment  ils  sont  tombés  entre  les  mains  de 
Gloriant,  qui  n'a  rien  pu  conquérir  sur  les  Francs. 
Sachons  aussi  s'ils  ont  mangé  aujourd'hui.  Par  Ma- 
homet! ils  auront  bonne  prison,  s'ils  en  veulent  agir 


Sommaire.  xxiij 

à  mon  gré.  »  —  Lionnet  accompagne  Fleurdépine  à 
la  chartre. —  «  Huré,  dit-elle  au  chartrier,  j'ai  appris 
que  mon  père  a  mis  deux  Français  sous  ta  clef. 
Ils  ont  tué  mon  cousin,  qui  m'était  si  cher;  garde-toi  . 
bien  de  leur  donner  à  manger.»  Puis  elle  se  fait  ouvrir 
la  porte  pour  aller,  dit-elle,  les  tancer  un  peu.  —  Une 
fois  entrée,  elle  écoute  dans  l'obscurité,  et  entend  les  ' 
lamentations  des  prisonniers.  Chacun  d'eux  regrette 
les  siens  en  les  appelant  par  leurs  noms.  Le  vieux 
Doon  nomme  ses  douze  fils;  il  nomme  son  neveu, 
Berart  de  Mondidier.  A  ce  nom,  Fleurdépine  ne  se 
sent  pas  de  joie,  et  se  promet  d'adoucir  avant  peu  la 
captivité  des  prisonniers.  Elle  ouvre  alors  une  fausse 
porte  qui  éclaire  la  prison,  et  apparaît  aux  deux  che- 
valiers, qui  s'émerveillent  de  sa  beauté. —  Portrait  de 
Fleurdépine.  —  Elle  avait  quatorze  ans  et  demi  seu- 
lement. Elle  savait  à  merveille  parler  latin  et  roman, 
jouer  aux  dés  et  aux  échecs,  et  se  connaissait^,  plus 
que  femme  au  monde,  au  cours  des  étoiles  et  de  la 
lune.  Elle  avait  oui  parler  de  Berart,  le  hardi  com- 
battant, et  avait  mis  son  cœur  en  lui  avec  tant  d'ar- 
deur qu'elle  avait  refusé,  pour  l'amour  de  son  cheva- 
lier, et  le  fort  roi  Agolant,  et  le  roi  Baratron,  et 
Aufour  le  géant.  -—  Elle  s'adresse  à  Garin  d'un  ton 
courroucé,  lui  reproche  la  mort  de  son  cousin  et  le 
menace  d'un  prochain  supplice.  —  «  Dame,  répond 
Garin,  votre  hâte  est  grande.  J'ai  souvent  ouï  dire  en 
France  qu'un  jour  de  répit  vaut  bien  cinq  marcs  d'ar- 
gent. D'ici  au  terme  fixé  pour  notre  mort.  Dieu  nous 
délivrera  peut-être,  car  il  peut  tout.  —  Oui,  vrai- 
ment »,  dit  Doon.  Puis,  il  ajoute  courtoisement  : 
K  Vous  êtes  si  belle,  douce  et  vaillante  dame,  que 
votre  visite  nous  devrait  être  plus  favorable.  Donnez- 
nous  à  manger,  au  nom  de  Dieu,  et  puisse-t-il  accom- 
plir tous  vos  désirs  !  —  Par  Mahomet  !  dit  la  belle,  si 

vous  pouvez  m'aider  en  une  affaire c'est  pour  un 

chevalier   français,  Berart  de  Mondidier....  je  vous 
donnerai  à  manger  en  abondance  et  vous  ferai  sortir 


XXIV  Sommaire. 

de  prison.  —  Dame,  répond  Garin,  nous  vous  aide- 
rons de  tout  notre  pouvoir,  mon  compagnon  et  moi.» 
P.  52--$6. 

Mais  le  chartrier,  Huré,  trouve  l'entrevue  trop 
longue,  ce  Voulez-vous  donc  apprendre  le  français? 
demande-t-il  à  Fleurdépine.  Ah  !  si  Maprin  le  savait, 
il  en  irait  tout  autrement.»  Sur  guoi,  la  pucelle  indi- 
gnée fait  un  si^ne  à  Lionnet ,  qui  saisit  Huré  par  une 
jambe  et  le  précipite  au  fond  du  cachot.  Le  vilain  s'y 
casse  le  cou,  et  les  diables  d'enfer  emportent  son 
âme.  —  Inquiétude  de  Lionnet  après  cette  exécution. 
—  Fleurdépine  le  rassure  et  l'envoie  chercher  des 
vivres  pour  les  prisonniers.  Elle  promet  à  Garin  et  à 
Doon,  si  elle  peut  avoir  son  chevalier,  d'abandonner 
Mahomet,  de  se  faire  chrétienne  et  de  s'en  aller  avec 
eux  en  France.  P.  56-^8. 

Pendant  que  Lionnet  apporte  aux  prisonniers  pain 
et  chair  et  poisson ,  et  du  vin  même  que  boit  Macha- 
bré,  Fleurdépine  retourne  au  palais.  —  Gloriant  la 
fait  asseoir  à  table  près  de  lui;  mais  elle  ne  mange 
point,  tant  elle  pense  à  Berart,  le  noble  baron. — 
(c  Fille,  dit  Machabré,  pourquoi  donc  ne  mangez-vous 
point .^  Vous  sentez-vous  point  mal?  —  Nenni,  ré- 
pond Fleurdépine  ;  mais  je  songe  aux  suites  qu'aurait 
pu  avoir  votre  folie.  Vous  avez  pris  deux  Français 
vaillants  et  de  grand  renom ,  et  vous  les  donnez  en 
garde  à  Huré,  le  larron!  Il  vous  eût  trahi  sans  l'aide 
de  Mahomet.  Il  les  avait  délivrés  et  s'en  allait  avec 
eux  quand  je  m'en  aperçus.  Lionnet,  m.on  chambel- 
lan, a  tué  ce  traître,  a  repris  les  deux  Français  et  les 
garde  en  ce  m.oment.  —  Mahomet  en  soit  loué!  s'é- 
crie Gloriant.  Par  ma  barbe  mêlée,  dit-il  à  Maprin^ 
vous  serez  bien  loti  quand  vous  aurez  épousé  cette 
gentille  pucelle.  —  C'est  chose  sûre,  répond  Mapria 
en  s'approchant  de  Fleurdépine.  •»  Puis  il  l'accole  et 
la  veut  baiser  sur  la  bouche;  mais  la  belle  lui  donne 
un  tel  soufflet  qu'il  en  a  la  face  toute  rouge  et  toute 
chaude.  «  Hors  d'ici,  vassal , lui  dit  elle,  et  ne  m'ap- 


Sommaire.  xxv 

prochez  qu'après  m'avoir  épousée,  lorsque  vous  m'au- 
rez apporté  la  couronne  de  Doon.  «  —  Honteux  et 
courroucé  de  sa  mésaventure,  Maprin  fait  cependant 
bonne  contenance,  mais  il  jure  que,  s'il  vit  assez  pour 
épouser  Fleurdépine,  jamais  soufflet  n'aura  été  payé 
SI  cher.  P.  0-6o. 

La  table  enlevée,  Gloriant  propose  à  Machabré  de 
l'emmener  dans  son  pays  avec  Fleurdépine,  pour  leur 
faire  voir  la  nouvelle  ville  qu'il  a  fait  bâtir.  Machabré 
accepte,  au  grand  déplaisir  de  sa  fille.  — Visite  des 
deux  païens  à  la  prison.  — Contenance  de  Lionnet. 

—  Machabré  lui  témoigne  sa  reconnaissance  pour  avoir 
ressaisi  les  deux  prisonniers.  —  Il  lui  annonce  son  dé- 
part et  lui  confie  les  clefs  de  la  prison  durant  son 
absence.  —  Recommandations  secrètes  de  Fleurdé- 
pine à  son  chambellan.  —  Départ  de  Gloriant,  de 
Machabré  et  de  Fleurdépine.  P.  60-62. 

•  Sous  la  garde  de  Lionnet,  les  prisonniers  devien- 
nent gros  et  gras;  ils  font  quatre  repas  par  jour,  et 
ne  se  sont  vus  de  dix  ans  en  si  bon  point.  Mais  Lion- 
net  n'est  pas  tranquille  sur  leur  sort;  il  songe  qu'au 
retour  de  Machabré  les  clefs  seront  données  à  un 
autre,  et  malheur  alors  à  Garin  et  à  Doon  !  —  Il  ima- 
gine de  faire  faire  un  couloir  voûté  entre  la  prison  et 
la  chambre  de  Fleurdépine.  —  Dix  maçons  se  mettent 
à  l'œuvre;  mais,  la  voûte  faite,  ils  craignent  pour  eux, 
et  forment  le  projet  de  révéler  le  secret  à  Machabré. 

—  Lionnet,  de  son  côté,  craint  aussi  d'être  trahi  par 
les  maçons  :  il  les  fait  venir  un  à  un,  comme  pour 
leur  compter  leur  salaire,  et  les  tue  tous  l'un  après 
l'autre.  P.  62-65. 

Dans  le  même  temps  ,  Gaufrey  chevauche  à  force 
avec  Robastre  et  les  fils  de  Garin.  (')  —  Ils  aperçoi- 
vent au  bord  de  la  mer  un  château  tel  qu'on  n'en  vit 


I.  On  les  a  laissés  ,  p.  9,  au  moment  011  ils  quittent  Mon- 
glane  pour  aller  à  Vauclére,  ou  ils  doivent  s'embarquer  pour 
la  Hongrie. 


xxvj  Sommaire. 

jamais.  C'est  le  château  de  Grellemont,  où  réside 
Guitant,  un  roi  sarrasin  ;  mais,  en  ce  moment,  il  est 
allé  en  guerre  contre  un  autre  païen,  le  roi  Quinart. 
Il  a  emmené  avec  lui  ses  trois  frères,  dont  l'un  est  sire 
de  Roussiîlon,  l'autre,  de  Nanteuil,  et  le  troisième, 
d'Aigremont.  —  Gaufrey  apprend  ces  nouvelles  d'un 
Sarrasin  qu'il  rencontre,  appelle  quatre  de  ses  frères, 
et  leur  distribue  les  terres  des  quatre  chefs  sarrasins. 
Et  d'abord,  il  donne  Grellemont  à  Grifon,  qui  est  le 
plus  âgé.  —  Grifon  ne  tardera  pas  à  avoir  Grelle- 
mont, et  c'est  là  qu'avant  un  mois  il  engendrera  le 
traître  Ganelon.  —  Détails  anticipés  sur  les  enfants 
de  Grifon  — Gaufrey  donne  ensuite  Nanteuil  à  Doon; 
à  Girart,  il  donne  Roussiîlon,  et  à  Beuve,  Aigremont. 
Ses  autres  frères  seront  pourvus  plus  tard ,  et  lui  le 
dernier  de  tous.  F.  66-68. 

Ces  terres  ainsi  distribuées,  il  s'agit  de  s'en  empa- 
rer. Gaufrey  les  voudrait  conquérir  avant  de  s'embar- 
quer pour  la  Hongrie,  et  Grifon  l'y  encourage.  Leur 
père  est  mort  sans  doute;  Gloriant  l'aura  tué  :  c'est 
folie  d'aller  à  son  secours.  —  Girart,  au  contraire, 
veut  que  l'on  songe  avant  tout  aux  deux  prisonniers. 
—  Intervention  de  Robastre.  —  «  Seigneurs,  dit-il, 
les  païens  qui  gardent  ce  château  doivent  être  inquiets 
du  sort  de  leur  seigneur;  mettez-moi  dans  une  bière, 
oij  je  ferai  le  mort,  avec  ma  cognée  à  côté  de  moi. 
Dès  qu'il  sera  nuit  ,  portez  moi  au  château  et  faites- 
leur  accroire  que  c'est  le  corps  du  roi  Guitant,  qui  a 
été  tué  par  Quinart.  Une  fois  là,  je  ressusciterai ,  et 
ferai  si  bien  avec  ma  hache,  que,  Dieu  aidant,  nous 
ne  tarde:  ons  pas  à  ê:re  les  maîtres.  »  —  La  ruse  de 
Robastre  est  approuvée  et  mise  en  œuvre  (i). — Grel- 
lemont tombe  aux  mains  des  chrétiens. — Tous  les  Sar- 
rasins qui  refusent  de  renier  Mahomet  et  d'adorer 
Dieu,  notre  père,  sont  mis  à  mort.  Plus  de  dix-sept 

I .  Sur  ce  stratagème  voir  Robert  Wace ,  Roman  de  Rou  , 
t.  i,p.  27. 


Sommaire.  xxvij 

cents  païens  reçoivent  le  baptême.  La  belle  Fauquette, 
fille  du  roi  Guitant,  est  aussi  baptisée,  et  Gaufrey  la 
fait  épouser  sur  l'heure  à  son  frère  Grifon.  —  La  nuit 
suivante,  ils  engendrèrent  le  traître  Ganelon.  P.  68-7 1 . 

Arrivée  d'un  messager.  —  Il  apporte  la  nouvelle 
que  Guitant  a  été  défait  par  Quinart;  il  ne  lui  reste 
que  sept  mille  hommes;  il  fait  mander  son  arrière-ban, 
qu'il  attend  à  deux  lieues  de  là.  —  «  Puisque  les 
païens  veulent  un  arrière-ban,  dit  Gaufrey,  ils  l'au- 
ront. »  Et  il  part  avec  les  siens  pour  achever  la  dé- 
faite de  Guitant.  —  Rencontre  des  deux  armées.  — 
Bataille.  —  Fuite  de  Guitant.  —  Robastre  l'arrête, 
et,  d'un  coup  de  hache,  lui  coupe  son  cheval  en  deux; 
puis  il  charge  le  mécréant  sur  ses  épaules,  comme  un 
sarment,  et  le  livre  à  Gaufrey. —  Gaufrey  demande  à 
Guitant  s'il  veut  croire  en  Dieu.  —  Refus  du  païen  : 
jamais  il  ne  croira  en  celui  qui  se  laissa  battre,  attaché 
tout  nu  à  un  poteau,  et  qui  fut  crucifié  si  douloureuse- 
ment à  Jérusalem.  «  Il  l'avait  bien  mérité,  dit-il,  pour 
les  douze  vilains  qu'il  menait  avec  lui,  et  pour  ses 
enchantements,  dont  il  savait  tant.  Comment  m'aide- 
rait-il ,  lui  qui  ne  put  s'aider  lui-même?  Que  Maho- 
met reçoive  mon  âme  :  c'est  le  meilleur  Dieu  de  ce 
monde!  »  —  Fureur  de  Gaufrey  à  ces  paroles.  Il 
ordonne  la  mort  de  Guitant,  qui  est  achevé  par  Ro- 
bastre. P,  71-76. 

Retour  au  château  de  Grellemont.  Gaufrey  songe 
maintenant  à  délivrer  son  père  et  Garin  de  .Monglane; 
mais  le  roi  Quinart,  qui  ignore  la  mort  de  Guitant 
et  le  croit  réfugié  dans  son  château,  vient  mettre  le 
siège  devant  Grellemont,  avec  cent  mille  païens.  Le 
malin ,  à  leur  réveil ,  Gaufrey  et  les  siens  voient  la 
place  entourée  par  cette  arm.ée,  qui  couvre  la  plaine 
et  les  montagnes.  —  Leur  effroi.  —  Ils  tiennent  con- 
seil et  décident  qu'un  messager  sera  envoyé  au  roi 
Quinart  pour  lui  annoncer  la  mort  de  Guitant  :  peut- 
être,  à  cette  nouvelle,  abandonnera-t-il  le  château  aux 
chrétiens;  sinon,  on  lui  proposera  un  combat  singu- 


xxviij  Sommaire. 

lier.  —  Robaslre  s'offre  à  faire  le  message.  —  Hési- 
tation de  Gaufrey.  —  Robastre  insiste,  et  pour  qu'on 
ne  doute  point  de  sa  force,  il  en  fait  montre.  On  lui 
amène  deux  vigoureux  palefrois  :  il  les  prend  par  la 
queue,  pendant  qu'un  valet,  qui  les  monte,  les  épe- 
ronne  jusqu'au  sang,  et  demeure  ferme  à  sa  place, 
sans  avancer  d'un  pas,  non  plus  que  s'il  était  attaché 
à  un  poteau.  A  cette  vue,  Gaufrey  se  signe,  et  l'as- 
sistance éclate  en  rires  et  en  applaudissements  qui  re- 
tentissent jusqu'au  camp  des  païens  —  Robastre  sera 
le  messager  de  Gaufrey.  P.  76-81. 

Cependant  le  roi  Quinart  a  aussi  résolu  d'envoyer 
un  messager  à  Grellemont  pour  sommer  Guitant  de 
lui  rendre  son  palais  et  sa  terre,  ou  pour  lui  proposer 
un  combat  singulier.  — Au  sortir  du  château,  Ro- 
bastre rencontre  le  messager  de  Quinart,  et  lui  défend 
d'aller  plus  avant.  D'un  coup  de  hache  il  abat  le  che- 
val du  païen,  le  charge  lui-même  sur  son  épaule,  le 
porte  ainsi  jusqu'à  la  tente  de  Quinart,  et  là,  le  jette  à 
terre  si  doucement  qu'il  le  brise  en  deux  Puis  il  s'ac- 
quitte de  son  message,  mais  de  telle  façon  qu'un  Sar- 
rasin, du  nom  de  Cadot,  outré  de  son  insolence,  le 
vient  saisir  par  la  barbe  et  lui  en  arrache  plus  de  cent 
poils.  Robastre  ne  se  priserait  point  un  bouton  s'il  ne 
se  vengeait  du  mécréant  qui  lui  a  si  rudement  plumé 
le  grcnon.  D'un  coup  de  sa  cognée  il  fait  voler  la  tête 
de  Cadot  sur  les  genoux  de  Quinart.  Assailli  par  tous 
les  Sarrasins  qui  entourent  l'amiral ,  Robastre  se  dé- 
fend comme  un  baron  ,  et,  de  sa  hache  ,  en  abat  plus 
de  soixante.  —  Le  bruit  de  la  lutte  parvient  jusqu'au 
château,  et  Gaufrey  s'élance  au  secours  de  Robastre 
avec  ses  chevaliers.  P.  82-86. 

Grand  combat.  —  Episodes  divers.  —  Exploits 
de  Gaufrey.  —  Couardise  de  Grifon.  —  Lutte  de 
Robastre  contre  Faradin  et  deux  mille  païens. — Mort 
de  Faradin.  —  Fuite  des  païens.  —  Ils  sont  ramenés 
au  combat  par  Nasier,  oncle  de  Faradin.  P.  86-100. 

Nasier  le  félon  est  un  redoutable  adversaire  :  il  a 


Sommaire.  xxîs 

la  peau  plus  dure  qu'un  fer  de  faux,  et  sa  chair  est 
armée  de  la  dépouille  d'un  serpent  sous  laquelle  il  ne 
craint  m   coups  de  lance  ni  coups  d'épée.  —  H  cur- 
prend   Robastre  qui  s'abreuve   à  une  fontame    sans 
heaume,  et  couché  à  plat  ventre  sur  l'herbe.  Il  le'saisit 
par  les  cheveux,  lui  en  arrache  une  poignée    et  le 
somme  de  lui  rendre  sa  hache.  —  Réponse  de   Ro- 
bastre :  il  reproche  à  Nasier  de  l'avoir  pris  en  traître 
et  le  defie.  iNasier  accepte  le  défi  et  lui  permet  de 
reprendre  son  heaume.  —  Combat  de  Nasier  et  de 
Robastre.  —  Tous  deux  sont  armés  d'une  hache  et 
s'en  assènent  de  terribles  coups.  —  La  peau  de  ser- 
pent qui  protège  Nasier  résiste  à  la  cognée  de  Ro- 
bastre; mais  elle  ne  couvre  que  le  haut  du  corps   et 
bientôt  Nasier  a  les  deux  talons  coupés.  Il  tient  bon 
cependant,  et,  à  son  tour,  entame  d'un  coup  de  hache 
et  le  heaume  et  la  tête  de  Robastre.  Il  lui  enlève  avec 
les  cheveux  un  morceau  de  chair  qui  suffirait  à  rassa- 
sier un  faucon,  et  lui  dit  :  «  Te  voilà  tonsuré!  Tu 
peux  maintenant  être  moine  ou  chanoine  régulier   ou 
prieur,  ou  abbé,  à  ta  fantaisie,  ou  cardinal  de  Rome 
SI  tu  raim.es  mieux.  Quand  me  rendras-tu  le  chaperon 
rouge  que  tu  portes  et  que  je  viens  de  te  prêter?  — 
Sur  l'heure,  »  répond   Robastre,   inondé   de  sans; 
Mais  la  peau  de  serpent  amortit  tous  les  coups  •  l'a- 
cier s'y  heurte  comme  à  un  marbre.  Robastre  'hors 
de  lui,  aperçoit  une  miséricorde  qui  pend  au  côté  de 
Nasier;  il  s'en  saisit,  tire  au  visage  de  son  adver- 
saire, et  si  bien  que  par  l'œillère  du  heaume  il  lui  crève 
1  œil  droit,  ce  Tu  n'as  plus  maintenant  qu'un  guet- 
teursur  ton  donjon  !  «  s'écrie  Robastre.  —Le  combat 
continue  avec  acharnement,  sous  les  yeux  du  lâche 
Grifon,  qui  y  assiste  sans  être  vu,  derrière  une  haie 
tout  pâle  de  frayeur,  prêt  à  s'enfuir  si  Robastre  a  lé 
dessous ,  à  se  montrer  s'il  a  l'avantage,  et  à  lui  offrir 
son  aide.  —  Nasier  a  une  jambe  coupée  et  se  défend 
encore;  Robastre  lui  assène  sur  la  tête  un  coup  de 
hache  qui  lui  enlève  la  moitié  de  la  tempe.   Grifon 


XXX  Sommaire. 

survient  alors,  l'épée  à  la  main,  et  veut  frapper  Na- 
sier;  mais  Robastre  l'arrête  et  achève  lui-même  le 
païen,  dont  les  diables  emportent  l'âme  dans  b  grande 
puafine  (l'enfer).  P.  loo-î  i  i . 

Le  combat  terminé,  Robastre  demande  à  Grifon 
des  nouvelles  de  Gaufrey. —  «  Sire,  répond  Grifon, 
je  l'ai  laissé  dans  la  mêlée  pour  vous  venir  aider  contre 
ce  géant.  —  Grand  merci,  reprend  Robastre;  mais 
dites-moi,  pour  Dieu,  si  vous  savez  rien  d'Hernaut 
de  Beaulande.  —  Oui,  dit  Grifon  :  quand  j'ai  quitté 
le  combat,  il  était  blessé  d'un  coup  d'épieu.  —  Ah  ! 
que  j'en  suis  dolent,  s'écrie  Robastre,  pour  l'amour  de 
son  père,  Garin,  qui  me  fit  tant  de  bien  dans  ma  jeu- 
-nesse,  et  me  donna  Plaisance,  mon  amie,  que  j'ai 
épousée  à  Monglane ,  il  y  a  trente-deux  ans.  Certes, 
elle  a  bien  failli  devenir  veuve  par  la  main  de  ce  félon 
géant!  w  —  Hélas  !  au  moment  où  il  parle  ainsi,  Ro- 
bastre ne  sait  pas  que  son  amie  Plaisance  est  morte 
ce  jour  même.  —  Elle  était  la  compagne  de  Mabile, 
qui  demeure  seule  à  Monglane  et  sans  consolation,  si 
ce  n'est  qu'un  fils  d'Hernaut  de  Beaulande,  un  enfant 
de  sept  ans,  est  venu  la  joindre  avec  cent  hommes. 
Aymeriet,  c'est  le  nom  de  l'enfant,  cherche  à  consoler 
Mabile.  Puis  il  lui  conseille  d'envoyer  un  messager  à 
Vauclère,  pour  annoncer  à  Robastre  la  mort  de  Plai- 
sance, et  pour  mander  à  Hernaut  de  revenir  à  Mon- 
glane, en  lui  faisant  croire  que  Charlemagne,  attaqué 
par  un  roi  sarrasin  nommé  Maucuidant,  appelle  à 
lui  tous  ses  vassaux.  —  Mabile  suit  le  conseil  de  l'en- 
fant. —  Départ  du  messager.  P.  112-114. 

Dans  le  même  temps,  Robastre  et  Grifon  retournent 
au  champ  de  bataille,  où  Gaufrey  et  les  siens  viennent 
de  renverser  plus  de  vingt  mille  païens.  Le  soleil  s'in- 
cline, la  nuit  approche;  Gaufrey  fait  sonner  la  retraite 
et  se  dispose  à  rentrer  au  château.  Quinart  le  poursuit 
et  lui  en  dispute  l'entrée;  mais  les  Français  sont  déjà 
sur  le  pont,  lorsque  Quinart,  devançant  son  armée, 
y  arrive  seul  et  provoque  Gaufrey.  —  Joute  de  Gau- 


Sommaire.  xxxj 

frey  et  de  Quinart.  —  Mêlée.  —  Fuite  des  païens. — 
Les  chrétiens  rentrent  au  château.  P.  1 12-1 18. 

Robastre  est  blessé  si  grièvement  que  Caufrey  craint 
de  le  perdre;  mais  la  femme  de  Grifon  s'ofire  à  le 
guérir.  Elle  tire  d'un  écrin  une  herbe  d'une  vertu  sou- 
veraine, la  pile  dans  un  mortier  et  en  extrait  un  breu- 
vage dont  Robastre  a  goûté  à  peine  qu'il  devient  sain 
comme  une  pomme.  «  Dieu  !  quelle  bonne  herbe, 
s'écrie  Robastre;  bénie  soit  la  dame  qui  m'en  donna 
et  |a  terre  qui  la  porta!  «  —  Grifon  seul  ne  se  réjouit 
point  de  la  guérison  de  Robastre.  «  Qui  vous  a  com- 
mandé de  guérir  ce  mauvais  ribaut.?  »  dit-il  à  sa 
femme.  Puis  il  lui  demande  l'herbe  et  la  jette  à  la 
mer.  Elle  y  est  encore,  et  reste  au  fond,  excepté 
le  jour  de  la  Saint-Jean,  où  elle  reparaît  sur  l'eau. — 
Origine  de  cette  herbe,  la  première  que  Dieu  planta  dans 
le  paradis  terrestre  après  la  révolte  des  anges.  —  Com- 
ment un oiseaulaportadans l'île Josué.  —  Comment  la 
femme  de  Grifon,  Fauquette,  la  tenait  de  son  père, 
Guitant.  —  Détails  anticipés  sur  la  lignée  du  traître 
Grifon.  P.  118-121. 

Les  Français  se  mettent  à  table  et  soupent  à  loisir, 
car  le  château  de  Grellemontne  redoute  aucun  assaut. 
—  Quinart  ^est  dans  sa  tente.  De  cent  mille  païens 
qu'il  a  amenés,  plus  de  cinquante  mille  ont  été  mis  en 
pièces,  et  Robastre  lui  a  tué  ses  trois  frères.  Aussi  sa 
douleur  est-elle  grande  et  grand  son  désir  de  vengeance. 
Il  voit  c]ue  les  Français  ne  peuvent  être  réduits  que 
par  famine  et  prend  le  parti  de  dépêcher  un  messager 
pour  mander  son  arrière-ban.  —  Le  siège  est  juré 
pour  sept  ans.  —  Départ  de  Baudré,  messager  de  Qui- 
nart. —  Monté  sur  un  dromadaire,  qui  court  plus  vite 
par  les  montagnes  qu'un  cheval  par  les  prés,  il  s'en  va 
vers  Roussillon,  et  ne  tarde  pas  à  rencontrer  Thierri, 
le  messager  que  Mabile  envoie  à  son  fils,  Hernaut  de 
Beaulande.  —  Baudré  fait  connaître  à  Thierri  la  mort 
de  Guitant,  la  prise  de  Grellemont  par  les  Français, 
et  leur  lutte  contre  l'amiral  Quinart.  —  Au  récit  de 


xxxij  Sommaire. 

Baudré ,  Thierri  a  compris  que  les  Françaîs  assiégés 
dans  Grellemont  ne  sont  autres  que  Gaufrey  et  ses 
compagnons.  D'un  coup  d'épée  il  fend  la  tête  à  Bau- 
dré, s'empare  de  la  lettre  qu'il  portait  et  la  lit,  car  il 
était  grand  clerc  et  savait  parler  le  latin  et  le  grec.  Il 
y  voit  les  projets  de  Quinart  et  se  promet  de  les  dé- 
jouer. Il  revêt  alors  les  habits  et  l'armure  de  Baudré, 
monte  sur  le  dromadaire  qui  le  portait,  charge  le  corps 
du  païen  sur  son  cheval,  et  s'achemine  vers  Grellemont. 
—  Il  ne  tarde  pas  à  apercevoir  le  château,  puis  le 
camp  des  Sarrasins.  Il  se  dirige  vers  la  tente  de  Qui- 
nart et  demande  à  lui  parler.  «  Amiral,  lui  dit-il  en 
grec,  je  n'ai  pu  porter  votre  lettre  à  Roussillon.  Près 
de  la  Tour  aux  femmes,  j'ai  rencontré  le  messager  dont 
vous  voyez  le  corps.  Il  m'a  raconté  que  votre  cousin 
Maucuidant  avait  tué  Charlemagne,  et  je  suis  revenu, 
sire  ,  vous  porter  cette  nouvelle.  Si  vous  pouvez  pren- 
dre ces  gloutons  que  vous  tenez  assiégés,  rien  ne  vous 
empêchera  ensuite  d'aller  en  France  et  de  vous  y  faire 
couronner  roi.  --  Mahomet!  dit  l'amiral,  comment 
fjij-er  —  Je  vous  le  dirai,  sire,  répond  Thierri.  J'irai 
vers  ces  Français,  dont  je  sais  la  langue,  et  me  ferai 
passer  pour  un  d'eux.  Je  leur  porterai  cette  lettre;  ils 
ne  manqueront  pas  de  me  retenir  à  souper,  et,  lors- 
qu'ils seront  endormis,  j'ouvrirai  la  poterne  et  vous 
introduirai  dans  le  château.  P.  1 21-126. 

L'amiral  accepte  avec  joie.  — Thierri  repart  sur  le 
dromadaire  de  Baudré,  laissant  son  cheval  au  camp.  — 
Un  païen  s'approche  du  cheval,  en  descend  le  corps 
du  messager,  et  reconnaît  son  cousin  Baudré.  Il  crie 
à  la  trahison.  On  s'élance  à  la  poursuite  de  Thierri  ; 
mais  il  est  déjà  hors  de  danger,  car  il  arrive  sous  les 
murs  du  château. —  Gaufrey  et  les  siens  l'aperçoivent 
et  prennent  les  armes  pour  aller  à  son  aide.  Si  ce  n'é- 
tait un  des  leurs,  pensent-ils,  il  ne  serait  point  pour- 
suivi par  les  Sarrasins.  —  «  Qui  êtes-vous ,  vassal  ? 
lui  crie  Robastre.  —  Robastre,  répond  Thierri,  ne 
ms  reconnaissez-vous  point? Je  suis  Thierri  de  Mon- 


Sommaire.  xxxiij 

glane  la  grande  ;  c'est  Mabile  qui  m'envoie  vers  vous!  » 

—  Robastre  a  reconnu  Thierri  au  parler:  «  Ce  sont 
les  païens  qui  vont  payer  votre  bienvenue,  lui  dit-il. 
En  voilà  un  qui  chevauche  devant  les  autres  :  il  me 
demeurera.»' — Ce  chevalier  que  désigne  Robastre,  et 
qui  accourt  la  menace  à  la  bouche ,  c'est  l'amiral  Qui- 
nart.  —  «  Amiral,  lui  dit  Robastre,  le  messager  est 
à  moi;  c'est  à  moi  de  le  défendre.  »  —  Un  coup  de 
hache  de  Robastre  commence  la  lutte,  et  coupe  en 
deux  le  cheval  du  Sarrasin.  Quinart  est  tombé;  Ro- 
bastre se  tient  coi.  Il  laisse  à  son  adversaire  le 
temps  de  se  relever.  —  Quinart  met  Tépée  à  la  main, 
et  Robastre  est  blessé.  —  A  la  vue  de  son  sang  qui 
coule,  à  la  vue  des  païens  qui  arrivent,  il  se  hâte  de 
terminer  le  combat  et  tue  l'amiral  d'un  coup  de  hache. 

—  Fuite  des  païens  épouvantés.  --  Gaufrey  et  ses 
compagnons  les  poursuivent  jusque  dans  leur  camp. — 
Bataille.  —  Exploits  de  Robastre,  de  Gaufrey  et  de 
ses  frères.  —  Quatre  mille  Sarrasins  en  fuite  pénètrent 
dans  Grellemont  et  prennent  pour  refuge  une  tour  oii 
Robastre  les  enferme.  —  Défaite  des  païens.  Il  n'en 
reste  que  six  cents  qui  demandent  merci  et  se  font 
chrétiens.  —  Retour  de  Gaufrey  et  des  siens  au  châ- 
teau. Ils  y  trouvent  Robastre,  qui  garde  la  tour  où  il 
a  enfermé  les  païens.  Gaufrey  met  le  feu  à  la  porte 
de  la  tour  ;  les  païens  en  sortent  et  sont  mis  à  mort. 
P.  126-1^$. 

Le  butin  conquis  par  les  Français  est  immense  :  il 
vaut  mieux  que  sept  cités.  Gaufrey  le  remet  à  Grifon 
et  lui  dit:  «  Frère,  nous  partons  demain  pour  Rous- 
sillon  ;  nous  vous  laissons  tout  ce  butin  :  vous  ferez  un 
présent  à  Charlemagne,  et  lui  demanderez  trente  mille 
soudoiers,  que  nous  payerons  à  leur  gré.  Faites  savoir 
au  roi  que  Doon,  notre  père,  et  Garin  de  Monglane, 
sont  prisonniers,  et  nommez-lui  les  terres  que  nous 
avons  conquises.  » —  A  ces  mots,  le  messager  Thierr? 
s'avance  et  remet  à  Hernaut  la  lettre  de  Mabile.  — 
Hernaut  la  fait  lire  par  son  chapelain  Simon.  —  Il 
Gaufrey.  c 


xxxiv  Sommaire. 

apprend  alors  que,  loin  de  pouvoir  le  secourir,  lui  et 
ses  frères,  Charlemagne  a  besoin  d'aide  pour  repousser 
le  roi  Maucuidant.  Robastre,  hors  de  lui,  à  la  nou- 
velle de  la  mort  de  Plaisance,  se  saisit  du  chapelain 
Simon,  et  lui  briserait  la  tête  contre  un  perron  de 
marbre  si  Hernaut  et  Gaufrey  ne  lui  faisaient  honte  de 
sa  fo'le  douleur.  —  «  Seigneurs,  dit  alors  Gaufrey, 
nous  ne  pouvons  manquer  d'hommes  pour  la  conquête 
de  nos  terres.  Voici  d'abondantes  richesses  avec  les- 
quelles nous  pourrons  payer  la  solde  de  trente  mille 
combattants  que  Grifon  nous  engagera.  »  —  Puis  il 
ordonne  à  Grifon  d'aller  parcourir  la  Champagne  et 
la  Brie  pour  y  réunir  des  soudoiers  qu'il  ramènera  à 
Grellemont.  —  Grifon  s'excuse:  il  est  malade,  il  ne 
saurait  partir  en  ce  moment  ;  mais,  à  peine  remis,  il 
ne  manquera  pas  de  s'acheminer  vers  la  France.  Ainsi 
parle-t-il  tout  haut,  tandis  que  tout  bas  il  se  promet 
bien  de  n'envoyer  aucun  secours  à  ses  frères,  et  d'hé- 
riter de  la  terre  de  Vauclère.  P.  1 36-140. 

Départ  de  Gaufrey  et  de  ses  compagnons.  —  Ils 
arrivent  le  lendemain  à  la  Ferté-Henri,  où  ils  sont 
richement  hébergés.  —  Henri  était  un  cousin  du  duc 
Naimes  le  Barbu;  il  avait  deux  filles  d'une  grande 
beauté,  Clarisse  et  Avice.  Gaufrey  les  demande  à 
leur  père  et  les  marie  à  deux  de  ses  frères.  —  Noces 
de  Doonnet  et  de  Clarisse,  de  Girart  et  d'Avice.  — 
Les  chevaliers  continuent  leur  route,  et  Henri  se  joint 
à  eux  avec  dix  mille  combattants.  —  Arrivée  à  Van- 
tamise  et  pri-e  de  cette  ville.  Gaufrey  la  donne  à 
son  frère  Renier,  qu'on  appela  depuis  lors  Renier  de 
Vantamise.  P.  140-142. 

De  Vantamise,  Gaufrey  marche  sur  Nanteuil.  — 
La  ville  n'est  gardée  que  par  deux  cents  Sarrasins  ; 
les  autres  sont  allés  en  guerre  avec  le  roi  Quinart.  — 
Gaufrey  y  entre  sans  coup  férir^  fait  mettre  à  mort 
tous  les  païens,  excepté  ceux  qui  consentent  à  rece- 
voir le  baptême,  et  donne  la  cité  et  le  pays  qui  en 
dépend  à  son  frère  Doonnet.  —  Noces  de  Doonnet  et 


Sommaire.  xxxv 

de  Clarisse!.  —  Les  noces  durent  huit  jours.  Le 
neuvième  jour,  Gaufrey  repart  pour  Roussillon,  s'en 
saisit,  et  en  investit  son  frère  Girart  le  Roux.  — 
Girart  ne  veut  pas  rester  à  Roussillon  ;  il  veut  accom- 
pagner ses  frères  et  les  aider  à  délivrer  Doon  de 
Mayence;  mais  Gaufrey  lui  fait  entendre  qu'ils  seront 
assez  forts  avec  les  trente  mille  combattants  que 
Grifon  a  dû  réunir.  P.  142-144. 

Heias!  Gaufrey  ne  connaît  pas  le  traître  Grifon  ;  il 
ne  sait  pas  qu'au  lieu  de  songer  à  secourir  ses  frères, 
il  leur  apprête  de  cruels  embarras  '  —  Grifon  est 
parti  de  Greliemont  et  a  dit  à  sa  femme  :  a  Je  vais 
en  France  chercher  des  soudoiers.  Quand  mon  frère 
Gaufrey  reviendra  ici,  dites-lui  que  je  l'attends  à 
Vauclere.  •»  —  Il  a  fait  charger  vingt  sommiers  d'or, 
d'argent,  de  vaisselle  précieuse  et  d'armures,  et  s'est 
acheminé  vers  la  France  avec  cent  chevaliers.  — 
Arrivé  à  Rheims,  il  apprend  que  Charlemagne  est  à 
Montargis.  Il  prend  alors  le  chemin  de  Troyes.  — 
En  route,  il  passe  la  nuit  au  pied  d'une  haute  mon- 
tagne, et  Tenvie  lui  prend  de  monter  au  sommet  pour 
voir  s'il  apercevra  la  grande  cité  de  Troyes.  Il  y 
monte  avec  Hardré,  un  traître  comme  lui,  dont  il  a 
fait  son  conseiller  pr*vé.  Parvenus  au  haut  de  la 
montagne,  ils  découvrent  Troyes  et  tout  le  pays  aux 
environs.  —  a  Ah  !  Dieu  !  dit  Hardré,  qui  aurait  ici 
un  château  bien  fortifié  avec  créneaux  et  tourelles, 
bien  muni  de  vivres,  d'armures  et  de  chevaliers, 
pourrait  y  défier  tous  les  rois  du  monde  avec  leurs 
vassaux.  :>j  Puis  il  conseille  à  Grifon  de  s'y  établir,  si 
Charlemagne  le  lui  permet.  —  «  Plût  à  Dieu  qu'il  y 
consentît  !  répond  Grifon  ;  avant  un  an  j'y  serais  for- 
tifié de  telle  sorte  qu'il  s'en  repentirait,  et  lui,  et 
Gaufrey,  et  toute  ma  parenté.  Le  château  construit, 
je  lui  donnerais  le  nom  d'Hautefeuille.  —  C'est  bien 

I.  Voyez  ci-après,  aux  A'jfcJ',  notre  obsen>-ations'arIevers 
7  de  la  page  142. 


XXXV  j  Sommaire. 

parlé,  sire,  dit  Hardré;  mais,  pour  Dieu!  soyez  pru- 
dent devant  Charlemagne  :  carNaimes,  son  conseiller, 
est  plein  de  sagesse,  et  il  a  les  traîtres  en  haine.  — 
Malheur  à  lui  1  répond  Grifon,  s'il  m'empêchait  d'ob- 
tenir ce  don  du  roi  :  je  lui  aurais  bientôt  trempé  une 
telle  soupe  qu'il  en  aurait  les  boyaux  crevés.  » 

A  Troyes ,  Grifon  apprend  que  Charlemagne 
est  à  Paris.  Il  y  court,  et  recommande  à  ses  compa- 
gnons d'attester  au  besoin  que  le  riche  butin  qu'il 
amène  a  été  conquis  par  lui ,  et  non  par  son  frère 
Gaufrey.  —  Arrivée  de  Grifon  à  Paris.  — Sa  beauté 
et  sa  bonne  mine  lui  attirent  l'attention  de  tous,  et  en 
particulier  celle  des  dames.  «  Heureuse,  disent-elles, 
celle  qui  l'a  pour  amant  !  »  Mais  elles  ne  connaissent 
pas  son  cœur  !  —  Grifon  le  maudit  va  se  loger  avec 
ses  hommes  dans  un  grand  hôtel  orné  de  peintures , 
chez  Simon  de  Pontois,  qui  fut  déjà  son  hôte  et  celui 
de  ses  frères,  au  temps  où  Charlemagne  les  arma  che- 
valiers. P.    144-149. 

Le  lendemain,  il  laisse  ses  sergents  à  l'hôtel,  et,  le 
faucon  au  poing,  se  rend  avec  ses  chevaliers  au  palais 
de  Charlemagne,  emmenant  quatre  sommiers  chargés 
de  riches  dons  qu'il  se  propose  de  distribuer.  —  En- 
trevue de  Grifon  et  de  l'emfiereur.  —  Charlemagne 
accueille  avec  tendresse  le  fils  de  Doon  de  Mayence  ; 
il  lui  demande  des  nouvelles  de  son  père.  — «  Il  est 
mort,  sire,  réoond  Grifon.  —  Et  ton  frère  Gaufrey  ? 
—  Sire,  mon/rère  Gaufrey  nous  a  couverts  de  honte  : 
il  a  renié  Dieu  et  s'en  est  allé  servir  le  roi  Gloriant, 
un  félon  Sarrasin,  un  roi  de  Syrie.  Pour  moi,  je  suis 
allé  chevaucher  avec  mes  frères,  et  Dieu  nous  a  con- 
duits à  Roussillon,  que  nous  avons  à  grand'  peine 
enlevé  aux  Sarrasins.  Le  pays  est  vaste  ;  il  y  avait 
cinq  royaumes  que  j'ai  donnés  à  mes  frères.  J'ai  pris 
ensuite  1e  château  de  Grellemont  avec  ce  vaillant 
baron  que  vousvoyez  ici.  C'est  lui,  c'est  Hardré,  qui 
a  tué  le  fort  roi  Guitant,  dont  j'ai  épousé  la  fille. 
Elle  est  restée  à  Grellemont  ;  mais  le  château  n'est 


Sommaire.  xxxvij 

point  à  moi  ;  il  est  à  un  de  mes  frères.  Pour  moi,  j'ai 
fait  serment  de  ne  point  retourner  auprès  de  ma 
femme  sans  avoir  aussi  une  terre.  —  Ami,  lui  dit 
l'empereur,  pour  l'amour  de  ton  père  Doon,  qui  m'a 
tant  aimé,  tu  seras  maréchal  de  Champagne.  »  — 
Grifon  tombe  aux  pieds  de  l'empereur  et  le  remercie 
humblement.  P.  149-132. 

C'est  au  grand  déplaisir  du  duc  Naimes  aue  Grifon 
a  reçu  cette  faveur,  et  il  y  paraît  bien  quand  le  traître 
lui  offre  son  faucon  de  montagne,  un  faucon  de 
quatre  mues  :  Naimes  le  reluse.  Grifon  lui  reproche 
son  orgueil  et  offre  le  faucon  à  Berart  de  Mondidier, 
qui  l'accepte.  Puis  il  fait  décharger  ses  quatre  som- 
miers, et  distribue  les  plus  riches  présents  à  Charle- 
magne  et  à  ses  barons.  Ils  laissent  tous  éclater  leur 
joie,  et  Grifon  profite  de  l'occasion  pour  demander  à 
l'empereur  la  montagne  où  il  veut  élever  son  château 
de  Hautefeuille.  —  Charlemagne  lui  accorde  sa  de- 
mande. —  «  Sire,  dit  Grifon,  voilà  un  don  qui  vous 
portera  bonheur».  Puis  il  ajoute  tout  bas  :  «  Qui  a 
de  l'or  en  vient  toujours  à  ses  fins.  »  —  Mais  le  duc 
Naimes  soupçonne  quelque  trahison  :  «  Je  m'étonne 
beaucoup,  lui  dit-il,  de  la  félonie  de  Gaufrey.  Quand 
donc  est-il  allé  servir  \e  roi  Gloriant?  — A  la  Saint- 
Vincent  »,  répond  Grifon.  —  Un  m.oment  après,  le 
bon  duc  demande  à  l'un  des  chevaliers  de  Grifon  : 
a  Beau  frère,  depuis  quand  vous  êtes-vous  séparés  de 
Gaufrey  ?  —  A  la  Saint-Jean,  sire,  il  y  a  aujourd'hui 
trois  semaines.  »  —  Le  soupçon  de  Naimes  est  vé- 
rifié :  Grifon  a  menti.  Le  duc  avertit  Charlemagne, 
qui  ne  tient  compte  de  son  avis.  —  Déjà  Grifon  songe 
à  la  construction  de  son  château  ;  il  mande  des  ma- 
çons au  palais  même  de  Charlemagne,  et  fait  marché 
avec  leur  maître,  Rogier  de  Coulombiaus.  Puis  il 
prend  congé  de  l'empereur,  après  l'avoir  assuré  de  sa 
fidélité.  P.  152-1 58. 

Pendant  que  Grifon  fait  élever  son  château,  que 
deviennent  Gaufrey  le  hardi  combattant,  Hernaut  de 


xxxviij  Sommaire. 

Beaulande,  que  Dieu  aide,  et  Robastre  à  la  pesante 
cognée  ?  Gaufrey  a  donné  Roussillon  à  Girart,  Nan- 
teuil  à  Doon,  Aigrement  à  Beuve,  Vantamise  à  Re- 
nier, et  Rivier  à  Morant.  —  «  Il  serait  bien  temps 
maintenant,  dit  Hernaut  à  Gaufrey,  d'aller  délivrer 
nos  pères  des  mains  des  Sarrasins.  Les  combattants 
qu'a  réunis  Grifon  nous  attendent  sans  doute  à  Grei- 
lemont  ;  il  faut  y  envoyer  un  messager  qui  nous  les 
amène  à  Vauclere.  »  —  A  ces  mots,  Robastre  s'a- 
vance et  demande  à  se  charger  du  message  :  a  Char- 
lemagne,  dit-il,  ne  manque  pas  autour  de  lui  de 
chevaliers  couards,  et  les  aura  volontiers  abandonnés  à 
Grifon.  Nous  n'avons  que  faire  de  les  traîner  avec 
nous  :  un  seul  couard  suffirait  à  décourager  une  ar- 
mée. Si  vous  me  confiez  ce  message,  Gaufrey,  je  ferai 
choix  des  plus  hardis,  et  je  renverrai  le  reste  en 
France.  »  P.  i  0-i6o. 

L'offre  de  Robastre  est  acceptée.  —  II  s'arme, 
monte  sur  son  destrier  et  part,  accompagné  d'un  seul 
écuyer.  Hélas!  que  va-t-il  faire  à  Grellemont.?  Il  n'y 
trouvera  ni  les  soudoiers  ni  le  traître  Grifon.  Que  Dieu 
garde  Robastre  !  car,  avant  qu'il  revoie  Gaufrey  et 
Hernaut  de  Beaulande,  son  père  Malabron  lui  fera 
éprouver  plus  d'ennuis  qu'il  n'en  eut  et  n'en  aura 
jamais.  —  Ceux  qui  disent  que  Robastre  était  fils 
d'un  lutin  disent  la  vérité.  Il  avait  pour  père  Mala- 
bron, un  esprit  à  qui  Dieu  permit  de  prendre  les 
formes  les  plus  diverses,  d'être  à  son  gré  cheval, 
mouton,  oiseau,  pomme  ou  poire,  arbre  ou  poisson, 
ou  de  devenir  le  plus  bel  homme  du  royaume  de 
France.  En  ce  moment,  Malabron  se  propose  d'é- 
prouver son  fils  Robastre,  qui  fut  longtemps  charre- 
tier. P.    i6i. 

Robastre  et  son  écuyer  Aleaume  sont  arrivés  à 
Grellemont.  Ils  y  trouvent  Fauquette,  la  femme 
de  Grifon,  qui  dit  tout  bas  à  Robastre  que  son  mari 
est  un  traître  et  qu'il  ne  faut  pas  compter  sur  lui.  — 
Etonnement  et  colère  de  Robastre.  —  Menaces  de 


Sommaire.  xxxix 

vengeance.  —  Robastre  passe  la  nuit  au  château  et 
en  repart  le  lendemain  matin  avec  son  écuyer.  Ils 
n'ont  pas  fait  quatre  lieues  qu'ils  entrent  dans  un 
grand  bois,  où  ils  marchent  tout  le  jour  sans  rencon- 
trer âme  qui  vive.  Vers  le  soir,  ils  aperçoivent  une 
belle  tour,  bien  assise.  C'était  le  séjour  d'un  puissant 
larron,  qui  avait  trente  compagnons  sous  ses  ordres. 
Robastre  s'imagine  que  c'est  la  demeure  de  quelque 
forestier;  il  y  envoie  Aieaume  demander  asile  pour  la 
nuit.  —  Assailli  par  les  bripnds,  Aieaume  se  défend 
en  baron,  mais  il  est  blessé  à  mort,  et  c'est  en  vain 
qu'il  appelle  Robastre  à  son  aide.  Robastre  arrive 
trop  tard  pour  le  secourir  ;  mais  il  le  venge  en  tuant 
tous  les  larrons.  P.  162-167. 

Maître  du  château  Périlleux,  Robastre  prend  dans 
ses  bras  le  corps  d'.Aleaume  et  le  monte  dans  une 
salle  où  il  le  veillera  toute  la  nuit.  Il  trouve  une  bière 
dans  le  château,  et  y  dépose  Aieaume  tout  armé.  Il 
trouve  en  une  armoire  plus  d'un  millier  de  torches  et 
de  cierges,  les  allume  au  foyer  et  les  range  autour  de 
la  bière,  si  bien  que  le  château  paraît  en  tlammes.  Les 
vivres  n'y  manquent  point;  mais  pour  rien  au  monde 
Robastre  ne  mangerait,  tant  est  grande  sa  douleur. 
Il  s'assied  en  armes  près  de  la  bière;  mais,  vers  mi- 
nuit, le  sommeil  s'emoare  de  lui.  Il  place  alors  sa  cognée 
sous  sa  tète  et  s'encfort  dans  son  armure. 

Voici  venir  un  esprit  dans  la  grande  salle  :  c'est 
Malabron  le  lutin  qui  veut  éprouver  le  courage  de 
son  fils.  Il  éteint  tous  les  cierges,  dresse  la  bière  de- 
bout et  commence  à  pousser  de  tels  cris  que  tout  le 
palais  en  retentit.  Robastre  s'éveille  à  ce  bruit.  Il  voit 
la  bière  dressée,  s'en  approche  et  la  saisit  dans  ses 
bras  pour  la  recoucher  ;  mais  elle  résiste  ;  Malabron 
la  maintient  debout.  Le  lutin  s'est  mis  dans  la  bière, 
et,  des  bras  du  mort  qu'il  fait  mouvoir,  il  étreint  Ro- 
bastre, qui  lutte  bravem^ent,  malgré  son  angoisse,  se 
prend  à  la  bière  et  parvient  à  la  recoucher.  Puis  il 
rallume  les  cierges,  les  replace  autour  du  mort,  saisit 


xl  Sommaire. 

sa  cognée,  et  jure  que,  si  la  bière  se  dresse  encore,  elle 
je  retrouvera  là.  «  Aleaume,  dit-il,  dormez  en  paix; 
je  vous  garderai  jusqu'au  jour.  «  P.  167-169. 

Malabron  le  lutin  voit  bien  que  Robastre  ne  se  laisse 
point  effrayer  ;  il  sort  de  la  bière  et  paraît  devant  son 
fils  sous  la  forme  d'un  palefroi  noir.  Le  palefroi  est 
richement  enharnaché,  comme  un  cheval  de  tournois, 
et  ses  yeux  sont  plus  rouges  que  charbon  embrasé. 
«  Par  ma  foi,  voici  merveilles,  dit  Robastre.  D'oij 
vient  ce  noble  palefroi  ?  »  Il  s'en  approche;  le  cheval 
se  cabre  et  fait  retentir  tout  le  palais  de  ses  hennisse- 
ments furieux.  Robastre  ne  s'épouvante  point;  il  vou- 
drait dompter  ce  beau  coursier;  s'il  y  peut  parvenir, 
il  arrivera  plus  vite  à  Vauclère ,  pour  apprendre  à 
Gaufrey  la  trahison  de  Grifon.  Il  met  lepied  à  l'étrier; 
mais  Malabron  se  transforme  soudain  en  un  taureau 
mugissant.  «  Qu'est-ce  donc  ?  dit  Robastre.  C'est 
Quelque  lutin  sans  doute  qui  veut  se  jouer  de  moi.  Il 
devrait  m'épargner  pourtant,  car  j'ai  ouï  dire  mainte 
fois  au  preux  Garin  que  je  suis  le  fils  d'un  lutin.  »  A 
ces  mots,  il  lève  sa  cognée  et  en  assène  sur  le  dos  du 
taureau  un  coup  à  fendre  un  pilier,  fût-il  de  l'or  le 
plus  dur.  Malabron  sent  le  coup  sans  en  être  blessé, 
se  prend  à  écumer,  renverse  Robastre,  puis  le  relève 
sur  ses  cornes ,  le  jette  sur  la  bière  et  abat  tous 
les  cierges.  Robastre  a  perdu  sa  cognée  ;  il  la  cherche 
à  tâtons,  mais  en  vain.  Il  court  allumer  une  torche 
au  foyer,  aperçoit  sa  cognée  et  se  précipite  pour  la 
saisir;  mais  Malabron  se  jette  au  devant  de  lui.  Ro- 
bastre, fou  de  colère,  le  frappe  de  sa  torche  sur  le 
museau  et  lui  allume  la  barbe.  —  La  lutte  se  prolonge 
ainsi  jusqu'à  l'aube  du  jour.  P.  169-173. 

Le  courage  de  Robastre  est  assez  éprouvé  :  s'il  eût 
été  couard,  Malabron  l'eût  pris  en  haine;  mais  il  Ta 
trouvé  hardi  et  vaillant;  il  l'aidera  désormais  en  toute 
rencontre.  Le  lutin  devient  alors  un  jeune  homme  si 
beau  et  si  avenant  qu'on  jurerait  à  le  voir  qu'il  n'en 
peut  être  un  plus  beau  dans  toute  la  chrétienté.  Il 


Sommaire.  xlj 

salue  courtoisement  Robastre  et  lui  apprend  qu'il  est 
son  père,  a  Veilà  une  belle  bourde,  répond  Robastre; 
vous  étiez  tout  à  l'heure  un  gros  taureau;  vous  voici 
un  jeune  varlet,  et  vous  vous  dites  mon  père!  Mais  je 
suis  un  vieillard  tout  chenu  ;  j'ai  plus  de  soixante  ans, 
et  vous  en  avez  à  peine  trente.  On  m'a  bien  dit  que 
j'avais  pour  père  un  lutin;  mais  je  ne  l'ai  jamais  vu, 
et  si  c'est  vous  soyez  le  mal  venu  !  —  Robastre,  beau 
doux  fils^  reprend  Malabron ,  je  suis  vraiment  ton 
père.  Je  puis  à  mon  gré  parcourir  le  monde,  pourvu 
que  je  ne  fasse  aucun  mal  aux  chrétiens  :  c'est  un  don 
féerique  que  je  tiens  de  Dieu.  Tu  es  né  près  de  Mon- 
glane,  et  ta  mère  mourut  le  jour  de  ta  naissance.  Tu 
as  été  longtemps  le  charretier  de  Berart  de  Vaucom- 
ble,  et  tu  l'étais  encore  lorsque  tu  fus  donné  à  Garin, 
au  temps  oii  il  conquit  Monglane.  Je  connais  ta  vie  et 
tes  exploits.  Je  sais  en  quel  lieu  sont  emprisonnés 
Garin  et  Doon  de  Mayence.  Ne  sois  point  inquiet  de 
leur  sort,  mais  résigne-toi  à  ne  les  revoir  de  longtemps.» 
—  Robastre  hésite  un  moment  encore  à  reconnaître 
Malabron  pour  son  père  ;  il  se  rend  enfin,  et  tous  deux 
s'embrassent  étroitement.  —  Robastre  apprend  de 
Malabron  sa  future  destinée  et  celle  de  Gaufrey  ;  puis 
il  reçoit  un  don  de  son  père  :  toutes  les  fois  qu'il  se 
trouvera  en  péril,  Robastre  se  signera  trois  fois  et  ap- 
pellera à  haute  voix  Malabron,  qui  viendra  à  son  aide, 
et  le  délivrera,  quel  que  soit  le  danger.  —  Le  lutin 
recommande  Robastre  à  Dieu  et  disparaît.  Demeuré 
seul,  Robastre  va  creuser  une  fosse  avec  sa  cognée  et 
donne  la  sépulture  à  son  écuyer.  Il  remonte  ensuite 
au  palais.  Là,  il  trouve  à  manger  et  à  boire ,  mange 
peu,  boit  beaucoup,  et  sort  du  château  après  y  avoir 
mis  le  feu.  P.  175-177. 

En  s'en  retournant  par  le  bois,  Robastre  est  pour- 
suivi par  le  souvenir  du  lutin.  Doit-il  compter  sur  la 
promesse  de  Malabron  de  lui  venir  en  aide  toutes  les 
fois  qu'il  l'appellera.?  Il  ne  peut  résister  au  désir  de 
s'en  assurer.  Il  se  signe  trois  fois  et  s'écrie  à  haute 


xlij  Sommaire. 

voix  :  a  Malâbron,  mon  père,  venez  à  mon  secours!  » 

—  Il  n'aurait  pas  eu  le  temps  de  compter  quatre  de- 
niers que  déjà  Malâbron  était  devant  lui  ;  mais  le  lutin 
n'ignore  pas  que  Robastre  ne  court  aucun  danger,  et 
il  lui  reproche  durement  de  l'avoir  appelé  sans  raison. 

—  Robasfe  demande  grâce  à  son  père;  Malâbron 
pardonne  et  disparaît. — Robastre  poursuit  son  voyage, 
mais  à  l'aventure;  il  ne  connaît  pas  le  chemin,  et 
Aleaume  est  mort,  qui  devait  le  guider.  Que  Dieu  le 
conduise!  Avant  qu'il  soit  à  Vauclère,  Gaufrey  aura 
passé  la  mer  avec  ses  compagnons,  et  conquis  une 
partie  de  la  Syrie.  P.  177-179- 

On  a  laissé  le  roi  Gloriant ,  le  roi  Machabré  et  la 
belle  Fleurdépine  chevauchant  par  la  Hongrie,  (i)  — 
Ils  sont  arrivés  à  la  cité  d'Amandon.  —  Le  roi  de 
Turfanie  vient  au-devant  d'eux.  -  Portrait  hideux 
du  Sarrasin.  —  Il  fait  fête  au  roi  Gloriant  et  à  ses 
compagnons.  —  «  Roussel,  lui  dit  Gloriant,  il  vous 
faut  monter  sur  un  destrier  rapide  et  chevaucher  vers 
la  cité  de  Machabré,  vers  la  tour  Barbel,  où  sont  en 
prison  deux  Français  qui  m'ont  détruit  grand  nombre 
de  mes  gens.  Je  vous  les  donne  en  garde  jusqu'à  mon 
retour  de  la  Mecque,  où  je  vais  adorer  Mahomet  avec 
mon  ami  Machabré.  Quand  nous  reviendrons,  nous 
les  ferons  juger  et  mettre  à  mort,  car  rien  ne  peut  les 
sauver.  —  A  vos  ordres ,  sire  m  ,  répond  le  païen. 
—  Fleurdépine  l'entend,  à  son  grand  déplaisir,  et 
jure  d'aller  avec  lui,  si  elle  peut,  pour  sauver  Garin 
et  Doon.  Elle  va  trouver  Gloriant  et  lui  dit:  «  Sire, 
les  Français  sont  de  mauvaises  gens;  nul  ne  se  peut 
garder  d'eux,  tant  ils  sont  rusés  et  trompeurs.  Si  vous 
envoyez  le  roi  pour  les  tenir  en  prison,  avant  un  mois 
ils  l'auront  converti  à  leur  foi  et  seront  délivrés,  comme 
ils  l'auraient  été  par  le  traître  Huré,  sans  mon  cham- 
bellan et  sans  moi.  Si  vous  vouliez  suivre  mon  conseil, 
je  m'en  retournerais  avec  Maprin,  mon  ami,  et  je  crois 

;.  P.  62. 


Sommaire.  xliij 

que  je  garderais  bien  vos  deux  prisonniers.  ^^  GIo- 
riant  accepte  l'offre  de  Fleurdépine;  il  en  fait  part  à 
Machabré,  et  ajoute  :  «  Votre  fille  va  à  la  tour  Bar- 
bel  avec  le  roi  et  son  ami  Maprin,  qui  emmènera  trois 
mille  Sarrasins.  Le  pays  en  sera  plus  sûr.  Quand  nous 
reviendrons  de  la  Mecque,  j'assemblerai  mes  gens; 
nous  marcherons  sur  Vauclère,  que  j'ai  donnée  à  Ma- 
prin, et  de  là  contre  Charlemagne,  qui  m'a  tué  Bre- 
ment.  Je  lui  enlèverai  son  royaum.e,  et  Mahomet  sera 
placé  sur  l'autel  de  saint  Denis.  «  —Approbation  de 
Machabré  et  joie  de  Fleurdépine.  —  Départ  du  roi 
de  Piconie  (i),  de  Maprin  et  de  Fleurdépine.  Ils 
s'acheminent  vers  la  tour  Barbel  pendant  que  Glo- 
riant  part  pour  la  Mecque  avec  Machabré.  P.  179- 
184. 

Charlemagne  était  alors  à  Paris,  la  vaillante  cité. 
A  une  grande  fête,  celle  de  Saint-Florent,  l'em- 
pereur rcui  it  ses  barons  et  leur  annonce  que,  grâce 
à  Dieu,  ses  conquêtes  et  ses  guerres  sont  ter- 
minées. Ils  peuvent  donc,  s'ils  le  désirent,  s'en  retour- 
ner dans  leurs  terres.  Mais  les  pairs,  à  l'exception  du 
duc  N'aimes,  ont  fait  vœu  d'aller  en  pèlerinage  à  Jé- 
rusalem; le  moment  est  venu  d'accomplir  ce  vœu  :  ils 
demandent  à  Tempereur  de  quoi  subvenir  largement 
aux  dépenses  du  voyage.  Charlemagne  leur  fait  char- 
ger deux  sommiers  d'or  et  d'argent ,  et  les  barons 
prennent  congé  de  lui.  Ils  vont  s'embarquer  à  Saint- 
Gilles,  en  Provence.  Assaillis  en  pleine  mer  par  une 
grande  tempête,  ils  sont,  en  trois  jours  et  demi,  em- 
portés par  le  vent  à  plus  de  cinq  cents  lieues.  Ils  cô- 
toient la  grande  Arménie,  puis  la  Morienne,  pays  des 
Moriants,  ei  vont  enfin  aborder  non  loin  du  palais  du 
roi  Gloriant.   Ils  jettent   l'ancre,  débarquent  et  s'a- 

I.  Le  roi  de  Piconie  n'est  autre  sans  doute  que  le  roi  de 
Turfanie,  dont  le  hideux  portrait  se  trouve  à  la  page  180  du 
poème;  c'est  celui  que  Gloriant  appelle  Roussel  !  même 
page;. 


xliv  Sommaire. 

vancent  au  hasard  dans  le  pays.  —  Berart  de  Mon- 
didier  aperçoit  bientôt,  du  côté  du  soleil  couchant, 
une  troupe  de  païens  qui  s'avance  vers  eux  :  c'est 
celle  qui  escorte  le  roi  de  Piconie,  Maprin  et  la  belle 
Fleurdépine.  Berart  appelle  ses  compagnons  :  «  Sei- 
gneurs, leur  dit-il,  nous  sommes  tombés  au  milieu 
des  païens;  en  voilà  plus  de  trois  mille  qui  viennent  à 
nous,  et  nous  n'avons  d'autres  armes  que  nos  bour- 
dons ;  mais  nous  ne  sommes  ni  des  Lombards  ni  des 
paysans  ;  nous  sommes  de  hardis  et  vaillants  cheva- 
liers. C'est  ici  le  cas  de  montrer  notre  courage,  de 
sorte  qu'aucun  jongleur  n'en  chante  mauvaise  chanson. 
On  n'a  qu'une  mort  :  avant  de  mourir,  vendons-nous 
chèrement,  et  tenons-nous  ensemble  tant  que  nous 
serons  en  vie.  —  Seigneurs,  dit  Thierri ,  vous  n'avez 
pas  le  loisir  de  vous  confesser  les  uns  les  autres;  je 
prends  tous  vos  péchés  sur  moi  et  vous  en  rends 
quittes.  »  —  Jocerant  n'est  pas  rassuré,  a  Mieux  eût 
valu,  dit-il,  rester  avec  nos  femmes  et  garder  nos 
terres;  c'est  la  foi  qui  sauve  ,  je  l'ai  toujours  entendu 
dire.  »  Berart  le  reconforte  :  «  Doux  ami,  lui  dit-il, 
vous  voilà  effrayé,  et  pourtant  je  ne  vous  vois 
ni  frappé,  ni  blessé,  vos  boyaux  ne  traînent  point 
encore  à  terre,  et  vous  n'êtes  point  jeté  en  prison.  Un 
gentilhomme  ne  doit  point  ainsi  décourager  les  siens; 
il  doit,  à  l'occasion,  montrer  un  cœur  de  lion.  —  Bien 
parlé!  s'écrie  Turpin.  Qui  ne  vous  aidera.  Dieu  le 
confonde  !  »  —  Les  onze  pairs  se  préparent  brave- 
ment au  combat.  P.  184-187. 

De  leur  côté,  les  Sarrasins  ont  aussi  aperçu  les 
chrétiens.  A  leur  costume  Maprin  les  reconnaît  pour 
des  Français.  Il  les  signale  à  ses  compagnons  et  les 
prend  pour  des  éclaireurs  qui  poussent  une  recon- 
naissance dans  le  pays.  «  Il  ne  faut  pas,  dit-il,  les 
laisser  retourner  en  France.  «  Puis  il  ordonne  à  quatre 
cents  chevaliers  de  garder  Fleurdépine  pendant  le 
combat  qui  va  s'engager.  Mais  la  pucelle  s'avise  d'une 
grande  ruse  ;  «  Ami,  dit-elle  à  Maprin,  je  n'approuve 


-Sommaire.  xIv 

pas  votre  projet  de  tuer  tous  ces  Français  :  d'homme 
tué  nul  ne  se  doit  vanter;  mais,  en  les  prenant  vivants 
et  en  les  jetant  en  prison  avec  Garin  et  Doon,  vous 
les  pourrez  montrer  à  Gloriant  et  à  mon  père,  lors- 
qu'ils seront  revenus  de  la  Mecque.  Ces  preuves  de 
votre^vaillance  vous  mériteront  de  plus  grandes  terres. 

—  C'est  bien  dit,  répond  Maprin;  mais,  par  ma  foi, 
je  ne  sais  comment  les  attraper  vivants  :  pour  si  peu 
que  je  les  touche  de  ma  lance,  je  leur  en  passerai  le 
fer  au  travers  du  corps.  -  C'est  du  bois,  non  du  fer, 
qu'il  faudra  les  frapper,  répond  FJeurdépine;  vous  les 
renverserez,  et  vos  gens  les  iront  lier.  De  cette  hau- 
teur, j'aurais  plaisir  à  vous  les  voir  abattre,  et,  si  vous 
vous  montrez  bien,  vous  m'en  deviendrez  plus  cher. 
P.  187-189.  ^ 

Maprin  court  sus  aux  Français  avec  deux  cents  Sar- 
rasins à  qui  il  a  donné  l'ordre  de  retourner  leurs  lances. 

—  Berart,  au  même  instant,  avise  près  de  lui  les  qua- 
torze mariniers  du  navire  qui  l'a  transporté,  lui  et  ses 
compagnons.  A  leur  tête  est  Fromer,  le  maître  de  la 
nef,  le  plus  fort  bachelier  qui  se  puisse  trouver  après 
Robastre.  A  la  vue  des  païens,  Fromer  a  saisi  à  deux 
mains  sa  grande  massue,  et  il  exhorte  ses  compagnons 
à  bien  faire,   a  Sire  Fromer,  lui  dit  Berart,  vo^uiez- 
vous  donc  prendre  part  au  combat  ?  —  Oui,  par  Dieu  ! 
sire,  répond  Fromer,  comptez  sur  moi  et  sur  mes  com- 
pagnons. ■-  Bien  parlé,  sur  ma  foi,  dit  Berart;  en  ce 
cas,  nous  sommes  assez  pour  tenir  tête  aux  païens.  — 
La  lutte  s'engage  entre  Berart  et  Maprin.  La  lance 
de  Maprin  vole  en  pièces  ;  Berart  le  renverse  d'un  coup 
de  son  bourdon,  et  si  rudement  que  le  païen  se  brise 
deux  côtes.   «  Mahomet!  s'écrie  Fleurdépine,  lequel 
des  deux  est  tombé  ?  —  Par  ma  foi,  dame,  répond  un 
Sarrasin,  c'est  Maprin,  votre  ami,  qui  tout  à  l'heure 
se  faisait  si  hardi.  —  Braves  gens  que  ces  Français  ! 
dit  tout  bas  la  pucelle.  Plût  à  Dieu  que  Berart  fût  au 
nombre  de  ceux-ci;  Maprin  et  les  siens  seraient  bien 
reçus!  »  —Berart  a  mis  pied  à  terre;  il  enlève  à  Ma- 


xlvj  Sommaire. 

prin  son  heaume  et  son  écu,  et  va  lui  trancher  la  tête, 
quand  survient  un  gros  de  païens  ;  Maprin  est  sauvé. 
P.  189-192.  —  La  mêlée  devient  générale.  —  Ex- 
ploits de  Fromer:  il  avait  été  longtemps  champion  et 
avait  vaincu  à  lui  seul  vingt-sept  autres  champions.  — 
Sa  redoutable  massue  jonche  la  terre  de  morts  ;  mais 
il  perd  tous  ses  compagnons;  lui-même  est  blessé,  fait 
prisonnier,  après  une  résistance  désespérée,  et  conduit 
par  Maprin  auprès  de  Fhurdépine,  sous  la  garde  de 
vingt  Sarrasins.  P.  192-195. 

Les  Français  se  sont  tous  pourvus  de  heaumes  et 
d'écus  enlevés  aux  Sarrasins.  —  Beran  excite  ses 
compagnons  :  c  Sire  archevêque,  dit-il  à  Turpin  .  soyez 
aujourd'hui  chevalier;  aussi  bien,  c'est  un  métier  que 
vous  savez.  Allons  nous  essayer  tous  deux  sur  ces 
païens.  —  Accordé!  répond  l'archevêque.  Je  vais  leur 
réciter  un  douloureux  psautier.  Ce  n'est  pas  toujours 
le  temps  des  leçons  et  des  versets  :  il  faut  parfois  s'es- 
crimer de  l'épée  d'acier.  »  A  ces  mots,  tous  deux  pi- 
quent leurs  destriers,  et  se  précipitent  sur  les  païens. 
Ils  en  renversent  plus  de  cent,  qui  ne  se  relèveront  ni 
en  février  ni  en  mars.  —  Berart  s'est  frayé  un  chemin 
à  travers  les  rangs  des  Sarrasins,  les  dépasse,  aoerçoit 
Maprin  qui  emmène  Fromer  prisonnier,  et  s'éfance  à 
sa  poursuite.  —  Sentiments  de  Fleurdépine  à  cette 
vue.  Berart  atteint  Maprin  et  le  somme  de  lui  ren- 
dre le  prisonnier.  —  Joute  de  Maprin  et  de  Berart. 
—  Maprin  est  renversé  de  son  cheval.  Des  vingt  Sar- 
rasins qui  l'accompagnent,  huit  sont  tués  par  Berart, 
qui  délivre  Fromer  et  l'arme  d'une  hache  d'acier  en- 
levée à  un  païen.  P.  195. -199.  --  Arrive  un  renfort 
de  cent  Sarrasins.  Maprin  est  remonté  et  s'acharne 
contre  Berart.  «  Par  Mahomet  !  crie-t-il  aux  siens, 
si  celui-là  échappe,  je  ne  vous  laisserai  pas  pour  un 
denier  de  terre.  Je  le  veux  rendre  à  Fleurdépine,  ma 
mie.  »  Berart  l'a  entendu,  et  dans  le  même  temps 
il  aperçoit  Fleurdépine.  Tout  ému  à  sa  vue,  il  se  dit 
tO'Jt  bas:  «Plût  à  Dieu  que  j'eusse, à  Mondidier, une 


Sommaire.  xlvij 

aussi  belle  amie  !  je  la  ferais  baptiser  et  la  prendrais 
pour  femme.  De  ma  vie  je  n'ai  rien  vu  de  tel.  Il  me 
faut  faire^une  rude  joute  pour  l'amour  d'elle.  »  A 
ces  motsfil  lève  son  épée  flamboyante  et  en  pourfend 
un  Sarrasin.  —  Fromer,  au  même  instant,  en  abat 
trois  avec  sa  hache  fourbie.  A  côté  d'eux,  les  barons 
de  France  charpentent  les  païens  à  qui  mieux  mieux. 
_  Du  milieu  de  la  mêlée,  Berart  pousse  son  cheval 
lusqu'à  la  belle  Fleurdépine.  Il  lui  tend  les  bras,  l'attire 
vers  lui  sans  qu'elle  résiste,  la  met  sur  son  cheval  et 
la  baise  quatre  fois.  Puisiiluidit  doucement  :  «Soyez 
sans  crainte  ;  si  je  puis  vous  emmeneren  France,  vous 
y  serez  baptisée  en  grande  pompe.  »  —  Fureur  de 
Maprin:  «  A  moi!  s'écrie-t-il,  roi  de  Turfanie,  et 
tuons  ces  Français.  Ne  voyez-vous  pas  ce  fils  à  pu-  ' 
tam  qui  emporte  ma  mie  ?  »  Les  Sarrasins  s'élan- 
cent en  foule  sur  Berart,  lui  tuent  son  cheval  et  le 
forcent  à  se  séparer  de  Fleurdépine.  Il  mot  l'épée  à  - 
la  main,  mais  l'épée  se  brise:  il  est  fait  prisonnier. 
Maprin  veut  lui  couper  la  tête;  Fleurdépine  l'en  dé- 
tourne :  «  Ce  serait  une  vilenie,  dit-elle.  Quand  mon 
père  reviendra  avec  le  roi  Gloriant,  ils  se  chargeront 
de  votre  vengeance.  »  Maprin  consent  à  l'épargner, 
mais  à  regret;  il  est  honteux  d'avoir  été  deux  fois  ren- 
versé par  lui  sous  les  yeux  des  païens  «  Ami,  dit  ^ 
Fleurdépine,  vous  n'y  pouviez  rien  ;  c'est  votre  cheval 
qui  s'^est  abattu ,  et  quand  le  cheval  tombe  il  faut  que 
le  maître  tombe  aussi.  —  Serait-ce  vrai,  douce  dame  ? 
demande  tout  bas  Maprin.  —  J'en  atteste  Tervagant, 
répond  la  pucelle  ;  j'étais  là  près  de  cet  arbre,'d'ûù 
j'ai  tout  vu.  -  Vous  m'êtes  plus  chère  encore  qu'au- 
paravant, répond  Maprin.  Vous  serez  reine  et  porterez 
couronne  d'or  entête,  la  couronne  du  vieux  Doon  !  » 
P.  199. -205.  -  Berart  pris,  ses  compagnons  ne  tar- 
dent pas  à  tomber  aussi  aux  mains  des  Sarrasins.  Fro- 
mer seul  se  défend  encore  avec  sa  massue,  qu'il  a 
retrouvée.  Il  voit  emmener  les  pairs,  jure  de  les  dé- 
livrer, se  jette  sur  les  païens  et  en  fait   un  grand 


xlviij  Sommaire. 

carnage  ;  mais  toujours  leur  nombre  augmente.  Fromer 
épuise,  aveuglé  par  la  sueur  qui  lui  découle  du  front, 
désespère  de  tenir  plus  longtemps.  Alors,  il  lance 
avec  rage  sa  massue  au  milieu  des  Sarrasins,  en  ren- 
verse trois  du  coup  et  s'écrie:  a  Maintenant, prenez- 
moi,  sales  mécréants  I  Mettez-moi  avec  les  autres 
Français,  et,  si  leur  fin  est  venue,  que  je  meure  avec 
eux! »  P.  205-207. 

Tous  les  Français  sont  prisonniers.  —  Maprin  les 
livre  à  Fleurdépine,  pour  en  disposer  à  son  gré.  — 
La  pucelle  veut  qu'ils  soient  enfermés  avec  Doon  et 
Garin  jusqu'au  retour  de  Gloriant  et  de  Machabré.  — 
Les  Sarrasins  s'acheminent  avec  leurs  capcifs  vers  la 
tour  Barbel.  —  Fleurdépine  envoie  secrètement  un 
messager  à  Lionnet  pour  lui  annoncer  cette  nouvelle: 
(c  Je  connais  assez  mon  chambellan,  dit-elle  au  mes- 
sager, pour  être  assurée  que  tu  seras  bien  payé  de  ta 
peine.  »  —  Le  messager  arrive  à  la  tour  Barbel  et, 
s'acquitte  de  son  message.  «  Ami,  lui  dit  Lionnet,  sois 
le  bienvenu.  Ces  Français  que  tu  m'annonces  auront 
mauvais  gîte.  Je  vais  t'en  montrer  deux  que  j'ai  bien 
battus  aujourd'hui.  »  —  Il  l'emmène  à  la  prison,  et, 
comme  le  messager  se  baisse  pour  regarder  au  fond, 
Lionnet  passe  derrière  lui,  le  prend  par  une  jambe  et 
le  précipite  dans  la  chartre,  où  il  se  rompt  le  cou.  Pi- 
late  et  Burgibus  emportent  son  âme  en  enfer.  —  Ga- 
rin, surpris  par  cette  chute,  lève  la  tète  et  aperçoit 
Lionnet:  «  D'où  nous  vient,  demande-t-il,  ce  com- 
pagnon que  vous  avez  descendu  sans  poulie  ?  — 
C'était  un  messager,  répond  Lionnet,  qui  m'apportait 
de  tristes  nouvelles.  »  Il  fait  part  de  ces  nouvelles  à 
Garin.  Doon  de  Mayence  s'en  réjouit  à  la  pensée  que 
les  douze  prisonniers  sont  ses  fils,  ce  Ils  auront,  dit-il, 
laissé  leurs  gens  quelque  part,  et  nous  ne  pouvons 
manquer  d'être  bientôt  secouru?.  »  P.  207-210.^ 

Arrivée  des  païens.  —  Les  Français  sont  jetés  en 
prison.  —  Lamentations  de  Berart. —  Les  prisonniers 
se  reconnaissent.  —  Garin  et  Doon  font  fête  à  Berart: 


Sommaire.  xlix 

c'est  Dieu  qui  l'envoie,  disent-ils,  pour  les  délivrer. 

«  Et  comment  ?  »  demande  Berart. —  Doon  le  lui 

dit,  et  Berart  apprend  avec  joie  que  Fleurdépine  est 
la  belle  Sarrasine  qui  recevait  si  volontiers  ses  bai- 
sers pendant  la  bataille.  P.  210-213, 

Entrevue  secrète  de  Fleurdépine  et  de  Lionnet.  La 
pucelle  s'informe  de  Garin  et  de  Doon.  Lionnet  de- 
mande à  Fleurdépine  comment  ont  été  pris  les  nou- 
veaux captifs,  et  s'ils  ont  fait  une  belle  résistance.  — 
«  Oui,  certes,  répond  Fleurdépine,  ces  Français  sont 
de  hardis  chevaliers  ;  il  en  est  un  surtout  qui  a  fait 
merveilles;  deux  fois  il  a  renversé  Maprin  de  son  des- 
trier, puis  il  s'en  vint  à  moi,  m'enleva  sur  son  cheval 
et  me  donna  quatre  baisers.  Je  le  crois  parent  de  Be- 
rart de  Mondidier.  »  —  Comme  elle  a  grand  désir  de 
le  voir,  Lionnet  la  conduit  à  la  prison.  Elle  s'y  rend 
avec  quantité  de  provisions,  pain,  vin,  chair  et  poisson. 
—  «  Ma  douce  damoiselle,  lui  dit  Garin,  soyez  la 
bienvenue  dans  notre  prison  !  —  Dieu  vous  garde, 
sire,  répond  la  pucelle  au  chef  blond  ;  voici  des  vivres 
pour  vous  et  pour  tous  vos  compagnons.  Je  ne  les 
connais  pas,  mais  je  sais  qu'aujourd'hui  ils  se  sont  bien 
montrés  en  face  de  leurs  ennemis.  Quand  ces  provi- 
sions seront  épuisées,  vous  en  aurez  de  nouvelles  pour 
l'amour  de  Berart  de  Mondidier,  le  baron  à  qui  mon 
cœur  s'est  donné.  »  —  A  ces  mots,  Garin  a  poussé 
Berart,  et  dit  à  Fleurdépine  :  «  Dame,  ce  Berart  que 
vous  désirez  tant,  le  voici  prisonnier  comme  nous  avec 
tous  les  pairs  de  Charlemagne,  excepté  Naimes  de  Ba- 
vière. —  Pour  Dieu  !  s'écrie-t-elle,  montrez-moi  mon 
ami.  »  —  Elle  le  voit,  et  pâlit,  et  s'émerveille  de  sa 
beauté.  «  Sire,  lui  dit-elle,  j'ai  tant  ouï  parler  de  votre 
renommée  que  j'ai  souffert  pour  vous  mainte  dure  soi- 
rée, et  veillé  mainte  nuit  jusqu'au  matin.  Que  vous 
dirai-je  de  plus  ?  Me  voici  prête  à  me  donner  à  vous, 
à  quitter  la  loi  de  Mahomet  pour  croire  en  Jésus-Christ, 
et  à  vous  servir  toute  ma  vie.  »  —  A  ces  tendres  pa- 
roles, Berart  la  presse  contre  son  cœur,  et  elle  s'y 
Caufrey,  d 


1  Sommaire. 

appuie  doucement.  «  Belle,  lui  dit  Berart,  je  vous 
donne  mon  amour.  Si  je  vis  seulement  jusqu'à  la 
moisson,  et  que  je  sois  libre,  pour  l'amour  de  vous  je 
couperai  plus  d'une  tête,  et  mon  épée  sera  rougie  du 
sang  des  Sarrasins.  »  —  L'archevêque  Turpin  demande 
à  Berart  si  la  dame  lui  agrée.  —  «  Oui,  répond  Be- 
rart,  de  cœur  et  de  pensée.  —  Et  vous,  douce  dame, 
dit  l'archevêque,  Berart  vous  agrée-t-il }  —  Oui-  ré- 
pond Fleurdépine,  il  me  plaît  et  m'agrée.  »  Alors 
l'archevêque  les  a  fiancés.  Mais  Fleurdépine  n'ose 
prolonger  cette  entrevue  ;  elle  dit  adieu  à  Berart  en 
soupirant, et  remonte  au  palais, où  Maprin,  impatient 
de  son  absence,  l'a  déjà  fait  mander  par  un  Sarrasin. 
Elle  s'assied  à  table  auprès  de  lui,  et  les  païens  se  di- 
sent entre  eux  :  «Par  Mahomet!  voici  un  beau  cou- 
ple. »  P.  213-217. 

Dans  le  même  temps,  Gaufrey  s'achemine  vers  Vau- 
clère  la  grande  avec  quatre  de  ses  frères,  avec  les  fils 
de  Garin  et  vingt  mille  chevaliers.  —  Chemin  faisant, 
ils  pénètrent  dans  une  île  fort  riche,  et  s'y  répandent 
de  çà  et  de  là.  Ils  y  avisent  un  fort  beau  château:  c'est 
le  château  de  Rochebrune,  qui  appartient  a  la  belle 
Passerore,  cousine  du  duc  Naimes.  Sept  mille  cheva- 
liers, qu'elle  a  sous  ses  ordres,  la  défendent  contre  le 
jeune  roi  des  Danois,  qui  veut  l'épouser  malgré  elle  ; 
mais  elle  a  juré  que  jamais  Sarrasin  ne  coucherait  avec 
elle,  et  que,  si  elle  a  un  époux,  il  sera  bon  chrétien. 
Dans  son  courroux,  le  roi  des  Danois  dévaste  tout  le 
pays.  II  a  assiégé  le  château  tout  l'été  ;  mais,  l'hiver 
venu,  il  a  été  forcé  de  lever  le  siège,  en  jurant  de  re- 
venir, d'épouser  la  pucelle  selon  la  loi  de  Mahomet, 
et  de  détruire  tous  les  chrétiens.  —  Gaufrey  et  les 
siens  s'avancent  vers  le  château  ;  un  garçon  les  aper- 
çoit, court  à  la  ville  et  y  jette  l'alarme.  «  Seigneurs, 
dit-il  aux  bourgeois,  voici  le  roi  des  Danois  qui  revient 
avec  son  armée!  »  —  Passerose,  à  cette  nouvelle, 
donne  l'ordre  de  fermer  les  portes.  Du  haut  de  son 
château,  elle  distingue  une  croix  blanche  sur  un  gon- 


Sommaire.  IJ 

fanon  de  soie.  Elle  se  rassure  :  ce  sont  des  Français. 
Mais  pourquoi  sont-ils  entrés  dans  sa  terre?  Elle  en- 
voie un  messager  au-devant  d'eux  pour  s'en  informer. 
—  Entrevue  de  Gaufrey  et  du  messager.  —  Retour 
du  messager  au  château  ;  a  Ce  ne  sont  pas  les  Danois, 
s'écrie-t-il,  ce  sont  des  Français  qui  obéissent  à  Gau- 
frey, fils  de  Doon  de  Mayence.  Doon  est  prisonnier 
des  Sarrasins,  et  son  fils  va  passer  la  mer  pour  le  dé- 
livrer. Il  vous  prie  de  l'héberger  pour  aujourd'hui.  >. 
Au  nom  de  Gaufrey,  la  belle,  qui  n'ignore  pas  que  c'est 
le   plus  beau  chevalier  du  monde,  se  dit  tout  bas: 
«  Plût  à  Dieu  qu'il  voulût  m'épouser  et  faire  de  moi 
son  amie  !  »  —  Les  portes  sont  ouvertes,  et  Gaufrey 
entre  au  château   avec  ses  chevaliers.  Ils  y  sont  ac- 
cueillis courtoisement  par  la  belle  châtelaine.  —  Gau- 
frey s'étonne  que  Passercse   soit  ainsi  seule  et  n'ait 
point  de  seigneur  pour  la  protéger.  Il  ne  tarde  pas  à 
lui  parler  d'amour,  et  si  bien  que,  dès  le  jour  même,  il 
devient  son  époux,  mais  en  lui  annonçant  qu'il  repar- 
tira le  lendemain,  car  il  a  promis  à  Di'eu  de  ne  jamais 
coucher  plus  d'une  nuit  dans  une  ville  jusqu  à  ce  qu'il 
ait  délivré  son  père.  —  Il  engendra  cette  nuit  même 
un  noble  enfant,  qui  fut  le  preux  Ogier,  tant  aimé  de 
Charlemagne.  P.  217-223. 

Départ  de  Gaufrey  et  de  ses  chevaliers.  Re- 
grets et  larmes.  —  Arrivée  à  Vauclère.  —  Flandrine 
vient  au-devant  de  Gaufrey  avec  ses  barons.  Elle  se 
jette  au  cou  de  son  fils  et  lui  demande  :  «  Fils,  où 
est  votre  père,  que  je  ne  le  vois  point  avec  vous.?' Où 
sont  mes  autres  enfants.^  »  Gauirey  n'ose  lui  avouer 
la  vérité  :  a  Dame,  lui  dit-il,  soyez  sans  crainte  • 
mon  père  est  à  Monglane  la  grande  avec  tous  mes 
frères,  excepté  Grifon,  que  j'ai  envové  en  France  au- 
près de  Charlemagne,  —  Beau  fils,  reprend  Flan- 
drine, pour  Dieu,  ne  me  cachez  rien.  Les  Sarrasins 
ont-ils  tué  votre  père.?  —  Non,  ma  douce  mère 
mais  ils  le  tiennent  prisonnier.  »  —A  cette  nouvelle' 
blandrine  s'évanouit.  —  Gaufrey  ne  trouve  à  Vau- 


lij        .  Sommaire. 

clère  ni  Robastre  ni  Grifon.  —  Sa  consternation.  — 
11  raconte  à  Flandrine  les  combats  qu'il  a  livrés 
contre  les  païens  et  son  mariage  avec  Passerose  ;  il 
lui  dit  comment  et  pourquoi  il  a  envoyé  Robastre  à 
Grellemont.  Flandrine  le  presse  de  partir  et  d'aller 
au  secours  de  Doon,  sans  attendre  le  retour  de  Ro- 
bastre. P.  223-226. 

Embarquement  de  Gaufrey  et  de  ses  chevaliers, 
au  nombre  de  trente  mille.  —  Leur  navigation  est  si 
heureuse  qu'au  bout  de  dix  jours  ils  arrivent  en  vue 
du  royaume  de  Gloriant.  Ils  s'arrêtent  sous  la  tour 
du  Géant,  la  plus  forte  place  du  pays.  La  ville  est  de 
tous  côtés  battue  par  la  mer  et  défendue  par  sept 
mille  géants.  Le  roi  Morbier  la  tient  de  Gloriant, 
dont  il  est  le  meilleur  ami.  C'est  à  minuit,  par  un 
gros  temps,  que  Gaufrey  prend  terre  avec  les  siens. 
Les  mariniers  reconnaissent  avec  effroi  la  tour  de 
Morbier.  Gaufrey  les  rassure  et  jure  de  ne  point 
quitter  cette  contrée  avant  de  l'avoir  conquise  et 
d'avoir  tué  le  géant  Morbier.  —  Au  point  du  jour, 
les  Sarrasins  aperçoivent  les  Français  campés  sous 
les  murs.  Morbier  le  géant  fait  armer  ses  hom- 
mes et  sort  de  la  ville ,  qu'il  laisse  sous  la  garde 
de  mille  païens.  A  la  vue  de  l'ennemi,  Hernaut  de 
Beaulande  crie  aux  armes,  et  les  Français  montent  à 
cheval.  —  Bataille. —  Elle  se  termine  par  la  retraite 
des  géants.  De  cinq  mille,  ils  sont  réduits  à  deux 
cents  ;  mais  Gaufrey  a  perdu  aussi  bon  nombre  de 
ses  chevaliers.  Il  regrette  plus  que  jamais  l'absence 
du  preux  Robastre.  P.  227-232. 

Robastre  a  erré  trois  jours  dans  le  bois  où  il  a 
perdu  son  écuyer.  Il  en  sort  le  quatrième  jour  au 
matin,  et  aperçoit,  àtrois lieues  de  là,  un  château  fort, 
appartenant  à  un  seigneur  du  nom  de  Barré,  l'homme 
le  plus  félon  du  monde.  Robastre  s'achemine  vers  le 
château.  L'entrée  en  est  gardée  par  deux  grands  ours 
et  par  un  lion  enchaînés  à  un  pilier  de  marbre  ;  il  s'en 
délivre  avec  sa  cognée,  et  s'avance  jusque  sous  les 


Sommaire.  liij 

murs.  Le  seigneur  le  voit,  crie  aux  armes ,  et  court 
à  lui,  suivi  de  quatorze  des  siens.  D'un  coup  de 
hache  Robastre  le  pourfend  jusqu'à  la  ceinture.  Les 
compagnons  de  Barré  ne  résistent  pas  mieux  que  lui. 
Un  seul,  nommé  Piédoré,  reste  debout  et  demande 
merci.  «  Seigneur,  dit-il  à  Robastre,  de  grâce,  ne  me 
tuez  pas.  Si  vous  voulez  rester  en  cette  contrée,  il  y 
a  là-haut,  dans  le  château,  une  belle  dame  du  nom 
d'Eglantine,  qui  était  la  femme  de  Barré  :  vous  pou- 
vez l'épouser  et  vous  rendre  maître  de  la  tour.  Je 
vous  servirai  volontiers.  »  Robastre  fait  grâce  à  Pié- 
doré ,  qui  le  conduit  au  château  et  lui  apprend 
qu'Eglantine  est  du  pavs  de  France.  —  Entrevue  de 
Robastre  et  d'Eglanti'ne.  —  La  belle  veuve  prie 
Robastre  de  l'emmener  avec  lui  ou  de  rester  avec 
elle.  Il  répond  que  Gaufrey  l'attend  à  Vauclère  pour 
passer  la  mer.  Malgré  le  déplaisir  que  lui  cause  cette 
réponse,  Eglantine  ne  laisse  pas  de  faire  don  à  Ro- 
bastre d'un  précieux  anneau  dont  la  pierre  a  une  telle 
vertu  que  celui  qui  la  porte  n'a  rien  à  craindre  des 
esprits  malfaisants  et  ne  périra  jamais  ni  par  l'eau  ni 
par  le  feu.  —  Robastre  prend  congé  de  la  dame,  qui 
lui  donne  Piédoré  pour  l'accompagner.  —  Son  arri- 
vée à  Vauclère.  —  Flandrine  lui  apprend  le  départ  de 
Gaufrey  et  lui  fait  préparer  une  galère  pour  l'aller 
rejoindre.  —  Robastre  s'embarque  avec  vingt  cheva- 
liers et  trente  bons  sergents;  mais  la  nef  est  assaillie 
par  une  grande  tempête.  Les  cordages  se  rompent, 
les  voiles  se  déchirent,  la  galère  s'entr'ouvre  :  che- 
valiers et  mariniers,  tout  périt.  Robastre  seul  sur- 
nage, grâce  à  la  vertu  de  son  anneau.  11  appelle 
Malabron  à  son  aide,  qui  arrive,  sous  la  forme  d'un 
poisson,  en  moins  de  temps  qu'on  ne  compterait  six 
deniers.  Il  fait  monter  Robastre  sur  son  dos  et  le  met 
à  terre  dans  une  île.  Là,  il  se  change  en  hom.me  et 
embrasse  tendrement  son  fils;  mais  il  le  voit  soucieux 
et  lui  en  demande  la  cause.  C'est  que  Robastre  a 
perdu  sa  cognée  :  elle  est  au  fond  de  la  mer.  Mala- 


liv  Sommaire. 

bron  reprend  alors  la  forme  d'un  poisson  et  ne  tarde 
pas  à  revenir  avec  la  cognée.  Robastre  la  baise  cent 
fois,  remonte  sur  le  dos  du  lutin,  qui  l'emporte  à  la 
nage,  et  aperçoit  bientôt  la  tour  du  Géant.  En  appro- 
chant du  rivage,  il  reconnaît  les  tentes  de  Gaufrey  et 
d'Hernaut,  et  en  frémit  de  joie.  Malabron  le  dépose 
sur  le  rivage,  lui  promet  de  l'aider  toutes  les  fois 
qu'il  en  sera  besoin,  et  disparaît  dans  les  flots. 
P.   232-240. 

Resté  seul  sur  le  rivage,  Robastre  aperçoit  un 
convoi  de  vivres,  escorté  par  douze  hommes  achevai, 
qu'il  prend  de  loin  pour  des  Sarrasins.  Il  s'en  ap- 
proche pour  les  attaquer,  et  reconnaît  Hernaut  de 
Beaulande.  —  Joie  de  Robastre  et  d'Hernaut. — 
Questions  de  Robastre  :  Où  est  Gaufrey }  Garin  et 
Doon  sont-ils  délivrés.?  Gloriant  est-il  tué?  — 
«  Comment  le  serait-il?  répond  Hernaut,  nous  ne 
l'avons  pas  encore  rencontré.  »  —  Robastre  en  re- 
mercie Dieu,  et  se  promet  bien  que  Gloriant  ne 
mourra  pas  d'une  autre  main  que  la  sienne.  — 
Pendant  ces  propos,  Gaufrey,  prévenu  de  l'arrivée 
de  Robastre,  accourt  au-devant  de  lui  avec  une  suite 
immense.  Ils  se  jettent  au  cou  Tun  de  l'autre  et  s'em- 
brassent étroitement.  —  La  nuit  se  passe  en  grande 
joie.  Chacun  vient  voir  Robastre  et  lui  faire  fête.  — 
Après  avoir  raconté  à  Gaufrey  les  aventures  de  son 
voyage,  Robastre  apprend  de  lui  à  qui  appartient  la 
tour  du  Géant,  et  souhaite  vivement  d'entrer  en  lutte 
avec  Morhier.  Il  n'attendra  pas  longtemps  :  Morbier 
tient  conseil  dans  la  cité,  et  l'un  de  ses  géants  est 
d'avis  d'envoyer  un  messager  demander  aide  à  Ma- 
chabré  et  au  roi  Gloriant.  Le  conseil  est  approuvé,  et 
l'on  décide  que  le  départ  du  messager  sera  favorisé 
par  une  sortie  qui  se  fera  avant  le  jour.  P.  240-243- 

Les  chrétiens  dorment  dans  leur  camp,  après  une 
joyeuse  journée,  et  Hernaut  de  Beaulanae  fait  le  guet 
avec  bon  nombre  de  chevaliers.  —  Les  païens  sortent 
en  armes,  un  peu  avant  l'aube,  et  leur  messager  les 


Sommaire.  Iv 

suit,  monté  sur  un  dromadaire.  II  se  met  en  route; 
mais  bientôt  il  est  aperçu  par  Hernaut  et  par  ^ses 
compagnons,  qui  le  poursuivent  sans  pcuvoir  l'at- 
teindre. Fatigués  de  cette  poursuite  inutile,  ils  re- 
viennent au  camp,  où  ils  trouvent  Morbier  et  ses 
géants  qui  pénètrent  dans  les  tentes.  Déjà  plus  de 
cent  Français  ont  péri  sous  leurs  coups.  Morbier  est 
entré  avec  sept  des  siens  dans  la  tente  de  Robastre  ; 
ils  l'ont  surpris  pendant  son  sommeil,  et  lié  avec  des 
cordes  pour  Temmener  dans  la  ville.  —  Peu  à  peu  les 
Français  s'éveillent,  et  un  combat  s'engage.  P.  243- 
246. 

Cependant,  Robastre  est  conduit  à  la  ville,  sous 
la  garde  de  dix  géants.  Ils  s'arrêtent  sous  un  plivier 
pour  se  reposer.  Robastre  est  là,  les  poings  liés,  qui 
se  lamente.  Tout  à  coup  son  père  Malabron  lui  re- 
vient en  mémoire;  il  l'appelle  à  son  aide.  Le  follet 
arrive  soudain,  revêtu  d'une  cape  qui  le  rend  invisi- 
ble, et  dit  à  baute  voix  :  «  Tenez-vous  là,  Robastre, 
et  moi,  je  me  tiendrai  ici.  Vous  m'allez  payer  cher  le 
mot  que  vous  avez  dit,  lorsqu'endurant  tant  de  peines 
pour  vous  je  vous  eus  transporté  ici  sur  mon  dos. 
Hernaut  de  Beaulande  vous  demanda  qui  vous  avait 
transporté,  et  vous  lui  répondîtes  que  c'était  le 
diable  :  il  m'en  souvient  fort  bien.  Eh  bien,  sachez 
que  je  ne  suis  ni  diable  ni  esprit  malfaisant.  Je  suis  à 
Dieu,  de  qui  je  tiens  le  don  de  parcourir  le  monde  à 
mon  gré  et  sous  toutes  les  formes,  mais  sans  pouvoir 
faire  de  mal  à  aucun  chrétien.  —  Il  est  vrai,  répond 
Robastre,  le  mot  m'échappa  ;  mais  comment  l'avez- 
vous  su  ?  Quels  cent  mille  diables  vous  Tout  conté  .? — 
Par  la  foi  que  je  dois  à  Dieu,  dit  le  lutin,  j'étais 
éloigné  de  toi  de  près  de  l'étendue  d'un  royaume,  et 
pourtant  je  ne  laissai  pas  de  t'entendre.  «  A  ces  pa- 
roles, qu'ils  entendent  sans  voir  qui  les  prononce,  les 
géants  surpris  et  irrités  se  jettent  sur  leur  prisonnier 
et  le  bâtonnent  rudement.  Malabron  n'en  fait  que 
rire.  «  Robastre,  dit-il,  souviens-toi  que  tu  m'as  ap- 


Ivj  Sommaire. 

pelé  diable.  Si  le  mot  n'était  point  sorti  de  ta  bouche 
tu  ne  serais  point  ainsi  battu  et  je  te  délivrerais.»  — 
Robastre  s'humilie  et  implore  la  pitié  de  son  père  :  le 
lutin  pardonne.  D'un  pan  de  son  manteau  il  couvre 
Robastre  et  le  dérobe  aux  regards  des  géants  ébahis. 
Puis  il  use  d'un  enchantement  pour  les  épouvanter. 
Par  la  vertu  d'un  charme ,  il  change  les  branches  de 
l'arbre  qui  les  couvre  en  autant  de  serpents  qui  pen- 
dillent, dont  la  gueule  jette  feu  et  flammes  et  fait  en- 
tendre au  loin  de  terribles  sifflements.  —  Effroi  des 
géants,  qui  prennent  la  fuite.  —  Malabron  disparaît, 
et  Robastre,  dégagé  de  ses  liens,  se  dirige  vers  la 
tente  de  Gaufrey.  P.  246-249. 

Pendant  ce  temps,  les  Français  ont  chassé  les 
païens  de  leur  camp,  et  les  ont  refoulés  dans  la  ville. 
Morhier  jure  de  n'en  plus  sortir  jusqu'à  ce  qu'il  ait 
reçu  le  renfort  qu'il  attend.  —  Son  messager  a  tant 
cheminé  qu'il  est  arrivé  à  la  cité  de  Machabré.  Il  y 
trouve  Maprin  et  Fleurdépine,  et  leur  fait  connaître 
le  but  de  son  voyage.  Fleurdépine  apprend  avec  joie 
l'arrivée  de  l'armée  chrétienne  en  Hongrie.  —  Le 
messager  continue  sa  route.  —  Entrevue  secrète  de 
Fleurdépine  et  des  prisonniers.  Elle  leur  fait  part 
de  la  bonne  nouvelle,  et  leur  propose  une  ruse  qu'elle 
a  imaginée.  Gloriant  va  revenir  et  voudra  voir  ses 
deux  captifs,  Garin  et  Doon.  Il  les  fera  monter  dans 
la  grande  salle  du  palais.  Il  faut  alors  que  l'un  médise 
de  la  loi  païenne,  tandis  que  l'autre  la  défendra.  Tous 
deux  demanderont  le  combat;  on  les  armera,  et 
Fleurdépine  aura  soin  que  les  onze  pairs  soient  aussi 
armés.  Ils  seront  dans  sa  chambre,  d'où  ils  pourront 
s'élancer  au  moment  favorable,  et  frapper  à  outrance 
sur  les  païens.  —  La  proposition  de  Fleurdépine  est 
acceptée  avec  joie.  P.  249-2  53. 

Arrivée  du  messager  de  Morhier  au  palais  de  Glo- 
riant. —  Il  y  trouve  l'amiral  de  retour  de  la  Mecque, 
et  s'acquitte  de  son  message.  —  Fureur  de  Gloriant. 
—  Il  lance  au  messager  un  couteau  affilé  qu'il  tient  à 


Sommaire.  Ivij 

la  main,  et  le  tue.  —  Machabré  lui  reproche  sa  vio- 
lence. —  «  N'avez-vous  donc  pas  entendu,  répond 
Gloriant,  les  nouvelles  qu'il  m'a  apportées  ?  Malheur 
aux  Français!  ils  seront  tous  pendus,  v  1!  se  promet 
de  pendre  aussi  Charlemagne  et  déplacer  Mahomet  sur 
l'autel  de  saint  Denis.  Il  partira  dès  le  lendemain.  — 
Le  lendemain,  en  effet,  Gloriant  et  Machabré  s'ache- 
minent vers  la  tour  Barbel,  où  ils  arrivent  bientôt. — 
Ils  y  sont  reçus  par  Maprin  et  la  belle  Fleurdépine. 
La  pucelle  raconte  à  son  père  comment  le  pays  était 
perâu  sans  la  vaillance  ae  Maprin,  son  ami,  qui  a 
vaincu  lui  seul  plus  de  cent  Français,  et  en  tient 
douze  en  prison  pour  les  lui  livrer.  Telle  est  la  joie 
de  Machabré  à  ces  nouvelles  qu'il  veut  que  Maprin 
épouse  Fleurdépine  ce  jour  même.  Il  réunira  ensuite 
ses  vassaux  pour  aller  au  secours  de  Morhier,  puis  il 
ira  détrôner  Charlemagne  et  donnera  à  Maprin  la 
couronne  de  France.  P.  255-255. 

Fleurdépine  rapporte  alors  à  son  père  ce  qu'elle 
tient,  dit-elle,  de  son  chambellan  Lionnet,  que  Garin 
de  Monglane  n'est  pas  éloigné  de  se  faire  païen; 
qu'on  l'a  entendu  défendre  Mahomet  contre  les  mé- 
pris de  Doon  de  Mayence,  son  compagnon.  «  S'il  en 
est  ainsi,  ajoute-t-elle,  il  faut  faire  grâce  à  l'un  et 
punir  l'autre  de  mort  w  —  Machabré  s'y  montre  dis- 
posé. —  Il  fait  part  de  la  nouvelle  à  Gloriant,  qui  se 
réjouira  fort,  dit-il,  après  dîner,  de  voir  combattre 
les  deux  prisonniers,  l'un  en  l'honneur  de  Mahomet, 
et  l'autre  en  faveur  de  Jésus.  Si  Garin  est  vaincu,  on 
le  pendra  avec  les  autres  ;  s'il  est  vainqueur,  on  lui 
fera  grâce,  et  on  l'appellera  le  champion  de  Maho- 
met. —  A  ces  mots  Gloriant  et  Machabré  montent  au 
donjon,  où  ils  font  venir  Maprin  et  Fleurdépine  ;  puis 
ils  les  conduisent  à  la  synagogue ,  où  leur  mariage  est 
célébré  devant  l'autel  de  Mahomet.  —  Retour  au 
palais,  où  un  riche  festin  s'apprête.  —  Détails  sur  la 
construction  du  palais  et  de  la  tour,  qui  renferme  en 
ce  moment  la  fleur  de  la  France,  l'élite  des  barons  de 


Iviij  Sommaire. 

Charlemagne.  — Fieurdépine  envoie  secrètement  à  la 
prison  son  chambeilan  Lionnet,  pour  faire  armer 
Berart  et  ses  compagnons,  à  l'exception  de  Garin  et 
de  Doon.  —  Les  barons  sont  armés  par  les  soins  de 
Lionnet  et  cachés  dans  la  chambre  de  Fieurdépine. 
P.  255-260. 

Le  repas  est  prêt.  Les  païens  se  mettent  à  table, — 
Le  premier  mets  servi,  Gloriant  propose  de  faire  ve- 
nir ses  deux  prisonniers.  On  leur  donnera  à  boire 
claret  et  piment,  mais  à  manger  point.  «  Quand  ils 
seront  enivrés,  dit  l'amiral,  ce  sera  plaisir  de  les  voir 
aux  prises,  et  nous  nous  en  divertirons  jusqu'au  soir. 
Après  quoi,  on  les  fera  traîner  à  la  queue  d'une  ju- 
ment. »  —  Lionnet  les  va  chercher  et  les  amène  dans 
la  salle,  non  sans  avertir  Berart  et  ses  com.pagnons  de 
se  tenir  prêts.  — C'est  Garin  qui  prend  la  parole  le 
premier  :  «  Que  Mahomet,  dit-il,  qu'Apollon  et  Né- 
ron, que  Jupiter  le  grand,  Margot  et  Burgibus  gar- 
dent et  bénissent  le  fort  roi  Gloriant,  et  le  vaillant 
roi  Machibré,  et  tous  les  barons  que  je  vois  ici!  — 
Puisse  aussi  Mahomet  te  garder  et  te  sauver,  si  tu 
crois  en  lui,  répond  Gloriant.  —  Oui,  vraiment,  j'y 
crois,  reprend  Garin,  et  vous  le  prouverai  bientôt.  » 
—  Doon  parle  à  son  tour.  «  Q^ue  le  Seigneur  Dieu, 
dit-il,  celui  qui  naquit  saintement  de  Marie  la  belle, 
oui  fut  vendu  par  le  traître  Judas  pour  trente  pièces 
d'argent,  qui  fut  mis  en  croix  par  les  Juifs  mécréants, 
qui  ressuscita,  alla  en  enfer,  en  retira  les  siens  et 
monta  au  ciel  ;  que  ce  Dieu  garde  le  roi  Charles,  le 
roi  de  notre  douce  France  et  ses  douze  pairs;  qu'il 
confonde  Machabré,  le  roi  Gloriant  et  tous  les  Sarra- 
sins qui  croient  à  ce  Mahomet,  que  des  pourceaux 
étranglèrent  sur  un  fumier.  Il  faut  avoir  perdu  le 
sens  pour  croire  en  lui,  car  il  n'a  de  pouvoir  non  plus 
qu'un  chien  pourri.  —  Vous  parlez  follement,  re- 
prend Garin.  C'est  Mahomet  qui  fait  la  pluie,  et  le 
vent,  et  les  orages;  c'est  lui  qui  nous  donne  le  vin  et 
le  blé.  Je  ne  croirai  plus  désormais  à  celui  qui  fut 


Sommaire.  Ijx 

battu  tout  nu  à  Jérusalem.  Mahomet  est  d'or  fin  et 
d'argent  •  c'est  à  lui  que  je  veux  croire  dorénavant,  et 
je  suis  prêt  à  prouver  sur  l'heure,  en  présence  de 
Glcnant,  qu'il  vaut  cent  mille  fois  Jésus.  »  —  Glo- 
riant  l'entend  et  en  tressaille  de  joie.  «  Vous  aurez 
des  armes,  lui  dit-il;  mais  auparavant  vous  boirez  et 
vous  mangerez.  Quant  à  Doon,  par  Mahomet  !  il  res- 
tera à  jeun.  »  Mais  Garin  ne  veut  point  manger 
avant  d'avoir  vaincu  et  converti  Doon.  —  Gloriant 
ordonne  à  Lionnet  d'apporter  deux  hauberts  et  deu^: 
épées.  —  «  Sire,  dit  Machabré,  je  crains  quelque 
trahison.  Si  vous  m'en  croyez,  vous  donnerez  seule- 
ment à  chacun  un  fort  écu  et  un  bâton  turc,  mais 
point  d'armes  tranchantes,  car  vous  pourriez  vous  en 
repentir.  »  Doon  l'entend  et  en  devient  noir  comme 
poix.  Peu  s'en  faut  qu'il  lui  dise  :  a  Par  Dieu  !  c'est 
vrai.  -»  I!  se  contient  cependant.  On  apporte  les  écus 
et  les  bâtons  ;  les  deux  champions  se  défient.  «  Garin, 
dit  Gloriant,  si  Doon  vous  échappe,  vous  serez  mis  à 
mort.  »  Et  Doon  répond  :  a  Je  ne  vous  prise  pas 
plus  qu'un  mâtin  ,  vous  et  vos  dieux,  Tervagant  et 
Apollon.  »  Puis,  s'adressant  à  Garin  :  «  Par  saint 
Firmin  !  dit  il,  que  tardons-nous  de  mettre  à  mort  ce 
félon  aniral .? —  Sur  ma  foi,  j'y  consens  >),  répond 
Garin,  et  en  même  temps  il  lève  à  deux  mains  son 
bâton  de  pommier.  Il  en  va  frapper  Gloriant;  mais  un 
Sarrasin  se  met  entre  deux,  reçoit  le  coup  et  tombe 
mort.  Doon,  de  son  côté,  assène  un  coup  mortel  au 
père  de  Fleurdépine.  Machabré  est  renversé  aux 
pieds  de  sa  fille,  qui  baisse  la  tête.  P.  260-265. 

Au  même  instant  surviennent  Berart  de  Mondidier 
e".  ses  compagnons.  Berart  voit  Maprin  assis  auprès 
de  Fleurdépine,  et  d'un  coup  d'épée  lui  fait  voler  la 
tête  dans  un  hanap  plein  de  vin.  Chacun  des  barons 
frappe  à  deux  mains  sur  la  race  de  Gain.  Ceux  qui 
leur  échappent  rendent  grâces  à  Apollon.  Gloriant 
s'enfuit  par  une  fausse  porte,  qui  donne  dans  un  sou- 


Ix  s  0  M  MAIRE. 

terrain  et  s'en  va  crier  par  la  ville  :  «  Aux  armes, 
Sarrasins  !  » 

Les  païens  s'assemblent,  et  Gloriant  se  hâte  de  les 
conduire  au  palais,  où  le  carnage  continue. —  Cette 
fois  encore,  Fromer  le  marinier  est  venu  en  aide  aux 
barons,  non  pas  avec  l'épée,  il  ne  saurait,  mais  avec 
un  pilon  qu'il  a  trouvé  dans  un  grand  mortier,  — 
Tous  les  Sarrasins  qui  étaient  au  palais  sont  morts 
ou  en  fuite.  Les  Français  se  disposent  à  lever  le  pont 
et  à  fermer  la  porte,  lorsqu'ils  aperçoivent  Gloriant 
suivi  des  siens.  «  Que  faire?  dit  Doon,  voici  venir 
les  païens  :  ils  sont  plus  de  vingt  mille,  et  nous 
sommes  quatorze!  — Sire  Doon  de  Mayence,  répond 
Berart,  pensez-vous  que  nous  ayons  peur?  Nous  ne 
sommes  ni  Lombards  ni  Berruiers.  Nous  sommes  les 
meilleurs  chevaliers  de  France.  Les  douze  pairs  sont 
ici,  à  l'exception  de  Naimes  de  Bavière,  et  vous  le 
valez  bien  pour  le  combat.  »  Berart  veut  s'élancer 
sur  les  païens.  On  le  retient,  et  Fromer  leur  dit  à 
tous  :  «  Rentrez  au  palais,  et  me  laissez  à  la  porte  : 
je  suis  un  bon  portier.  J'ouvrirai  le  guichet;  je  me 
tiendrai  en  arrière,  et  pas  un  Turc  n'entrera  qui  s'en 
puisse  retourner,  s'il  n'a  la  tête  plus  dure  que  fer  ou 
acier.» — La  porte  fermée  et  le  guichet  ouvert, 
Fromer  se  tient  d'un  côté  avec  son  pilon  ;  de  l'autre 
est  Berart,  l'épée  à  la  main.  —  Les  païens  arrivent. 
Fromer  et  Berart  en  abattent  plus  de  cent  à  l'entrée, 
qui  en  est  encombrée.  Le  roi  Gloriant  baissait  déjà  la 
tête  pour  passer  le  guichet;  c'en  était  fait  de  lui  si 
Garin  n'eût  laissé  échapper  une  menace.  Le  païen  se 
retire  à  temps  avec  les  siens,  et  se  décide  à  assiéger 
les  Français  jusqu'à  ce  qu'il  les  ait  réduits  par  la  fa- 
mine. —  Garin  voit  la  retraite  des  païens  et  s'écrie  : 
«  Ce  sont  les  diables  qui  m'ont  affilé  la  langue.  Avez- 
vous  vu  ce  Turc  qui  s'est  sauvé  lorsque  j'ai  parlé? 
C'était  le  roi  Gloriant.  Que  faire  maintenant?  — 
Fermer  la  porte,  répond  Berart,  lever  le  pont  et  aller 
dîner.  »  P.  265-272. 


Sommaire.  Ixj 

En  rentrant  au  palais,  ils  y  trouvent  Fleurdépine 
avec  son  chambellan.  Berart  la  salue  courtoisement, 
et  elle  lui  répond  :  «  Dieu  vous  garde!  sire.  Désar- 
mez-vous et  prenez  place  à  table.  Le  château  est  à 
vous.  Pour  vous  j'abandonnerai  Mahomet  le  bedeau, 
Apollon  le  puant,  Jupiter  le  lépreux,  et  je  croirai  en 
celui  qui  naquit  de  la  vierge  Marie.  »  A  ces  mots, 
elle  desarme  Berart.  Fromer  le  marinier  apporte 
à  laver;  on  se  met  à  table,  oii  l'on  mange  et  boit 
joyeusement.  La  pucelle  regarde  souvent  Berart,  et 
plus  elle  le  regarde,  plus  l'amour  s'empare  d'elle.  — 
Cependant,  Gloriant  a  envoyé  un  messager  en  Hon- 
grie; le  messager  en  revient  avec  un  renfort  de  trente 
mille  hommes.  P.  272-274. 

Berart  prie  l'archevêque  Turpin  de  baptiser  sa  fian- 
cée.—  Baptême  par  immersion  de  la  belle  Fleurdé- 
pine.—  Singuliers  détails  de  la  cérémonie. —  Fleurdé- 
pine a  pour  parrains  Doon,  Garin  et  Salomon.  Elle 
garde  son  nom  :  Berart  ne  veut  point  souffrir  qu'on 
le  lui  change.  —  On  baptise  aussi  Lionnet,  qui  s'ap- 
pellera désormais  Salomon  le  convers.  C'est  le  bon 
duc  de  Bretagne  qui  est  son  parrain ,  et  lui  fait  don 
de  Saint-Malo.  Berart  lui  donne  la  terre  de  Morhier 
le  géant,  qu'assiègent  en  ce  moment  Gaufrey,  Ro- 
bastre  et  Hernaut.  —  Noces  de  Berart  et  de  Fleur- 
dépine. —  Lionnet  est  armé  chevalier.  —  Détails  de 
la  cérémonie.  —  Après  un  joyeux  repas,  on  conduit 
les  nouveaux  époux  dans  la  chambre  de  Fleurdépine. 
—  Berart  engendra  cette  nuit  même  un  vaillant  da- 
moisel,  qui  porta  le  nom  de  Gautier  de  Hui  et  alla 
mourir  à  Roncevaux,  avec  le  duc  Roland.  P.  274- 
278. 

Le  lendemain ,  après  la  messe,  les  barons  montent 
au  haut  de  la  tour,  et  de  là  aperçoivent  le  roi  Gloriant 
et  ses  trente  mille  Turcs.  «  Seigneurs,  dit  Garin,  cette 
tour  est  forte  et  de  fin  marbre  luisant;  mais  ce  n'est 
pas  plaisir  de  demeurer  ici  longtemps  :  il  me  tarde  de 


kij  Sommaire. 

revoir  Monglane,  ma  femme  et  mes  enfants.  Je  serais 
d'avis  qu'on  allât  demander  du  secours  à  mon  fils  H  er- 
naut,  qui  assiège  le  géant  avec  Robastre  et  Gaufrey.  » 
—  Berart  s'offre  à  faire  le  message,  «Vous  n'en  ferez 
rien,  lui  dit  Fleurdépine:  car,  si  les  Sarrasins  vous 
tuaient,  j'en  mourrais.  Qu'un  autre  y  aille  qui  me  soit 
moins  cher  que  vous  !  »  —  Doon  sourit  et  dit  à  la 
belle  :  ce  Je  ne  veux  pas  non  plus  qu'il  y  aille  ;  personne 
n'ira  que  moi.  «  —  Garin  de  Monglane,  Turpin,  le 
duc  de  Nevers,  Estout,  Salomon  de  Bretagne,  tous 
les  pairs  enfin,  réclament  pour  eux  la  périlleuse  mis- 
sion. C'est  Fromer  le  marinier  qui  obtient  d'en  être 
chargé.  -  Il  s'arme  et  part.  —  Il  est  arrêté  à  la  porte 
de  la  ville  par  le  païen  Maucuidant,  le  tue,  est  assailli 
par  une  troupe  de  Sarrasins,  et  tombe  sous  leurs 
coups  avant  que  les  Français  aient  pu  venir  à  son 
aide.  —  Fromer  mort,  Salomon  le  convers  veut  le 
remplacer.  11  part,  monté  sur  une  bête  de  grand  prix, 
que  les  païens  appellent  dromadaire,  et  qui  court  plus 
vite  qu'une  perdrix.  P.  278-284. 

Les  païens  étaient  déjà  endormis  ;  mais  C'argis,  un 
de  leurs  chefs,  faisait  le  guet.  Salomon  le  convers  réussit 
à  le  tromper  et  à  l'envoyer  sous  les  murs  du  château, 
où  il  trouve  la  mort.  Salomon  trompe  de  même  le 
portier,  et  quand  la  porte  est  ouverte  :  «  Portier,  dit- 
il ,  avant  de  partir, 'il  faut  que  je  te  récompense.  Je 
reviendrai  bientôt;  je  veux  que  tu  te  souviennes  de 
moi  au  retour  »  Le  portier  voit  briller  une  épée  et 
commence  à  crier  merci. —  «Tu  as  beau  dire,  reprend 
Salomon,  ton  service  mérite  salaire;  on  ne  sert  pas  en 
vain  un  chevalier.  »  Puis  en  deux  coups  du  tranchant 
de  son  épée  il  lui  rogne  les  deux  bras,  pique  son  dro- 
madaire et  s'éloigne.  Aux  cris  du  portier,  les  Sarra- 
sins accourent  et  s'élancent  à  la  poursuite  de  Salo- 
mon,  mais  trop  tard  pour  l'atteindre.  P.  284-289. 

Arrivée  du  messager.  —  Son  entrevue  avec  Gau- 
frev.  —  Départ  de  Gaufrey.  —  Il  emmène  avec  lui 


Sommaire.  Ixiij 

vingt  mille  chevaliers;  Robastre  le  suivra,  le  lende- 
main, accompagné  de  cinq  mille  hommes,  et  Hernaut 
demeurera  pour  continuer  le  siège.  P.  285-293. 

Morhier  voit  partir  Gaufrey  et  se  dispose  à  faire 
une  sortie.  Il  sort,  en  effet,  à  minuit,  avec  mille  de 
ses  géants^  et  en  laisse  dix  pour  garder  la  porte.  — 
Les  chrétiens  sont  endormis  et  sans  garde.  —  Ro- 
bastre songe  qu'un  léopard  sorti  de  la  ville  est  entré 
dans  sa  tente,  et  qu'il  le  tue  à  coups  de  bâton.  Ce 
songe  le  réveille.  Il  craint  qu'il  n'arrive  malheur  à 
Gaufrey  et  regrette  de  n'être  point  parti  avec  lui.  Il 
appelle  à  son  aide  Malabron,  qui  arrive  soudain  et 
l'avertit  que  Morhier  envahit  le  camp.  Robastre  se 
lève,  s'arme  à  la  hâte  et  court  éveiller  Hernaut  et  les 
siens.—  Morhier  trouve  les  chrétiens  en  armes,  à  son 
grand  déplaisir,^ —  La  bataille  s'engage.  Robastre 
et  Morhier  se  défient,  se  retirent  de  la  mêlée,  et  vont 
se  battre  seul  à  seul  sous  les  murs  du  château.—  Du- 
rant ce  temps,  les  géants  sont  défaits  et  tués  jusqu'au 
dernier  par  Hernaut  et  par  ses  compagnons.  P.  293- 

297- 

Quant  à  Robastre,  après  une  joute  terrible,  il  a 
abattu  sous  lui  le  roi  Morhier.  Aux  cris  du  païen  ar- 
rivent les  dix  géants  qui  gardaient  la  porte.  Robastre 
saisit  sa  cognée,  tranche  la  tête  à  Morhier,  et  se  pré- 
cipite sur  les  géants,  qui  tombent  l'un  après  Tautre 
sous  ses  coups;  puis  il  entre  au  château,  que  personne 
ne  défend  plus.  —  Hernaut  et  ses  compagnons  y  en- 
trent à  leur  tour,  et  y  passent  la  nuit.   P.  298-300. 

Le  lendemain  matin,  Hernaut  part  avec  Robastre 
et  le  reste  des  assiégeants,  à  l'exception  de  deux  cents 
chevaliers  qui  garderont  le  château.  En  moins  de 
(quatre  jours  ils  ont  rejoint  Gaufrey,  qui  apprend  avec 
joie  la  prise  du  château  et  la  mort  du  géant  Morhie.'-. 
—  Arrivée  des  Français  près  de  la  cité  Barbel.  — 
Un  espion  sarrasin  court  avertir  Gloriant,  qui  s'ap- 
prête à  les  recevoir  avec  cinquante  mille  païens  en 
armes.  -■  Cependant  Garin,  Doon  et  les  pairs  sont 


Ixiv  Sommaire. 

aux  créneaux  de  la  tour  avec  la  belle  Fleurdépine. 
a  Seigneurs,  dit  la  dame,  voyez-vous  le  félon  Glo- 
riant  et  ses  Sarrasins?  Ce  n'est  pas  pour  rien  qu'ils 
sont  armés:  Gaufrey  ne  tardera  point  à  venir.  » 
Comme  elle  dit  ces  mots,  Garin  regarde  au  levant, 
vers  le  val  Josué,  et  aperçoit  une  bannière  blanche 
avec  l'image  de  saint  George  :  c'est  la  bannière  de 
Gaufrey.  —  «  Si  Robastre  est  là,  dit  Garin,  aujour- 
d'hui même  l'amiral  sera  déconfit.  »  —  Sortie  de  Glo- 
riant  à  la  tète  de  sa  troupe.  —  Joie  de  Robastre  à 
cette  vue:  «  Par  ma  foi  !  dit-il  à  Hernaut,  voici  long- 
temps que  je  vous  sers  sans  jamais  avoir  reçu  de  vous 
la  valeur  d'un  fétu  ;  il  faut  aujourd'hui  que  vous  me 
fassiez  un  don.  --  Accordé!  répond  Hernaut.  —  Je 
veux,  répond  Robastre,  que  personne  ne  me  dispute 
l'honneur  de  frapper  le  premier  coup  sur  ces  mécré- 
ants. »  Il  s'élance,  à  ces  mots,  la  cognée  à  la  main. 
Gloriant,  qui  le  voit  venir,  s'élance  aussi  vers  lui.  — 
Il  vient  briser  sa  lance  sur  le  haubert  de  Robastre, 
qui  lui  répond  par  un  coup  de  hache  et  le  pourfend 
jusqu'aux  braies.  —  Mêlée  générale.  —  Les  païens 
sont  acculés  à  un  fleuve  oij  périssent  ceux  qui  ne  tom- 
bent pas  sous  les  coups  des  Français.  Il  n'en  reste 
pas  un  debout.  Les  Français  ne  perdent  que  deux 
cents  des  leurs,  dont  Dieu  ait  l'âme  en  paradis. 
P.  500-307. 

Entrée  des  vainqueurs  dans  la  cité  Barbel.  —  Ils  y 
sont  accueillis  par  la  belle  Fleurdépine.  Parents  et 
amis  s'entrebaisent  et  échangent  le  récit  de  leurs  aven- 
tures. —  Le  lendemain,  on  tient  conseil.  «  Seigneurs, 
dit  Berart,  il  nous  faut  aller  à  Jérusalem  ,  et  de  là 
nous  retournerons  droit  en  France  ;  car  ce  pays  me 
paraît  sauvage  à  ce  point  que  je  n'y  resterais  pas  pour 
tout  l'or  d'Orient.  Voyez  à  qui  nous  devons  donner 
le  royaume  de  Gloriant.  —  A  celui  qui  l'a  conquis», 
répond  Garin;  puis  il  appelle  Robastre,  et  lui  met 
sur  la  tête  la  couronne  de  Hongrie.  Les  barons 
lui  donnent  pour  épouse  la  veuve  de  Gloriant,  Man- 


Sommaire.  xlv 

dagloire,  qui  s'est  faite  chrétienne.  -  Pèlerinage  des 
barons  à  Jérusalem.  —  Leur  retour  à  la  cité  Éarbel 
—  Leur  départ  pour  la  France.  Nombre  de  che- 
valiers restent  en  Hongrie  pour  l'amour  de  Robastre; 
mais  le  nouveau  roi  part  lui-même  pour  accompa'^ner 
Gann,  en  promettant  à  Mandagloire  de  revenir  pro- 
chainement. P.  307-309. 

Durant  la  longue  absence  de  Doon  et  de  ses  en- 
fants,. Flandnne  avoit  été  prise  d'un  mal  qui  dura 
tant  qu'elle  ne  pouvait  plus  gouverner  sa  terre.  Les 
bourgeois  en  révolte  envoyèrent  un  messager  au  roi 
danois  pour  lui  rappeler  que  Vauclère  avait  appartenu 
a  ses  ancêtres  et  pour  l'engager  à  venir  la  ressaisir. 
Le  roi  des  Danois  marcha  sur  Vauclère,  brûlant  les 
bourgs  et  les  villes  et  dévastant  tout  le  pays.  Flan- 
dnne, abandonnée  de  ses  vassaux,  se  réfugia  à  Ro- 
chebrune,  auprès  de  Passerose,  la  femme  de  Gau- 
frey.  Le  roi  des  Danois  vint  assiéger  Rochebrune 
mais  le  château  était  si  fort  qu'il  n'avait  rien  à 
craindre  d'un  assaut.  Le  siège  dura  longtemps  sans 
ûommage  pour  les  assiégés.  P.  309-3 1 1 . 

Cependant  Gaufrey,  à  son  retour  de  Hongrie,  ar- 
rive en  Danemarck.  Là  il  apprend  que  le  roi  de  ce 
pays  est  allé  conquérir  Vauclère  et  qu'il  fait  en  ce 
moment  le  siège  de  Rochebrune.  «  Puisqu'il  m'a 
pris  ma  terre,  dit  Gaufrev,  je  lui  prendrai  la  sienne  >) 
Eti  effet,  il  se  rend  maître  du  Danemarck,  court  de 
la  reprendre  Vauclère,  et  marche  ensuite  sur  Roche- 
brune, où  il  livre  bataille  au  roi  des  Danois.  Il  le  dé- 
fait et  le  tue  de  sa  main.  —  Gaufrev  retrouve  à  Ro- 
chebrune Passerose,  sa  femme,  son  fils  Ogier,  qu'il  ^ 
voit  pour  la  première  fois,  et  sa  mère  Flandrine  qui  - 
mourut  le  jour  même  où  elle  reçut  le  dernier  bais'^r 
de  son  époux  et  de  son  fils.  -  Berard  de  Mondidier 
se  retire  dans  son  pays  avec  la  belle  Fleurdépine  — 
Gaufrey  revient  à  Vauclère  avec  Passerose  et  son  jfils  • 
puis  il  retourne  en  Danemarck  avec  Garin  et  les 
autres  barons.  —  Il  achève  la  conquête  du  pays,  -^ 
Gaufrey.  ^ 


Ixvj  Sommaire. 

Doon.  son  père,  lui  fait  don  de  Vauclère.  Ainsi  Gau- 
frey  eut  deux  grandes  terres,  avec  Rochebrune,  qui 
mouvait  de  sa  femme.  Il  régna  toute  sa  vie  sur  le 
Danemarck. —  L'histoire  raconte  que  Doon  le  quitta 
et  s'alla  faire  ermite  dans  un  bois,  où  il  finit  ses  jours, 
après  quoi  son  âme  fut  ravie  en  paradis.  —  Le  vieux 
Garin,  ses  quatre  fils  et  Robastre  ont  pris  congé  de 
Gaufrey.  Ils  s'en  vont  à  Monglane,  où  Mabile  les  ac- 
cueille avec  des  transports  de  joie.  Là,  Hernaut  de 
Beaulande  retrouve  son  fils,  Aymeriet,  et  s'en  retourne 
avec  lui  à  Beaulande.  Gérard  se  retire  à  Vienne,  Mi- 
Ion  en  Fouille ,  et  Renier  à  Gènes.  Robastre  aussi 
prend  congé  de  Garin  et  de  Mabile.  Il  y  eut  bien  des 
pleurs  à  son  départ.  On  ne  le  reverra  plus;  il 
régnera  sur  la  Hongrie  jusqu'à  sa  mort.  P.  5 1 1-314. 

Gaufrey  ne  demeure  pas  longtemos  en  repos  :  la 
terre  de  Vauclère  est  envahie  par  l'amiral  de  Perse, 
Sadoine  le  grand,  sire  de  Claudie.  Gaufrey  envoie  de- 
mander aide  à  Charlemagne.  —  «  Comment  !  s'écrie 
l'empereur  ébahi,  son  frère  Grifon  m'a  donc  conté  un 
grand  mensonge  lorsqu'il  m'a  assuré  qu'il  servait  le  roi 
de  Hongrie?  —  Ne  vous  l'avais-je  pas  dit,  sire,  ré- 
pond le  duc  Naimes,  que  Grifon  est  un  traître  et  que 
Gaufrey  est  un  preux  chevalier?  Toutefois,  si  vous 
m'en  croyez ,  vous  aurez  de  iui  un  bon  otage  avant 
d'aller  à  son  aide,  pour  vous  garantir  sa  soumission 
à  toujours,  et  vous  lui  demanderez  un  tribut  de  quatre 
deniers  d'or  par  an.  »  —  Charlemagne  suit  le  con- 
seil du  duc  :  il  impose  ces  conditions  à  Gaufrey,  qui 
les  accepte  et  lui  donne  en  otage  son  fils  Ogier,  en- 
fant de  sept  ans  et  demi.  P.  314-316. 

Ce  fut  à  la  Pentecôte  que  Gaufrey  envoya  son  fils 
à  Charlemagne.  —  L'empereur  mande  aussitôt  ses 
vassaux  pour  lui  porter  secours.  Grifon  seul  s'excuse. 
—  Départ  de  Charlemagne  avec  soixante  mille  che- 
valiers. —  Son  embarquement  à  Cologne.  —  Son  ar- 
rivée à  Vauclère.  —  Défaite  des  Sarrasins.  —  Char- 
lemagne veut  que  Gaufrey  vienne  le  servir  à  Paris  et 


Sommaire.  xlvij 

lui  apporte  le  tribut  promis  de  quatre  deniers  d'or  , 
sinon  il  fera  pendre  Ogier.  —  Soumission  de  Gau- 
frey.  —  Retour  de  Charlemagne  en  France.  —  lia 
pour  Ogier  une  grande  tendresse,  le  fait  élever  avec 
grand  soin,  et  lui  apprend  à  jouer  aux  échecs  et  aux 
dés.  P.  316-317. 

Mort  de  Fasserose.  —  Gaufrey  en  ressent  une 
grande  douleur,  mais  qui  ne  dure  puère.  11  prend,  uire 
autre  femme  pleine  de  caprice  et  de  méchanceté.  Elle 
ne  veut  pas  que  Gaufrey  rende  hommage  à  Charle- 
magne et  qu'on  puisse  l'appeler  serf.  Peu  importe  le 
sort  d'Ogier  :  ils  auront  assez  d'autres  enfants.  Gau- 
frey se  laisse  persuader,  et  l'année  se  passe  sans  qu'il 
ait  donné  de  ses  nouvelles  à  Charlemagne.  L'empe- 
reur irrité  prend  conseil  du  duc  Naimes ,  et,  sur  son 
avis,  dépèche  à  Gaufrey  treize  messagers,  tous  puis- 
sants barons,  pour  lui  signifier  que,  s'il  n'apporte  son 
tribut,  Ogier  sera  mis  à  mort.  —  Les  messagers  ar- 
rivent en  Danemarck,  où  ils  trouvent  Gaufrey  dans 
son  palais  avec  sa  méchante  femme.  Le  duc  Fouquier, 
l'un  d'eux,  s'acquitte  du  message.  —  Fureur  de 
Gaufrey.  —  Il  fait  armer  secrètement  quatre  cents 
chevaliers,  qui  saisissent  les  messagers,  les  tonsurent 
comme  des  convers,  leur  coupent  la  barbe  et  leur  ar- 
rachent une  dent  à  chacun.  Gaufrey  fait  attacher 
leurs  cheveux,  leur  barbe  et  leur  dent  dans  le  pan  de 
leur  chemise,  et  leur  fait  promettre  par  serment  de 
dire  à  Charlemagne  qu'il  les  a  traités  ainsi  pour  lui 
faire  outrage,  et  qu'il  ne  lui  payera  point  d'autre  tri- 
but. «  Qu'il  fasse  du  pis  qu'il  pourra,  dit-il  ;  je  ne  le 
prise  un  denier.  Qu'il  fasse  pendre,  s'il  veut,  mon 
fils  Ogier;  par  ma  foi,  je  n'en  ai  souci  :  ma  femme 
portera  d'autres  enfants.  Puisqu'il  est  si  orgueilleux 
et  si  fier,  au'il  vienne  donc  en  Danemarck!  Par  saint 
Léger,  je  le  renverrai  sans  selle  et  sans  destrier!  » 
A  ces  mots,  il  fait  mettre  la  table,  et  l'on  apporte  à 
manger  aux  treize  barons  ;  mais  telle  est  leur  honte  et 
leur  douleur  qu'ils  ne  mangeraient  pas  quand  on  leur 


îxviij 


Sommaire. 


couperait  les  membres.  Ils  quittent  le  palais  et  re- 
prennent en  toute  hâte  le  chemin  de  Pans,  jurant  par 
notre  Seigneur  que,  si  Charles  de  France  ne  les  venge, 
l'œ  serl^^^^^^^^  leur  être  cher.  Hs  vont  bient  t 

soulever  sa  colère, et,  si  Dieu  n'y  pourvoit,  ce.t  sur 
l'enfant  Ogier  qu'elle  retombera.  -  Ici  se  termine 
l'histoire  d?s  fils  de  Doon  et  commence  celle  d  Ogier. 
P.  VI' 


CHI COMMENCHE 


G  A  U   F  R  E  Y 


EGNORS,  or  fêtes  pès,  lessiés  la  noise 
ester, 

S'orrés  bonne  canchon  qui   moult  fet  à 
loer. 

Segnors ,  maint  jougléor  avez  oï  canter 
De  Doon  de  Maience  qui  tant  fist  à  proisier, 
Ainsi  comme  il  se  fist  par  forche  marier, 
Comme  espousa  Flandrine,  la  bêle  o  le  vis  cler, 
Puis  en  ot  .Xll.  enfans,  oï  les  ai  nommer. 
Kalles  le  roi  de  Franche  jps  ot  fet  adouber 
Et  lor  ot  .Xll.  terres  par  nom  fcites  donner, 
Que  tenoient  paien ,  Sarrazin  et  Escler; 
Que  terre  à  crestien  n'a  conte  ni  à  per 
Ne  voudrent  onques  prendre  ne   onques  demander, 
Fors  dessus  Sarrasins,  qui  Dex  puist  mal  donner! 
Caufrey.  ' 


2  Gaufre  Y.  14—46 

Si  comme  fist  lor  père  quant  devint  bache'.er, 

Qui  ala  à  Kallon  Vauciere  demander, 

Gaufrei  li  ainsné  fix  va  son  père  apeler  : 

«  Père,  chen  dist  Gaufrei,  feites  moi  escouter  : 

«  Kallez  le  roi  de  Franche  nous  a  fait  adouber, 

«  Desi  à  .XII.  terrez  nous  a  feites  donner, 

«  Mez  que  nous  les  puisson  sus  paiens  conquester. 

<c  Bien  devons  la  loi  Dieu  essauchier  et  lever; 

«  Aler  voudron  nos  terres  par  forche  conquester  ; 

a  Fere  voeil  maintenant  le  navie  aprester, 

ce  Pour  nous  et  pour  nos  gens  par  delà  mer  passer, 

«  Que  Kalles  le  bon  roi  nous  a  feites  prester. 

«  De  la  vostre  partie  ne  devon  empirier, 

te   Mes  à  vostre  vouloir  chen  voudrion  rouver; 

«  Nous  prestez,  biau  dous  père,  si  vous  en  sarongré, 

«  Pour  Sarrasins  félons  du  tout  deseriter. 

«  Tous  sommez  vos  enfans ,  s'en  devon  amender, 

«  Et  sommez  tous  vos  fix  et  ma  dame  au  vis  cler, 

a  Flandrine,  nostre  mère,  que  chi  voion  ester; 

«  Mes  en  la  vostre  terre  ne  voudron  .1.  denier. 

«  N'i  a  cheli  de  nous  ne  soit  fort  bacheler, 

«  Ne  ja  ne  vous  faudron  tant  com  puisson  durer. 

«  Sus  Sarrasins  iron  nos  forches  esprouver, 

«  Et  Dex  est  moult  puissans,  asses  nous  peut  donner.  » 

Quant  Doon  de  Maiencea  Gaufrey  entendu, 
Son  ainsné  fix  gregnor,  grant  joie  en  a  eu  , 
Quatre  lois  le  beisa,  n'i  a  plus  atendu. 
Chascuns  de  tous  ses  fix  b-^ise  après  .1.  à  .1. 
«  Mesnie,  dist  Doon,  ne  soiez  esperdu; 
«  Mon  or  et  mon  argent  et  quanque  j'ai  eu 
«  Vous  iert  à  bandon  mis,  par  Dieu  le  roi  Jhesu, 
«  Et  s'ares  de  ma  gent  des  chevaliers  membru 
«  Desi  à  .XV'".,  chascuns  ara  escu, 


47—79  GaUFREY.  ^ 

«  Et  haubert  et  bon  elme  et  bon  espié  moulu  , 
a  Et  demain  au  malin,  u  nom  au  roi  Jhesu 
«  Seront  prestes  lez  nés,  li  dromont  esleu 
«  De  char  et  de  bescuit  et  de  forment  moulu , 
«  Du  fain  et  de  l'avaine  pour  les  destriers  quernu, 
«  Et  puis  vous  en  irés  à  Dieu  le  roi  Jhesu. 
— Gransmerchis,  biaudouspere  »,  Gaufreiarespondu. 

«  Enfans,  chen  dist  Doon,  entendes  ma  reson  : 
«  Vechi  le  preus  Gaufrei  à  la  clere  fachon  ; 
a  II  est  ainsné  de  tous,  que  nous  bien  le  savon  : 
«  Serves  lei  à  son  gré,  nous  le  vous  quemandon , 
«  Et  Dex  vous  aidera,  que  nous  l'en  prieron.  » 
Et  il  ont  respondu  .  «  Vostre  plesir  feron.  »  ' 

Dont  ont  fet  aprester  orendroit  li  dromon; 
Moult  bien  furent  garnis ,  de  viande  ont  foisoa. 
Grant  joie  ont  démené  li  .xii.  compengnon; 
Mes,  ains  que  il  soit  nuit,  orront  autre  reson. 
Au  moustier  sunt  aie  li  chevalier  baron, 
.II.  et  .II.  vont  ensemble  li  .xii.  compengnon, 
Et  après  eus  aloit  leur  chier  père  Doon 
Et  Flandrine  lor  mère,  à  la  clere  fachon; 
Après,  les  chevaliers,  dont  i  ot  grant  foison. 
Le  servise  ont  oï  aveques  le  sarmon, 
Puis  vindrent  u  paies,  où  apresté  ot  on 
Le  mangier  bel  et  bon ,  et  planté  et  foison. 
Dont  ont  donnée  l'eve  escuiers  et  garchon; 
Au  mangier  sunt  assis  sans  plus  d'arresteison; 
Des  mes  qu'il  ont  eu  ne  diroi  o  ne  non. 
Ains  que  soient  levé  du  mangier  li  baron, 
Par  le  mien  ensient,  orront  tele  lechon 
De  quoi  seront  perchié  maint  haubert  fremillon 
Et  mainte  hanste  frainte,  et  perchié  m.aint  blason. 
Onques  meillor  estoire  ne  vous  canta  nul  hon, 


.  Gaufrey.  8^''î 

Que  ch'est  la  droite  estoire  des  .XII.  fis  Doon: 
De  Gaufrey  le  puissant,  à  la  fiereachon, 

Oui  fu  père  Ogier  que  tant  ama  Kallon; 
EtlesecontapressiotànomDoon, 
DeNantueilfupuissire,sienot  lerenon; 
Chilfu  père  Garnier  de  Nantueil  le  baron. 
Et  le  tiers  des  enfans  si  ot  à  non  Griton; 
Chil  fu  père  fel  Guenes  qui  fist  la  traison 
Dont  moururent  à  glesve  H. XII.  compengnon. 

Et  le  quart  des  enfans  si  ot  à  nom  Aymon  , 
Sire  fu  de  Dordonne  et  du  pais  félon  , 
Et  fu  père  Renaut  et  Aalart  le  blont , 
EtRichartetGuichartdontbieno.  avon. 
Et  le    ve  fixfuducBuef  d'Aigremon: 
Icheli  si  fu  père  Vivien  l'Esclavon, 

Qui  puis  fist  tant  d'ennu.  I  enipereor  Kallon. 
Et  le  Vl^  fix  chen  fu  le  roi  Othon , 

lr^;,^:revi:r;u;::o^K:r^^^ 

^p^uTfuleseptiesme    quin,o.,.ot    erenon. 
QrifupereAnséis,fixdelas,.erKal.on, 

E  Sevin  de  Bordelefu  l'uitisme  baror.; 

Pere  fu  Huelin  à  la  clere  fact-cn  , 

rqui  fist  tant  de  bien  le  bon  rcOberon.  | 

1   roi  fuie  .IX^.,  qui  ot^"°"'P"°"'  1 

Pere  fu  Oriant,  qui  fu  de  gram  renon  ^ 

E  puis  ot. VU.  enfans  tous  d'une  nat,on. 

Le  Chevalier  ochisneolianqcompenonon, 

E  une  gentil  dame  qui  fu  de  grantr.non; 

De  chuT>=>nage  fu  Godefro-,  de  Fillon 
MorantMe^xe.deBivys,lerreudon; 

kheli  si  fu  pere  au  riche  duc  F!ain-on 

A  Chili  de  Saint  Gilles,  qui  upcreKugcn, 


114— I4é  G  AU  F  RE  Y.  j 

L'onsieme  ot  nom  Hernaut,  sire  fu  de  Giron, 

Et  le  .xiie.  fu  Girart  de  Roussillon, 

A  qui  fist  mult  de  paine  i'emperéor  Kallon, 

Et  l'encacha  tant  eurez  de  son  mestre  roion; 

Puisfu  il  carbonnier  et  vendi  le  carbon, 

Et  puis  reconquist  il  par  forche  Roussillon. 

Oï  avés  les  noms  des  .xii.  fix  Doon; 

Là  où  je  vous  lessai  arrière  revendron. 

D'ore  en  avant  commenche  une  bonne  canchon, 

De  l'une  des  .m.  gestes  du  roiaume  Kallon; 

James  par  jougléor  nule  meillor  n'orron. 

Au  mengier  fu  assis  tuit  li  riche  barnés 
Des  .XII.  enfans  Doon,  dont  Gaufrey  fu  l'ainsnés. 
Atant  es  vous  un  mes  qui  deschent  as  degrés 
Et  monta  u  paies,  durement  s'est  hastés; 
Où  que  il  voit  Doon ,  chele  part  est  aies, 
Et  quant  fu  devant  li,  adont  s'est  arrestés, 
Et  salua  Doon  com  ja  oïr  pourrés  : 
«  Chil  Damedieu  de  gloire  qui  en  crois  fu  penés 
«  Et  nous  donne  du  chiel  et  le  vin  et  li  blés 
«  Et  les  poissons  de  mer,  dont  vous  estes  disnés, 
c<  Il  saut  et  gart  Doon ,  qui  tant  a  de  bontés, 
a  Flandrine  et  les  enfans  et  lor  riche  barnés! 

—  Et  Dex  te  saut,  amis!  dist  Do  li  adurés. 

«  D'ontes  tu,  de  quel  terre.?  moult  es  bien  emparlés; 
«  Fei  le  nous  entendant,  bien  seras  escoutés. 

—  Sire,  chen  dist  li  mes,  par  ma  foi,  vous  l'orrés  : 
«  Je  sui  droit  de  Monglane,  l'amirable  chités, 

«  Où  maint  un  dolent  homme  et  .1.  achetivés, 
«  Che  est  Garins  le  ber,  que  vous  bien  connoissiés. 
a  Par  moi  vous  a  le  ber  cheste  ensengne  mandés; 
«  Or  esgardés  chest  brief ,  si  vous  i  avisés.  » 
Doon  a  pris  le  brief,  si  le  baille  Ysorés, 


6  Gaufrey.  147—179 

Un  sage  capelain,  qui  bien  fu  emparlés. 

Il  a  léu  la  leitre  environ  et  en  lés, 

Puis  a  dit  à  Doon  :  «  Bon  sire,  or  escoutés  : 

«  Chen  devise  le  brief  qui  chi  est  aportés, 

a  Que  Garins  de  Monglane,  qui  fu  vostre  privés, 

«  Vous  mande  moult  de  fois  salus  et  amistés  ; 

«  Après,  que  Sarrasin  sunt  en  sa  terre  entrés, 

(c  Le  fort  roy  Gloriant  et  ses  riches  barnés , 

«  Et  sunt  plus  de  .C.  mile  as  vers  elmes  gemés; 

«  .111.  de  ses  enfans  a  le  roi  emprisonnés; 

«.  0  li  n'en  a  c'un  seul  des  .1111.  demourés, 

«  Ch'est  Ernautde  Biaulande,  qui  moult  est  renommés. 

«  Garins  li  a  donné  B'aulande  le  régnés, 

rt  Et  a  ja  .1.  biau  fix  piecha  est  mariés; 

«  Aymeri  est  l'enfant  par  son  nom  apelés. 

ce  Or  a  ses  .111.  enfans  le  roi  emprisonnés; 

«  Il  n'a  qui  li  ait  c'un  vassal  aloses, 

«  Robastre  est  par  son  nom,  chen  m'est  vis,  apelés. 

«  Autre  chose  n'i  voi,  chi  est  le  brief  fines, 

a  Mes  que  Garins  vous  mande  que  vous  le  secoures 

«  Et  pour  l'amour  de  Dieu  de  li  aies  pités.  » 

Quant  Doon  a  la  lettre  escoutée  et  oïe, 
Que  Garins  de  Monglane  pour  l'amour  Dieu  li  prie 
Que  il  li  voeille  fere  et  secours  et  aïe. 
De  la  pitié  qu'il  a,  des  iex  du  chief  lermie; 
Où  voit  le  mesagier  ne  leira  ne  li  die  : 
«  Or  me  di,  biaus  amis,  se  Dex  te  benéie, 
«  A  Garins  fort  castel  et  forte  enfremerie  ? 
«  Se  pourra  il  tenir  jusqu'à  mardi  compile? 
—  Oïl ,  sire,  dist  il ,  jusqu'au  jour  de  juise, 
a  Se  il  avoit  vitaille,  par  Dieu  le  fix  Marie, 
«  Que  nul  n'i  mefferoit  la  monte  d'une  aillie, 
ce  Tant  est  Monglane  fort  et  de  murs  bateillie; 


i8o— 212  Gaufrey.  7 

«  Mes  je  croi  que  vitaille  lor  est  ore  faillie. 

«  Se  vous  amés  Garin  ne  voulés  fere  aïe, 

«  Frans  bons  ,  si  vous  hastés,  por  Dieu  le  fix  Marie  ! 

—  Volenliers,  dist  Doon,  par  ma  barbe  flourie.  )> 

Adonc  se  leva  sus,  s'a  la  table  lessie, 

Puis  escria  as  armez.  Bien  fu  sa  vois  oïe. 

Adonc  i  vont  courant  et  serjant  et  mesnie, 

Doon  en  apela  toute  sa  baronnie 

Et  tous  ses  .XII.  fix,  que  Jhesu  benéie  : 

«  Mesnie,  dist  Doon,  toute  vous  ai  nourrie; 

a  Garins  me  fist  jadis  une  moult  bêle  aïe, 

«  Entre  li  et  Robastre  qui  porte  la  cuignie, 

«  Que  chestbrief  est  contant  qu'il  est  cncor  envie. 

«  Par  cheli  saint  Segnor  que  on  aore  et  prie, 

«  Ja  jour  ne  li  faudroi,  pour  perdre  ent  la  vie; 

«  Paiens  iron  jeter  de  sa  castelerie 

«  Et  puis  nous  en  iron  de  par  Dieu  en  Surie  ; 

«  Et  quant  nous  revendron,  prest  sera  le  navie, 

«  Et  là  nous  en  iron  en  la  Dieu  compengnie.  » 

Et  li  enfant  ont  dit .  a  Père,  à  vo  commandie, 

«  Nous  iron  volentiers  sus  la  gent  paiennie.  » 

Adonc  se  sunt  armé,  que  nul  ne  se  detrie. 

Ll  franc  Do  de  Maience  ne  se  vout  atargier, 
Quant  a  oï  le  brief  au  courtois  mesagier, 
Me[n]tenant  fet  sa  gent  armer  et  haubergier,  • 

Et  tous  ses  .XII.  fix  et  .xx"^.  chevalier. 
Et  li  enfant emmainent  .x"^.  u  front  premier; 
Et  quant  tous  sunt  ensemble,  si  sunt  .XXX.  millier, 
Et  pardevant  eus  tous  vont  mil  arbalestier. 
Et  Doon  est  armé,  qui  ne  [se]  vout  targier. 
Unes  cauches  caucha  dont  la  maile  est  d'ormier, 
Et  a  vestu  l'aubert  qui  fu  roi  Morachier; 
Il  n'est  nule  arméure  qui  le  puist  empirier. 


8  Gaufrey.  21  j— 246 

Puis  a  lachié  .1.  elme  qui  cousta  maint  denier; 

De  pierres  précieuses  i  avoit  .1.  millier; 

Ne  doute  coup  d'espée  la  monte  d'un  denier. 

Puis  a  chaint  Merveilleuse,  dont  li  branc  fu  d'achier; 

Contre  li  ne  dure  armes  ne  de  fer  ne  d'achier; 

.XXIV.  ansmiston  à  l'espée  forgier. 

On  li  a  amené  Regibet  son  destrier. 

Pour  chen  ot  non  Regibet  que  ja  m'orrés  nunchier, 

Que  homme  ne  cheval  n'en  oseit  aprechier, 

Fors  cheli  qui  le  garde  et  li  donne  à  mengier, 

Et  seulement  Doon,  son  segnor  droiturier. 

Quant  il  voit  son  cheval ,  si  l'a  pris  à  segnier, 

Puis  sailli  es  archons,  que  n'i  bailla  estrier. 

On  li  a  aporté  .1.  roit  espié  d'achier 

Où  on  ot  fet  s'ensengne  par  dessus  atachier. 

Saint  Jorge  i  fu  escript  si  comme  .1.  chevalier, 

Devant  li  .1.  paien  qu'il  fist  le  chief  trenchier. 

Do  le  prist  en  sa  main  et  prist  à  paumoier. 

Encor  n'avoit  en  l'ost  nul  meillor  chevalier, 

S'avoit  il  .LX.  ans  et  plus,  au  mien  cuidier. 

Son  ainsné  fix  hucha,  Gaufrei,que  moult  ot  chier. 

Et  il  i  est  venu  quant  il  s'oï  huchier. 

ce  Gaufrei,  chen  dist  Doon,  oroésmon  cuidier; 

c(  Tu  es  ainsné  de  tous ,  pour  chen  t'ai  je  plus  chier. 

«  Or  te  fes  chi  de  nous  mestre  gonfanonnier.  •» 

Adonques  li  ala  le  gonfanon  baillier. 

Et  Gaufrei  le  rechut,  ne  s'en  fist  pas  proier. 

Puis  se  vint  à  sa  mère  et  deschent  du  destrier  ; 

Sa  mère  le  courut  acoler  et  beisier  : 

«  Biau  fix,  chen   dist  Flandrine,  or  es  gonfanonnier; 

«  Encor  te  pourra  Dieu  moult  plus  haut  avanchier; 

«  Mes  d'une  seule  chose,  biau  fix  ,  te  voeil  proier, 

<c  Quant  serés  assemblé  à  la  gent  l'aversier, 

ce  Que  ne  guerpis  ton  père  u  gent  estour  plenier  ; 


347-278  GaUFREY.  9 

a  Mes  loi  et  tous  tes  frères  li  soies  à  l'estrier, 
«  Que  le  roi  Gloriant  fet  moult  à  ressoignier; 
«  Maintes  fois  l'ai  oï  à  mon  père  proisier. 
«  Pensés  de  la  loi  Dieu  toutes  fois  essauchier. 

—  Dame,  chen  dist  Gaufrei,  ne  vous  caut  d'esmaier.  » 
Après  cheste  parole  la  requeurt  embrachier. 

a  Dame  ,  che  dist  Gaufrei,  entendez  mon  semblant  ; 
«  Ne  soies  en  maleise  de  nous  ne  tant  ne  quant. 

—  Non  sui  je,  dist  la  mère,  quant  à  Dieu  m'en  atent.  » 
A  chest  mot  sunt  venus  tuit  li  autre  .XI.  enfant, 

Et  Doon  de  Maience,  leur  père  le  vaillant. 

Chascun  beise  sa  mère  ,  et  ele  eus  ensement  ; 

A  Dieu  la  quémandèrent,  moult  plorent  tendrement, 

Et  Doon  de  Maience  entre  ses  bras  la  prent. 

.L.  fois  la  beise  Doon  en  .1.  tenant; 

Bien  la  doit  quémander  à  Dieu  omnipotent, 

Qu'ele  ne  le  vit  puis  de  .vu.  ans  plainement, 

Tant  le  tint  en  prison  le  fort  roi  Gloriant, 

Entre  li  et  Garin  de  Monglane  le  frant, 

Ainsi  corn  vous  orrez  assés  prochainement, 

Et  si  comme  Robastre  en  prist  puis  vengement. 

Et  comme  il  ochist  puis  le  fort  roi  Gloriant. 

Poi  trouvères  jouglierre  qui  de  chesti  vous  chant; 

Quar  il  en  est  moult  poi  qui  sache  le  rommans 

Comme  Garin  fu  pris  à  Monglane  la  grant. 

Ll  ber  Do  de  Maience  n'i  a  fet  demourée  ; 
Quant  toute  sa  gent  fu  fervestue  et  armée, 
Gaufrei  fist  senescal,  la  baniere  a  portée; 
Pour  chen  qu'i  fu  l'ainsné  li  a  Tonneur  donnée. 
.L.  fois  beisa  sa  moullier  espousée. 
Et  puis  l'a  maintenant  au  cors  Dieu  quémandée. 
Adonques  s'est  li  ost  maintenant  aroutée, 


10  Gaufrey.  279—312 
Li  mesagier  les  guie,  qui  bien  sot  la  contrée. 

Or  diron  deGarin,  à  la  chiere  membrée, 
Qui  à  Monglane  estoit,  la  fort  chité  loée. 
Sarrasins  sont  entour,  la  pute  gent  desvée; 
Desi  as  mestre  iichez  ont  gardée  l'entrée. 
.III.  mille  Sarrasin  ont  la  porte  gardée, 
Qui  fu  fête  de  coste  de  baleine  quarrée; 
Empirier  ne  la  pevent  une  pomme  parée. 
Et  Garins  fu  amont  en  la  grant  tour  quarrée, 
Et  Hernaut  de  Biaulande,  à  la  fâche  roée, 
Et  Mabile  sa  mère,  qui  tant  est  coulourée, 
Qui  pour  ses  .m.  enfans  a  grant  douleur  menée 
Que  Sarrasin  ont  pris,  la  pute  gent  desvée. 

11  sunt  encore  .1.  chent  dont  chascun  a  espée; 
Mes  de  la  faim  qu'il  ont  est  lor  forche  passée; 
N'i  a  cheli  d'eus  tous,  ch'est  vérité  prouvée. 
Qui  menjast,  .m.  jors  a,  vaillant  une  derrée. 
De  la  faim  s'est  Mabile  pardevant  eus  pasmée , 
Et  Robastre  i  courut,  qui  l'a  réconfortée  : 

«  Dame,  chen  dist  Robastre,  ne  soies  effréée, 

«  Que  par  ichele  foi  que  j'ai  à  Dieu  donnée, 

«  G'irai  querre  viande  sus  la  gent  deffaée  ; 

a  Ma  cuignie  trenchant  lor  sera  ja  monstrée.  » 

Puis  a  dit  à  Garins  :  «  Folie  avés  pensée 

a  Qui  atendés  secours  se  n'est  de  vo  contrée; 

«  Le  mesagier  est  mort,  n'i  a  mestier  chelée, 

«  Plus  a  de  .XV.  jors  que  de  chi  fist  tournée; 

«  Nous  n'aron  ja  secours  d'omme  de  famé  née. 

«  Se  plus  muir  chi  de  fain,  men  ame  soit  dampnée.  » 

Adonc  a  sa  cuirie  par  irour  endossée. 

Et  a  lachié  .1.  elme,  sa  cuignie  a  combrée; 

A  .1.  grès  l'a  moult  bien  froïe  et  afilée. 

Et  quant  Garins  le  voit,  s'en  fet  une  risée; 

Adonques  s'est  armé  et  sa  gent  henourée. 


î'î— 34J  GaUFREY. 

Quant  chascun  fu  armé,  si  a  chainte  l'espée. 
Garinsa  Mabireite  au  cors  Dieu  quémandée. 
Sus  Afile  monta,  à  la  croupe  tieulée. 
Li  chevalier  à  pié  ont  la  porte  passée. 
Qui  n'orent  nul  cheval ,  ch'est  vérité  prouvée, 
Que  la  guerre  avoit  ja  plus  de  trois  ans  durée. 
Venus  sunt  à  la  porte  sans  nule  demourée, 
Et  Robastre  le  ber  si  l'a  tost  deffremée, 
Et  puis  s'en  est  issu  la  cuignie  levée. 
Sus  le  ponjt  ot  .m.  mile  de  la  gent  deffaée, 
Qui  pour  lor  meschéance  est  ileuc  arestée, 
Et  Robastre  lor  vient  la  cuignie  levée. 
Il  s'est  féru  entr'eus  par  moult  grant  aïrée  : 
A  .III.  cous  en  abat  plus  d'une  grant  quartée. 
Et  Garins  vint  après,  s'a  la  lanche  branlée, 
Plus  de  .VII.  en  abat  ains  qu'ele  fust  froée'. 
Et  quant  elle  failli,  mist  la  main  à  l'espée. 
Dont  a  à  maint  paien  donné  mainte  colée. 
Hernaut  ist  de  la  porte  la  baniere  levée, 
A  pié  fu,  sans  cheval,  de  chen  li  desagrée; 
A  Garin  est  venu,  quant  la  porte  a  passée, 
Quar  .1.  cheval  li  doinst  sans  nulle  demourée. 
Et  il  i  est  monté  en  la  sele  dorée. 

Quant  Hernaut  fu  monté,  le  gentil  bacheler, 
Robastre  regarda  qu'il  vit  forment  capler, 
A  sa  hache  trenchant  ches  paiens  découper; 
Et  son  père  Garin  voit  d'autre  part  ester, 
A  l'espée  d'achier  les  ruistes  cous  donner, 
Et  tant  a  fet  paiens  mourir  et  dévier 
Et  a  pris  tant  chevax  que  sa  gent  fet  monter. 
A  Garin  sunt  venus  sans  point  de  demourer. 
Qui  donques  lor  véist  Sarrasins  découper! 
Vers  les  tentes  le  roy  les  ont  fet  reculer, 


I  ! 


12  GaUFREY.  h6— Î79 

Et  le  roi  Gloriant  les  prent  à  escouter. 

Quant  le  roi  les  oï ,  si  fet  sa  gent  armer, 

Et  jura  Mahommet,  que  il  doit  aorer, 

Que  mar  en  leiront  nul  Sarrasin  retourner  : 

As  arme  sunt  couru  Sarra'.in  et  Escler. 

Si  comme  Sarrasin  se  fesoient  armer, 

Et  Garins  fet  sa  gent  entour  li  auner. 

Et  Robastre  a  pris  sus  destre  à  regarder, 

Et  coisi  .C.  sommiers  c'on  avoit  fet  trousser. 

Le  fort  roi  Alaistant,  qui  tant  fet  à  douter. 

Les  fesoit  Gloriant  par  amours  présenter  : 

Carchiés  sunt  de  vitaille  tel  com  orrés  conter, 

De  vin ,  de  char  salée,  meillor  c'on  puet  trouver, 

Et  de  riche  forment  c'on  a  bien  fet  curer. 

Le  fort  roi  Alaistant  les  ot  fet  quémander 

.L.  Turs  d'Arrable,  chascun  fort  bacheler; 

Chascun  en  menoit  .il.  pour  eus  plus  tost  aler. 

Quant  Robastre  les  vit,  Dex  en  prist  à  loer  ; 

Adonques  lor  courut  devant  à  rencontrer. 

Le  premier  sommier  fet  vers  la  chité  aler  ; 

Le  serjant  saut  avant,  qui  li  cuida  véer; 

Robastre  de  sa  hache  le  va  si  assener 

Que  le  serjant  a  fet  en  .11.  moitiez  couper. 

Qui  adonques  véist  les  serjans  descoupler  ; 

Et  Robastre  le  fier,  qui  ne  les  puet  amer. 

En  fist  .XL.  et  plus  mourir  et  dévier  ; 

Les  .X.  s'en  sunt  fuïs.  n'ont  cure  d'arrester. 

A  Gloriant,  chen  dient,  s'iront  de  li  clamer. 

Garins  fet  par  Hernaut  les  sommiers  emmener, 

Ch'est  sonfix  de  Biaulande,  que  il  peut  tant  amer. 

Helas!  que  ne  se  paine  l'enfez  de  retourner; 

Jamezne  porra  là  si  trestost  retourner 

Que  pris  n'aient  Garin  Sarrasin  et  Escler, 

Ainsi  com  vous  orrez,  se  voulés  escouter  ; 


^80— 412  GaUFREY.  15 

Que  Gloriant  a  fet  .x.  mi!e  Turs  armer, 
El  de  l'autre  partie  en  fet  .x.  mile  aler, 
Que  Garins  ne  ses  gens  ne  puisse  retourner. 
Et  de  l'autre  partie  en  fet  .X.  mile  aler 
Pour  Garin  et  Robastre  et  lor  gens  encontrer; 

Et  Doon  de  Maience  se  paine  de  haster, 
Li  et  ses  .xii.  fix,  que  Dex  voeille  sauver! 
Des  journées  qu'il  firent  ne  vous  sai  deviser; 
Tant  porent  ch;iscun  jour  chevauchier  et  errer 
Venus  sunt  à  .11.  lieues  de  Monglane  sus  mer. 
.111.  batailles  ont  feites  de  lor  gent  ordener, 
A  .x"".  chevaliers  peut  on  chascune  esmer  : 
Gaufrei  ont  fet  avant  à  .x"^.  homme  aler. 

Or  chevauche  Gaufrei,  qui  pas  ne  se  targa, 
Et  .1111.  de  ses  frères  avec  li  emmena. 
Vers  .Monglane  la  fort  sa  gent  achemina; 
Une  lieue  et  plus  l'autre  gent  trespassa, 
Son  père  et  tous  les  siens,  qui  après  chevaucha. 
Gaufrey  s'en  va  devant  et  sa  gent  qu'il  mena, 
Et  Doon  de  Maience  après  li  envoia 
.X.  mile  chevaliers  et  .m.  fix  qu'il  i  a. 
Doonnet  de  Nantueil  devant  tous  les  guia. 
Et  Doon  de  Maience  lor  père  s'aresta, 
Et  fet  l'arriére  garde  à  .x.  mil  qu'il  en  a; 
Et  Gaufrei  et  sa  gent  tout  devant  chevaucha. 

Et  Garins  fu  u  camp,  où  son  fix  le  lessa, 
Et  tous  les  cent  sommiers  0  castel  emmena. 
De  cheli  vous  diroi  comment  il  esploita  : 
A  la  ch  té  s'en  vint  et  l'en  li  defferma, 
Et  il  et  les  sommiers  par  dedens  s'en  entra; 
Tout  droit  vers  le  paies  les  sommiers  emmena. 
Mabile  dessus  destre  maintenant  regarda, 
Et  coisi  les  sommiers,  de  joie  sautela; 


14  GaUFREY.  4'J— 44* 

Et  Hernaut  u  palez  porter  les  quémanda, 
Et  puis  vout  retourner  ;  mez  sa  mère  jura 
Que  ains  qu'il  voist  arrière  .1.  poi  se  disnera  : 
Il  le  fist  à  envis,  mes  véer  ne  l'osa. 
Il  ne  fist  seulement  fors  que  son  elme  osta  ; 
Tout  armé  u  paies  et  en  estant  menja 
Avec  .xiiii.  dames,  chascune  biauté  a, 
Et  sa  mère  Mabile,  qui  par  amour  l'ama. 

Or  diron  de  Garin,  qui  u  camp  demoura  : 
Avec  li  fu  Robastre  qui  la  hache  porta  ; 
Cent  chevaliers  armés  en  sa  compengniea, 
Et  le  roy  Gloriant  .x"^.  en  envoia 
Sus  le  vassal  Garin,  qui  jamès  n'en  ira 
Desi  à  ichele  eure  que  trop  grant  perte  ara. 
Garins  vers  l'est  paien  son  visage  tourna, 
X"^.  Sarrasins  devant  si  encontra  , 
Et  quant  Garins  les  voit ,  tout  le  sanc  li  mua  ; 
Il  a  dit  à  Robastre  :  «  Mon  m'ent  par  dechà.  » 
Et  Robastre  respont  que  il  les  atendra, 
Ne  ja  pour  Sarrasins  pié  ne  reculera; 
S'il  estoient  .ill.  tans,  ja  pour  eus  ne  fuira. 
Mes  Garins  li  a  dit  :  a  Dous  ami,  entent  chà  : 
«  Forche  n'i  a  mestier,  que  trop  de  gent  i  a.  » 
Tant  le  proie  Garins  qu'avec  li  l'emmena 
Arrier  vers  la  chité,  où  il  entrer  cuida; 
Mes  le  roi  Escorfaut  estoit  au  devant  ja, 
A  .xxx"^.  Turs  que  le  roi  li  bailla  ; 
Et  quant  Garins  le  voit,  à  poi  qu'il  ne  desva; 
Tost  et  isnelement  Robastre  les  moustra , 
El  Robastre  li  dist  :  «  Garins,  entendes  chà  : 
a  Retournon  contre  cheus  qui  nous  gaitent  dechà. 
«  Fel  soit  qui  ne  se  vent  tant  com  son  cors  vivra  !  » 
Et  Garins  li  a  dit  que  pas  ne  li  faudra. 
Puis  apela  ses  hommes ,  si  les  reconforta  : 


447-479  GaUFREY.  I5 

a  Segnors  frans  chevaliers,  ne  vous  esmaiés  ja  , 

«  Mes  chascun  prengne  cuer,  que  Dieu  nous  aidera; 

c(  Il  iert  en  paradis  qui  chi  endroit  mourra, 

a  Riche  sera  tous  jors  qui  vif  en  esteurdra.  » 

Et  chil  qui  l'ont  oï ,  chascun  s'asséura. 

Segnors  ,  or  escoutez  pour  Dieu  de  paradis  : 
Garins  est  retourné,  le  chevalier  de  pris. 
Et  Robastre  avec  li ,  fier  et  mautalentis , 
Et  n'esîoient  que  .c,  si  comme  il  m'est  avis. 
Paiens  lor  sunt  venus,  qui  les  ont  envaïs , 
Et  Robastre  lor  saut ,  nel  fet  pas  à  envis. 
A  la  pesant  cuignie  dont  li  manche  est  feitis 
S'est  féru  parmi  eus,  maint  coup  i  a  assis. 
Paiens  li  ont  fet  voie,  arrière  sunt  guenchis. 
Et  il  fiert  à  .II.  mains  comme  bons  mautalentis  ; 
Par  devant  li  en  fet  si  grant  abatéis 
Com  fet  ieu  fameilieus  qui  est  entre  brebis. 
Plus  de  trente  en  abat  devant  li  es  larris  ; 
Et  Garins  le  vassal  en  rabat  plus  de  .x. , 
Puis  escria  Monglane,  si  que  bien  fuois. 
Bien  se  sunt  esprouvé  li  chevalier  de  pris  : 
Chascun  abat  le  sien  devant  li  el  larris; 
Mes  tout  chen  ne  valut  une  feuille  de  lis, 
Que  la  forche  fu  grant  des  cuvers  maléis. 
Tous  les  .c.  chevaliers  qui  estoient  de  pris 
Furent  emmi  le  camp  detrenchié  çt  ochis; 
Fors  Ga.rin  et  Robastre,  plus  n'en  remest  de  vis. 
Robastre  a  .M.  paiens  devant  li  acueillis, 
Ferant  les  emmena  le  pendant  d'un  larris. 
Or  fu  Garins  tout  seul,  le  chevalier  de  pris; 
Paien  li  sunt  venus  plus  de  .xilil.  vins. 
Et  Garins  se  deffent  comme  hons  mautalentis; 
Plus  de  .XL.  Turs  lor  a  mors  et  ochis. 


^^  GaUFREY.  48o-)i3 

Atant  es  un  paien  qui  ol  à  nom  Jurgis  ;     _ 
Ensamaintint.i.dartdonthferluburnis. 

Le  cheval  Garin  a  par  dessous  h  ochis, 
Et  Garins  trébucha  ,  mes  tost  est  sus  sailhs 
Et  a  tret  Finechamp  ,  dont  l'achier  fu  burnis. 
Oui  donques  li  véist  couper  gambes  et  pis, 
Souvenir  li  péust  de  chevalier  de  pris. 
Entre  les  Sarrasins  a  si  féru  Turgis 
Qu'il  li  a  son  destrier  par  dessous  li  ochis; 
Garins  l'a  si  féru  que  trez  parmi  le  pis 
Li  bouta  Finechamp,  m.ort  1  abat  es  larris. 
Sarrasin  Tout  veu  ,  moult  en  sunt  engramis  ; 
A  Garin  sont  venu  fier  et  "^^^^f  f  l:^  .  ^      . 
Ne  soi  que  plus  vous  die ,  mez  la  fu  Ganns  pris. 
Lesiexliontbendés,etlespoinsdunsains 
Lient  si  fort  lie  paien  et  Sarrasins 
(^ue  parmi  les  ongles  11  est  le  sancsadl.s^ 
Venus  sunt  à  lor  très,  que  terme  mont  quis, 
Au  fort  roi  Gloriant  rendirent  Garm  pris. 
Et  Gloriant  en  jure  Mahomet  ses  merch  s, 
g.e  mes  ne  meU  tant  çom  Garins  s« 
Et  les   m.  chevaliers  que  l'autre  )Our  ot  pris. 

%     „te'ndes,segnors,pourD,eudeparad,s. 
Robastreat,,ntferususles.M.Sarrasm.       ^ 

Oue  il  a  du  millier  plus  de  .CGC.  och.s. 
^oGlonant  regarde,  voit  ses  pa,ensn,an,,3, 


jij— 547  GaUFREY.  17 

Mes  le  roi  Escorfaut  si  gaitoit  le  païs  ; 
L'en  li  dist  la  nouvele  que  Garins  estoit  pris; 
Adonquess'en  tourna  tout  .1.  sentier  antis. 
Robastre  s'en  va  droit  vers  la  chité  antis; 
Venus  est  jusqu'as  liches,  sus  le  pont  tournéis  , 
Et  voit  le  ber  Hernaut  qui  issoit  du  postis , 
Qui  estoit  richement  armés  et  fervestis  ; 
Mes  Robastre  li  dist  :  a  Tournés arier,  amis; 
«  Chi  me  cachent  au  dos  .x'".  Sarrasins , 
«  Vostre  père  et  sa  gent  sunt  tous  en  champ  ochis.  » 
Et  quant  Hernaut  l'entent ,  à  poi  n'esrage  vis. 
Ariere  sunt  entré  en  la  chité  de  pris, 
Puis  se  sunt  desarmé,  que  terme  n'i  ont  quis. 
Et  Mabile  deschent,  si  s'escrie  à  haut  cris  : 
«  Qu'avés  fet  de  Garins ,  Robastre,  biausamis? 
—  Dame,  chen  dit  Robastre,  par  foi ,  paiens  l'ont  pris  ; 
«  Mes  s'il  plest  à  Jhesu  ,  le  roi  de  paradis, 
«  Ains  tiers  jour  le  raron  sain  et  heitié  et  vis.  » 
Puis  a  dit  coiement  :  «  Las  !  qu'est  che  que  je  dis .? 
a  Ja  l'ont  li  Sarrasin  detrenchié  et  ochis.  » 
Mabile  oï  Robastre,  le  sanc  li  est  fuis. 
«  Ahy!  Garins,  dist  ele,  franc  chevalier  de  pris, 
a  James  ne  vous  verroi ,  se  Dex  n'en  a  merchis. 
«  Or  vous  conseut  Jhesu  par  ses  saintes  merchis  !  » 
Adonques  se  pasma  sus  le  marbre  voutis; 
Dont  l'a  entre  ses  bras  levée  Hernaut  son  fils, 
Et  l'emporte  u  paies,  qui  moult  est  haut  assis, 
Que  l'en  en  peut  véir  en  l'ost  as  Sarrasins. 
A  une  desfenestres  qui  fu  de  marbre  bis , 
Là  s'acouta  la  dame  où  n'a  joie  ne  ris; 
Robastre  d'autre  part  et  Hernaut  au  fier  vis. 
Devers  une  montaigne  ont  retorné  lor  vis; 
L'ensengne  Gaufrey  voient,  où  saint  Jorge  est  escris, 
Qui  moult  venoit  grant  erre  contreval  un  larris 
Gaufrey.  2 


l8  GaUFREY.  J48— j8o 

A  .X"^   chevaliers  armés  et  fervestis  ; 

Dont  Guident  que  chen  soient  paiens  et  Sarrasins. 

Robastre,  quant  les  voit,  a  remué  le  vis, 

Puis  a  dit  à  Hernaut  :  «  Or  va  de  mal  en  pis. 

«  Véés  vous  chele  ensengne  qui  vient  par  le  larris  ! 

«  Ch'est l'image  Mahom  qui  dedens  est  assis; 

ce  Ch'est  voir  l'arriére  ban  de  paiens  Arrabis. 

ce  Damedieu  les  confonde,  le  roi  de  paradis! 

rc  Vés  com  chil  qui  la  porte  vient  tost  par  ches  larris! 

ce  II  semble  son  destrier  vole  comme  pertris.  » 

Or  chevauche  Gaufrey  le  nobile  baron  ; 
.X.  mile  sont  et  plus  de  cheus  de  son  roion, 

Gaufrey  a  regardé  par  delés  un  buisson, 
Et  voit  .1.  homme  armé  d'un  haubert  fremillon  ; 
Chele  part  est  venu  brochant  à  esperon. 
Le  chevalier  trouva,  qui  se  plaint  à  foison; 
Navrez  est  d'un  tronchon  u  cors  sus  le  sablon. 
Dont  li  a  demandé  sans  point  d'arresteison  : 
«  Amis ,  qui  t'a  navré  ?  ne  me  di  se  voir  non. 
—  Sire,  chil  li  respont,  paien  et  Esclavon 
c(  Qui  mon  segnor  ont  pris  Garin  le  franc  baron , 
ce  Et  l'ont  mené  au  tref  Gloriant  le  félon  ; 
ce  Escapé  me  sui  d'eus,  Dex  merchi  et  son  non; 
ce  Mes  je  sui  si  navré,  jan'arai  garison.  » 
A  icheste  parole  a  perdu  la  reson  ; 
Puis  a  pris  .111.  peus  d'herbe  pour  aquemuneison , 
En  son  cors  les  avale ,  en  son  cors  le  frans  hon , 
Et  puis  est  trespassé ,  Dex  li  fâche  pardon  ! 
Et  Gaufrey  s'en  torna ,  puis  dist  :  ce  Or  tost,  baron  : 
a  Garin  emmainent  pris  Persant  et  Esclavon.  » 
Lors  prist  .1.  mesagier,  si  l'envoie  à  Doon, 
Pour  Dieu  qu'il  se  hastast  de  venir  à  bandon. 
Dont  s'en  tourna  Gaufrey  brochant  à  esperon; 


j8i— éi4  GaUFREY.  19 

Ensemble  a  fet  sonner  .xxx.  cors  de  laton. 

Moult  les  ont  bien  véus  Persant  et  Esclavon; 

Au  fort  roi  Gloriant  Tala  dire  un  garchon. 

a  Gloriant,  dist  li  gars,  entendes  ma  reson: 

a  Aies  vous  en  fuiantsus  .1.  destrier  gascon, 

ce  Que  je  croi  que  vechi  le  riche  roi  Kallon; 

a  II  sunt  dechà  la  terre  qu'on  apele  Claudon, 

a  Bien  sunt  .XL.  mile  u  premier  gonfanon.  » 

Dont  quémanda  le  roi  sans  point  d'arresteison, 

Que  l'en  monstast  Garin  sus  .1.  destrier  gascon, 

Et  tous  les  .III.  enfans  qui  sunt  de  grant  renon  ; 

A  tout  .xv"^.  Turs  de  la  geste  Mahon , 

Si  voisentà  la  mer  aprester  li  dromont, 

Et  il  se  combatra  as  crestiens  félons  ; 

Et  paien  li  ont  dit  :  «  A  vo  commandeson.  » 

Adonc  prennent  Garin  et  meitent  en  prison 

Et  tous  ses  .III.  enfans  qui  sunt  de  grant  renon; 

Droitement  vers  la  mer  chevauchent  à  bandon. 

Robastre  l'a  véu  d'amont  haut  du  donjon; 

Où  qu'il  coisist  Hernaut,  si  li  dist  sa  reson: 

«  Nouveles  ont  oïez  Persant  et  Esclavon  ; 

ce  Vés  en  là  bien  .x'".  qui  s'en  vont  chel  sablon, 

a  Et  de  l'autre  partie  en  revoi  grant  foison. 

ce  II  m'est  vis  que  g'i  voi  un  vermeil  siglaton  ; 

ce  Pour  voir,  vechi  venir  le  preus  conte  Doon, 

ce  Où  Garins  envoia  l'autre  jour  Amandon. 

ce  Alon  nous  adouber,  gentil  fix  à  baron  ; 

ce  Vengié  sera  Garins,  se  Dex  plest  et  son  non.  » 

Dont  se  queurent  armer  li  gentil  dui  baron. 

Et  as  très  se  rarmerent  Persant  et  Esclavon. 

Gloriant  s'est  armé,  qui  m.oult  ot  de  renon, 

O  lui  .LX.  mile  de  Sarrasins  félon. 

Gaufrey  est  venu  près  le  tret  à  .1.  boujon  ; 
Dont  brocha  le  cheval,  desteurt  le  gonfanon, 


20  GaUFREY.  éij-é47 

Et  Faron  contre  li ,  qui  tint  Carphanaon  : 

Li  uns  ne  prise  l'autre  la  monte  d'un  bouton. 

Grans  cous  se  sunt  donnez  es  escus  o  lion; 

Mes  moult  par  furent  fort  li  haubert  fremillon  , 

Chen  lor  a  fet  de  mort  ambedeus  garison. 

La  lanche  au  paien  brise,  s'en  volent  li  tronchon  , 

Et  la  Gaufrey  se  tint,  le  nobile  baron  ; 

Toute  plaine  sa  lanche  Tabati  el  sablon  , 

Puis  a  treite  l'espée  qui  li  pent  au  giron. 

Sus  le  hiaume  le  fiert  où  il  ot  .1.  bouton, 

Que  par  mi  le  coupa  si  comme  .1.  auqueton; 

La  coife  de  l'aubert  ne  li  fist  garison  ; 

Le  branc  li  fet  couler  entresi  qu'el  menton. 

Gaufrey  estort  son  coup,  mort  l'abat  el  sab  on; 

c<  Saint  Jorge!  a  escrié,  ferés  avant,  baron!  « 

Aymonnet  point  et  broche  ,  à  qui  fu  puis  Dordon  , 

Et  paien  a  ochis  qui  fu  de  grant  renon. 

Adontse  sunt  mellés  d'ambes  pars  el  sablon. 

Moult  fu  grant  la  criée  as  lanches  abessier, 
Quant  Gaufrey  fu  venu  u  grant  estour  plenier. 
Adonc  i  véissiés  maint  Sarrasin  plessier. 
Et  l'un  mort  dessus  l'autre  verser  et  trebuchier  : 
Ochis  en  ont  no  gent  plus  de  .iiil.  milher; 
Gloriant  l'a  véu,  vis  cuida  esragier. 
Qui  donques  li  véist  Mahomet  renoier; 
Il  a  brandi  la  lanche,  puis  broche  le  destrier, 
Et  va  ferir  Guillaume,  qui  tenoit  Montpellier, 
Que  escu  ne  haubert  ne  li  orent  mestier; 
Pirmi  le  cors  li  passe  le  bon  espié  d'achier. 
L'ame  s'en  est  partie  du  gentil  chevalier; 
•    Damedieu  la  rechoive,  le  père  droiturier! 
Dont  a  trait  Gloriant  le  branc  fourbi  d'achier 
Si  a  tout  pourfendu  le  comte  Manessier 


648-68.  GaUFREY.  21 

Et  Robert  de  Clermont ,  qui  moult  fist  à  proisier, 

Et  Gautier  l'Angevin,  qui  tant  par  estoit  fier  : 

.IIII.  comtes  ochist  le  paiens  aversier. 

Quant  Gaufrey  l'a  véu ,  vis  cuida  esragier, 

Et  Gloriant  a  pris  sa  gent  à  renheitier. 

Qui  donc  véist  paiens  dars  et  quarriaus  lanchier, 

Moult  par  firent  forment  no  gent  amenuisier. 

Ja  Gaufrey  n'i  durast,  chen  vous  puis  affichier, 

Quant  de  la  chité  ist  Hernaut  le  bon  guerrier, 

Et  Robastre  qui  tint  la  cuignie  d'achier. 

Quant  il  vint  à  l'estour,  si  commenche  à  maillier, 

A  .V.  cous  en  a  fet  .xviil.  trebuchier. 

Quant  paien  l'ont  véu,  si  li  ont  fet  sentier  : 

a  Par  Mahomet,  font  il,  mal  te  fet  aprechier! 

«  Li  déable  t'ont  fet  tel  cuignie  baillier.  » 

Hernaut  de  Biaulandois  ahurté  le  destrier 

Et  a  brandi  la  lanche  au  gonfanon  plenier  ; 

Va  ferir  Atenor  en  l'escu  de  quartier, 

Dessous  la  bougie  d'or  li  fet  fendre  et  perchier, 

Et  le  haubert  du  dos  derumpre  et  desmailher  ; 

Le  gonfanon  li  fet  parmi  le  cors  plungier. 

Mort  l'abat  u  sablon,  la  lanche  fet  bruisier. 

Ernaut  a  maintenant  sachié  le  brant  d'achier, 

A  plus  de  .X.  paiens  a  fet  les  chiés  trenchier; 

Durement  fet  paiens  de  ses  cous  esmaier. 

A  tant  es  vous  Gaufrey,  le  hardi  chevalier, 

Et  tenoit  en  son  poing  l'ensengne  de  quartier 

Où  l'ymage  saint  Jorge  avoit  fet  entaillier. 

Ne  connut  pas  Hernaut  le  hardi  chevalier  ; 

Gaufrei  l'ala  ferir  en  l'escu  de  quartier. 

De  l'un  bout  jusqu'à  l'autre  l'ala  fendre  et  perchier; 

Mes  le  haubert  fu  fort,  ne  le  puet  desmaillier. 

Gaufrei  fet  à  Hernaut  les  .il.  archons  voidier, 

Toute  plaine  sa  lanche  l'abat  u  sablonnier; 


21  GaUFREY.  682—714 

Par  poi  ne  li  a  fet  le  haterel  bruisier; 

Puis  s'aresta  sus  li  et  traist  le  brant  d'achier, 

Et  s'escria  en  haut  :  k  Sarrasin  losengier, 

«  Par  cheli  saint  Segnor  qui  se  lessa  drechier 

«  Dedens  la  sainte  crois  pour  li  mont  respiter, 

«  Mar  venistes  Garin  à  Monglane  assegier! 

«  Ains  que  vous  m'escapés,  le  comperrés  moult  chier.» 

Quant  Hernaut  a  oï  que  chil  le  menacha, 
Quant  Dieu  li  ot  nommer,  grant  joie  au  cuer  en  a; 
Tost  et  isnelement  sus  ses  pies  se  leva, 
S'espée  par  le  pont  toute  nue  empongna. 
Et  par  grant  amistié  Gaufrey  en  apela  : 
a  Sire,  qui  estes  vous,  pour  Dieu  qui  nous  fourma  ? 
«  Et  sachiés  que  Garins  le  frans  bons  m'engendra  ; 
«  Mes  Gloriant  l'a  pris,  dont  mon  cuer  douleur  a.  » 
Et  quant  Gaufrey  l'oï ,  adont  li  demanda  : 
«  Comment  as  tu  à  nom?  ne  le  me  chele  ja. 

—  Sire,  Hernaut  me  mist  nom  cheli  qui  me  nomma: 
«  .IIII.  estions  tous  frères  quant  paien  vindrent  chà, 
a  Que  le  roi  Gloriant  par  sa  forche  pris  a; 

«  Mon  père  a  en  prison  et  mes  frères  piecha. 

«  Comment  avés  vous  nom  et  qui  vous  engendra  ? 

—  Par  foi.  Do  de  Maience,  li  ber  respondu  a, 
«  Qui  trestout  son  poveir  ichi  amené  a , 

«  Et  tous  ses  .XII.  fix  que  li  ber  engendra  ; 
«  Et  je  sui  li  ainsnés,  que  devant  envoia. 
«  Assez  prochainement  en  chest  estour  vendra; 
«Je  sui  nommé  Gaufrey  ou  païs  d'ont  ving  chà.  » 
Et  quant  Hernaut  l'oï,  Damedieu  en  loa; 
Lors  geta  jus  le  brant ,  vers  Gaufrey  en  ala. 
Gaufrey  le  voit  venir,  à  pié  deschendu  a  ; 
Chascun  des  .11.  vassax  son  elme  deslacha, 
Et  par  grant  amistié  li  .1.  l'autre  beisa. 


7IJ— 747  GaUFREY.  2} 

Robastre  l'a  véu,  chele  part  s'adrecha; 

Tost  et  isnelement  à  Hernaut  demanda  : 

«  Qui  est  chel  chevalier?  ne  le  me  chelez  ja. 

—  Acolés  lei,  Robastres,  Hernaut  respondu  a, 

a  Fix  est  Do  de  Maience,  qui  tant  de  bonté  a; 

c(  Ch'est  Gaufrey,  li  ainsné  des  .xil.  fis  qu'il  a, 

«  Que  Kalles  le  bon  roi  l'autre  jour  adouba, 

«  Et  Do  nous  vient  secoure;  il  sera  par  temps  chà. 

«  Bien  le  devons  amer,  biau  secours  fet  nous  a.  •» 

Quant  Robastre  a  les  mos  oïs  et  escoutés, 
A  Gaufrey  est  venu ,  si  le  beisa  assés; 
Puis  li  a  dit  :  «  Gaufrey,  bien  soies  vous  trouvés 
«  Et  vous  et  vostre  gent  et  vo  riche  barnés. 
a  Moult  nous  ont  Sarrasin  empiriez  et  grevés  ; 
«  Garin  emmainent  pris  li  cuvert  deffaés. 
«  Or  tost,  alon  sus  eus,  pour  Dieu  de  majestés.  » 
Et  Gaufrey  respondi  :  «  A  vostre  voîentés.  w 
Dont  viennent  à  l'estour,  que  n'i  ont  demourés; 
Si  ont  maint  coup  féru  quant  il  i  sunt  entrés. 
De  paiens  abatus  ont  le  chemin  peuplés; 
Et  Robastre  en  a  tant  devant  li  aterrés 
Que  plus  de  .c.  en  a  devant  li  enversés; 
Mes  trop  i  ot  paiens.  Sarrasins  et  Esclés 
Que  le  roi  Gloriant  i  avoit  amenés. 
Or  sus  la  gent  Gaufrey  en  est  le  pis  tournés; 
Il  fussent  maintenant  trestous  desbaretés , 
Quant  les  frères  Gaufrey  sunt  venus  abrievés, 
A  .x"^.  chevaliers  fervestus  et  armés. 
Adont  fu  li  estour  trestout  renouvelés  ; 
Hé  Dex!  là  ot  tant  poing  et  tant  chief  découpés! 
Robastre  a  vers  soleil  .1.  petit  regardé  ; 
Voit  le  roi  Gloriant  qui  del'ost  est  tournés 
Pour  reprendre  s'alaine,  que  du  chaut  fu  grevez; 


24  Gaufre  Y.  748—780 

Robastre  Ta  véu  ,  si  en  a  ris  assés  ; 
Tost  et  isnelement  est  chele  part  aies. 
Quant  0  roi  est  venu ,  ne  l'a  pas  salués , 
Ains  leva  la  cuignie  aussi  comme  desvés, 
Ferir  cuida  le  roi  sus  son  bachin  dorés; 
Mes  Gloriant  guenchi ,  qui  bien  fu  avisés, 
Et  coita  le  cheval  des  espérons  dorés. 
La  cuignie  deschent  par  si  ruiste  fiertés 
Qu'en  terre  l'embati  quatre  pies  mesurés. 
O  resachier  amont  est  le  manche  froés , 
Que  la  terre  estoit  dure  et  du  halle  crevés. 
Robastre  l'a  véu  ,  à  poi  n'est  forsenés  ; 
Adonc  s'est  escrié  :  «  Or  i  soient  maufés.  » 
Et  le  roi  Gloriant  n'i  est  plus  demourés; 
Il  n'atendi  pas  tant  que  son  elme  ait  fremés , 
V^enus  est  à  l'estour,  si  s'est  dedens  boutés. 
Tel  paour  H  est  pris  ,  à  poi  qu'il  n'est  desvés 
Du  coup  qu'il  a  véu  et  qui  li  fu  getés. 
Moult  merchie  Mahom  quant  il  est  escapés; 
Arierne  tourneroit  pour  l'or  de  .x.  chités. 

Moult  fu  grant  la  bataille,  l'estour  et  la  haschie 
Li  .XII.  frère  i  fièrent  et  lor  bonne  mesnie , 
Et  Hernaut  de  Biaulande,  qui  pis  ne  valoit  mie. 
Pour  ses  frères  souvent  des  iex  [du  chief]  lermie 
Et  pour  Garin  son  père  à  la  chiere  hardie. 
Ne  soit  s'il  est  ochis  ou  en  enfremerie , 
Où  paien  l'aient  mis,  la  pute  gent  haïe. 
Damedieu  et  sa  mère  moult  douchement  en  prie 
Qu'encor  li  doinst  trouver  en  santé  et  en  vie. 
Et  que  mener  le  puist  à  Mabile  s'amie, 
Qui  estoit  as  querniax  de  la  grant  tour  antie. 
Si  ot  .xilil.  dames ,  chascune  ot  segnorie, 
Et  bien  .xxx.  canoines,  tout  sans  l'autre  clergie, 


781-814  Gaufrey.  25 

Et  .XX.  bourgois  sans  plus,  plus  n'i  ot  de  mesnie; 

Mes  n'i  a  clerc  ne  prestre  ne  dame  segnorie 

Dont  chascune  n'éust  la  grant  broigne  vestie  , 

Sus  le  chief  le  bachin ,  chaint  l'espée  fourbie, 

A  deffendre  les  murs  de  la  chité  antie. 

Pour  Garin  lor  segnor  mainent  trop  dure  vie, 

Mes  tout  che  ne  lor  vaut  la  monte  d'une  aillie; 

Qu'avant  seront  passés  li  .vu.  ans  et  demie 

Que  Garins  puist  venir  dedens  sa  manantie, 

Ne  que  il  puist  véir  Mabileite  s'amie, 

Ainsi  corn  vous  orrés,  s'il  est  qui  le  vous  die. 

Or  escoutés ,  pour  Dieu ,  bonne  gent  segnorie  : 
Robastre  fu  u  camp ,  où  fesoit  sa  cuignie , 
Qu'à  moult  grant  paine  avolt  de  terre  resachie; 
Si  bien  l'appareilla,  si  bien  Ta  ratirie, 
Miex  vaut  que  ne  feisoit  quant  vint  à  l'aatie. 
Adonc  vint  à  l'estour,  que  n'i  demeure  mie. 
Si  a  fet  sus  paiens  moult  grant  carpenterie; 
Moult  fu  grant  la  bataille ,  l'estour  et  la  haschie. 
Or  diron  de  Garin ,  qui  Dex  soit  en  aïe. 
Que  paien  emmenoient,  la  pute  gent  haïe. 
Renier,  son  fils  de  Jennez,  ichi  n'oubli  je  mie, 
Milon  le  duc  de  Puille,  qui  moult  ot  segnorie. 
Et  Girart  de  Vienne  ,  qui  moult  ot  segnorie  ; 
Il  ont  tant  chevauchié  qu'à  une  vert  fueillie  , 
Assés  près  de  la  mer,  là  où  est  lor  navie , 
Sunt  paien  deschendus ,  que  le  cors  Dieu  maudie. 
Les  prisonniers  ont  mis  sus  l'erbe  qui  verdie. 
Miex  lor  venist  aillors  prendre  hebergerie; 
Que  Doon  de  Maience,  qui  Dex  doinst  bonne  vie  , 
Chevauche  après  ses  fix  à  bataille  rengie. 
Qui  bien  estoit  armée ,  achesmée  et  garnie  ; 
.X.  mile  sunt  ensemble  de  bonne  gent  prisie; 
Venus  sunt  ens  u  bois  où  est  gent  paiennie. 


26  GaUFREY.  815—848 

Quant  Doon  et  sa  gent  furent  u  bois  venus, 

En  une  plache  lée,  lés  .11.  quesnes  fueillus, 

Voient  paiens  armez,  les  blans  haubers  vestus  ; 

Et  quant  Do  les  coisi,  bien  les  a  connéus. 

Il  escria  Vauclere,  moult  bien  fu  entendus, 

Puis  dist  :  «  Vechi  paiens,  de  l'estour  sunt  venus; 

a  Je  croi  Gaufrey  mon  fix  les  a  en  champ  vaincus; 

a  II  emmainent  prisons,  or  soient  secourus. 

—  Tout  à  vostre  vouloir,  »  [sa  gent]  ont  respondus. 

A  tant  sunt  vers  paiens  par  irour  esméus. 

Et  paien  sunt  montés  quant  les  ont  perchéus , 

Que  chascun  estoit  bien  armez  et  fervestus. 

Il  sunt  à  droit  parti ,  estre  doit  entendus 
Que  de  chascune  part  furent  .x"^.  escus. 

Doon  ala  devant ,  ne  fu  mie  esperdus , 

Si  a  brandi  la  lanche  et  embrachié  l'escus. 

Le  premier  qu'il  feri  fu  le  roi  Danebus, 
Cousin  fu  Gloriant,  le  paien  mescréus, 

Garin  out  pris  en  garde  et  ses  fix  avec  lus  ; 

Maie  garde  en  fera,  si  corn  j'ai  entendus, 

Que  Doon  de  Maience  l'a  si  forment  férus 

Que  il  li  a  perchié  et  troué  ses  escus, 

Et  le  haubert  du  dos  desmaillié  et  rompus. 

La  cuirie  dessous  li  a  petit  valus  ; 

Parmi  le  gros  du  cuer  li  passe  Tachier  nus, 

Toute  plaine  sa  lanche  l'abat  mort  estendus, 

Puis  escria  :  «  Vauclere!  ferés,  il  sunt  vaincus!  » 

Adonc  sunt  de  .11.  pars  à  la  jouste  venus  : 

La  gent  Do  de  Maience  se  sunt  bien  maintenus, 

Plus  de  .v^.  en  ont  à  la  terre  abatus. 

Amandon,  un  Persant ,  n'i  a  plus  atendus; 

Tout  droit  as  prisonniers  est  li  paiens  venus , 

Et  .XXX.  Sarrasins  félons  et  mescréus; 

Adonc  les  ont  montés ,  n'i  a  plus  atendus. 


849—882  Gaufre  Y.  27 

Amandon  prist  Garin  par  le  frain  d'or  batus; 

Vers  le  bois  s'en  aloit  parmi  le  bois  fueillus, 

Et  .llli^.  paiens  si  l'ont  de  près  siéus, 

Qui  Girart  emmenoient,  de  Vienne  li  dus, 

Et  son  frère,  Milon  de  Puille  0  blanc  escus, 

Li  et  Renier  de  Jennes,  qui  père  Olivier  fus. 

Do  de  Maience  esgarde  parmi  le  bois  fueillus, 

Bien  a  les  .xxx.  Turs  esgardés  et  véus; 

II  furent  assés  près,  bien  les  a  connéus. 

Tout  .!.  sentier  antif  ont  Amandon  siéus. 

Qui  ja  fu  hors  du  bois  avec  Garin  issus; 

Et  sunt  .XII.  paien  avec  li  à  escus. 

Et  devant  et  deriere  ont  bien  Garin  tenus. 

Et  Doon  de  Maience  n'i  a  plus  atendus; 

Après  les  .xxx.  Turs  a  son  erre  acueillus, 

.XXV.  chevaliers  les  ont  au  dos  siéus. 

Paien  s'unt  regardé,  li  cuvert  mescréus. 

Et  ont  coisi  Doon  apongnant  par  vertus 

Et  tous  les  chevaliers  qui  l'ont  au  dos  siéus; 

Le  plus  hardi  d'eus  tous  a  tel  paour  eus 

Que  il  nés  atendist  pour  plain  val  d'or  moulus. 

Les  prisons  ont  lessiés,  ne  les  ont  plus  tenus, 

Fuiant  s'en  sunt  tournez  parmi  le  bois  fueillus. 

As  prisonniers  est  Do  tout  maintenant  venus. 

Si  les  a  desliés,  n'i  a  plus  atendus. 

Et  desbendé  les  iex,  dont  grant  joie  ont  eus. 

«  Qui  estes-vous ,  barons  ?  »  chen  dist  Do  le  canus. 

—  Fix  Garin  de  Monglane,  Girart  a  respondus, 

«  Si  ai  à  nom  Girart,  de  Vienne  sui  dus. 

«  Vechi  Milon  de  Puille,  mon  frère  0  blanc  escus, 

«  Aussi  Renier  de  Jennes,  qui  a  moult  de  vertus; 

«  Mes  ne  soi  de  mon  père  que  il  est  devenus  ; 

«  Avec  nous  l'emmenoient  li  paien  mescréus. 

a  Qui  es  tu ,  gentis  bons,  qui  nous  as  secourus  ? 


( 


G  AU  F  RE  Y.  889—915 

Lj.aynomDodeMaience.chiUiarespondus; 

Quant  Girart  l'a  oi,  grant  jme  a  eus; 

t5us   111.  le  vont  beisier  et  li  rendent  salus. 

I  0   t  st,  chen  dist  Doon,  pour  D,eu  le  ro  Jhesus, 

Couron;  sus  Sarrasins  à  forche  et  a  vertus, 
„  Que  raès  ne  serai  lié  si  les  ara,  vaincus, 
IlTsiverroiGarinmonamietmondrus.» 

Ahv  las'  de  Doon  qui  ne  l'a  parcheus, 
S^'Amandonremmlnoit.quiestdubo..^^^ 

P^lisatantesploitiéqu'à  lamerestvens^ 
Garinamisdedens.Dexlqmsjdolentfus, 

Oui  reclaime  souvent  le  glonex  Jhesus 
^e  il  le  gart  de  mort  par  la  sieue  vertus, 
P^fs  dist  à  l'autre  mot  que  ne  fu  entendus 
rMabill:  douche  amie%rm'avés  vous  perdus.» 

A,ssicomvousoés,Garinssedementoit 
Quiestoitenlanefoùl'enmenelavo.t; 
Mabile  et  ses  enfans  douchement  regretoit 
f  Helas!  d.st  il ,  Mabile ,  dame  q-  ""*,~\', 
«  James  ne  vous  verro,,  s'en  a,  le  cuer  destro.t. 
Amandon  a  oï  chen  que  Ganns  disoit, 
ErcommentDamedieudeboncuerreclamoit, 

11  a  pris  .1.  baston  qui  en  la  nef  esto.t , 
Venus  est  à  Garin  qui  si  se  dementoi  , 
m    cous  li  a  donnés  par  les  costes  tout  droU, 
Je  du  menor  des  .m.  fut  durement  destrm. 
gntilsentilequart.sitrès  forts,  tordot 

^e  la  corde  est  rumpue  dont  ,1  l|e  estoU 
P^is  a  levé  la  main  qu,  moult  malade  estoit, 
S'a  rumpu  le  bendel  qui  les  iex  ''  t^"°';. 
Garins  prist  .1.  perquant  qui  en  la  nef  estoit, 


9ié— 948  GaUFREY.  29 

Vers  Amandon  s'en  vint,  qui  si  féru  l'avoit 
Que  il  veut  miex  mourir  en  la  nef  orendroit 
Que  il  n'ochie  cheli  qui  si  féru  l'avoit. 

Garins  tint  le  perquant  qui  fu  gros  et  quarré , 
Vers  Amandon  s'en  vint,  qui  si  Tôt  bastonné; 
Par  moult  grant  mautalent  l'a  contremont  levé 
Et  a  féru  le  Turc,  moult  bien  l'a  assené. 
Dessus  le  chief  amont,  qu'il  avoit  desarmé , 
L'a  si  féru  Garins,  tout  l'a  esquartelé. 
Que  mort  Ta  abatu  en  milieu  de  la  nef. 
Dont  saillent  li  paien,  si  l'ont  avironné. 
Et  Garins  se  deflPent  à  son  baston  quarré  ; 
Gui  il  ataint  à  coup,  moult  tost  l'a  aterré. 
,1111.  paiens  lor  a  au  tinel  afronté, 
Et  li  .VIII.  li  resont  couru  tuit  abrievé. 
Qui  ont  si  très  haut  bret  et  crié  et  hué 
Que  chil  les  ont  oï  qui  ont  les  nés  gardé  ; 
Bien  furent  .llll^.  quant  furent  assemblé. 
Quant  la  noise  ont  oïe  et  le  bruit  escouté , 
En  la  nef  Amandon  en  sunt  courant  aie; 
Li  .1.  aporte  hache  et  li  autre  tinel , 
Li  autre  porte  dart  trenchant  et  afilé. 
Quant  Garins  de  Monglane  a  le  bruit  escouté, 
Tost  et  isnelement  est  issu  de  la  nef. 
Que  bien  a  en  son  cuer  l'avis  et  le  pensé 
Que  à  terre  sera  moult  plus  asséuré. 
Issu  est  de  la  nef,  s'a  un  garchon  trouvé 
Qui  dessus  le  rivage  s'estoit  moult  déporté  ; 
Le  cheval  Amandon  avoit  moult  démené , 
N'avoit  meillor  cheval  en  la  paienneté. 
L'un  costé  avoit  blanc  comme  fleur  en  esté. 
Et  l'autre  avoit  plus  rouge  que  carbon  embrasé; 
Si  et  mesgre  la  teste  et  le  sourchil  levé. 


I 
I 


^0  Gaufrey.  949-982 

Et  la  jambe  bien  faite ,  si  ot  le  pié  quarré  ; 

N'avoit  plus  bêle  beste  en  la  paienneté. 

Quant  Garins  l'a  véu ,  si  l'a  moult  goulousé  :     ^ 

«  Hé  Dex!  chen  dist  Garins,  vrai  roi  de  majesté, 

«  Vechi  venir  paiens  qui  m'ont  cueilli  en  hé; 

«  Encontre  si  grant  gent  n'aroi  je  ja  duré  ;  ^ 

ce  II  sunt  bien  .llll^.  et  plus ,  au  mien  pense.  ^      ^ 

a  Vers  moi  sunt  moult  dolent  du  Turc  que  j'ai  tue, 

a  Ja  me  courront  tous  sus,  si  com  j'ai  en  pensé; 

ce  Je  voi  là  un  garchon  sus  .1.  cheval  monté, 

ce  Se  je  plus  les  atent ,  chen  seroit  foleté.  v 

Adonc  vient  0  garchon ,  à  terre  l'a  geté 

Si  fort  que  le  bras  destre  li  a  du  cors  sevré. 

Garins  a  le  cheval  parmi  le  frain  combré, 

Tost  et  isnelement  est  en  l'archon  monté. ^ 

A  tant  s'en  est  tourné,  n'i  a  plus  demouré;  , 

Or  les  conduie  Dieu  ,  se  il  li  vient  à  gré  ! 

.II.  lieues  toutes  plaines  a  jusqu'au  bois  ramé^  j^ 

Où  Doon  de  Maience  avoit  maint  coup  donné;  | 

Garins  est  vers  le  bois  tout  droit  acheminé ,  j 

Paien  l'ont  encauchié,  li  ouvert  deffaé.^  k 

Après  en  ot  .lll^.  qui  tuit  furent  monté;  ^  } 

Mes  chen  ne  lor  valut  vaillant  .1.  oef  pelé , 

Que  Garins  chevaucha  le  cheval  pommelé 

Qui  est  de  tel  fachon  que  tout  a  trespassé. 

Paien  perdent  Garin  à  .1.  tertre  monter; 

Dont  retornent  as  nés ,  si  sunt  moult  adoulé 

De  chen  qu'en  tel  manière  est  Garins  escapé  , 

Pour  Amandon  le  roi  que  Garins  a  tué  ; 

Moult  par  ont  dessus  li  et  plaint  et  regreté. 

S'ame  ont  à  Mahommet  mainte  fois  quémandé. 

Moult  maudient  Garin  de  Tervagant  leur  Dé. 

Et  Garins  chevaucha  baut  et  asséuré , 

Que  bien  cuide  son  cors  mètre  à  sauveté. 


98j— loij  GaUFREY.  ^I 

Par  temps  encontrera  Gloriant  l'amiré; 
Mes  tout  chen  ne  li  vaut  .1.  denier  monnaé , 
Que  Gloriant  venoit  à  son  riche  barné , 
Que  Gaufrey  et  Robastre  eurent  desbareté. 
Garins  i'encontrera  ains  qu'il  fust  avespré  : 
Du  mal  pas  est  issu,  si  est  en  pire  entré, 
Ainsi  com  vous  orrés,  se  m'avés  escouté. 

Or  chevauche  Garins  tout  seul  sans  compengnie, 
En  sa  main  le  perquant  que  il  n'oublia  mie, 
Dont  il  avoit  tué  Amandon  de  Nubie. 
Vers  le  bois  s'achemine  toute  sa  voie  antie 
Où  lessa  combatant  Doon  et  sa  mesnie. 
Bien  ot  oï  l'estour,  mez  Doon  n'i  set  mie, 
Mes  pour  ses  .m.  enfans  durement  se  gramie 
Et  jure  Damedieu,  qui  tout  a  en  baillie, 
Que  s'il  vient  en  bataille  pesant  ne  arramie, 
Et  il  treuve  paien ,  tele  ara  lés  l'oïe 
Que  boen  sera  le  hiaume  se  le  test  n'en  esmie. 
Mes  ains  qu'il  ait  aie  une  lieue  et  demie 
Ara  moult  à  souffrir  d'ennui  et  de  hasquie. 
Ainsi  com  vous  orrés,  ains  l'eure  de  complie; 
Que  Robastre  le  preus,  à  la  trenchant  cuignie, 
Et  Gaufrey  le  hardi,  qui  fu  plain  d'estoutie , 
Et  Hernaut  le  vaillant,  à  la  chiere  hardie. 
Et  lor  frans  chevaliers  et  lor  franche  mesnie 
I  orent  tant  féru  et  de  tele  arramie 
Que  la  gent  Gloriant  et  toute  sa  mesnie 
S'en  sunt  fuïs  trestous,  s'ont  lor  tentes  guerpie, 
Ne  il  n'en  ont  porté  avoir  ne  manantie. 
Robastre  les  encache  à  la  pesant  cuignie  ; 
A  la  cache  perdirent  moult  la  gent  paiennie  ; 
Mes  Gloriant  s'en  fuit  as  .m.  rois  de  Persie, 
Et  sunt  encor  .vu.  mile  de  la  gent  paiennie. 


32  GaUFREY.  ioié-1049 

Par  au  dehors  du  bois  ont  lor  voie  acueillie 

Où  Doon  de  Maience  estoit  et  sa  mesnie, 

Entre  li  et  Girart  qui  moult  ot  segnorie , 

Milon,  Renier  de  Jennes,  que  je  n'i  oublie  mie, 

Que  il  out  délivré  de  la  gent  paiennie 

Eus  et  lor  chevaliers  et  lor  bonne  mesnie, 

Que  mal  fu  du  païen  qui  escapa  en  vie. 

Doon  iert  deschendu  ,  sa  gent  et  sa  mesnie  , 

Pour  reposer  u  bois  delés  la  vert  fueillie. 

Gloriant  lés  le  bois  a  sa  voie  acueillie; 

Droit  vers  la  mer  s'en  va  pour  avoir  garantie, 

Qu'il  bailla  les  prisons  mener  à  sa  navie, 

Et  jura  Mahommet,  que  il  aore  et  prie, 

Ja  plus  tost  ne  sera  venu  à  sa  navie 

Que  les  .un.  prisons  qu'il  bailla  sa  mesnie 

Seront  tous  découpés  à  l'espée  fourbie. 

Adonc  ont  chevauchié,  qu'il  n'i  demeurent  mie. 

Quant  il  orent  aie  sans  plus  lieue  et  demie. 

Et  fu  outre  le  bois  et  outre  la  fueillie 

Où  Do  de  Maience  est,  mez  ne  l'i  savoit  mie. 

Quant  il  ot  chevauchié  seulement  une  archie. 

Si  voit  venir  Garin  à  la  chiere  hardie  ; 

Garins  voit  la  baniere,  ne  la  mesconnut  mie, 

Maintez  fois  l'ot  véu  en  bataille  arramie  : 

«  Hé  Dex  !  che  dist  Garins,  dame  sainte  Marie! 

a  Ne  soi  qui  sunt  la  gent  qui  m'ont  fet  tele  aïe, 

«  Se  n'est  Do  de  Maience,  qui  tant  a  segnorie, 

«  Ou  se  n'est  Kallemaines  qui  Franche  a  en  baillie; 

«  Mes  le  roi  Gloriant  et  sa  gent  est  honnie. 

«  Vés  les  chi  où  il  viennent  par  cheste  voie  antie; 

<c  II  a  pris  mes  enfans,  mes  nés  emmaine  mie.  » 

Dont  li  est  si  grant  ire  dedens  le  cuer  cueillie 

Qu'il  ne  li  est  .1.  oef  vaillissant  de  sa  vie. 

Il  leva  le  perquant,  par  fierté  le  paumie, 


lojo— io8a  GaUFREY.  5î 

De  l'une  main  en  l'autre  par  mautalent  tournie. 
N'avoit  si  bel  veiilart  tresi  qu'à  Rommenie  : 
.VIF.  ans  ot  il  bien,  la  barbe  li  blanchie; 
Mes  il  est  ma[uba]illi,  droit  est  que  le  vous  die, 
Que  il  n'avoit  escu  ne  hiaume  de  Pavie. 
Quant  vint  près  des  paiens,  hautement  lor  escrie  : 
«  Fix  à  putain  glouton,  Damedieu  vous  maudie! 
«  En  prison  me  menastes  ier  main  à  grant  hasquie; 
«  On  m'apele  Garin,  foi  que  doi  saint  Helie, 
«  De  Monglane  la  bêle,  la  fort  chité  garnie.' 
«  Chà  me  lerrés  mes  fis ,  ne  les  emmerrez  mie.  » 
Puis  dist  à  l'autre  mot  :  «  Le  mien  cors  vous  deffie  !  m 
Le  neveu  GJoriant  a  la  parole  oïe, 
Dont  broche  le  cheval,  s'a  l'espée  sachie, 
Venus  est  à  Garin,  ne  le  salua  mie. 

Quant  Garins  voit  le  Turc  venir  esperonnant, 
Qui  tint  l'espée  nue  de  bon  achier  trenchant, 
Pour  l'amour  de  ses  fix  a  si  le  cuer  dolent 
Qu'il  ne  doute  paien  ne  roi  ne  amirant; 
Contre  li  est  venu  le  levier  paumiant. 
Ains  que  le  Sarrasins  ait  entesé  le  brant, 
L'a  si  féru  Garins  sus  son  elme  luisant 
Que  mort  l'a  abatu  devant  roi  Gloriant; 
Puis  referi  .i.  autre,  mort  l'abati  errant, 
Et  le  tiers  et  le  quart  abati  mort  senglant; 
Tant  comme  il  en  consieut  n'ont  de  mort  nul  garant. 
Glorians  l'a  véu,  à  poi  d'ire  ne  fent; 
Adonques  s'escria  hautement  en  oiant  : 
«  Que  feites  vous,  dist  il.  Sarrasin  et  Persant? 
ce  Se  il  puet  escaper,  foi  que  doi  Tervagant, 
«  N'i  a  cbeli  de  vous  que  ne  fâche  dolent.  » 
Quant  paien  ont  oï  le  fort  roi  Gloriant, 
A  Garin  queurent  sus  plus  de  .M.  et  .v<^.  ; 

Caufrey.  , 


34  GaUFREY.  1083— mé 

Mes  ne  l'ont  aprechié ,  tant  doutent  le  perquant. 

De  loing  li  ont  rué  maint  gros  espié  trenchant; 

Dessous  ii  ont  ochis  le  bon  destrier  courant, 

Et  Garins  trébucha  à  terre  maintenant. 

Ains  qu'il  soit  relevé,  li  queurent  plus  de  chent; 

Des  poins  li  ont  osté  maintenant  le  perquant. 

Adonc  i  est  venu  le  fort  roi  Aridant, 

Qui  li  dist  :  «  Par  Mahom!  mauves  veillart  puant, 

«  Demain  serés  pendu,  ja  n'en  ares  garant.  » 

Puis  li  sacha  la  barbe  si  très  vilainement, 

.XII.  peus  en  a  trait  ensemble  en  .1.  tenant. 

Si  que  le  sanc  vermeil  en  vient  après  courant. 

Quant  Garins  l'a  vèu ,  à  poi  d'ire  ne  fent; 

Il  a  hauchié  le  poing,  qu'il  ot  gros  et  pesant. 

Sus  le  col  li  assist  sans  plus  de  parlement, 

Si  bel  et  si  seri  et  si  très  douchement 

Le  mestre  os  de  la  gueule  par  le  milieu  li  fent, 

Que  coller  ne  jambes  ne  li  fist  tensement; 

Mort  abat  Aridant  devant  toute  la  gent. 

Puiss'escria  après  :  «  Fel  Sarrasins  puant, 

«  Vo  posnée  ne  prise  .1.  denier  vaillissant; 

«  Mar  me  saquas  ma  barbe  si  felenessement. 

«  Si  doit  on  castier  traïtour  souduiant; 

a  De  vostre  bel  service  avés  vo  paiement!  » 

Quant  Glorians  le  voit,  moult  par  en  fu  dolent: 

Maintenant  a  sachié  le  brant  d'achier  trenchant; 

La  teste  vot  couper  à  Garin  maintenant, 

Quant  Marprin  son  neveu  estoit  sailli  avant. 

Qui  li  a  escrié  :  a  Amiral ,  or  m'entent; 

«  Ne  l'ochies  tu  pas,  pour  Mahom  le  puissant, 

«  Mes  emmenons  lai  pris  dedens  Perse  la  grant, 

a  A  la  feste  Mahom  de  Mesques  le  puissant, 

a  Que  seront  assemblé  tes  hommes  et  ta  gent. 

a  Et  il  demanderont ,  tes  hommes  et  ta  gent 


iirj— iijo  Gaufrey.  55 

«  Qu'amenas  avec  toi  quant  tu  en  fus  partant, 
a  Si  leur  deliverras,  s'en  feront  leur  talent. 
K  Dires  que  pour  chesti  se  perdirent  lor  gent. 
«  Tel  justise  en  feront,  par  Mahom  !e  puissant, 
«  Qu'on  en  orra  parier  en  Franche  la  vaillant; 
«  Plus  en  seras  douté.  Puis  assemble  ta  gent 
«  De  tous  les  .m.  roiaumes  qu'à  toi  sunt  apendant; 
«  Si  va  sus  Kallemaine,  qui  vous  ochist  Breraant, 
ce  Ton  oncle  le  gentil ,  à  Taduré  talent; 
«  Et  quant  pris  aras  Kalle,  si  le  pendras  an  vent, 
a  Puis  destrui  lor  ymages  et  Saint  Denis  le  grant, 
«  Et  pose  sus  l'autel  Mahom  et  Tervagant, 
«  Et  serés  roi  de  Franche  à  chest  esté  entrant. 
—  Par  Mahom,  dist  le  roi,  je  l'otroi  et  gréant; 
a  Onques  mes  en  ma  vie,  par  Mahom  le  puissant, 
ce  N'oî  si  bon  conseil  par  nul  homme  vivant. 
<c  Bien  pert  que  Mapris  est  hardi  et  combatant, 
«  Et  qu'il  est  de  ma  geste  prochain  apertenant; 
«  Ainsi  sera  il  fet  comme  il  va  devisant.  » 

Adonc  ont  pris  Garin  li  cuvert  soudoiant , 
Si  li  lient  les  mains  si  angoisseusement 
Que  par  entre  les  ongles  li  va  le  sanc  raiant; 
Puis  i'envoia  as  nés  par  Mapris  le  tirant, 
Et  il  chevauche  après  le  pas  tout  bêlement. 
Gaufrey,  le  gentis  hons,  qui  moult  ot  hardement, 
A  Rûbastre  apelé  tost  et  isnelement, 
Et  Hernaut  de  Biaulande,  ses  frerez  et  sa  gent  : 
ce  Courons  après  paiens,  dist  Gaufrey  le  vaillant; 
ce  Si  rescourrons  Garin,  le  chevalier  vaillant, 
ce  Et  Girart  de  Vienne,  Milon,  Renier  le  franc.  » 
Dont  hurtent  les  chevax,  si  s'en  tournent  à  tant 
Entresi  au  boschet  oii  sunt  la  nostre  gent , 
Oii  Do  de  Maience  est  entre  li  et  sa  gent. 
Quant  Do  les  voit  venir,  si  fet  monter  sa  gent. 


^6  GaUFREY,  uji— u8o 

Qu'il  cuida  que  chen  fussent  Sarrasin  et  Persant. 
Quant  connut  les  ensengnez ,  si  lor  saut  au  devant, 
Et  demande  à  Gaufrey  com  11  est  couvenanL 
«  Mes  vous,  che  dist  Gaufrey,  che  me  dires  avant;    . 
«  Vous,  estes  combatus ,  par  le  mien  ensient. 

—  Voire,  chen  dist  Doon,  par  Dieu  omnipotent; 
«  Desconfit  en  avons  plus  de  .x"^.  en  champ  : 

«  Vechi  les  fix  Garin  qui  ont  resqueus  ma  gent; 
«  Mes  de  li  ne  savons  nouveles  tant  ne  quant. 

—  Ne  nous,  chen  dist  Gaufrey,  par  le  cors  saint  Amant  ; 
«  S'avons  nous  desconfit  Gloriant  et  sa  gent.  » 
Robastre  voit  Girart,  si  le  va  acolant, 

Et  Renier  et  Milon  va  Robastre  embrachant, 

Et  puis  a  demandé  de  Garin  erroment  : 

«  N'en  soi  rien,  dist  Girars,  tant  sui  je  plus  dolent. 

—Helasî  chen  dist  Robastre,  dont  l'emmainent  Persant. 

—  Or  après  !  dist  Doon ,  n'en  iront  pas  à  tant.  » 
Et  il  ont  respondu  :  «  A  vo  quemandement.  » 
Adonc  vont  le  chemin  après  roi  Gloriant. 

Doon  s'en  va  devant  par  dessus  Regibant, 
Et  le  cheval  l'emporte  abandonnéement; 
Au  mendre  saut  qu'il  fet  .xiiil.  pies  avant, 
Sa  gent  a  eslongnie  demie  lieue  grant. 
Ahy  Dex  !  quel  ennui  et  quel  destourbement 
Que  Doon  eslongna  si  feitement  sa  gent  ! 
Ains  que  le  voient  mes,  par  le  mien  ensient, 
Soufferra  tant  d'ennui  c'onques  n'en  ot  autant. 

Moult  fu  Do  de  Maience  chele  fois  assotés, 
Qui  est  devant  sa  gent  tout  seus  acheminés; 
Demie  lieue  grant  et  plus  les  a  passés. 
Tant  point  Do  de  Maience  le  cheval  abrievés 
Qu'il  a  véu  paiens  qui  entroient  es  né^ , 
Le  fort  roi  Gloriant  et  .vil"^.  d'armés. 


n8i— r2r4  GaUFREY.  ^7 

Garins  fu  ja  es  nés  en  bons  aniax  fremés  ; 

Mes  à  chele  fiée  n'ot  pas  les  iex  bendés. 

Et  quant  Do  voit  paiens  qui  sunt  es  nés  entrés. 

Il  a  point  le  cheval ,  de  Taler  s'est  hastés. 

Quant  fu  près  de  paiens ,  si  s'est  haut  escriés  : 

«  Fix  à  putain ,  glouton ,  le  prison  me  leirés  !  » 

Donc  a  brandi  la  hanste  dont  le  fer  fu  quarrés , 

Et  feri  .r.  paien  qui  fu  niés  Machabrés, 

Que  haubert  ne  clavain  ne  Ta  onques  tensés. 

Parmi  le  cors  li  a  le  roit  espié  boutés, 

Tant  com  hanste  li  dure  Tabati  mort  es  prés; 

Li  tronchon  de  la  lanche  sunt  contremont  volés. 

Puis  a  trait  Merveilleuse  du  senestre  costés, 

Tout  a  fendu  .1.  autre  jusqu'au  neu  du  baudrés, 

Et  le  tiers  et  le  quart  rabat  mort  enversés  ; 

Puis  escrie  :  «  Vauclere  !  vous  mourrés  à  viltés  !  » 

Dont  l'acueillent  paien  environ  et  en  lés; 

Ochis  ont  dessous  li  son  destrier  séjournes, 

Et  li  quens  trébucha ,  mes  tost  fu  relevés. 

Merveilleuse  tint  treite,  qui  moult  ot  de  bontés, 

Va  ferir  Gîoriant,  qu'il  vit  li  miex  armés; 

Mes  le  paien  guenchi,  ne  l'a  pas  assenés, 

Et  l'espée  deschent  par  si  ruiste  fiertés 

Qu'ele  est  as  pies  Doon  de  ses  poins  escapés. 

Si  com  Do  la  cuida  et  prendre  et  relever, 

De  plus  de  .xxx.  pars  fu  seisi  et  combrés, 

Et  les  poins  et  les  pies  li  ont  forment  noués; 

Avec  Garin  l'envoient  li  paien  deffaés; 

Mené  fu  avec  li ,  si  fu  bien  bastonnés. 

Et  quant  Garins  le  voit,  contre  li  s'est  levés, 

Tantost  com  le  connut ,  si  le  beisa  assés, 

Puis  li  dist  :  «  Sire  Do,  bien  soies  vous  trouvés; 

«  Quant  vous  ai  avec  moi ,  tout  sui  resvigourés  : 

«  Or  ne  dout  je  paiens  .11.  deniers  monnoiés. 


jS  Gaufrey.  12IJ— 1248 

—  Par  foi ,  dist  Do  li  bers ,  ains  mes  en  mon  aés 

a  Ne  fu  si  esbahi  que  chi  vous  ai  trouvés,  » 

Plus  de  .C.  fois  le  beise  et  pleure  de  pités; 

Mes  n'orent  tant  de  bras  dont  soient  acolés, 

Que  les  poins  et  les  piez  avoient  bien  noués. 

Et  Glorians  estoit  sus  le  port  demourés , 

Et  fet  entrer  sa  gent  es  barges  et  es  nés. 

A  tant  es  vous  Gaufrei ,  qui  tant  fu  redoutés , 

A  tout  ses  .XI.  frères  qu'orent  tant  de  fiertés, 

Les  .Illl.  fix  Garin  qui  est  emprisonnés , 

Et  Robastre  ensement ,  le  viel  canu  barbés. 

Quant  Glorians  les  voit,  s'est  en  la  nef  entrés; 

Robastre  n'atendroit  pour  l'or  de  .X.  chités, 

Ains  cria  :  «  Gouvernés,  feites  si  desancrés; 

a  Que  ja  serons  tous  mors  se  chi  sommes  trouvés.    ' 

«  Véés  vous  chà  venir  le  déable  maufés 

<c  Qui  porte  la  grant  hache  dont  li  trenchant  est  lés, 

«  Qui  tant  a  de  nos  gens  ochis  et  labités.  » 

Et  il  ont  respondu  :  «  Si  corn  vous  quémandés.  » 

Paien  sunt  erroment  et  tost  desaancrés , 

La  nef  s'esmuet  premier,  et  si  s'en  est  aies 

Où  Garin  et  Doon  furent  emprisonnés, 

Et  Glorians  après ,  que  n'i  est  demourés. 

A  tant  es  vous  Gaufrey  sus  le  port  arivés  ; 

Quant  à  eus  ne  puet  joindre  ,  à  poi  qu'il  n'est  desvés, 

Et  Robastre  s'en  a  ses  chevex  moult  tirés  : 

«  Ahy  las  !  dist  Robastre ,  chetif  maléurés  ! 

«  Mon  segnor  ai  perdu  ,  qui  tant  fu  aloses , 

«  Le  meillor  chevalier  qui  onques  fust  trouvés, 

«  Et  le  plus  courageus  et  le  plus  redoutés.  » 

Puis  dist  :  «  Ha  las  !  Hernaut,  trop  sommes  demourés  ! 

«  S'en  prison  fusse  0  li,  n'en  donnasse  .1.  seul  dés, 

M  Par  moi  fussent  paien  mors  et  desbaretés. 

«  A  Damedieu  ,  Garins ,  soies  vous  quémandés , 


1249—128»  Gaufrey.  39 

«  Vous  et  Do  de  Maience  qui  tant  a  de  bontés!  - 

«  Paien  vous  ochirront,  trop  les  avés  grevés  : 

«  Par  [Gloriant  est  Do]  desconfit  et  matés. 

«  Helas!  com  sui  dolent  qu'avec  ne  sui  menés! 

«  Que  fera  or  Mabire ,  qui  tant  vous  a  amés  ? 

((  Moi  le  demandera,  se  je  sui  retournés; 

(c  Mes ,  par  cheli  Segnor  qui  en  crois  fu  penés  , 

«  James  ne  me  verra  pour  homme  qui  soit  nés,  • 

a  Si  sarai  la  prison  où  est  emprisonnés; 

«  Et  s'en  santé  n'en  vie  povés  estre  trouvés, 

«  Je  vous  en  emmerrai ,  s'en  aient  Turs  maugrés, 

«  Jusqu'en  vostre  païs  arrière  à  sauvetés, 

«  Se  ne  faut  la  cuignie  dont  l'achier  est  trempés.  » 

Après  le  dementer,  s'est  de  douleur  pasmés. 

ROBASTRE  le  gentil  de  douleur  se  pasma 
Pour  Garin  son  segnor  que  ainsi  perdu  a  , 
Et  dit  que  ,  se  il  vit ,  qu'encor  le  vengera  ; 
De  chen  ne  menti  mie ,  que  il  puis  le  venja , 
Que  le  roi  Gloriant  ochist  puis  et  tua. 

Or  enforchecanchon  ,  qui  oïr  la  voudra, 
Ainsi  comme  Gaufrei  les  régnés  conquesta. 
Et  à  ses  .XI.  frères  chascun  .1.  en  donna; 
Et  comme  Danemarche  par  forche  conquesta , 
Et  la  terre  son  père ,  dont  la  gent  révéla , 
Et  autre  segnor  firent  quant  Doon  n'i  esta  ; 
Et  si  comme  Gaufrey  Gloriant  encacha  ; 
Que  le  plus  de  sa  terre  li  destruist  et  gasta , 
Li  et  ses  .xi.  frères  toute  la  conquesta  ; 
Et  com  Garins  li  bers  de  prison  escapa 
Entre  li  et  Doon  qui  tantde  poveir  a; 
Com  Robastre  fu  roy  de  chel  pais  de  là , 
Et  Garins  et  Doon  le  pais  li  donna , 
Pour  chen  que  si  tous  jors  au  besoi[n]g  li  aida. 


40  Gaufre  Y.  1282-1?.  j 

ce  Segnors,  chen  dist  Gaufrei ,  esgardés  que  sera  : 

«  Mon  père  avés  perdu,  nul  recouvrier  n'i  a; 

fv  Et  Garins  de  Monglane  ,  qui  tant  de  bonté  a  , 

«  Glorians  le  tient  pris,  pas  ne  le  nous  rendra. 

«  Honni  soit  qui  encore  bien  ne  les  vengera  ! 

«  A  Monglane  en  iron,  tant  qu'il  ajournera, 

«  Conforter  Mabileite,  que  ne  s'esmaie  ja  ; 

«  Puis  iron  à  ma  mère,  qui  grant  douleur  merra, 

«  Si  tost  com  de  mon  père  la  nouvele  sara  ; 

ce  Mes  nous  l'iron  secourre,  gaires  ne  demourra.  » 

Et  chil  ont  respondu  :  a  Gaufrei ,  et  quant  sera  ? 

ce  Où  prendra  on  les  nés  par  ont  on  passera  ? 

—  Elles  sunt  toutes  prestes^  Gaufrey  respondu  a; 

c<  Ja  erent  atournées  quant  nous  venismes  chà. 

c(  Robastre,  biaus  amis ,  ne  vous  courouchiés  ja; 

ce  Confortés  vous ,  amis ,  encor  vengié  sera. 

ce  Avec  nous  en  vendrés  ,  et  demain  iron  là.  » 

Mes  che  est  pour  noient  que  il  parlé  en  a , 

Que  Robastre  a  juré  le  Dieu  qui  tout  créa 

Et  par  sa  barbe  blanche  ,  que  il  mes  ne  jura , 

Que  jamès  u  païs  arrière  n'en  ira 

Ne  Pleisanche  sa  famé  à  nul  jour  ne  verra  ; 

A  Hernaut  de  par  li  saluer  li  rouva. 

Et  Hernaut  de  Biaulande  dit  as  barons  de  là  : 

ce  Segnors,  se  le  lesson ,  il  se  désespérera.  » 

Gaufrei  .x.  chevaliers  de  sa  gent  apela  , 

Et  quémande  chascun  ,  si  chier  comment  il  l'a , 

Qu'avec  li  demeurassent  tant  que  il  revendra; 

Et  il  ont  respondu  :  ce  Si  soit  com  vous  pleira.  » 

Pour  compengnier  Robastre  chascun  d'eus  demoura, 

Ainsi  comme  Gaufrei  lor  dist  et  quémanda. 

Gaufrei  et  tous  ses  frères  à  Dieu  les  quémanda , 

Et  Hernaut  ensement,  qui  avec  s'en  ala. 

Vers  Monglane  la  fort  ses  frères  emmena: 


Ijié-t348  GaUFREY.  4î 

Ch'est  Girart  de  Vienne ,  qi>e  durement  ama  ; 

Li  duc  Milon  de  Puille  avec  eus  chevaucha, 

Renier,  qui  Olivier  le  gentil  engendra. 

Venus  sunt  ens  u  camp  où  la  bataille  esta , 

Et  ont  véu  l'estant  que  Glorians  lessa  ; 

Tant  i  avoit  richeise  nul  ne  le  nomberra, 

De  l'or  et  de  l'argent  le  lieu  reflamboia. 

Gaufrey  a  pris  l'eschec ,  sel  départ  et  donna 

A  tous  ses  chevaliers  qu'avec  li  emmena  ; 

Mes  nel  gardèrent  pas,  lessie[rj  lor  convendra. 

.1.  sommier  tout  carchié  Robastre  en  envoia 

Et  à  ses  chevaliers  qu'aveques  li  lessa , 

A  .1.  moult  riche  tref  où  il  la  nuit  gerra  , 

Et  .II.  bouchiaus  de  vin ,  dont  assez  en  l'ost  a  ; 

.1.  gentil  escuier  les  conduist  et  mena. 

Le  présent  prist  Robastre  ,  mes  onques  n'en  menja; 

Tel  duel  a  de  Garin  que  souvent  souspira, 

Mes  tous  les  chevaliers  de  souper  moult  pria  : 

Tex  i  a  qui  jeûnent  et  tel  qui  bien  menja. 

Or  diron  de  Gaufrei  comment  il  esploita. 

Gaufrei  a  pris  l'eschec,  qui  fu  preus  et  gentis  ; 
Moult  en  a  départi  as  chevaliers  de  pris, 
Et  puis  ont  très  et  tentes  et  paveillons  cueillis, 
Et  toute  la  vitaille  ne  meitent  en  oublis , 
Dont  il  i  avoit  tant  tous  en  sunt  esbahis. 
Si  i  avoit  des  bestes  plus  que  en  nul  pais 
Et  bien  .llli<^.  bues  qui  bien  furent  nourris 
Si  ot  .illl^.  très  de  soie  cordéis. 
Sans  le  tref  Gloriant,  qui  tant  fu  de  grant  pris  ; 
Cheli  retint  Gaufrei ,  qui  tant  fu  postèis, 
De  tout  le  remenant  n'out  plus  .il.  paresis. 
L'avoir  et  la  vitaille  ont  troussé  et  cueillis. 
Hernaut  ala  devant,  qui  tant  estoit  hardis  ; 


42  Gaufrey.  «349-1582 

Mabile  fu  amont ,  qui  bien  connut  ses  fis. 

«  Hé  Dex  !  chen  dist  la  dame,  nous  avons  tout  conquis, 

«  Que  je  voi  là  Hernaut ,  mon  enfant  le  gentis , 

«  Qui  plus  amaine  gent  qu'il  n'a  en  chest  pais. 

«  Tant  i  voi  de  sommiers  carchiés  et  de  ronchis, 

«  Si  i  voi  chevaliers  et  contes  et  marchis; 

«  Mes  n'i  voi  pas  Robastre  ne  Garin  au  fier  vis. 

«  Va,  si  euvre  la  porte,  biaus  amis  Savaris. 

—  Dame ,  cheli  respont ,  tout  à  vostre  devis.  » 
Adonc  ala  ouvrir  la  porte  et  le  postis, 

Et  si  a  abessié  le  grant  pont  tournéis. 
Hernaut  ala  devant  et  Gaufrei  le  hardis  , 
Renier  le  duc  de  Jennez  ,  et  Beuves  l'eschevis  ; 
Tous  les  enfans  Doon  ensemble,  chen  m'est  vis, 
Et  toute  la  vitaille  et  chevaliers  de  pris. 
Au  perron  deschendirent,  qui  est  de  marbre  bis; 
Encontre  li  Mabile,  la  bienfeite,  au  cler  vis, 
Et  Pleisanche  la  bêle ,  qui  moult  ot  cler  le  vis , 
Qui  famé  estoit  Robastre,  qui  tant  estoit  marris. 
Ses  fis  beisa  Mabile,  moult  les  a  conjoïs. 
Puis  lor  a  demandé  :  «  Pour  Dieu  de  paradis , 
«  Où  est  donques  Garins  ?  l'ont  Sarrasin  ochis? 
«  Et  Robastre  le  preus ,  qui  tant  estoit  hardis .? 

—  Nennil ,  ma  douche  dame,  dist  Hernaut  le  gentis; 
«  Mes  dedens  sa  prison  le  tient  Glorians  pris, 

«  Et  Doon  de  Maience  si  est  avec  li  mis. 
«  Dame,  n'i  mourront  pas,  par  foi  le  vous  plevis; 
«  Ariere  les  arons  ains  que  passe  avril. 
«  A  Vauclere  en  iron  demain  à  l'escleirir: 
«  Là  sunt  prestez  les  nés  dont  iron  u  païs. 
a  Robastre  est  sus  la  mer  delés  ie  bois  de  Tis; 
«  Par  moi  mande  sa  famé  salus,  je  vous  plevis, 
«  Que  jamès  ne  verra  sa  moullier  à  nul  dis, 
(f  Che  nous  a  il  juré  sus  Dieu  de  paradis, 


ijSj— i4ié  Gaufrey.  43 

«  Ainchiès  verra  mon  père  Garin  o  le  fier  vis  ; 

«  Et  se  paien  l'ont  mort ,  n'en  escapera  vis.  » 

Quant  Mabile  l'entent,  dont  n'i  ot  gieu  ne  ris, 

Pasmé[e]  chiet  à  terre  dessus  le  marbre  bis. 

Pleisanche,  d'autre  part ,  a  démené  ses  cris; 

Hernaut  son  fix  l'ainsné  à  redrechier  la  prist. 

«  Hé,  dame!  dist  Hernaut,  pour  le  cors  saint  Moris, 

a  Conforter  vous  devés  et  fere  gieus  et  ris , 

«  Et  fere  bonne  chiere  ches  chevaliers  de  pris , 

«  Qui  sunt  Do  de  Maience;  vechi  ses  .xii.  fis, 

«  Qui  nous  ont  tant  aidié ,  par  foi  le  vous  plevis , 

«  Que  nous  sommez  par  eus  de  la  mort  garantis , 

«  Et  par  eus  a  esté  roi  Glorians  malmis  ; 

a  II  l'ont  tant  démené  que  il  s'en  est  fuis. 

«  Or  avons  la  vitaille  et  l'avoir  segnouris; 

«  Nous  la  vous  leiron  toute,  par  foi  le  vous  plevis  : 

«  Vivre  en  porrés  .vu.  ans,  je  croi ,  tous  acomplis.» 

Adonc  s'est  confortée  Mabile  o  le  cler  vis  ; 

Mes  à  Pleisanche  estoit  le  cuer  si  engramis. 

Que  ne  se  confortast  pour  tout  l'or  du  pais  ; 

En  la  sale  monta ,  si  démena  ses  cris. 

Et  Mabile  apela  Hernaut  qui  fu  son  fis  : 

«  Li  quiex  sunt  li  enfant  à  Doon  le  marchis, 

«  Que  tant  oï  prisier  l'autr'ier  en  chest  païs  ? 

—  Dame,  ches  .xil.  chi»,  dist  Hernaut  li  hardis. 
Dont  i  courut  la  dame,  moult  les  a  conjoïs, 

Et  tous  lor  chevaliers  a  moult  bel  recueillis. 
Ele  a  dit  à  Gaufrei  :  «  Comme  avez  nom  ,  amis } 

—  Dame,  j'ai  nom  Gaufrei ,  par  foi  le  vous  plevis. 
«  L'autr'ier  nous  adouba  Kalles  de  Saint  Denis, 

c  Et  donna  .xii.  terres  que  tiennent  Arrabis. 
«  Nous  voulion  aler  conquerre  nos  païs, 
«  Quant  vint  vostre  mesage  qui  portoit  vos  escris . 
«  Amena  nous  mon  père,  or  l'ont  Sarrasin  pris; 


44  GaUFREY.  I4>7-I449 

«  Mes  encor  les  arons,  se  il  plest  Jhesu  Cris.  » 

Après  si  sunt  montés  sus  u  paies  de  pris. 

Li  queus  ot  apresté  li  mengier  et  bastis; 

Adonc  demandent  l'eve,  au  mengier  sunt  assis. 

Quant  il  orent  mengié,  si  parlèrent  des  lis, 

Puis  alerent  couchier  tant  qu'il  fu  escleiris, 

Que  li  chevalier  sunt  et  cauchié  et  vestis. 

Et  Gaufrei  s'est  levé,  que  terme  n'i  a  quis, 

Et  tous  ses  .XI.  frères,  les  .iiii.  Garin  fis. 

Au  moustier  sunt  aies,  le  servise  ont  oïs, 

Et  puis  sunt  revenus  u  paies  segnoris. 

Au  paies  sunt  venu  li  baron  chevalier 
Qui  orent  oï  messe  de  bon  cuer  et  d'entier. 
Gaufrei  a  quémandé  qu'il  se  voisent  armer, 
Si  iront  à  Vauclere  les  nés  appareillier 
Pouraler  en  Honguerie  sus  paiens  ostoier, 
Sus  le  roy  Gloriant,  qui  Dex  doinst  encombrier, 
Qui  s'enfuit  par  la  mer,  Dex  le  puist  graventer  ! 
Et  emmaine  Doon  et  Garin  prisonnier. 
Puis  li  fist  moult  Gaufrei  son  païs  essillier. 
Gaufrei  a  fet  monter  trestous  ses  chevaliers, 
Et  fet  aler  devant  garchons  et  escuier, 
A  Vauclere  la  grant  les  nés  appareillier. 
Mabile  va  Hernaut  au  départir  beisier , 
Et  Girart  de  Vienne  et  son  frère  Renier, 
Milon  le  duc  de  Puile,  qui  fu  bon  chevalier. 
Renier  li  dist  :  «  Ma  dame ,  ne  vous  descouragiés  ; 
«  Quant  en  seron  aie,  si  mandés  ma  mouiller 
a  Et  Audeite  ma  fille  et  son  frère  Olivier.  » 
Et  Hernaut  li  a  dit  :  «  Et  mon  fix ,  que  j'ai  chier, 
(c  Mandés  en  Biaulandois,  Aymeriet  le  fier; 
«  Volentiers  i  vendra  pour  vo  cors  renheitier  ; 
«  Et  si  vendra  o  li  de  sa  gent  du  regnier, 


Mjo— 1482  GaUFREY.  je 

«  Qui  bien  vous  garderont  vostre  païs  plenier  ; 
«  Et  ne  vous  doutés  ja,  se  Dex  nous  voeult  aidier, 
«  Nous  ramerrons  Garin  ,  mon  père  que  j'ai  chier  ' 
ce  Et  n'i  éust  fors  moi  et  Robastre  le  fier.  ' 

«  A  Jhesu  vous  quemant,  le  père  droiturier.  » 
Mabile  ala  Gaufrei  douchement  embrachier, 
Et  li  et  tous  ses  frères  qui  font  moult  à  proisier  : 
«  Enfans,  chen  dist  la  dame,  por  Dieu  le  droiturier 
«  Pensés  de  la  loi  Dieu  toutes  fois  essauchier.  »         ' 
A  ches  mos  la  beisierent  li  frère  sans  dangier, 
Puis  montent  erroment  chascun  en  son  destrier; 
Et  Mabile  et  Pleisanche,  sus  .11.  mules  legier,  ' 
Près  de  demie  lieue  les  prist  à  convoier. 
(c  Dame,  aies  ent  ariere  »,  dist  Hernaut  le  guerrier. 
A  chest  mot  la  rebeise  Hernaut,  qui  moult  l'ot  chier; 
Ele  a  levé  la  main,  ses  fis  prist  à  segnier, 
A  tant  s'en  retourna,  si  prist  à  lermoier.' 
A  Monglane  est  venue,  u  grant  paies  plenier; 
Etnos  barons  chevauchent,  qui  n'ont  soi[n]gd'atargier- 
Desi  qu'au  tref  Robastre  ne  se  sont  arrestés.  ' 

Adonc  sunt  tous  montés  li  chevalier  prisiés 
Vers  Vauclere  la  grant  sunt  droit  acheminé  ;  ' 
Or  les  conduie  Dieu  par  la  sieue  pitié  ! 

Or  chevauche  Gaufrei ,  qui  moult  a  de  fierté 
Ses  frères  et  sa  gent  qui  l'i  ont  amené  :  ' 

Les  .1111.  fis  Garin ,  qui  moult  ont  de  bonté , 
Que  le  roi  Glorians  avoit  emprisonné, 
Et  Doon  de  Maience,  le  chevalier  membre, 
Dechenorrés  hui  mes  comment  il  ont  ouvré. 

Le  roi  Glorians  a  tant  par  la  mer  siglé 
Qu'en  l'isle  de  Roas  sunt  tout  droit  arivé. 
En  l'isle  sunt  paien  à  grant  déduit  disné; 
Mes  onques  à  Garin  n'ont  que  mengier  donné, 


4^  Gaufrey.  148J-1J16 

N'a  Doon  de  Maience  vaillant .!.  oef  pelé. 

Le  roi  Glorians  l'a  par  devant  li  mandé , 

Et  .Illl.  pautonniers  li  ont  tost  amené. 

Quant  Glorians  le  vit,  si  l'a  moult  regardé, 

Conques  si  bel  veiilart  ne  vit  en  son  aé  : 

De  jambes  fu  bien  fet  et  de  cors  bien  moullé , 

Et  si  ot  les  iex  vers  comme  faucon  mué  ; 

Gros  fu  par  les  espaulez,  gresle  par  le  baudré, 

Et  s'avoit  gros  les  bras  et  les  poins  bien  quarré; 

S'ot  la  barbe  canue ,  blanche  corn  fleur  d'esté. 

Glorians  Tapela,  si  l'a  aresonné  : 

«Vassal,  par  Mahomraet  !  vous  avés  mal  ouvré. 

«  Mon  neveu  m'as  ochis ,  comment  fus  si  osé  ? 

«  Ch'estoit  .1.  des  meillors  de  la  paienneté  ; 

«  Mes  par  temps  te  sera  moult  chier  guerredonné. 

«  Je  soi  bien  que  tu  es  de  riche  parenté; 

«  Or  me  di  qui  tu  es,  par  Mahommet  [mon]  Dé, 

(c  Et  garde  sus  tes  membres  qu'il  n'i  ait  fausseté. 

—  Par  foi ,  Do  li  respont,  moult  m'avés  conjuré; 
«  Onques  jour  pour  paiens  ne  fu  mon  nom  chelé, 
«  Non  feroi  je  nul  jour  pour  homme  qui  soit  né  : 

«  Je  sui  Do  de  Maience  par  mon  nom  apelé; 
«  Vauclere  est  toute  moie,  j'en  tieng  la  realté; 
«  L'.'\ubigant  la  toli  par  ma  grant  poosté, 
«  Entre  moi  et  Kallon  le  fort  roi  couronné, 
«  Et  Garin  de  Monglane  que  là  voi  à  costé; 
«  Encor  ai  .xil.  fis  chevaliers  adoubé, 
«  Dont  li  .1.  sera  roi  de  vostreroiauté. 

—  Mahom,  dist  Glorians,  tu  soiez  aoré! 
«  Ma  perte  ne  pris  pas  .1.  denier  monnaé 

«  Quant  pris  ai  Do  le  viel  qui  m'a  ja  tant  grevé. 
«  Le  bon  roi  des  Danois ,  mon  neveu,  m'a  tué 
«  Qi^iant  à  Vauclere  fu  par  forche  marié  ; 
«  Or  le  deliverroi  son  oncle  Faussabré, 


,517-ijjo  Gaufrey.  47 

«  Et  au  frère  Amandon  le  fort  roi  aresté; 

«  Si  en  prendront  venjanche  tout  à  lorvolenté.  » 

Par  l'isle  a  regardé,  s'a  Mapris  apelé  : 

a  Mapris,  venés  avant;  bien  vous  estes  encontre; 

«  Vous  estes  mon  neveu,  si  vous  ai  moult  amé; 

a  Vauclere  vous  otroi ,  le  pais  grant  et  lé. 

a  Quant  la  feste  Mahom  estera  célébré , 

«  Et  j'arai  mon  barnage  et  semons  et  mandé  , 

a  .LX.  mile  Turs  vous  seront  délivré, 

«  Si  irons  u  pais  à  chel  viel  assoté. 

«  Dites  je  vous  envoie  pour  seisir  l'erité, 

oc  N'i  ara  crestien  tant  hardi  ni  osé, 

«  Quant  saront  que  par  moi  esterés  là  aie, 

«  Que  ne  fâche  pour  vous  à  vostre  volenté  ; 

«  Leiront  vous  le  roiaume  que  je  vous  ai  donné, 

<c  Et  puis  iron  sus  Kalle,  le  veillart  assoté, 

«  Qui  par  sa  traïson  nous  a  Bremen  tué; 

«  Sus  l'autel  Saint  Denis  sera  Mahom  posé.  » 

Son  destre  gant  l'en  a  dedens  sa  main  donné  : 

«  Grans  merchis,  dist  Mapris,  de  Mahom  le  mien  Dé.» 

Et  quant  Do  l'a  véu,  .1.  ris  en  a  jeté, 

Nepourquant  le  cuer  ot  dolent  et  abosmé. 

Et  le  roi  Glorians  l'a  garder  quémandé 

[A  .XV.]  Sarrasins  qui  moult  ont  de  fierté  , 

[Et]  resunt  en  lor  nés  li  Sarrasin  entré. 

Par  la  mer  ont  nagié ,  moult  orent  bon  oré, 

Et  je  que  vous  diroie?  Tant  ont  paien  siglé 

Qu'au  port  de  Honguerie  sunt  paien  arivé; 

Droit  vers  la  tour  Barbel  se  sunt  acheminé. 

Quant  le  roi  Faussabré  sot  qu'il  sunt  arivé  , 

A  .X.  mile  paiens  lor  est  encontre  aie. 

Gloriant  acola,  puis  li  a  demandé 

Comment  il  a  en  Franche  esploitié  et  erré; 

Et  il  a  respondu  :  «  Ja  vous  sera  conté  : 


48  GâUFREY.  15J'-»J84 

«  Par  Mahommet!  j'ai  tant  perdu  et  adiré, 

«  Pris  eusse  Monglane  et  le  pais  gasté, 

«  Mes  un  secours  lor  vint  de  la  crestienté  , 

«  Plus  de  .LX.  mile  qui  tous  furent  armé; 

«  Mes  hommes  ont  ochis  et  tournés  à  vilté; 

a  Se  n'eusse  esté  sage,  mal  me  fust  encontre, 

«  Encorlo  je  Mahom  quant  je  sui  escapé, 

«  Et  qu'il  m'a  en  ma  terre  en  vie  ramené. 

«  Monglane  ay  désertée  et  le  pais  gasté; 

«  Je  en  ay  le  segnor  avec  moi  amené , 

«  Et  Doon  de  Maience,  que  j'ai  emprisonné, 

(c  Qui  ochist  l'Aubigant ,  qui  tant  iert  redouté. 

«  Mes  or  seront  paien  par  ma  terre  mandé, 

a  N'i  demourrâ  paiens  desi  qu'en  Duresté; 

«  Et  vous ,  mandés  vo  gent  et  soient  assemblé. 

«  Nous  mouvrons  à  la  Pasque,  à  l'entrée  d'esté, 

a  Après  chen  que  Mahom  estera  célébré. 

—  Sire,  dist  Machabré,  or  avés  bien  parlé; 
ft  Mes  quisuntchil  qui  ontvo  gent  desbareté  ? 

—  Par  foi,  dist  Glorians,  chel  veillart  assoté, 
c(  Entre  li  et  chel  autre  que  la  véés  ester  : 

«  Chu  plus  grant  si  est  Do  de  Maience  apelé, 
«  Et  l'autre  a  nom  Garin  de  Monglane  sus  mer. 
«  Mes  Do  nous  a  moult  plus  que  n'aGarins  grevé, 
«  Il  ochist  mon  neveu  le  Danois  alosé, 
ce  A  l'eure  que  il  fu  sus  l'Aubigant  aie. 

—  Mahom  !  est  che  cheli ,  chen  respont  Machabré , 
«  Qui  ochist  mon  neveu  que  tant  avoie  amé .? 

«  Foi  que  je  doi  Mahom,  mal  seront  ostelé; 
«  De  .11.  jors  en  .11.  jors,  ch'est  fine  vérité, 
«  .1.  quartier  de  pain  d'orge  lor  sera  délivré  ; 
«  Se  vous  les  me  bailliez,  ainsi  seront  gardé. 
«  Et  puis,  quant  nous  arons  no  barnage  assemblé, 
«  Et  il  aront  langui  bien  demi  an  passé, 


ij85-iéi7  Gaufrey.  49 

«  Si  trairont  li  archier,  ainsi  l'ai  esgardé  : 

«(  Ainsi  lor  rendra  on  chen  qu'il  m'ont  fet  iré  » 

Et  quant  Garins  l'oï ,  s'a  de  paour  tremblé, 

Et  Doon  de  Maience  si  l'a  reconforté  : 

a  Garins ,  dist  il ,  ami ,  qu'avés  vous  en  pensé  ? 

«  Cuidiés  vous  que  Robastre  vous  ait  entr'oublié, 

^<  Et  Gaufrei  mon  enfant  oij  tant  a  de  bonté, 

«  Ne  tous  les  .xii.  enfans  que  je  ai  engendré, 

«  Que  Kallemaines  ot  l'autre  jour  adoubé, 

«  Ne  tous  vos  .1111.  fis  queavés  engendré.** 

«  Nous  aron  le  secours  à  brief  terme  nommé.  » 

Dont  les  ont  paien  pris,  li  cuvert  deffaé, 

En  la  chité  les  a  emmené  Machabré, 

Et  le  roi  Glorians  si  li  a  quémandé 

A  garder,  tant  qu'il  ait  son  barnage  mandé, 

Et  puis  en  feront  chen  que  il  ont  en  pensé. 

En  la  chit  Machabré,  li  paien  aversier, 
Est  venu  Glorians  li  et  si  chevalier, 
Garins  et  le  bon  Do  qu'il  tenoit  prisonnier; 
Son  chartremier  apele,  Huré,  qui  tant  fu  fier  : 
«  Huré,  dist  Machabré ,  or  tost,  sans  delaier, 
«  Va  moi  ches  .il.  Francheis  me[in]tenant  trebuchier 
«  En  ma  chartre  profonde  qui  est  de  liois  chier, 
«  Et  n'aient  de  pain  d'orge  le  jour  que  .1.  quartier, 
«  Et  lor  donnes  à  boire  de  l'iaue  du  vivier. 
— VoIentiers,dist  Huré,  par  Mahom  que  j'ai  chier.  » 
Adonc  ont  pris  Garin,  qu'en  ot  fet  enferer. 
Et  Doon  ensement,  le  noble  principer. 
Et  tenoit  .l.  baston  qui  estoit  de  pommier. 
Où  les  clés  des  prisons  avoit  fet  atachier, 
Ferir  en  vout  Garin  parmi  le  hanepier; 
Mes  il  a  pris  les  fers  de  ses  mains  à  hauchier, 
Et  jura  Damedieu  ,  le  père  droiturier, 

Gaufrey.  j 


50  GaUFREY.  iéi8— 1^(1 

Que  s'il  se  trait  vers  li ,  pour  li  mal  atouchier, 

Que  de  ses  fers  Tira  si  ruiste  coup  paier 

Que  il  en  pèsera  à  cheus  qui  l'aront  chier. 

Quant  Hurél'a  oï,  de  li  se  traist  arier, 

Et  vers  Do  le  baston  a  pris  à  paumoier; 

Et  quant  Do  l'a  véu,  si  se  veult  eslongnier; 

A  son  chief  mist  ses  mains  pour  plus  grant  cop  paier, 

Ja  li  vendra,  chen  dist,  s'il  puet,  son  menachier. 

Et  quant  le  paiens  voit  Doon  si  soushauchier 

Et  la  teste  crouller  et  les  iex  roïllier, 

Pris  l'en  est  tel  paour  qu'il  ne  l'ose  touchier; 

Mez  il  jure  Mahom ,  qui  tout  a  à  jugier, 

Que  se  il  onques  puet,  poi  aront  à  mengier. 

Lors  les  fist  en  la  chartre  maintenant  trebuchier, 

Par  une  fausse  eschiele  qu'en  fist  aval  glachier. 

Garins  ala  devant,  qui  se  prist  à  seignier, 

Et  aussi  fist  Doon  ,  de  Dieu  le  droiturier; 

Et  Huré  maintenant  fist  l'eschiele  drechier 

Et  a  lessié  aval  tous  les  .il.  prisonnier, 

Et  jure  Mahommet,  que  il  doit  gracier, 

Que  il  n'i  mengeront  devant  .m.  jors  entier. 

Garins  fu  jus  aval  et  Do  ens  u  chelier, 

Et  oient  la  vermine  entour  eus  fremillier  ; 

De  crapous,  de  culeuvrez  i  avoit  .1.  millier. 

Quant  sentent  les  prisons,  droit  prennent  à  drechier, 

Et  leur  coururent  sus,  qu'il  les  veulent  mengier; 

Mes  li  gentis  baron  sunt  pris  à  revengier. 

Des  fers  qu'il  ont  es  mains  en  font  tanttrebuchier 

Que  la  chartre  en  ont  fet  forment  aclaroier  ; 

Le  remenant  s'enfuit  en  lor  pertrus  muchier. 

Les  fers  oient  sonner,  n'en  osent  aprechier. 

Et  Glorians  monta  sus  u  paies  plenier, 

Et  le  roy  Machabré  et  tuit  li  chevalier. 

La  fille  Machabré  lor  vint  à  rencontrer, 


ié^i—iéSs  Gaufrey.  <i 

Flordespine  la  bele,  o  le  courage  fier; 

Son  père  Machabré  est  aie  embrachier, 

Bel  et  courtoisement  l'est  aie  aresnier  : 

«  Amenés  vous  le  roi  de  Franche  prisonnier!» 

—  Nennil ,  dame ,  dist  il ,  mes  Garin  le  guerrier, 

«  Qui  de  Monglane  est  sire,  qui  siet  sus  le  rochier, 

«  Et.Doon  qui  Vauclere  avoit  à  justizier, 

«  Qui  ochist  l'Aubigant  qui  tant  nous  avoît  chier, 

«  Et  le  roi  des  Danois  vo  cousin  le  guerrier. 

a  U  castel  qu'il  ot  fet  dessus  le  mont  drechier, 

a  Là  le  tua  Doon  à  l'espée  d'achier, 

«  Puis  espousa  sa  fille,  Flandrine  o  le  vis  fier; 

«  Si  en  ot  .xii.  fix  qui  tous  sunt  chevalier. 

«  Kalles  les  adouba  et  les  fist  chevalier; 

«  Le  plus  couart  des  .xii.  fet  moult  à  réssoignîer, 

«  Encore  nous  porroient  durement  courouchier. 

«  J'ay  donnée  Vauclere  et  le  pals  plenier 

«  A  Maprin,  vostre  ami,  qui  vous  doit  nochoier. 

—  Sire,  dist  la  puchele,  bien  devon  merchier; 

«  Chi  a  moult  riche  don,  par  Mahom  que  j'ai  chier  ! 
«  Quant  il  ara  Ja  terre  et  le  païs  plenier 
«  Et  m 'ara  Kallemaine  amené  prisonnier, 
a  Adonques  me  porra  à  joie  nochoier. 

—  Dame,  chen  dist  Maprin,  et  je  miex  ne  voas  quier. 

—  Sire,  dist  Flordespine,  ortost  sans  delaier, 
«  Si  alommes  disner,  que  prest  est  le  mengier.  » 
Puis  dist  entre  ses  dens,  coiement,  sans  noisier: 
«  Par  cheii  Mahom  met  que  je  doi  deprier, 

«  Ne  mengerai  hui  mes  de  tout  le  jour  entier 

«  Si  verroi  les  Francheis  dont  j'ai  oï  nunchier. 

«  J'ai  en  Franche  piecha  .i.  ami  chevalier, 

«  Qui  par  nom  est  nommé  Berart  du  Mont  Didier; 

«  A  Kallemaine  a  fet  maint  grant  estour  plenier, 

«  L'en  dit  qu'en  toute  Franche  n'a  meillor  chevalier. 


52  GaUFREY.  !68^— 1719 

«  Se  ches  .11.  me  poveient  envers  li  aïdler, 

«  Hors  de  la  chartre  oscure  les  feroie  sackîer, 

«  En  ma  chambre  perrine  les  feroie  aeisier, 

«  Et  si  leur  îiyerrâi  Jargemeat  iraengier.  » 

Adonc  demande  î  eve  roi  Glorians  le  £er, 

Et  k  roi  Machabré ,  sunt  assis  au  rBengier: 

«  Fille,  dist  Machabré,  trop  povés  atargier; 

«  Deîés  moi  vous  séés,  que  trop  vous  par  ai  chier. 

—  Sire,  dist  Flordespine,  trop  vous  povés  coitier, 
«  Ains  iroi  en  ma  chaml>re  autre  robe  cangier. 

—  Fille,  dist  Machabré,  pensés  de  l'esploitier.  » 
Flordespine  s'en  tourne,  ne  se  vout  atargier; 

A  la  chambre  s'en  va ,  l'uis  fist  desveroullier, 

Lionnet  li  ouvri ,  son  chambellenc  le  fier: 

«  Lionnet,  dist  la  bêle,  par  Mahom  que  j'ai  chier, 

«  Mon  père  a  en  prison  .H.  Francheis  qui  sunt  fier, 

«  Qui  sunt  de  la  gent  Kalle  li  meillor  chevalier; 

«  Glorians  les  a  pris,  venu  est  d'ostoier, 

«  Qui  ala  dèsouen  sus  Kallon  ostoier; 

«  Mes  sus  Frans  n'a  conquis  qui  vaille  .1.  seul  denier. 

«  Bien  mena  .c.  mil  hommez  quant  en  ala  l'autr'ier; 

«  Mez  n'en  a  amené  0  lui  que  .vu.  millier. 

«  Or  aions  as  Francheis  oïr  et  escouter 

o  Comment  ont  esté  pris  et  par  quel  destourbier; 

«  Et  s'il  mengierent  hui  de  tout  le  jour  entier  ; 

«  Et  se  i!  n'ont  mengié ,  par  Mahom  que  j'ai  chier, 

n  Et  il  veulent  mon  bon  gréer  et  otroier, 

«  Et  ma  volenté  fere ,  bonnement,  sans  dangier, 

«  Bonne  prison  aront,  par  Mahom  que  j'ai  chier, 

«  Que  il  aront  assés  à  boire  et  à  mengier. 

—  Dame,  dit  Lionnet,  bien  fet  à  otroier.  » 

Venus  sunt  à  la  chartre ,  s'apelent  le  chartrier  : 

«  Huré,  dist  la  puchele,  je  ai  oï  nunchier 

«  Que  Machabré  mon  père  te  fistorains  baillier 


eyao— i7J2  GaUFREY.  55 

«  .II.  Francheis  à  garder  qui  sunt  félon  et  fier  ; 
«  Mon  cousin  ont  ochis  qui  tant  me  tenoit  chier  : 
tt  Gardes  qu'on  ne  lor  ait  rien  donné  que  mengier. 

—  Non  ai  je,  par  Mahom  »,  dist  ie  giout  losengier. 
«  Or  ouvrez  Tuis  de  fer,  dist  la  beie  au  vis  fier; 

«  Par  Mahom ,  je  les  voeil  aler  .1.  poi  tenchier; 

«  Et  s'il  responnent  chose  qui  me  doie  ennuier, 

«  .1.  à  .1.  les  feroi  chà  sus  andeus  puier, 

«  Et  lor  feroi  à  cre.rre  que  il  doivent  mengier, 

a  Puis  lor  porron  donc  fere  tous  les  membres  trenchier: 

—  Dame,  chen  dist  Huré,  bien  fet  à  otroier.  » 
Adonc  a  pris  les  clés ,  l'uis  va  desveroullier, 

Et  Flordespine  va  après  pour  oreillier; 

Et  a  Doon  oï  et  Garin  le  guerrier. 

Garins  si  regretoil  et  Hernaut  et  Renier, 

Et  Girart  de  Vienne  et  Milon  le  guerrier, 

Et  le  gentil  Robastre,  qui  tant  le  lenoit  chier, 

Qui  tant  ochist  paiens  à  la  hache  d'achier, 

Et  par  dessus  tous  cheus  sa  courtoise  moullier, 

Ch'est  Mabile  la  bêle  0  le  courage  fier  : 

a  James  ne  me  verres,  dist  il,  gentil  moullier, 

«  Ne  Girart  mon  enfant,  ne  Milon  ne  Renier, 

«  Ne  Hernaut  de  Biaulande,  ne  Robastre  le  fier; 

«  Ne  jamez  ne  verroi  Aymeriet  le  fier, 

«  Ne  bel'Aude  ma  nieche,  ne  mon  niés  Olivier, 

«  Ne  Kalle  le  bon  roi ,  qui  me  fist  chevalier.  » 

Quanque  Garins  a  dit ,  le  nobiie  guerrier, 

A  moult  bien  entendu  Flordespine  au  vis  fier,  * 

Qui  estoit  en  escout  par  delés  un  solier. 

D'autre  part  en  la  chartre  s'est  Doon  démentes  : 
«  Hé  Dex!  chen  dist  Doon,  qui  me  féistesnés, 
«  Or  voi  je  bien  et  soi  que  mon  temps  est  usés, 
«  Quant  je  sui  en  prison  et  en  cele  oscurtés, 


54  GaL'FREY.  «7))~»7S$ 

«  Là  oïl  nous  ne  voion  homme  de  mère  nés, 
«  Et  ne  nous  puet  venir  lumière  ne  clartés, 
«  Et  sui  entre  paiens  en  chest  lieu  enserrés  ; 
«  Jamez  mes  .xii.  fis  que  je  ai  engendrez 
«  N'orront  parler  de  moi  pour  nule  aversités. 
«  Ahy  !  Gaufrei ,  biau  fix ,  tant  vous  avoie  amés , 
«  Et  vous  et  Doonnet ,  qui  tant  est  coulourés, 
a  Et  Hernaut  et  Grifon  ,  qui  tant  ot  de  fiertés, 
«  Et  Beuvonnet  le  jeune  tenoie  en  grant  chiertés, 
«  Et  Morant  et  Girart  et  Othon  l'adurés, 
a  Et  Gaufrei  et  Foucon  ,  qui  moult  ont  de  bontés. 
«  0  brueillet  les  lessei  quant  je  ving  à  la  nef, 
«  Le  bon  duc  de  Nevers,  qui  tant  m'avoit  amés, 
«  Mon  cousin  est  germain;  si  est  li  dus  Otrés, 
«  Et  le  roi  Salemon ,  qui  tant  est  renommés, 
«  Cheli  qui  de  Bretaigne  tient  les  grans  hérités, 
«  L'archevesque  Turpin,  mon  cousin  le  membres, 
«  Cheli  qui  tient  de  Rains  le  grant  paies  listés, 
a  Ch'est  Berart  mon  neveu ,  qui  tant  a  de  fiertés, 
a  Qui  est  du  Mont  Didier  ancéis  apelés. 
«  Je  sai  bien  vraiement  jamez  ne  me  verres , 
«  Netiex  .LXX.  que  n'ai  mie  nommés. 
«  Mes  de  tous  cheus  ne  m'est  vaillant  .1.  oef  pelés, 
«  Fors  que  de  ma  mouillier,  qui  tant  m'avoit  amés. 
«  Damedieu  la  conseut ,  que  de  moi  est  aies  !  » 

Flordespine  la  gente  Do  de  Maience  entent, 
Qui  dedens  la  prison  s'aloit  si  démentant, 
Et  regreite  ses  fix  et  sa  famé  ensement  ; 
Bien  li  oï  nommer  Berart  le  combatant, 
Cheli  du  Mont  Didier  o  le  hardi  talent , 
Et  qu'il  estoit  ses  niés,  chen  dist  en  regretant. 
De  la  joie  qu'ele  a  l'en  va  le  cuer  saillant, 
Dont  jura  Mahommet  qui  la  soue  ame  apent, 


1786—1819  Gaufrey.  j^ 

Que  pour  l'amour  de  li  aront  ostel  plus  grant 

Ainchiez  que  le  tiers  jour  soit  outre  trespassant. 

Lors  ouvri  le  faus  huis,  si  virent  clerement, 

Et  virent  la  puchele  dessus  la  chartre  estant. 

De  sa  très  grant  biauté  se  vont  tous  merveillant, 

Que  en  toute  la  terre  de  si  en  Orient 

Ne  trouvast  on  si  bele  en  la  paienne  gent  : 

Ele  avoit  .xiiii.  ans  et  demi  seulement, 

Bien  sot  parler  latin  et  entendre  rommant. 

Bien  sot  jouer  as  tables,  as  esches  ensement; 

[Et]  du  cours  des  estoilez,  de  la  lune  luisant, 

Savoit  moult  plus  que  famé  de  chest  siècle  vivant. 

Et  que  vous  iroit  on  de  sa  biauté  contant  .> 

En  toute  paiennie,  tant  comme  ele  estoit  grant, 

N'avoit  nule  si  bele,  par  le  mien  ensient. 

Oj  avoit  parler  de  Berart  le  vaillant, 

Si  avoit  mis  son  cuer  en  li  si  durement 

Qu'ele  avoit  refusé  le  fort  roi  Agoulant, 
Et  le  roi  Baratron ,  et  Aufour  le  gaiant, 

Pour  Tamour  de  Berart,  le  hardi  combatant. 

Garins regarde  amont,  vit  la  puchele  estant; 

La  puchele  li  dist  hautement  en  oiant  ; 

<c  Vassax,  d'ont  estes  vous  ?  ne  vous  aies  chelant, 

«  Et  vostre  compengnun  que  voi  lés  vous  estant'.? 

«  Et  qui  que  vous  soies,  mal  vous  est  convenant. 

«  Mon  cousin  avés  mort,  dont  j'ai  le  cuer  dolent, 

«  A  mon  père  avés  fet  grant  perte  de  sa  gent  ; 

«  Mes  par  temps  en  prendra  moult  aspre  vengement 

«  Quant  passée  iert  la  feste  de  Mahommet  le  grant    ' 

«  Où  il  n'a  que  .m.  mois  et  .11.  jors  seulement  ;      ' 

«  Adonc  serés  livré  à  grant  destruiement. 

—  Dame,  chen  dist  Garins ,  trop  vous  aies  hastant  ; 

«  J'ai  oï  souvent  dire  en  Franche  la  vaillant 

«  Que  .1.  jour  de  respit  vaut  bien  .c.  mars  d'argent; 


56  GaUFREY.  1820— t8B 

«  Encor  nous  pourra  Dex  jeter  de  chest  tourment, 
«  Que  je  sai  bien  de  voir  que  bien  en  est  puissant. 

—  Voire,  dist  Do  li  ber,  s'il  li  vient  à  talent.  » 
Puis  dist  à  la  puchele  bel  et  courtoisement  : 

((  Ja  estes  vous  si  bêle,  douche  dame  vaillant, 

a  Moult  nous  déust  miex  estre  de  vo  visitement  : 

«  Donnés  nous  à  mengier,  pour  Dieu  omnipotent, 

(c  Que  Damedieu  vous  doinst  chen  où  vo  cuer  s'atent  ! 

«  Quant  nous  arons  disné,  plus  en  serons  joiant, 

«  Puis  si  parlés  à  nous  tout  à  vostre  talent  : 

((  .II.  jors  a  nen  menjasmez  .1   denier  vaillissant. 

—  Par  Mahom!  dist  la  bêle,  que  je  trai  à  garant, 
«  Se  vous  d'une  besogne  me  povés  estre  aidant, 

(c  D'un  chevalier  francheis  qui  est  preus  et  vaillant, 
K  Berart  du  Mont  Didier  l'apelent  li  auquant, 
((  A  mengier  vous  donroi  assés  et  largement, 
«  Et  si  vous  osteroi  de  cheste  chartre  grant. 

—  Dame,  che  dist  Garins,  par  le  Dieu  qui  ne  ment, 
(C  De  toute  ichele  chose  dont  j'ai  poveir  noient 

«  Vous  feroi  je  du  tout  à  vo  quemandement, 

«.  Moi  et  mon  compengnun,  qui  chi  est  en  présent.  » 

A  tant  es  le  chartrier  Huré,  que  Dieu  gravent! 

Et  vient  à  Flordespine,  dit  li  par  mautalent  : 

«  Dame,  chen  dist  Huré,  est  chen  donc  parlement? 

«  Foi  que  doi  Apolin ,  trop  aies  sarmonnant. 

«  Aprendrez  vous  francheis  ?  dites  vostre  talent.- 

«  Fuies  vous  tostd'ichi,  aies  u  mandement 

«  Machabré  vostre  père  et  le  roi  Gloriant; 

a  Vous  atendent  ileuc,  trop  aies  demourant; 

«  Ja  voudriez  parler  jusqu'à  nonne  sonnant. 

«  S'or  le  savoit  Maprin,  tout  iroit  autrement; 

ce  Vous  avez  ja  mué,  je  croi,  vostre  talent.  » 

La  puchele  l'oï,  à  poi  d'ire  ne  fent; 

Deriere  li  coisi  Lion  son  chambellent, 


i8u~i886  Gaufrey.  57 

Qui  puis  fu  creslien,  se  l'estoire  ne  ment, 

Et  crut  en  Damedieu  le  père  omnipotent  ; 

La  puchele  II  signe,  si  que  Lion  l'entent, 

Derier  Huré  se  met,  par  la  jambe  le  prent, 

Dedens  la  chartre  aval  le  trébucha  à  tant, 

Dont  le  mur  estoit  haut  .LX.  pies  tenant. 

Le  glout  quéi  à  terre  dessus  le  pavement 

Et  se  bruisa  le  col,  onques  n'en  ot  garant. 

Et  déables  d'enfer  en  vont  l'ame  emportant. 

Le  glout  fu  en  la  chartre  où  trebuchiet  l'ot  on, 
Dedens  l'ot  trebuchié  le  chambellent  Lion. 
Flordespine  en  ot  joie  à  la  clere  fachon. 
ce  Dame,  chen  dist  Lion,  nous  comment  le  feron  ? 
a  Ne  soi  que  nous  fachon,  foi  que  je  doi  Mahon. 

—  J'en  cheviroi  moult  bien,  n'en  aiez  soupechon  : 
a  Je  diroi  Gloriant  et  mon  père  par  nom 

(c  Que  Huré  emmenoit  les  Franceis  à  bandon, 
«  Et  les  avoit  jetés  tous  hors  de  la  prison  ; 
«  En  Franche  s'en  aloit  coiement  à  larron, 
«  Quant  je  les  aperchu  par  le  quemant  Mah< 
«  S'avon  Huré  tué  et  Frans  mis  en  prison  ; 
«  Mes  aies  vistement,  sans  nule  aresteison, 
«  S'aportés  largement  pain  et  char  et  poisson, 
«  Et  du  vin  Machabré ,  qui  est  de  sa  boichon  ; 
«  De  cheli  lor  donnés  assés  et  à  foison. 

—  Dame,  chen  dist  Lion,  vostre  quemant 
Adonc  s'en  est  torné  le  bon  vassal  Lion. 

«  Segnors,  dist  la  puchele,  n'aies  ja  soupecho 
(c  Vous  arez  à  mengier  assés  et  à  foison, 
a  Et  par  la  foi  que  doi  nostre  Dieu  Baraton, 
ce  Se  vous  povez  tant  fere  que  j'aie  le  baron 
ce  Berart  du  Mont  Didier  à  la  clere  fachon, 
ce  (On  dit  qu'il  n'a  si  bel  en  Franche  le  roion) , 


58  Gaufrey.  1887-19J0 

«  Vous  serés  délivré  hors  de  cheste  prison , 

«  Que  je  l'aim  si  forment,  ja  [ne]  le  cheieron, 

«  Que  pour  l'amour  de  !i  deguerpiroi  Mahon, 

«  Et  si  crerrei  en  Dieu  qui  souffri  passion. 

«  Avec  vous  m'en  iroi  en  Franche  le  roion. 

—  Dame,  che  dist  Doon,  vostre  plesir  feron. 

—  Segnors,  chen  dist  la  bele,  or  oés  ma  reson  : 

«  Je  m'en  vois  à  mon  père  Machabré  l'Esclavon  , 
«  Et  se  je  onques  puis,  vous  n'arez  se  bien  non.  » 
La  puchele  s'en  torne,  s'a  encontre  Lion, 
Qui  apportoit  assés  pain  et  vin  et  poisson  : 
«  Amis,  dist  la  puchele,  savez  que  nous  feron  : 
«  Je  m'en  vois  u  paies,  pensés  de  ches  baron. 

—  Dame,  moult  volentiers  »,  chen  li  a  dit  Lion. 
Venus  est  à  la  chartre  sans  nule  aresteson  , 

Et  a  pris  la  toaille  qui  est  longue  à  foison  , 
Et  l'avale  as  Franceis ,  ch'est  Garin  et  Doon  : 
«  Tenés,  dist  il,  [seignor,]  et  mengiés  à  foison, 
«  Et  bevez  largement,  que  nous  vous  en  proion, 
«  Ch'est  du  vin  Machabré,  mon  segnor  le  félon  ; 
«  Vous  ares  du  meillor,  ou  il  li  poist  ou  non, 
«  Mez  que  fachiés  ma  dame  son  talent  et  son  bon. 
a  Ch'est  la  plus  vaillant  dame  de  nule  région. 
«  Soiez  et  baus  et  liez,  que  nous  le  vous  proion. 

—  Si  seron  nous,  par  foi  »,  chen  li  a  dit  Doon. 

Puis  dist:  «  Compeins  Garins,  nenous  vient  se  bien  non, 
«  Ne  à  moi  ne  à  vous,  Dex  merchi  et  son  non  ; 
«  Onques  mes  que  je  sache  n'o  si  bonne  prison.  » 

Or  diron  de  la  dame  à  la  clere  fachon  : 
Venue  est  au  paies  sans  point  d'aresteison, 
Où  trouva  Machabré,  son  père  le  félon. 
Et  le  roi  Gloriant,  qui  tant  estoit  mal  hom. 
Glorians  l'a  seisie  par  le  destre  giron. 
De  jouste  li  l'asist  sans  nule  arresteison. 


«jîi-i9n  Gaufrey.  59 

A  mengier  et  à  boire  orent  à  grant  foison; 

Mes  ele  nen  menjast  pour  tout  l'or  d'Arragon, 

Tant  pensoit  à  Berart,  le  nobile  baron. 

«  Fille,  dist  Machabré,  ditez  vostre  reson  : 

«  Pourquoi  ne  mengiez  vous  ?  avez  vous  se  bien  non  ? 

—  Nennil ,  dit  Flordespine,  foi  que  je  doi  Mahon, 
«  Que  par  vostre  folie  ne  nous  vient  se  bien  non. 

«  Deus  Francheis  avés  pris  et  mis  en  vo  prison , 

«  Quisuntmoultvaillanshommesetdemoultgrantrenon, 

«  Puis  les  baillas  garder  à  Huré  le  larron, 

a  Qui  vous  éust  traï  n'éust  esté  Mahon, 

a  Que  lez  barons  avoit  getés  hors  de  prison. 

a  Avec  eus  s'en  aloit  coiement  à  larron, 

«  Quant  je  m'en  aperchu  entre  moi  et  Lion, 

a  Mon  gentil  chambellenc,  qui  tant  par  est  preudon  ; 

«  Les  .II.  Francheis  a  pris  et  remis  en  prison, 

«  Et  puis  ochist  Huré  ,  le  traître  félon  , 

a  Et  quant  il  i'ot  ochis,  sel  geta  en  prison; 

«  Or  garde  les  Franceis  mon  chambellenc  Lion.  » 

Et  respont  Glorians  :  «  Loé  en  soit  Mahon  ! 

«  Qui  en  li  a  fianche  n'ara  ja  se  bien  non.  » 

Roy  Glorians  le  fort,  à  la  fiere  pensée , 
En  apela  Maprin,  qui  tenoit  Grimoulée  : 
«  Maprin,  dist  Glorians,  par  ma  barbe  mellée, 
«  Bien  serés  assené  quant  Tarés  espousée. 

—  Sire,  chen  dist  Maprins,  che  est  chose  prouvée.  » 
Lors  vint  près  de  la  bêle ,  si  l'avoit  acolée, 

Ja  li  éust  la  bouche  à  la  soue  adesée; 
Mes  la  gentil  puchele  a  la  paume  levée. 
En  son  vis  li  donna  une  très  grant  paumée, 
Si  qu'il  en  ot  la  fâche  vermeille  et  escaufée. 
Après,  si  li  a  dit  par  moult  fiere  pensée  : 
•t  Fuiez  d'ichi ,  vassal  ;  ne  m'aies  adesée 


6o  GaUFREY.  I9J4— f^Sô 

(.(  Desi  qu'à  ichele  eure  que  m'aies  espousée, 

fc  Et  de  la  terre  Do  la  couronne  apportée, 

ce  Qui  mon  cousin  ochist ,  dont  moult  sui  adoulée.  » 

Maprin  en  ot  grant  honte,  che  fu  chose  prouvée; 

Moult  par  en  ot  le  fel  grant  duel  en  sa  pensée. 

Mes  pour  la  gent  n'en  a  chiere  [dolent]  monstrée; 

Puis  jura  Mahommet  coiement  à  chelée 

Que  ,  se  vivre  puet  tant  que  il  l'ait  espousée,  . 

Onques  ne  fu  paumée  si  chier  guerredonnée. 

A  icheste  parole  fu  la  table  levée, 

Et  le  roi  Glorians  n'i  a  fet  demourée  ; 

Machabré  apela,  qui  s'amour  a  donnée, 

Entre  li  et  sa  fille,  qui  moult  est  coulourée  : 

«  Vous  en  vendrez  o  moi ,  dist  il ,  en  ma  contrée, 

«  Et  vous  et  vostre  fille,  qui  tant  est  coulourée; 

«  Si  verres  ma  chité  de  nouvel  compassée , 

a  Que  quémandai  à  fere  quant  mu  de  ma  contrée. 

—  Sire,  dist  Machabré,  si  soit  com  vous  agrée.  » 

La  puchele  l'oï ,  s'a  la  couleur  muée  : 

Miex  amast  demourer  arier  en  la  contrée. 

Pour  garder  les  Franceis  en  sa  chambre  pavée, 

Ch'est  Garin  et  Doon  à  la  fiere  pensée. 

Qui  sunt  en  la  prison  leide  etoscurée; 

Puis  que  la  dame  va  tout  hors  de  la  contrée, 

N'aront  pas  lor  vouloir  en  la  chartre  oscurée. 

Glorians  le  félon  si  ne  [se]  targe  mie, 
Et  le  roi  Machabré,  que  le  cors  Dieu  maodiel 
Venus  sunt  à  la  chartre  ,  la  puchele  les  guie , 
Pour  parler  à  Lion  à  la  chiere  hardie. 
Lion  lez  voit  venir,  la  chartre  a  verouliie. 
Les  clés  tint  en  sa  main  et  fet  chiere  marrie. 
A  tant  es  Machabré,  qui  en  haut  li  escrie  : 
«  Lion,  par  Mahommet  1  m'amour  as  descrvie 


1987— aoio  GaUFREY.  6l 

«  Quant  tu  [as]  pris  Francheis  par  ta  chevalerie 

«  Et  tu  les  reméis  en  la  charlre  voutie , 

«  Et  as  mort  le  glouton  qui  no  loi  a  honnie. 

«  Or  garderez  Francheis ,  je  vous  quemant  et  prie  , 

a  Tant  que  nous  revendron  arier  de  Honguerie; 

«  .1.  castel  vous  donroi  de  moult  grant  segnorie. 

«  Vés  ichi  mon  segnor  Gloriant  de  Honguerie  , 

«  Qui  veut  qu'avec  li  voise  dedens  sa  manantie  , 

«  Et  si  merroi  o  moi  ma  fille  l'eschevie. 

«  Ains  .!.  moi[s]  vendra  chi  le  roi  de  Turfanie; 

«  N'a  plus  félon  paiens  desi  en  Aumarie. 

a  Je  l'envoieroi  chi,  que  ne  demourra  mie; 

«  Si  gardera  moult  bien ,  de  chen  ne  doutez  mie , 

«  Tant  que  je  revendroi  chi  à  ma  manantie. 

«  A  Mahom  vous  quemant ,  ne  puis  demourer  mie.  » 
Mes  tout  au  déesrain,  par  grant  amour  li  prie 

Qu'il  n'aient  c'un  pain  d'orge  la  semaine  fornie. 
«  Sire,  dit  Lionnet,  à  vostre  quemandie, 
a  Et  encore  plus  mal ,  ne  le  mescréés  mie.  » 
Puis  dist  entre  ses  dens ,  que  il  ne  l'oï  mie  : 
«c  Foi  que  doi  le  Segnor  que  l'en  aore  et  prie , 
«  Tout  autrement  sera  ains  la  Pasque  flourie.  » 
A  tant  va  Machabré  par  la  sale  voutie, 
Et  quémande  atourner  sa  gent  et  sa  mesnie  ; 
Li  sommier  sunt  troussé,  lor  voie  ont  acueillie, 
Et  la  gentil  puchele  si  ne  se  targe  mie; 
Ele  vint  à  Lion,  moult douchement  li  prie 
Qu'il  pense  des  Franceis  et  ne  les  oublit  miei 
«  Dame,  chen  dist  Lion,  par  le  Dieu  que  l'en  prie, 
«  Se  bien  l'avoit  juré  Glorians  de  Honguerie, 
«  Puis  que  vous  le  voulés,  ne  vous  en  doutés  mie, 
a  Qu'en  la  prison  aront  toute  lor  quemandie.  » 
Flordespine  la  gente  douchement  l'en  merchie; 
Adonques  s'en  torna,  que  n'i  demoura  mie. 


62  GaUFREY.  ao2i— 20fï 

Une  moult  riche  mule  li  ont  appareillie, 

La  sele  fu  d'ivoire,  s'est  à  orentaillie; 

U  frein  ot  une  pierre  de  moult  grant  segnorie 

Dont  l'en  voit  clerement  par  la  nuit  oscurie  : 

Ja  qui  l'ara  sus  li  n'i  ara  maladie. 

Sus  la  sambue  monte,  qui  feite  iert  par  mestriej 

.XXX.  sonneites  ot  par  derier  la  cuirie  : 

Quant  la  mule  galope  i'ambléure  série, 

Adonc  font  les  sonneitez  si  très  grant  mélodie 

Que  harpe  ne  viele  n'i  vausist  une  alie, 

Qu'il  n'est  nul  si  enferme,  tant  ait  grant  maladie , 

Q^ui  ne  soit  esjoï  quant  ot  la  mélodie  ; 

Ainsi  estoient  feites  par  itele  mestrie. 

Sus  la  riche  sambue  est  maintenant  puïe. 

La  puchele  est  montée  sus  la  riche  sambue, 
Q_ui  toute  estoit  à  soie  et  à  fin  or  batue  ; 
Onques  nule  plus  bêle  ne  fu  nul  jour  véue. 
De  la  chité  Barbel  est  la  grant  route  issue, 
Droitement  vers  Honguerie  est  la  voie  tenue.  : 

Or  vous  leirons  chi  d'eus  jusqu'à  lor  revenue  ; 
Si  diron  de  Garin  à  la  pensée  aguë, 
Et  du  gentil  Doon ,  qui  Dex  soit  en  aiue, 
Qui  sunt  en  la  prison ,  tele  ne  fu  véue  : 
De  pain,  de  char,  de  vin  n'ont  poverté  eue, 
Que  Lion  li  dansiaus  toute  jour  lor  en  rue. 

Lyon  le  chambeilenc  ne  s'est  pas  arestés , 
Quant  voit  que  Machabré  li  roi  s'en  est  aies, 
Et  le  roi  Glorians ,  qui  tant  est  renommés:, 
Et  il  est  demouré,  s'a  les  prisons  gardés; 
Mez  en  la  prison  ont  toutez  lor  volentés  : 
Chascun  jour  .un.  fois  pevent  estre  disnés, 
Que  chascun  des  .li.  est  cras  et  gros  et  roés, 


lojj— 2o8ô  Gaufre  Y.  6^ 

Et  en  meillor  vertu  est  chascun  d'eus  entrés 

Que  ne  furent  bien  a  plus  de  .x.  ans  passés. 

Lion  le  chambellenc  ne  s'est  asséurez, 

Bien  soit,  quant  Machabré  estera  retornés, 

Que  Garins  et  Doon  aront  du  mal  assés , 

Qu'à  .1.  autre  de  li  seront  baillies  les  clés. 

De  moult  merveilleus  sens  s'est  Lion  porpensés  : 

Adonc  a  .x.  mâchons  tout  maintenant  mandés, 

Et  il  i  sunt  venus  volentiers  et  de  grés, 

Et  li  ont  demandé  :  «  Sire ,  que  nous  voulés  ? 

—  Segnors ,  chen  dist  Lion ,  savés  que  vous  ferés  ? 

a  En  la  chambre  ma  dame,  qui  tant  a  de  biautez, 

a  Me  ferés  une  voûte ,  ainsi  com  vous  orrez , 

«  Entre  si  et  la  chartre  où  sunt  emprisonnez 

Cl  Les  .II.  Francheis  que  m'a  me  sire  quémandés; 

«  Par  si  feite  manière  la  me  compasserés , 

a  Qu'ele  viengne  à  la  chartre  sous  le  pié  du  degrés, 

«  Si  que  ne  l'aperchoive  homme  de  mère  nés; 

a  Et  vous  serés  paiez  à  vostre  volentés. 

a  Mes  feites  vistement,  en  euvre  vous  metés.  » 

Et  il  ont  respondu  :  «  Si  com  vous  quémandés.  » 

Dont  se  sunt  mis  en  euvre,  que  n'i  sunt  demourés, 

De  pierre  bien  lioise  est  la  voûte  pavés, 

A  euvre  sarrazine  entaillie  et  ouvrés. 

Par  la  chambre  à  la  dame,  là  fu  le  mur  crevés  , 

Et  si  fu  jointement  dessus  terre  voûtés 

Que  il  n'a  si  sage  homme  desi  en  Balesgués, 

Puis  que  l'aumaire  est  close  et  li  gons  bien  serrés, 

Qui  s'en  aperchéust  por  l'or  de  .x.  chités. 

En  la  chartre  deschent  oij  Do  est  enserrés 

Et  Garins  de  Monglane,  qui  moult  est  redoutés. 

.IL  mestrez  ot  en  l'euvre;  li  .1.  ot  non  Turlés, 

A  son  compengnun  dist  :  «  Compeing,  or  entendez  : 

«  Flordespine  la  bêle,  la  fille  Machabrés, 


64  GaUFREY.  2087— a:2a 

«  A  quémandé  Lion,  son  chambellenc  privés, 

«  Qu'il  féist  cheste  voûte  fere  que  chi  véés  : 

«  Par  chi  ira  as  Frans  qui  sunt  emprisonnés, 

«  Et  il  feront  de  li  toutes  lor  volentez , 

«  Ou  il  l'en  emmerront  en  Franche  le  resnés; 

«  Par  cheste  voûte  istront,  ch'esttine  vérités, 

«  Et  nous  avons  fet  l'euvre,  dont  sommes  faus  prouvés, 

<x  Encor  en  pourron  estre  honnis  et  vergondez. 

«  Les  deniers  prendron  nous,  quant  nous  sommes  loués  ; 

«  Mes,  par  cheli  segnor  qui  Mahom  est  nommés , 

«  Machabré  le  diroi  quant  sera  retournés.  » 

Et  chil  a  respondu  :  «  Dit  avés  que  sénés; 

«  Aussi  l'avoie  je,  par  Mahom,  en  pensés.  » 

Or  est  la  voûte  feite  et  li  huis  bien  fermés. 

Et  Lion  li  dansiaus  ne  s'est  pas  oubliés; 

A  li  méisme  s'est  coiement  pourpensés  : 

«  Mâchons  sunt  maie  gent  qui  ne  fet  à  lor  grés, 

«  Encor  seroit  la  voûte  par  .1.  d'eus  encusés, 

«  Et  s'il  avenoit  chose  quel  séust  Machabrés, 

«  Ma  dame  en  ierl  honnie,  je  seroie  encroés; 

«  Encor  en  pourroie  estre  malement  démenés.  •» 

Mes  bien  dit  que  par  eus  n'iert  il  ja  acusés; 

Il  les  ochirra  tous,  ains  qu'en  soient  aies. 

Dont  est  en  une  chambre  tout  maintenant  entrés 

Où  avoit  arméures  largement  et  assés; 

Lion  a  .1.  haubert  maintenant  endossés. 

Et  si  a  sus  son  chief  .1.  bachinet  posés , 

Et  a  chainte  une  espée  de  moult  riche  bontés; 

Maint  jour  l'avoit  eue  Doon  à  son  costés. 

Hors  des  poins  li  vola  quant  il  fu  atrapés, 

Quant  le  roi  Glorians  l'ot  o  lui  amenés; 

Merveilleuse  ot  à  nom,  chen  fu  la  vérités. 

Lionnet  d'une  robe  s'est  dessus  afublés, 

C'on  ne  véist  les  armes  dont  il  estoit  armés , 


1121— î!n  Gaufrey.  6y 

Puis  vers  les  mâchons  est  tout  maintenant  aies  : 

«(  Segnors,  dist  Lionnet,  les  deniers  sunt  contés 

rt  Dont  vous  serés  paies  tout  à  vos  volentés  : 

Il  Dont  vendrés  .1.  à  .1.  là  sus  les  haus  degrés, 

«  Quant  i'apeleroi  l'un,  si  soit  amont  montés, 

«<  Et  gardés  qu'il  n'i  monte  fors  chil  qu'arei  nommés.  » 

Et  il  ont  respondu  :  «  Si  soit  com  vous  voudrés.» 

Lionnet  et  le  mestre  si  sunt  amont  montés , 

Et  Lion  ferme  Puis ,  quant  le  mestre  est  passés  ; 

Puis  a  treite  l'espée  au  pont  d'or  néélés. 

Le  mestre  a  si  féru  et  si  fort  assenés 

Que  desi  que  es  espaulez  li  est  le  brant  coulés. 

Adonc  est  quéu  mort  u  paies  enversés; 

Lion  par  lez  fenestres  l'a  jeté  es  fossés. 

Puis  ouvri  le  guichet,  s'a  apelé  Turlés, 

Et  quant  il  fu  passé,  si  a  bien  l'uis  fermés, 

Puis  li  bouta  l'espée  très  parmi  les  costés. 

Puis  sunt  l'un  après  l'autre  li  .viii.  amont  montés; 

Et  je  que  vous  diroie?  Il  les  a  tous  tués. 

Que  mal  soit  de  cheli  qui  en  est  escapés! 

Ainsi  com  je  vous  di  Lionnet  esploita  : 
Trestous  les  .x.  mâchons  ochist  et  découpa, 
Que  mal  soit  de  cheli  qui  d'ileuc  escapa! 
Par  les  hautez  fenestres  en  la  mer  les  geta , 
Et  puis  a  pris  les  clés ,  la  chartre  deffrema, 
Et  vint  à  nos  Francheis,  si  les  reconforta, 
A  mengier  et  à  boire  largement  lor  donna. 
Puis  lor  monstre  la  voie  qu'il  a  fet  faire  là. 
«  Si  tost  com  Machabré  ariere  revendra , 
«  A  .1.  autre  chartrier  tantost  vous  baillera,  » 
Puis  lor  a  dit:  «  Segnors,  ne  vous  en  doutés  ja; 
«  Ma  dame  la  gentil  par  là  à  vous  vendra.  ^) 
Et  Doon  ii  a  dit:  «  Bien  ait  qui  te  porta! 

Gaufrey.  j 


(>(>  GaUFREY.  2IJ4— 2187 

«  Se  povon  escaper,  guerredonné  sera.  » 
Si  fu  il  puis  après ,  qui  oïr  le  voudra. 

Or  vient  tele  canchon  que  n'oïstes  piecha , 
James  nul  jougléor  meillor  ne  chantera. 
Chi  leiron  des  prisons  tant  que  lieu  en  sera , 
Si  diron  de  Gaufrey  comment  il  esploita  : 
Entre  li  et  sa  gent  à  forche  chevaucha , 
Et  les  enfans  Garin  chascun  0  lui  ala , 
Et  Robastre  le  fier,  qui  la  hache  porta. 
Par  encoste  la  mer,  chele  terre  delà. 
Ont  véu  .1.  castel,  nus  hons  tel  n'esgarda; 
Il  semble  qu'au  chiel  voist,  si  haut  lor  resembla. 
Chil  qui  le  fist  premier  Greillemont  Tapela, 
Le  roy  Guitant  y  maint,  qui  onques  Dieu  n'ama; 
Contre  .1.  roi  est  aie  qui  moult  fort  le  greva, 
Et  si  .III.  frère  0  lui,  dont  chascun  poveir  a: 
Li  .1.  tenoit  Nantueil  dessus  la  mer  delà , 
L'autre  tenoit  Dordonne,  de  chen  ne  doutés  ja , 
Li  tiers  tint  Roussillon  et  si  le  gouverna  ; 
Tout  iert  as  Sarrasins  à  chu  temps  qui  fu  ja. 
Es  vous  .1.  Sarrasins  que  Gaufrey  encontra, 
Qui  moult  grant  aléure  par  le  chemin  ala  ; 
Quant  Gaufrey  l'a  véu,  tantost  Taresonna: 
a  Amis,  Jhesus  te  saut,  qui  le  mont  estora! 

—  Sire,  mes  Mahommst  »,  le  Turc  respondu  a. 
a  Amis,  chen  dist  Gaufrey,  lequel  que  te  pleira. 
«  Comme  a  nom  chel  castel  ?  Ne  le  me  chele  ja. 

—  Sire,  ch'est  Grellemont,  par  Mahom  qui  fetm'a! 
«  Le  segnor  qui  il  est  ne  véismes  piecha 

a  Encontre  .1.  roi  ala  qui  moult  mal  fet  li  a; 
«  Il  a  à  nom  Quinart,  ne  le  mescréés  ja; 
ce  II  a  grant  gent  0  li  et  moult  grant  poveir  a. 
«  .III.  frères  a  li  rois,  chascun  moult  de  gent  a: 
a  Li  .1.  tient  Roussillon  dessus  la  mer  delà. 


at88-222.  GAUFREY.  67 

a  Et  l'autre  tient  Nantueil ,  qui  moult  de  gent  mena, 

«  Le  tiers  tient  Aigremont,  où  moult  bel  caste!  a. 

a  Me  sires  est  aie  encontre,  grant  piech'a; 

a  Or  en  avon  doutanche,  que  poi  de  gent  mena. 

a  Or  vois  je  espier  que  mon  segnor  fet  a.  » 

Et  quant  Gaufrey  l'oï,  de  sa  main  se  seigna; 

•  IIII.  des  ainsnés  frères  que  Doon  engendra 

En  apela  Gaufrey  ,  que  plus  n'i  demoura; 

Grifon  tout  le  premier  devant  tous  apela. 

«  Grifon,  chen  dist  Gaufrey,  à  moi  entendez  chà; 

c(  Je  vous  doins  Greillemont  et  quanque  il  i  a.  » 

Puis  ot  il  Grellemont,  ainsi  comme  orrés  ja, 

Ne  demoura  c'un  mois  que  Guenes  engendra, 

Qui  la  grant  traïson  vers  Roullant  pourpensa; 

Il  le  vendi  Marcile  et  à  la  gent  de  là, 

Puis  fist  il  .1.  castel  en  la  terre  delà  ; 

Hautefueille  par  nom  ensement  l'apela; 

Mes  le  roi  Kallemaines  puis  le  nom  li  canja, 

Mommeri  en  Campaigne,  ichu  nom  li  donna. 

Chil  Grifon  dont  vous  di  .llll.  fis  engendra  : 

Berenguier  et  Hardré,  que  durement  ama  , 

Alori  et  fel  Guenes,  qui  moult  grant  mal  brassa, 

Ettuit  !i  autre  enfant  chascun  bien  se  prouva, 

Fors  Grifon  d'Autefueille  qui  moult  de  mal  pensa; 

Onques  à  son  segnor  nule  foi  ne  porta. 

Et  Gaufrey  le  hardi  l'autre  frère  apela 

Qui  ot  a  nom  Doon;  bien  ait  qui  le  porta! 

a  Je  vous  doins  chi  Nantueil,  si  ne  le  perdrés  ja. 

—  Frère,  moult grans  merchis  »,  le  ber  respondu  a. 

Au  pié  l'en  vout  aler,  mes  nient  ne  li  lessa. 

Puis  apela  Gaufrey  Girart,  que  moult  ama  ; 

«  Girart,  chen  dist  Gaufrey,  ne  t'oublieroi  ja  : 

a  Vous  ares  Roussillon,  mon  cors  le  vous  donra; 

a  Et  Buevon ,  que  chi  voi ,  tout  Aigremont  tendra. 


68  Gaufrey.  23i2— mjj 

«  Se  Dex  plest  le  puissant  qui  le  mont  estora, 
«  Sainte  crestienté  par  tout  mon  cors  metra.  » 

«  Segnors,  chen  dist  Gaufrey,  or  oés  que  je  di  : 
«  .IIII.  terres  moult  grans  vous  ay  données  cbi , 
«  Où  moult  a  de  paiens  qui  soient  maléi; 
tf  Tous  seront  crestiens,  se  Dex  plest  et  je  vif, 
«  Ou  tous  seront  ochis,  detrenchié  et  honni. 
«  Et  quant  pleira  à  Dieu  ,  qui  le  mont  establi , 
«  Mes  frères  que  chi  voi  raront  terres  aussi  ; 
«  Que  par  cheli  Segnor  qui  passion  souffri, 
«  Je  ne  tendroi  déterre  qui  vaille  .1.  paresi 
«  Si  serés  assenez,  par  foi  le  vous  plevi. 
«  Puis  conquerroi  la  moie,  se  Dex  plest  et  je  vif, 
«  Que  par  cheli  Segnor  qui  onques  ne  menti , 
a  Ja  n'iroi  à  ma  dame,  que  je  désire  si, 
a  S'arés  les  .illl.  terres  dont  vous  fes  chi  l'otri; 
«  Ne  passeroi  la  mer,  par  foi  le  vous  plevi. 

—  Frère,  chen  dist  Grifon  ,  or  avés  vous  bien  dit. 

«  Que  vous  caut  de  mon  père  ?  Il  est  mort  et  honni  ; 

H  Glorians  l'a  ochis,  qui  a  grant  gent  o  lui  ; 

«  Et  se  nous  i  passon  ,  par  Dieu  qui  ne  menti , 

a  Ja  ne  verres  .1.  mois  s'en  serés  repenti 

«  Et  qu'en  serés  dolent,  vraiement  le  vous  di. 

—  Gaufrey ,  chen  dist  Girars,  ne  feson  pas  ainsi  ; 
a  Ne  créés  pas  Grifon,  pour  le  cors  saint  Rémi , 
«  Que  onques  ne  nous  vint  nul  bon  conseil  de  li. 
fl  Sera  donc  nostre  père  ainsi  mis  en  oubli, 

«  Et  Garins  de  Monglane,  qui  tant  est  seignouri.? 
«  Pour  Dieu  ,  secouron  lei ,  qui  onques  ne  menti  ! 

—  Segnors,  chen  dist  Robastre,oés  que  je  dirai  ; 
«  Chu  castel  aron  nous,  si  com  vous  mousterrai. 
«  Li  paien  de  laiens  si  sunt  en  grant  esmai 


22Ç4— "86  GaUFREY.  69 

«  Le  sire  ne  soit  mort  ou  ochis  à  bestoi  : 

a  Metez  moi  une  bière  où  je  le  mort  feroî  ; 

«  Ma  cuignie  trenchant  aroi  moult  près  de  moy, 

«  Quant  sera  anuitié,  dont  n'i  feison  délai , 

a  Vous  leur  ferés  à  crerre  que  ch'est  Guitant  le  rojr 

a  Que  Aquinart  a  mort  à  duel  et  à  besloi. 

«  Quant  je  seroi  amont ,  sus  pies  me  leveroy, 

«  A  ma  hache  trenchant  tant  vous  en  abatrei , 

«  Se  Dex  plest  le  puissant  qui  fet  flourir  le  glai , 

«  Le  castel  aron  nous  devers  nous  sans  délai. 

—  Moult ditez  bien,  Robastre,  chen  li  aditGaufrei. 

«  Robastre,  dist  Gaufrey,  bien  estes  enseigniés; 
«  Moult  paravés  bien  dit,  de  verte  le  sachiés; 
«  Ainsi  sera  il  fet ,  qui  qu'en  soit  aïriés.  » 
Dont  n'i  sunt  li  baron  tant  ne  quant  arestés, 
La  bière  ont  atornée  et  Robastre  ens  couchiés; 
Puis  atendent  la  nuit  tant  qu'il  soit  anuitiés. 
Vers  le  riche  castel  se  sunt  tous  adrechiés. 
Se  ne  fust  le  barat  dont  se  sunt  pourpensés, 
Desi  jusqu'à  .xx.  ans  n'i  méissent  les  pies , 
Que  Greillemont  estoit  sus  la  roche  drechiés, 
En  plus  de  .m.  parties  li  bat  la  mer  as  pies. 
Quant  venus  sunt  as  murs,  ne  s'i  sunt  atargiés, 
Puis  ont  à  une  vois  tous  ensemble  huchiés  : 
ce  Ahy  !  Mahommet  sire,  com  estes  abessiés! 
«  Comment  avés  souffert  que  sommes  abessiés  , 
«  Que  le  roy  Guitant  est  et  mort  et  detrenchiés!  » 
Le  portier  les  oï,  qui  amont  est  puiés; 
Adonccuida  il  bien,  de  verte  le  sachiés, 
Que  chen  soient  lor  gent  qui  soient  reperiés 
Du  perillex  estour  où  alerent  l'autrier. 
Puis  deschendi  du  mur,  que  n'i  est  délaies, 
Si  a  ouvert  la  porte  et  le  pont  abessiés. 


70  Gaufrey.  2287—2520 

Nos  barons  entrent  ens  qui  furent  embuschiés. 

.XX.  mil  de  nos  barons  se  sont  dedens  lanchiés. 

Le  portier  s'avisa  que  Guitant  li  proisiés 

Ne  mena  pas  tant  gent  as  vers  elmes  gemés; 

Adonc  s'aperchut  bien  qu'il  estoit  engigniés. 

Amont  sus  le  portail  est  maintenant  puiés, 

Lest  couler  une  port^qui  ot  .LX.  pies; 

.lin.  de  nos  barons  a  sous  li  mehaigniés, 

Et  quant  Grifon  le  voit,  à  poi  n'est  esragiés. 

Après  le  portier  va  courant  tout  eslessiés, 

Hautement  s'escria  :  «  Fel  cuvert  renoiés , 

«  Chest  bon  castel  est  mien,  et  ma  gent  m'ochiés! 

a  Mes,  par  cheli  Segnor  qui  fu  crucefiés, 

«  Il  vous  sera  rendu  ains  qu'il  soit  anuitiés.  » 

Parmi  le  destre  bras  a  seisi  le  portiers. 

Si  le  rua  là  jus,  le  col  li  est  bruisiés, 

Et  puis  a  le  portail  en  contremontdrechiés; 

Toute  lor  gent  i  entre,  n'i  est  demouré  pies. 

La  vile  est  estormie  ,  de  verte  le  sachiés, 

Et  mainte  Sarrazine  plourer  i  véissiés, 

Et  regreitent  Guitant,  qui  tant  estoit  prisiés, 

Que  chascun  d'eus  cuidoit,  ch'est  fine  vérités, 

Que  chen  fust  lor  segnor  en  la  bière  couchiés. 

Entresi  au  castel  ne  se  sunt  arrestés , 

Et  sunt  outre  passés  outre  le  grant  marchiés, 

Venus  sun^au  paies,  si  sunt  amont  puiés, 

En  milieu  de  la  sale  ont  la  bière  couchiés. 

Qui  dont  véist  païens  entour  li  esmaier. 

Et  Gaufrey  s'escria  comme  homme  courouchiés  . 

a  Hé!  que  pléust  Mahom  que  resuscitissiés'  » 

Quant  Robastre  l'oï,  si  est  sailli  en  pies. 

Puis  leva  la  cuignie,  vers  eus  vint  courouchiés, 

Et  queurt  sus  Sarrasins,  nés  a  contredengniés. 

A  .1111.  de  ses  cous  en  a  .xx.  mehaigniés, 


2JÏI— 2jn  Gaufrey.  71 

Et  nos  gens  ont  tantost  les  riches  brans  sachiés, 
As  paiens  queurent  sus,  tous  lèsent  detrenchiés, 
Fors  cheus  qui  des  fenestres  se  sunt  jus  trebuchiés, 
Dont  li  plus  sain  avoit  ou  pié  ou  bras  brisiés. 
Après  cheste  parole  est  le  jour  escleiriés. 

Le  jour  est  esclarchi,  qui  moult  se  monstra  cler; 
Qui  donc  véist  no  gent  par  le  marchié  a!er, 
As  portes  sunt  venus,  si  les  queurent  fremer, 
Et  si  queurent  les  pons  en  contremont  lever, 
Puis  en  vont  par  la  vile  pour  Sarrasins  tuer. 
Qui  donques  ne  vout  Dieu  nostre  père  aorer, 
Et  son  Dieu  Mahommet  guerpir  et  adosser, 
La  teste  li  ont  fet  des  espauies  voler. 
Plus  de  mil  et  .viic.  en  font  régénérer, 
Et  la  fille  Guitant  ont  fet  régénérer, 
Que  plus  bêle  de  li  ne  poveit  on  trouver. 
Gaufrey  lafistGrifon  à  mouiller  espouser. 
Chele  nuit  dont  vous  di  fu  Guenes  enc^endré 
Qui  puis  en  Rainchevax  vendi  les  .xii.  pers. 
L'endemain  par  matin,  quant  soleil  fu  levés, 
Sunt  u  paies  venus;  là  ont  fet  atourner 
A  boire  et  à  mengier  largement  aprester. 
Gaufrey  et  tous  ses  frères  vont  as  estres  ester, 
Et  les  enfans  Garin  et  Robastre  le  ber. 
Voient  .1.  Sarrasin  venir  et  atourner, 
Qui  venoit  la  nouvele  tout  devant  aporter, 
A  cheus  de  Greillemont,  le  castel  principer. 
Gaufrey  li  quémanda  la  porte  à  ëetîermer, 
Que  ses  nouveles  veut  oïr  et  escouter. 
Robastre  prant  la  hache,  puis  va  l'uis  deffermer, 
Et  le  paiens  i  entre,  que  Dex  puist  mal  donner! 
Il  cuidoit  Sarrasins  véir  et  aviser, 
Et  les  nouveles  dire  qu'il  venoit  aporter; 


12  GaUFREY.  iîH~a}8é 

Mes  ii  n'i  pot  païens  véir  ne  aviser, 

Et  Ii  paiens  ne  vout  à  nostre  gent  parler. 

On  fetdes  convertis  en  la  plache  amener; 

Adonques  commencha  hautement  à  parler, 

Que  Quinart  avoit  fet  Guitant  desbareter: 

«  A  .11.  lieues  de  chi,  là  le  pourrés  trouver, 

«  Et  il  m'a  quémandé  l'arriére  ban  mener; 

«  Ne  sunt  mes  que  .vii"i.,  les  autres  sunt  tués.  » 

Et  quant  Gaufrey  l'oï,  prist  grant  joie  à  mener. 

<c  SEGNORSjChendist  Gaufrey,  oroés  mon  semblant  : 
«  Puis  que  paien  le  veulent,  il  aront  riere  ban; 
«  Nous  leur  iron  encontre,  par  cheli  qui  ne  ment!  » 
Puis  escria  as  armes  !  sans  nul  delaiement. 
Et  il  ont  respondu  :  «  Tout  à  vostre  talent.» 
«  Robastre,  dist  Gaufrey,  or  oés  mon  semblant  : 
«  Demeurez  au  castel,  si  garderés  chà  ens. 
Et  Robastre  respont  :  «  Je  n'en  feroi  noient  ; 
«  Je  ne  sui  mie  à  vous  ne  à  homme  vivant. 
«  Ne  demourroie  mie  pour  l'or  de  Bonivent. 
«  Pour  chen  se  je  sui  viex  et  j'ai  le  poil  ferrant, 
«  N'en  ochirriés  tant  com  moi,  mien  ensient. 
«  Se  je  demeure  chi,  ja  puis  Dex  ne  m'ament-.  » 
Sa  cuignie  à  son  col  s'en  est  aie  devant; 
Quant  Gaufrey  l'a  véu,  si  s'en  rist  bonnement. 
.II.  des  fix  Doolin  et  Hugon  et  Morant, 
Et  son  frère  Grifon,  que  le  cors  Dieu  gravent  \ 
Icheus  fet  remanoir  garder  le  mandement; 
Et  Gaufrey  s'en  tourna  entre  Ii  et  sa  gent, 
Et  ont  coisi  Guitant  à  .1.  tertre  montant. 
Quant  Gaufrey  l'a  véu,  si  a  dit  à  sa  gent  : 
«  Segnors,  or  tost  à  eus  !  pour  Dieu  omnipotent  F 
a  Gardés  que  nul  nen  soit  de  tous  eus  escapant.  >»■ 
Après  cheste  parole ,  point  chascun  l'auferrant; 


2î87— 24»  Gaufre  Y.  75 

Et  quant  Guitant  les  voit,  moult  se  va  esmaiant 

Qu'il  ne  les  connut  pas ,  si  en  fu  moult  dolent. 

Bien  voit  que  il  sunt  plus  de  .XX.  milliers  en  champ; 

Mahom  et  Tervagant  va  souvent  reclamant. 

A  tant  es  vous  Gaufrey  qui  vint  devant  pongnant, 

Devant  les  autres  point  plus  de  demi  arpent; 

Où  qu'il  voit  Sarrasins,  si  va  haut  escriant  : 

(c  Gloutons,  je  vous  deffi  de  Dieu  omnipotent 

«  Qui  de  la  sainte  Vierge  nasqui  en  Bethléem  ! 

«  Vous  ne  créés  en  li  ne  en  s'avenement, 

«  N'en  la  Vierge  qui  Dieu  porta  dedens  ses  flans.  » 

Adonc  brandi  la  hanste  0  gonfanon  pendant , 

Sus  son  escu  à  or  feri  le  roi  Matant, 

Dessous  la  bougie  d'or  li  pechoie  et  pourfent, 

Et  Tauberc  de  son  dos  li  desmaille  et  desment; 

Parmi  outre  le  cors  le  roit  espié  li  rent , 

Tant  com  hanste  li  dure,  l'abati  mort  senglant. 

Au  retraire  qu'il  fist  a  escrié  sa  gent  : 

«  Barons,  or  i  ferés  !  que  Dex  vous  soit  aidant  !  » 

A  tant  es  vous  Robastre  sa  hache  paumoiant, 

Et  se  fiert  parmi  eus;  tant  en  va  ochiant 

Que  la  plache  entour  li  en  va  toute  jonchant; 

Et  Hernaut  de  Biaulande  ne  se  va  pas  feignant, 

Li  et  Girart  son  frère  en  vont  moult  ochiant. 

Sus  paiens  est  tourné  une  perte  moult  grant  : 

De  .vu'",  et  .vii^.  qui  estoient  avant, 

N'en  a  remès  que  .x.  avec  le  roi  Guitant. 

Et  quant  Guitant  le  voit ,  si  s'en  tourna  fuiant, 

Tout  droit  vers  Greillemont  s'en  va  esperonnant; 

Mes  Robastre  lor  fu  à  .1.  pont  au  devant, 

Qui  leur  a  escrié  :  «  Nen  irés  pas  avant!  » 

Lors  haucha  la  cuignie,  si  leur  vint  au  devant, 

Grant  coup  li  a  donné  sus  son  elme  luisant. 

Le  roi  douta  le  coup,  si  ala  guenchissant; 


74  Gaufrey.  2421— 24JO 

La  cuignie  tressaut  par  si  ruiste  semblant 

Que  le  cheval  Guitant  ala  parmi  coupant, 

Et  le  roi  Guitant  chiet  à  terre  maintenant, 

Et  il  est  sus  sailli  tost  et  isnelement; 

Et  Robastre  li  vint  tost  et  delivrement  : 

Par  le  hauberc  le  prent,  à  li  le  va  sachant, 

A  son  col  le  jeta  comme  .1.  raim  de  sarment. 

Gaufrey  estoit  ileuc,  si  li  va  délivrant. 

Et  li  escrie  tost  et  delivré[e]ment  : 

Cl  Je  vous  rent  le,  segnor  ;  à  maufé  le  quemant. 

a  Ne  soi  qui  l'engendra,  ou  déable  ou  tirant. 

«  Porté  Tei  à  mon  col  plus  de  demi  arpent, 

«  Onques  mes  Sarrasin  ne  trouvei  si  pesant.  » 

Quant  Gaufrey  l'aoï,  .xxx.  merchis  l'en  rent; 

Puis  en  a  apelé  le  paien  mescréant. 

Et  li  a  demandé  devant  toute  sa  gent 

Se  il  veut  en  Dieu  crerre,  le  père  omnipotent. 

Qui  de  la  sainte  Vierge  nasqui  en  Bethléem. 

Et  le  paiens  respont  :  «  Or  oi  plet  de  noient. 

<(  Qui  me  donroit  tout  l'or  dechest  siècle  vivant, 

'(  Le  roiaume  de  Franche  et  quanque  il  i  apent, 

«  Et  cheli  de  Bretaigne  et  Engleterre  avant, 

«  Et  toute  la  Campengne  et  Bourgoigne  la  grant, 

u  Desi  en  Lombardie,  et  Romaigne  la  grant, 

«  Ne  guerpiroie  mie  Mahom  ne  Tervagant, 

a  Ne  crerroie  en  cheli  qui ,  en  Jérusalem  , 

(  Fu  batu  à  l'estage  sans  nisun  vestement, 

<(  Et  pendu  en  la  crois  si  doulereusement. 

a  II  l'ot  bien  deservi,  foi  que  doi  Tervagant, 

<c  Pour  les  .XII.  vilains  qu'o  li  aloit  menant. 

'(  Quant  li  .1.  estoit  mort,  si  revivoit  errant 

(  Par  son  enchantement,  de  quoi  il  savoit  tant. 

.(  Comment  m'aideroit  il  ?  Ne  se  pot  estre  aidant. 

rt  Cheli  qui  en  li  croit  a  bien  perdu  le  sens , 


24JI— 248}  GaUFREY.  yr 

«  Ne  je  n'i  crerroi  ja  nul  jour  de  mon  vivant. 

«  Mahom  rechoive  m'ame  s'il  li  vient  à  talent; 

c("Che  est  le  meillor  Dieu  de  chest  siècle  vivant. 

«  Se  il  le  vouloit  bien,  par  son  quemandement, 

K  Bien  me  deliverroit  ains  la  nonne  sonnant.  » 

Et  quant  Gaufrey  l'oï,  à  poi  d'ire  ne  fent  : 

«  Segnors.  chen  dist  Gaufrey,  pour  Dieu,  vengiés nous  ent  ! 

«  Lequel  de  vous  trestous  a  vers  li  ire  grant, 

«  De  sa  maie  parole  le  fâche  repentant. 

—  Sire,  chen  dist  Robastre,  vés  me  chi  à  présent: 
«  Maintenant  l'ochirroi,  s'il  vous  vient  à  talent 

a  Ou  mourir  le  feroi  moult  doulereusement. 

—  Or  avant,  dist  Gaufrey,  devant  toute  ma  gent! 

—  Sire,  chen  dist  Robastre,  à  vo  quemandement.  m 
Sus  son  col  le  jeta,  à  terre  le  deschent 

Si  bel  et  si  seri  et  si  très  douchement 

Que  le  cuer  de  son  ventre  en  .11.  moiliez  li  fent. 

Encor  ne  s'en  tint  pas  Robastre  à  itant , 

Mez  les  bras  .1.  à  .1.  li  va  du  cors  sevrant. 

Puis  a  jeté  le  cors  en  .1.  mares  moult  grant, 

Et  déables  d'enfer  en  vont  l'ame  portant. 

«  Sire,  chen  dist  Robastre,  ai  je  fet  vo  talent  > 

-Oïl,  chen  dist  Gaufrey,  par  le  Dieu  qui  ne  ment.» 

Et  dist  h  .1.  à  l'autre:  u  Robastre  est  .1.  tirant; 

«  Onques  mes  nul  veillart  n'ot  tant  de  hardement!  » 

Quant  Gaufrey  a  véu  que  Guitant  fu  ochis, 
Onques  mes  n'ot  tel  joie,  par  foi  le  vous  plevis. 
Il  a  dit  à  Robastre  :  <c  Vous  estes  mes  amis  ; 
«  Jamez  n'irés  sans  moi ,  chen  sachiés,  à  nul  dis. 
«  Or  prenon  chest  escot  que  chi  avon  conquis; 
«  S'en  feites  vo  vouloir  et  à  vostre  devis. 
—  Sire,  à  vostre  vouloir  »,  Robastre  li  a  dis. 
Robastre  a  pris  l'eschec ,  que  terme  n'i  a  quis, 


76  Gaufre  Y.  1484—25 1< 

Si  l'a  tout  départi  as  chevaliers  de  pris  ; 

Ains  n'en  retint  le  ber  vaillant  .11.  paresis. 

Dont  dist  li  .1.  à  l'autre  :  «  Robasire  est  gentis  ; 

a  Onques  meillor  de  li  ne  monta  sus  ronchis.  » 

Quant  Robastre  ot  l'avoir  donné  et  départis  , 

li  a  pris  sa  cuignie  ,  à  la  voie  s'est  mis  ; 

Tout  droit  vers  Greillemont  ont  lor  chemin  empris; 

Le  pont  lor  ouvri  on,  la  porte  et  le  postis. 

Gaufrey  entre  laiens,  baut  et  lié  et  hardis, 

Et  tous  ses  chevaliers,  qui  moult  par  sunt  gentis; 

Et  Hernaut  de  Biaulande,  qui  fu  père  Aymeris, 

Et  Girars  de  Vienne ,  le  bel  et  le  hardis, 

Et  Robastre  avec  eus,  qui  fu  viex  et  flouris; 

Sa  cuignie  à  son  col ,  bien  resemble  hardis, 

S'avoit  il  .LX.  ans  passés  et  acomplis. 

Du  paies  deschendi  Grifon  li  maléis, 

Par  feintise  a  ses  frères  beisiés  et  conjoïs  : 

«  Segnors ,  com  l'avés  fet,  pour  Dieu  de  paradis? 

—  Moult  bien,  chen  dist  Gaufrey,  la  Damedieu  merchis. 

«  Le  roi  Guitant  avon  detrenchié  et  ochis; 

«  Ne  vouloit  crerre  en  Dieu ,  le  roi  de  paradis, 

«  Et  despisoit  no  Dieu,  Mahom  metoit  en  pris, 

«  Qui  ne  puet  ne  ne  vaut,  de  chen  sui  je  tous  fis , 

«  Fors  que  l'or  et  l'argent  de  quoi  il  est  massis  ; 

a  Mes  Robastre  en  a  si  grant  venjanche  pris , 

«  James  ne  mesdira  de  Dieu  de  paradis. 

—  Frère  ,  chen  dist  Gaufrey,  à  moi  en  entendes  : 
«  Le  roi  Guitant  est  mort,  che  est  la  vérités; 
«  Grellemont  est  tout  vostre ,  quar  il  vous  est  donnés. 
«  Vous  estes ,  Dex  merchi ,  richement  assenés  ; 
a  Si  fussent  tuit  mi  frère  que  chi  voy  aiinés  ! 
a  Que  de  moi  ne  m'est  il  vaillant  .11.  aus  pelés; 
a  Plus  m'est  il  de  mon  père,  qui  est  emprisonnés, 


ÏJJ7— >no  Gaufrey.  77 

«  Et  Garin  de  Monglane,  qui  est  emprisonnés, 

«  Entre  la  gent  païenne,  où  moult  ont  de  grietés. 

«  Mes  se  vif  longuement,  il  en  seront  jetés, 

K  Et  si  le  comperront  Sarrasin  et  Esclés. 

—  Hé  Dex  !  chen  dist  Robastre,  com  je  l'ai  désirés! 

H  Piecha  que  déusson  cstre  acheminés, 

«  Alon  nous  reposer  tant  qu'il  soit  ajournés , 

«  Et  puis  nous  en  iron ,  se  vous  le  quémandés.  » 

Et  Gaufrey  li  a  dit:  «  Si  soit  com  vous  voudrés.  » 

Mes,  ains  que  soit  tiers  jour,  seront  si  encombrés 

Que  tout  le  meilleur  d'eus  et  le  plus  aloses 

Voudroit  en  Jérusalem  estre  tout  nu  aies 

Mes  que  de  l'estour  fust  parti  et  escapés. 

Or  commenche  canchon  ,  s'entendre  la  voulés  , 
Comment  les  fix  Doon  furent  tous  mariés, 
Et  comme  chascun  fu  richement  assenez, 
Et  furent  en  lor  terre  par  lor  forche  henourés , 
Dont  il  orent  paiens  par  lor  forche  getés 
Et  crestienté  mise  par  leur  ruiste  fiertés; 
Puis  issi  d'eus  .v.  rois  qui  furent  couronnés, 
Et  bien  .LX.  dus  de  grant  terre  chasés, 
Et  bien  .xxxv.  contes,  tous  furent  henourés. 
Moult  parcrurent  !a  loi  de  la  crestientés, 
Moult  i  ot  de  preudommes  ,  d'autres  i  ot  assés. 
Hernaut  de  Vantamise  en  fu,  si  aloses, 
Et  Garnier  de  Nantueil ,  qui  moult  ot  de  bontés  , 
Regnaut  de  Montauben  et  Aalart  l'ainsnés, 
Et  Richart  et  Guichart,  le  vassal  adurés. 
Et  Maugis  le  larron  n'i  doit  estre  oubliés. 
Qui  moult  fist  au  roy  Kalle  de  mal  et  de  durtés, 
Pour  Renaut  son  cousin  qui  iert  deserités, 
A  tort  et  à  pechié  hors  de  Franche  jetés. 
Baudouin,  chil  de  Filandres,  estoit  du  parentés. 
Et  Ogier  le  Danois ,  qui  fu  de  grans  bontés  : 


yS  GaUFREY.  afjt— 2,-84 

Cheli  fu  fix  Gaufrey  dont  vous  ichi  ces. 

S'en  fu  le  duc  Raimbaut,  le  Frison  natures , 

Vivien  l'amachour,  qui  moult  ot  de  bontés, 

Guenez  et  Aubouin,  et  Miles  et  Hardrés , 

Fouques  et  Aloris  et  lor  grant  parentés. 

A  Greillemont  estoient,  si  com  oï  avés  ; 

Chele  nuit  se  sunt  tous  ensemble  reposés. 

Les  portes  sunt  levées,  li  pont  est  sus  levés, 

A  tant  es  Sarrasins  venus  et  arrivés; 

Li  amiral  Quinart  a  ses  gens  amenés, 

Ne  sot  mot  de  Guitant  qui  à  mort  soit  livrés , 

Ains  cuidoit  que  il  fust  u  castel  enfermés  ; 

Ne  sot  pas  que  Français  i  soient  ostelés. 

Il  a  juré  Mahom  et  ses  Dieus  henourés 

Que  mes  n'en  tournera  po  r  vent  ne  pour  orés , 

Si  sera  Greillemont  et  pris  et  afemmés, 

Entresi  à  .vu.  ans  a  le  siège  jurés. 

Tant  a  paiens  o  lui  venus  et  aùnés 

Qu'à  .c.  mile  paiens  les  péussiés  esmer. 

Li  amiral  Quinart  a  fet  tendre  son  tref; 

Par  devant  le  pont  fu  le  mestre  tref  levés, 

Ainchiès  que  il  fust  jour,  se  sunt  si  atournés 

Que  tout  le  castel  fu  entour  avironnés  ; 

Et  quant  ii  esclarchi  et  on  vit  la  clartés , 

Gaufrey  et  sa  gent  sunt  vestus  et  atournés. 

As  fenestres  amont  se  sunt  tous  acoutés 

Et  ont  véu  paiens  qui  furent  arrivés , 

Qui  sunt  .C.  mile  et  plus ,  qui  bien  les  a  esmés  ; 

Toute  en  queuvre  la  plaigne  et  li  mont  et  li  prés  , 

Et  quant  Gaufrey  le  vit,  tout  en  fu  effréés. 

Hernaut  de  Biaulandois  a  donques  apelés: 

«  Sire,  chen  dist  Gaufrey,  envers  moi  entendes  : 

a  S'or  n'en  pense  Jhesus  le  roi  de  majestés, 

ce  Vostre  père  et  le  mien  sunt  en  prison  remés. 


aj8ç-2éi8  GaUFREY.  79 

«  Vés  !à  paiens  venus  environ  et  en  lés, 
«  Et  mons  et  vaus  et  tertres  en  sunt  tous  afemmés; 
«  Très  devant  nostre  porte  est  le  grant  tref  levés. 
«  Le  déable  d'enfer  en  a  tant  aiinés, 
ce  Véés ,  tant  en  i  a  venus  et  assemblés , 
«  Au  déable  d'enfer  soient  il  quémandés! 
«  Sire  Hernaut  de  Biaulande,  dites  vostre  pensés  : 
a  Comment  le  feron  nous  ?  Nous  sommes  enserrés , 
«  Ne  nous  pourra  venir  ne  pain  ne  vin  ne  blés. 
—  Sire,  chen  dist  Hernaut,  savés  que  vous  ferès? 
a  Qui  aroit  .1.  mesage  hardis  et  adurés , 
«  Qui  bien  se  deffendist  s'il  estoit  encombrés , 
«  Qui  alast  là  dessous  desi  au  mestre  tref, 
«  Tant  qu'il  éust  paiens  véus  et  avisés , 
«  Et  parlé  à  lor  roi  qui  les  a  amenés, 
ce  Dire  que  crestien  sunt  chà  dessus  montés, 
«  Et  que  le  roi  Guitant  est  mort  et  afmés, 
«  Et  que  le  castel  est  de  crestiens  gardés; 
«  Et  quant  aront  ches  mos  oïs  et  escoutés, 
«  Pour  chen  par  aventure  s'en  seront  test  raies. 
«  Et  se  le  roi  paiens  est  si  desm  esurés 
a  Que  il  voeille  bataille,  il  en  ara  assés, 
«  Et  soit  d'un  vers  .1.  autre  qui  soient  per  à  per. 
«  Et  se  le  crestiens  est  par  le  Turc  matés, 
«  Il  ara  le  castel  tout  à  sa  volentés, 
«  Et  li  sera  du  tout  en  sa  merchi  livrés; 
ce  Et  se  li  Sarrasins  est  en  champ  conquestés, 
!     «  Adonques  s'en  revoist  arrière  en  son  resnés, 
1    «  Et  chest  pais  sera  nostre  tout  conquestés.  » 
!    Et  Gaufrey  li  a  dit  :  «  Chest  conseil  est  sénés  ; 
,    «  Je  feroi  la  bataille  volentiers  et  de  grés 
i    «  Se  nul  paiens  veut  ja  en  champ  estre  entrés, 
a  Que  chi  ens  n'a  cheli  qui  ja  soit  si  osés 
«  Que  ja  aille  u  mesage  que  devisé  avés; 


8o  GaUFREY.  aét9— aéîo 

H  Trop  convendroit  qu'il  fust  hardi  et  adurés. 

—  Segnors,  chendist  Robastre,  bien  vous  ai  escoutés; 
H  Je  feroi  le  mesage  à  l'amiral  Esclés. 

«  Segnors,  chen  dist  Robastre,  or  oés  mon  courage  : 
H  Mar  vous  dementerés  de  porter  chest  mesage; 
«  Je  le  feroi ,  par  Dieu  qui  fist  parler  l'image  ! 
»(  Bien  sarai  au  paien  descouvrir  mon  courage, 
'1  Je  croi  qu'il  me  tendront  au  départir  pour  sage. 
<c  Et  s'il  i  a  paiens  de  si  grant  segnourage 
u  Qui  me  vueille  desdire  ne  parler  par  outrage, 
«  Ne  me  tendroie  [ja] ,  pour  tout  l'or  de  Cartage , 
'c  Que  de  ma  grant  cuignie  n'ait  .1.  cop  d'avantage.  » 
Et  Gaufrey  respondi  :  «  Robastre,  moult  es  sage; 
K  Bien  soi  que  vous  ferés  richement  le  mesage, 
'<  Mes  paien  sunt  félon  et  de  moult  put  courage: 
'(  Se  vous  avoient  mort  et  tourné  à  damage, 
<(  N'i  durerion  puis  une  aloe  sauvage; 
«■  Ne  vous  voudrion  perdre  pour  tout  l'or  de  Cartage. 

—  Sire,  chen  dist  Robastre,  bien  oi  vostre  courage; 
'(  Mes  je  ne  les  dout  tous  vaillissant  un  formage. 

'(  S'estoie  là  aval  très  emmi  chu  préage, 

^  S'éusse  ma  cuignie  contre  la  gent  sauvage, 

H  Maugré  tous  les  paiens  et  lor  très  grant  lignage, 

«  Passeroie  parmi ,  n'i  aroie  damage. 

«  Et  se  vous  vouliés  prouver  mon  vasselage, 

«  Prenés  moi  .11.  chevax  si  courans  comme  rage, 

«  .II.  valiés  montés  sus  qui  soient  preus  et  sage; 

«  Il  aront  les  courgies  chascun  en  son  estage , 

«  Et  fièrent  les  chevax  andui  par  efforchage; 

<(  S'ils  me  pevent  mouvoir  ne  geter  de  l'estage , 

«  Je  vueil  que  me  pendez  à  .1.  arbre  ramage. 

«Segnors,  chendist  Robastre,  savés  que  vous  ferés? 


aéîi— 2683  GaUFREY.  8i 

«  Et  en  quele  manière  ma  forche  esprouverés? 
«  Pour  chen  se  sui  canus  qu'en  despit  ne  m'aies, 
«  Prenés  .ll.  palefrois  les  plus  fors  que  pourrés, 
K  Et  .11.  vallés  dessus  que  monter  i  ferés  ; 
«  Je  les  prendrei  as  queues,  vous  lor  quemanderés 
<i  Que  à  forche  me  mainnent,  adonques  le  verres; 
«  Se  de  mon  pas  me  gietent,  maintenant  me  pendes. 

—  Bon  le  feroit  véir,  dist  Girars  le  sénés. 

«  Pour  Dieu,  sire  Gaufrey ,  qui  en  crois  fu  penés , 
«  Essaion  de  Robastre,  se  il  vous  vient  à  grés; 
«  Et  se  ch'est  vérité,  plus  vous  i  fierés 
u  Quant  sera  avec  vous  es  grans  estours  pleniers. 

—  Par  ma  foi,  volentiers ,  dist  Gaufrey  le  sénés.» 

«Robastre,  dist  Gaufrey,  entendes  mon  semblant  : 
«  Vous  estez  chi  vanté  d'une  folie  grant. 

—  Sire,  alez  essaier,  dist  Robastre  le  franc. 

—  Volentiers,  dist  Gaufrey,  par  le  Dieu  qui  ne  ment.» 
Adonc  a  quémandé  Gaufrey  le  combatant 

Que  .II.  fors  palefrois  amenassent  avant 

En  la  sale  perrine  de  fin  marbre  luisant, 

Et  on  le  fet  tantost  à  son  quemandement. 

Les  chevax  amenèrent  .IL  vallés  erroment, 

Puis  montèrent  dessus  li  vallet  maintenant; 

Robastre  se  despoulle  en  bliaut  maintenant; 

Puis  s'en  vient  as  chevax,  par  les  queues  les  prent. 

Et  Gaufrey  quémanda  :  «  Segnors,  ferés  avant.  » 

Chil  fièrent  les  chevax  des  espérons  trenchans 

Si  fort  que  li  costé  en  furent  tuit  senglant, 

Mes  mal  soit  de  cheli  qui  s'ala  remuant 

Nient  plus  que  se  il  fust  lié  à  .1.  perquant. 

Et  quant  Gaufrey  le  voit ,  de  Dieu  se  va  seignant; 

Lors  i  ot  tel  risée  et  tel  tabourement 

Que  la  sale  d'amont  en  va  retentissant, 

Gaufrey.  6 


82  GaUFREY.  36S4— 2717 

Et  paien  l'ont  oï  des  tentes  là  devant. 

Le  roi  Quinart  apele  son  mesagier  errant. 

te  Amis,  chen  dist  (Quinart,  entendes  mon  semblant  : 

c  Aies  en  chu  castel  sans  nul  delaiement, 

«  Et  me  dites  Guitant,  que  Mahomet  gravent! 

a  Que  le  paies  me  rende  à  mon  quemandement, 

«  Si  s'en  voist  en  essil,  et  que  je  ii  quemant. 

«  Et  s'il  est  si  hardi  que  il  ait  tant  de  gent 

a  Qu'il  ose  hors  issir,  mal  ii  est  couvenant, 

a  Toute  mourra  sa  gent  à  grant  destruiement, 

«  Et  s'il  vouloit  bataille  cors  à  cors  seulement, 

«  Je  sui  prest  de  combatre  contre  Ii  erroment, 

a  Encontre  le  meilleur  de  tout  son  tenement, 

a  II  ne  me  caut  à  qui,  ou  Sarrasin  ou  Franc; 

et  Que  par  cheli  Segnor  que  je  trai  à  garant, 

ce  Ne  partiroi  d'ichi  jamès  à  mon  vivant, 

a  Si  aroi  le  castel  à  mon  quemandement. 

—  Sire,  dist  le  mesage,  je  feroi  vo  talent.  » 
Dont  se  va  atourner  tost  et  delivrement 
Pour  aler  o  castel  parler  au  roi  Guitant; 
Mes  il  estoit  ochis,  mar  Tira  là  querant. 

Il  ara  tel  mesage,  ains  le  soleil  couchant. 
Dont  l'amiral  sera  courouchié  et  dolent. 
Ainsi  com  vous  orrés  assés  prochainement, 
Que  Gaufrey  apela  Robastre  le  vaillant  : 
G  Fet  en  avés  assés ,  Robastre ,  mon  enfant  ; 
a  Vous  estes  le  plus  fort  de  chest  siècle  vivant, 
a  Or  feites  le  mesage,  s'il  vous  vient  à  talent. 

—  Sire ,  je  sui  tout  prest  »  ,  dist  Robastre  le  franc. 
Il  a  pris  sa  cuignie ,  si  s'en  tourna  à  tant; 

Venus  est  à  la  porte  sans  nul  delaiement. 
Et  Robastre  s'en  ist  moult  tost  et  vistement; 
Souvent  tourne  la  hache,  si  la  va  paumoiant, 
De  l'une  main  en  l'autre  à  son  vouloir  tournant. 


27i8— 37ÎI  GaUFREY.  85 

Ja  dira  tel  mesage  à  Quinart  l'amirant 

Dont  li  fera  le  cuer  courouchié  et  dolent  ; 

Mes  il  n'ot  pas  aie  une  pierre  ruant, 

Le  mesage  encontra  à  Quinart  l'amirant, 

Qui  sist  sus  .1.  cheval  isnel  et  remuant. 

Quant  Robastre  le  voit ,  si  li  va  escriant  : 

a  Estes  en  là,  paien  !  n'aies  nient  plus  avant! 

a  Les  déables  d'enfer  vous  vont  si  tost  portant , 

a  Vous  estes  chi  venu  à  vostre  jugement.  » 

Quant  le  paiens  l'oï,  si  l'ala  regardant; 

En  sa  main  tint  .1.  dart  esmoulu  et  trenchant, 

A  Robastre  l'envoie  par  si  grant  mautalent, 

La  cuirie  li  trenche  et  le  hauberc  tenant; 

Se  ne  tournast  le  dart  d'autre  part  le  trenchant, 

Ja  Robastre  n'éust  de  la  mort  nul  garant. 

Et  quant  il  l'a  véu,  à  poi  d'ire  ne  fent; 

Dont  leva  la  cuignie  par  grant  aïrement 

Et  feri  le  paien  en  son  escu  devant , 

Que  très  parmi  li  perche  et  découpe  et  pourfent. 

Très  par  devant  l'archon  deschent  le  coup  bruiant. 

Le  cheval  a  coupé  comme  .1.  raim  d'olifant, 

Et  le  mesage  chiet  ens  u  pré  verdoiant. 

Et  Robastre  li  vient,  par  le  hauberc  le  prent, 

De  terre  le  leva  tost  et  isnelement, 

A  son  col  le  leva  aussi  comme  .1.  enfant. 

Et  chil  a  reclamé  Mahom  et  Tervagant , 

Et  Robastre  l'emporte  au  tref  à  l'amirant. 

Tout  droit  au  mestre  tref  est  venu  acourant, 

Le  Sarrasin  au  col ,  s'en  est  entré  dedens , 

Devant  l'amiral  vint,  à  terre  le  deschent 

Si  bel  et  si  seri  et  si  très  douchement 

Que  le  cuer  de  son  ventre  en  .11.  moitiez  li  fent. 

Et  puis  s'est  escrié  à  sa  vois  qu'il  ot  grant  ; 

«  Lequel  est  vostre  roi  ?  Le  cors  Dieu  le  gravent  ! 


84  Gaufre  Y.  ajj  2-2784 

«.  A  li  m'a  envoie  Gaufrey  le  combatant, 

«  Qui  est  fix  Doolin  de  Maience  la  grant; 

a  Par  moi  vous  a  mandé ,  sachiés  à  ensient, 

a  Qu'il  a  pris  le  caste!  et  a  ochis  Guitanl , 

a  S'a  donné  Grellemont  son  frère  le  vaillant. 

«  Trop  par  estes  hardi  et  fel  et  souduiant , 

«  Quant  vous  estes  venu  en  nostre  chasement  : 

«  Raies  vous  ent  ariere,  que  je  le  vous  quemant. 

a  Et  s'il  en  i  a  nul  tant  hardi  ne  puissant 

oc  Qui  vousist  assembler  encontre  moi  en  camp  , 

«  S'il  me  poveit  conquerre  cors  à  cors  seulement , 

a  Vostre  iert  le  caste! ,  et  nous  iron  avant  ; 

a  Et  se  je  le  conquier,  par  le  Dieu  qui  ne  ment, 

a  Maintenant  iert  pendu  par  devant  l'amirant  : 

«■  Ja  n'en  ara  par  li  raenchon  ne  garant.  » 

.1.  des  frères  Quinart  s'en  est  passé  avant, 

Cheli  ot  nom  Cadot;  il  tint  grant  tenement , 

Il  tint  toute  Dordonne  et  tout  le  pais  grant  , 

Qui  en  chu  temps  estoit  as  paiens  mescréans. 

Venus  est  à  Robastre,  par  la  barbe  le  prent, 

Si  a  tiré  la  barbe  envers  li  si  forment 

Que  .c.  peus  en  a  trait  à  li  en  un  tenant; 

Le  sanc  après  sa  main  maintenant  en  deschent, 

Que  la  cuirie  en  moulle  et  le  hauberc  tenant. 

Quant  Robastre  le  voit,  à  poi  d'ire  ne  fent; 

S'or  ne  se  peut  vengier,  il  ne  se  prise  .1.  gant. 

Quant  Robastre  a  véu  le  Sarrasin  félon 
Qui  li  a  S'  plumé  durement  son  grenon, 
Se  vengier  ne  se  peut,  ne  se  prise  .1.  bouton. 
Dont  leva  la  cuignie  par  grant  aïreson , 
Le  Sarrasin  cuida  fendre  jusqu'au  menton; 
Mes  il  bessa  le  chief  pour  avoir  garison , 
Et  Robastre  l'ataint  par  dessus  le  caon. 


lySj— 2S:8  GaUFREY.  85 

De  la  hache  trenchant ,  qui  coupe  de  randon  , 

Li  a  le  chief  coupé  par  dessous  le  menton, 

Si  qu'il  estoit  volé  l'amiral  u  gueron. 

Quant  l'amiral  le  voit,  si  grant  duel  n'ot  il  on  ; 

De  la  douleur  qu'il  ot  quéi  en  pasmeson. 

Quant  il  fu  relevé,  si  a  crié  :  «  Mahon  I 

«  Or  avant ,  Sarrasins!  prenés  moi  chest  glouton  !  « 

Lors  saillent  li  paien  ,  qui  ont  oï  le  Ion  , 

Plus  de  .M.  et  .v^.  a  Robastre  environ; 

Mes  tous  sunt  desarmé,  ne  les  prise  .1.  bouton. 

Li  .1.  li  giete  dart  et  li  autre  baston, 

Et  devant  et  deriere  l'assaillent  environ; 

Et  il  de  sa  cuignie  se  deffent  à  bandon  ; 

Ne  convint  pas  qu'il  fust  ne  couart  ne  bricon. 

Plus  de  .LXiiii.  en  tue  u  paveillon  ; 

Gui  il  ataint  à  coup  n'a  de  mort  garison. 

Quant  Sarrasin  le  voient ,  si  entrent  en  fricbon  ; 

Dont  s'escria  Quinart  :  a  Or  avant,  mi  baron! 

«  Que  se  il  vous  escape,  foi  que  je  doi  Mahon, 

«  Ne  vous  leiroi  de  terre  vaillant  .1.  esperon  !  » 

Dont  renforche  la  noise  et  le  cri  et  le  ton. 
Plus  de  .xm.  en  queurent  as  armes  environ, 
Et  Robastre  jura  le  corps  saint  Syméon , 
Que  à  tout  le  premier  donra  tele  poison 
Que  mes  ne  mengera  de  char  ne  de  poisson. 

Et  [lij  Sarrasin  saillent  entour  et  environ, 

Et  il  se  deffendoit  en  guise  de  baron. 

Tel  part  fesoit  Robastre  de  sa  hache  environ 

C'on  pot  oïr  la  noise  d'une  treitie  en  son. 

Gaufrey  fu  sus  le  mur  apoué  au  perron, 

Et  son  frère  Girars,  qui  puis  tint  Roussillon, 

Et  son  frère  duc  Bueve,  qui  puis  tint  Aigremon, 

Et  Doon,  qui  Nantueil  ot  puis  tout  environ, 

Et  Grifonnet  son  frère,  qui  ait  maléichon, 


86  GaUFREY.  28i9-2S;i 

A  qui  Gaufrey  donna  tout  premier  Grellemont; 

Morant  et  Baudouin  et  Raimbaut  le  baron  , 

Et  tous  les  .XII.  fis  qui  sunt  enfans  Doon, 

Et  les  enfans  Garin,  ch'est  Hernaut  le  baron, 

Li  et  Girart  son  frère,  et  Renier  et  Milon. 

La  noise  ont  entendue  que  font  li  Esclavon 

Qui  assaillent  Robastre  là  jus  au  paveillon. 

Premier  parla  Gaufrey,  qui  ot  cuer  de  lion  : 

«  Segnors,  chen  dist  Gaufrey,  par  le  cors  saint  Symcn, 

((  Par  le  mien  ensient  et  par  m'avision, 

«  Robastre  ont  assailli  Persant  et  Esclavon; 

a  Las!  se  il  l'ont  ochis,  jamès  joie  n'aron.  » 

Puis  dist  à  l'autre  mot  :  «  Or  tost,  si  nous  armon!  » 

Et  il  ont  respondu  :  «  Vostre  vouloir  feron.  » 

Adonc  queurent  as  armes  tuit  li  ,xvi.  baron, 

Et  tous  lor  chevaliers  sans  nule  arresteson  ; 

Bien  suntvXXX.  milliers,  si  com  lisant  trouvon. 

Gaufrey  li  gentis  homs  n'i  a  plus  atendu, 
Entre  li  et  sa  gent  sunt  [as]  armes  couru  ; 
La  porte  ont  dévalée,  et  le  pont  abatu. 
.IIII  ^.  chevaliers  sunt  ileuc  remasu  , 
Qui  gardèrent  la  porte  tant  qu'il  erent  revenu. 
Et  Gaufrey  et  sa  gent  chevauchent  par  vertu 
Devers  le  tref  Quinart  le  cuvert  mescréu, 
Où  Robastre  le  ber  estoit  tant  combatu 
Que  plus  de  .C.  paiens  lor  a  mort  et  fondu. 
Et  il  li  ont  lanchié  maint  roit  espié  moulu. 
En  plusie.x  lieus  [li]  ont  son  hauberc  derumpu, 
Si  que  le  sanc  li  est  de  toutes  pars  couru; 
Mes  ja  toute  sa  forche  n'i  vausist  .1.  festu , 
Tant  i  a  de  paiens  tout  entour  apléu. 
La  coulombe  et  le  tref  ont  sus  eus  abatu. 
Plus  de  .XXX.  paiens  a  mort  et  confondu, 


2852—2885  Gaufrey.  87 

L'amiral  a  gari  Pilate  et  Burgibu , 

Que  i!  est  escapé,  n'i  a  nul  mal  eu. 

Fuient  parmi  ches  tentes  et  crient  par  vertu, 

Et  fet  armer  paiens  là  où  les  a  véu; 

Plus  de  .LX"^.  sunt  as  armes  couru. 

Or  ait  Dex  Gaufrey,  le  vrai  père  Jhesu  ! 

Quar  se  Jhesus  n'en  pense,  tous  seront  confondu. 

Or  diron  de  Robastre  com  li  est  avenu: 
Par  dessous  les  solives  est  hors  du  tref  issu , 
Et  paumoie  sa  hache,  plus  est  ardant  d'un  fu; 
Et  quant  il  fu  à  plain ,  si  a  paiens  véu 
Qui  tous  viennent  courant  et  demainent  grant  hu  ; 
Mes  n'i  a  pas  paour  pour  trestous  eus  eu, 
Nepourquant  de  bon  cuer  a  reclamé  Jhesu, 
Que  tant  li  donne  vie,  par  la  soue  vertu, 
Qu'encorvoie  Garin,  que  il  tient  à  son  dru. 
Et  Doon  de  Maience,  le  chevalier  membru, 
Que  tiennent  en  prison  li  paien  malostru. 
A  icheste  parole  li  sunt  paien  venu  , 
Et  Gaufrey  d'autre  part,  qui  moult  ot  de  vertu, 
Et  vint  devant  sa  gent  dessus  Marchepalu  : 
Ch'est  .1.  destrier  d'Arrable  qui  vaut  .M.  mars  fondu, 
Il  fu  roy  Gloriant,  maint  jour  l'avoit  eu; 
Gaufrey  l'avoit  conquis  le  jour  qu'il  fu  vaincu 
Es  prés  dessous  Monglane,  où  le  grant  tornoi  fu, 
Le  jour  qu'il  prist  Garin  et  Doon  le  canu. 
Robastre  se  regarde ,  s'a  Gaufrey  connéu  ; 
Il  li  a  escrié  :  «  Bien  soies  vous  venu  ! 
«  Vostre  mesage  fis,  mes  nel  prise  .1.  festu, 
«  Ainchiez  m'ont  assailli  li  paien  mescréu. 
«  Je  croi  mal  bailli  fusse  se  ne  fussiez  venu  ; 
«  Mes  la  vostre  venue  lor  sera  chier  vendu. 
—  Chertez  ch'est  vérité,  Gaufrey  a  respondu; 
«  Or  tost,  couron  lor  sus  !  mal  lor  est  avenu.  » 


88  Gaufrey.  2S86— 2919 

A  tant  es  vous  Quinart  armé  et  fervestu, 
Marchepalu  brocha,  Gaufrey  l'a  connéu, 
D'un  des  frères  Q_uinart  est  Gaufrey  connéu. 
Gaufrey  va  contre  li,  qui  l'a  aperchéu. 
Marados  fiert  Gaufrey  sus  son  doré  escu, 
Dessous  ia  bougie  d'or  li  a  freint  et  fendu; 
Mes  le  hauberc  fu  fort,  maile  n'en  a  rumpu  ; 
La  lanche  est  tronchonnée  et  le  fer  est  rumpu, 
Et  la  Gaufrey  fu  fort,  dont  moult  bien  l'a  féru, 
Que  i'escu  à  fin  or  li  a  fraint  et  fendu, 
Et  le  hauberc  du  dos  desmaillié  et  rumpu  : 
Parmi  outre  le  cors  li  est  l'espié  couru; 
Tant  corn  hanste  li  dure,  l'abat  mort  estendu. 
Quant  Robastre  le  voit,  grant  joie  en  a  eu  ; 
Il  a  dit  à  Gaufrey  :  «  Or  vous  ai  je  véu  ; 
ec  Or  à  primez  di  je  que  vous  estes  rai  dru , 
c  Et  que  vous  retraiez  à  Doon  le  membru. 
«  Beneeite  soit  la  brache  qui  tel  coup  a  féru.  » 
Adonc  queurt  sus  paiens  à  forche  et  à  vertu. 
Là  ot  tant  hanste  freite  et  perchié  tant  escu, 
Et  tant  félon  paien  ochis  et  confondu. 
Tant  corps  i  ot  sans  arae  et  tant  teste  sans  bu. 
Dont  li  segnor  sunt  mort,  ochis  et  confondu, 
Tant  bon  destrier  i  ot  par  le  camp  esméu , 
Qui  .1.  seul  en  vousist,  .xxx.  en  eust  eu. 
Plus  de  .XX™.  paien  i  sunt  mort  abatu  ; 
Dont  Quinart  Tamiral  a  grant  paour  eu, 
Et  li  nostre  i  ont  bien  .c.  chevaliers  perdu. 
Quinart  sonna  .1.  cor,  paien  l'ont  entendu: 
.LX"^.  paien  sunt  as  armes   couru  ; 
Quant  furent  apresté  li  cuvert  mescréu, 
Vers  le  félon  estour  se  sunt  tous  esméu. 
Hernaut  a  les  grans  os  des  paiens  perchée, 
Gaufrey  en  apela  et  Robastre  soa  dru  ; 


2920—2952  Gaufrey.  89 

«  Segnors,  fet  il,  pour  Dieu  qui  u  chiel  fet  vertu, 

a  Véés  que  de  paiens  est  or  sus  nous  venu  ! 

«  Il  semble  tuit  ii  mont  en  soient  revestu. 

«  Se  ne  nous  en  tournon,  foi  que  je  doi  Jhesu, 

«  Ja  ne  verron  le  vespre,  si  seron  irascu. 

—  Qu'en  dites  vous,  Robastre  ?  dist  Gaufrey  le  membru. 

—  J'en  di,  chen  dist  Robastre,  qu'il  ne  vaut  .1.  festu  ; 
«  Il  ne  fu  onques  fix  Garin  le  connéu, 

«  Qui  veut  lessier  l'estour  pour  paiens  mescréu. 
«  Se  vous  avés  paour,  aies  vous  ent  0  liu  , 
«  Je  demourrei  tout  seul,  foi  que  je  doi  Jhesu  : 
(c  Ainchiès  que  soie  mort,  mi  seroi  chier  vendu.  » 

Quant  Hernaut  a  véu  Robastre  courouchier 
Pour  chen  que  il  loeit  le  retourner  arier, 
Si  grant  duel  a  eu ,  le  sens  cuide  cangier  ; 
A  poi  ne  se  courut  à  Robastre  lanchier, 
Et  qu'il  ne  le  feri  du  riche  branc  d'achier; 
Mes  la  cuignie  doute  qu'il  li  vit  paumoier. 
Après  se  rapensa  à  loi  de  chevalier  : 
«  Par  Dieu,  or  ai  je  tort,  chen  dist  Hernaus  le  fier, 
c<  Qui  me  voeil  prendre  chi  à  Robastre  le  fier  ; 
«  Il  n'a  en  nule  terre  nul  meillor  chevalier  ; 
«  Il  aime  tant  Garin  mon  père ,  le  guerrier, 
a  Que  pour  s'amour  vient  il  avec  nous  ostoier. 
c.  S'il  s'en  vousist  aler,  par  Dieu  le  droiturier, 
«  Si  le  déusse  je  de  demourer  proier 
«  Par  cheli  saint  Segnor  qui  se  lessa  drechier 
«  Dedens  la  sainte  crois  pour  li  mont  respiter. 
«  Je  n'en  tourneroi  mes  pour  les  membres  trenchier, 
V  Si  enverroi  Robastre  aler  u  front  premier  : 
«  Adonc  se  je  m'en  vois,  n'en  fes  à  blastengier.  » 
A  tant  es  vous  Quinart,  qui  Dex  doinst  encombrier  ! 
Huripe,  Malachar  et  le  grant  Nasier; 


90  Gaufrey.  29)'— 298s 

Tant  corn  la  mer  tournie  n'ot  il  paiens  si  fier  : 

Si  portoit  en  sa  main  une  hache  d'achier 

Que  ne  levast  de  terre  .î.  vilain  caruier; 

•  X"*.  paiens  avoit  sous  li  à  justizier. 

Il  ot  feite  s'ensengne  emmi  le  pré  drechier, 

Avec  Quinart  venoit  à  pié  le  sablonnier; 

En  l'ost  n'avoit  cheval  si  courant  ne  si  fier 

Qui  portast  le  paien  le  tret  à  .1.  archier 

Que  ne  le  convenist  dessous  li  estanchier. 

Nasierle  félon  fist  moult  à  ressongnier: 

Il  fu  fix  d'un  gaiant  qui  ot  nom  Morachier; 

S'un  crestien  tenist ,  chen  vous  os  tesmoignier, 

Mes  qu'il  l'éust  .1.  poi  rosti  et  brasillier, 

Plus  savereusement  le  menjast  l'aversier 

Qu'il  ne  féist  la  char  de  chisne  ou  de  plouvier. 

Moult  li  retraioit  bien  le  mal  paien  Nasier  : 

.XIIII.  pies  avoit  en  estant  l'aversier, 

Et  de  large  ot  la  toise  à  .1.  grant  chevalier, 

La  teste  avoit  plus  grosse  assez  d'un  buef  plenier, 

Et  si  estoit  plus  noir  que  meure  de  meurier; 

Lex  iex  avoit  plus  rougez  que  carbcn  en  brasier, 

Le  cheveus  herupés,  pongnans  comme  esglentier; 

Qui  bien  l'esgarderoit,  bien  devroit  esragier. 

En  une  des  narines  du  nés,  lés  le  joier, 

Pourroit  on  largement  un  oef  d'oue  muchier  ; 

En  sa  bouche  enterroit  .1.  grant  pain  de  denier; 

Bien  menjast  .1.  mouton  tout  seul  à  un  mengier; 

Et  je  que  vous  diroie  ?  ch'estoit  .1.  aversier. 

Nasier  venoit  à  pié  parmi  la  sablonnée, 
Et  l'amiral  Quinart  à  la  maie  pensée, 
Et  son  frère  avec  li  Crameillie  Dorée, 
Et  sunt  .LX.  mile  en  une  tropelée. 
.V.  eschieles  ont  fet  la  gent  maléurée  : 


2984-3019  GaUFREY.  9I 

Malachar  a  la  [prime]  à  .x.  mile  guiée, 

Et  Huripe  le  fel  si  a  l'autre  menée, 

Avec  li  est  le  roi  Crameillie  Dorée; 

Etsunt  .XXX.  milliers  de  la  gent  deffaée. 

Et  Nasier  fist  la  tierche,  el  li  fu  quémandée  : 

Cheli  n'ot  que  .x"^.  de  la  gent  deffaée. 

Le  roi  Héraut  la  quarte  a  conduite  et  menée. 

Chil  tenoit  Roussillon  et  toute  la  contrée, 

Girart  l'ochist  en  champ,  à  la  chiere  membrée  ; 

Soue  en  fu  Roussillon  et  toute  la  contrée, 

Ainsi  com  vous  orrés  à  poi  de  demourée. 

Et  l'amiral  Quinart  a  la  quinte  menée; 

Chil  menoit  une  gent  de  mal  fere  aprestée. 

Et  Gaufrey  vient  contre  eus  à  grant  esperonnée. 

A  l'aprechier  les  rens  oïssiés  grant  criée  : 

Tuit  li  frère  ont  Vauclere  et  Monjoie  escriée, 

Et  Hernaut,  Biaulandois  :  che  estoit  sa  contrée; 

Et  Milon  cria  Puille  à  moult  grant  alenée, 

Et  Renier  cria  Jennes  à  haute  vois  levée; 

Girart  cria  Vienne  ,  ne  l'a  pas  oubliée. 

Adonc  vont  Turs  ferir  sans  nule  demourée. 

Ainchiès  que  tous  eussent  lor  lanche  tronchonnée. 

Eurent  ochis  .x"^.  de  la  gent  deffaée. 

Gaufrey  Marchepalu  broche  de  randonnée 

Et  a  brandi  la  lanche  qui  estoit  acherée. 

Va  ferir  Malachar  en  la  targe  dorée 

Où  l'image  Mahom  estoit  d'or  painturée; 

Mes  ains  ne  li  valut  une  pomme  parée 

Que  toute  ne  li  ait  déroute  et  dequassée; 

Parmi  outre  le  cors  est  l'ensengne  passée, 

Que  de  l'autre  partie  en  parut  une  ausnée  : 

Tant  com  Gaufrey  tint  lanche  ,  l'abat  mort  en  la  prée. 

Aymonnet  geta  mort  Grimolart  d'Estampée^ 

Et  Doonnet  ochist  Capon  de  Valastrée  ; 


92  GaUFREY.  p2o— }05î 

Hernaut  a  geté  mort  Malin  de  Grimoulée, 

Et  Robastre  le  preus  la  cuignie  a  levée , 

Et  s'est  féru  entr'eus  en  la  plus  grant  tassée; 

Plux  de  .XXX.  a  ochis  de  la  gent  deffaée. 

Bien  se  sunt  esprouvé  nostre  gent  hcnourée. 

Tant  i  ot  hanste  freinte,  tante  teste  coupée, 

Et  l'un  mort  dessus  l'autre  abatu  en  la  prée , 

De  .II.  lieuez  et  plus  ot  on  bien  la  criée  : 

Par  devant  Grellemont  en  est  la  noise  alée. 

Tant  s'est  la  nostre  gent  par  sa  forche  prouvée 

Que  la  première  eschiele  eurent  desbaretée, 

Et  toute  l'ont  en  champ  desconfite  et  matée; 

Mes  la  seconde  après  trouvèrent  si  serrée 

Que  plus  en  ont  ochis  nostre  gent  et  tuée , 

Tant  plus  lor  est  avis  que  croisse  l'aùnée. 

A  tant  es  vous  Gaufrey,  qui  bien  fiert  de  l'espée, 

Et  Grifonnet  son  frère  le  sieut  de  randonnée; 

Sire  est  de  Grellemont  et  de  chele  contrée. 

Entre  paiens  s'embat,  mainte  teste  a  coupée  :^ 

Qui  il  ataint  à  coup,  tost  est  sa  vie  alée. 

Par  sa  ruiste  fierté  a  nostre  gent  passée, 

Tel  part  fet  c'on  i  puet  mener  une  quartée. 

Sus  la  gent  s'embati  Crameillie  Dorée, 

Nostre  gent  a  passé  plus  d'une  grant  rué[e]. 

A  tant  es  Sarrasins  qui  li  font  escriée  : 

«  Vassal ,  vous  avés  trop  démené  vo  posnée; 

«  A  Quinart  vous  rendron ,  par  nostre  loi  sauvée.  » 

Dont  li  ont  maint  faussart  et  maint  lanche  ruée  , 

Que  il  li  ont  sa  targe  déroute  et  dequassée  ; 

En  plus  de  .llll.  pars  li  ont  la  char  navrée, 

Son  cheval  ont  ochis  dessous  li  en  la  prée. 

Quant  Grifon  l'a  véu,  s'a  la  couleur  muée; 

Adonc  est  sus  sailli ,  si  a  traite  l'espée, 

Entour  li  se  deffent  com  beste  forsenée  ; 


30H— ?o86  GaUFREY. 

Plux  de  .XX.  en  ochist  de  la  gent  mal  senée. 

Grifon  fu  en  la  presse  à  pié  et  sans  cheval. 
Par  le  pont  tint  l'espée  luisant  comme  cristal  • 
t  landnne  li  donna  ,  sa  mère  la  loial  ;  ' 

Ele  ot  nom  Trenchefer,  chen  semblé  Durandal 
Richement  se  deffent  de  la  gent  desloial 
A  destre  et  à  senestre  feri  du  branc  pongnal- 
Mes  sachiés  trop  estoient  li  félon  desloial     ' 
Durement  l'ont  navré  u  flanc  et  u  costal/ 
Et  il  fiert  entour  li  et  amont  et  aval. 
Tant  a  féru  Grifon  du  branc  poitevinal 
Que  il  a  les  paiens  getés  de  leur  estai. 
A  une  roche  vint  qu'il  vit  lés  .i.  costal , 
Contre  la  roche  a  mis  par  derier  li  dossal- 
Or  se  garde  devant,  que  deriere  n'a  mal  ' 
Donc  1  sunt  acouru  chele  gent  desloial 
Et  Grifon  reclama  le  roi  celestial ,        ' 
Et  si  promet  à  Dieu  ,  le  père  espérilal 
Que  s'il  puet  escaper  de  chel  estour  mortal 
Que  pour  l'amour  de  li  fera  .i.  hospital,    ' 
Où  il  hébergera  tous  povrez  quemunal;  ' 
Mes  il  se  parjura,  le  glouton  desloial.' 

Grifon  est  en  la  presse,  où  il  moult  s'esmaia- 
De  tel  cuer  comme  il  ot  Damedieu  reclama 
Que  li  II  gart  son  cors ,  si  com  poveir  en  a 
Oes  comme  Gaufrey,  biaus  segnors,  esploita- 
Maint  Sarrasin  ochist  et  maint  en  i  tua  , 
Et  va  parmi  l'estour,  que  sa  gent  perdu  a. 
Si  comme  il  retournoit,  oï  et  escouta 
Grifonnet  le  sien  frère,  qui  moult  se  dementa  • 
Adonques  a  tele  ire,  à  poi  ne  forsena. 
Tant  voit  paiens  entour,  tout  s'en  esmerveilla 


93 


94  Gaufre  Y.  joSy— jiao 

Et  ne  voit  nul  des  siens  qui  li  aide  ja; 

Lors  dist  ja ,  se  Dex  plest ,  son  frere  ne  leira , 

Ou  il  sera  ochis  ou  il  le  rescourra. 

Tost  et  isnelement  vers  li  esperonna; 

Quant  il  vint  as  paiens,  pas  ne  les  salua. 

En  sa  main  tint  .1.  dart  qui  grant  clarté  geta; 

Le  premier  qu'il  encontre  si  forment  assena 

Que  jusques  el  menton  le  fendi  et  coupa; 

Le  secont  et  le  tiers  ochist  et  afola , 

Et  le  quart  et  le  quint  à  la  terre  versa. 

Quant  paien  l'ont  véu ,  le  plus  fort  le  douta, 

Et  tout  le  plus  hardi  du  tout  s'espuanta; 

Et  Gaufrey  tout  adès  d'ochirre  ne  fina. 

Chascun  li  a  fet  voie  et  arrier  recula; 

Venus  est  à  Grifon ,  .1.  destrier  li  bailla  :  J 

a  Mon  bel  frere ,  dist  il ,  ne  vous  esmaiés  ja ,  ^ 

c(  Que  ch'est  Gaufrey  vo  frere,  qui  bien  vous  aidera.» 

Quant  Grifon  l'a  oï,  moult  s'en  esléeicha; 

Tost  et  isnelement  sus  le  cheval  monta, 

Et  quant  il  fu  monté  son  escu  embracha; 

Fuiant  parmi  la  presse  maintenant  s'en  ala, 

Et  Sarrasin  Gaufrey  assaillent  par  delà, 

Son  cheval  ont  ochis,  à  terre  trébucha; 

Mes  le  vassal  fu  preus,  moult  tost  se  releva; 

Durement  se  deffent  à  l'espée  qu'il  a. 

Grifon  tourna  en  fuie,  entre  ses  dens  dit  a  : 

(c  Gaufrey ,  il  m'est  avis  que  or  estes  vous  là  : 

ce  Or  soit  cheli  pendu  qui  vous  i  secourra!  » 

A  tant  s'en  est  torné  et  le  cheval  brocha , 

Tout  droit  vers  le  castel  le  bon  cheval  hurta; 

Il  s'en  alast  laiens,  mes  Robastre  encontra. 

Quant  Robastre  le  voit ,  moult  haut  li  escria  : 

a  Dites  où  est  Gaufrey,  ne  le  me  chelés  ja.  » 

Et  Grifes  li  respont  que  il  bien  li  dira  : 


ÎI21-ÎIJ4  Gaufrey.  95 

«  Robastre,  alon  nous  ent  et  ne  le  querés  ja, 

«  Que  paien  l'ont  ochis  en  chele  presse  là, 

«  Et  quant  le  vi  mourir,  si  m'en  afui  chà. 

«  Tant  i  a  Sarrasin  ,  nous  n'i  dureron  ja; 

«  Fuion  nous  ent,  amis,  chen  nous  garantira.» 

Et  Robastre  respont  ja  si  ne  le  fera. 

Mes  Gaufrey,  si  il  puet ,  maintenant  vengera; 

«  Mes  venés  avec  moi ,  je  ne  vous  faudrei  ja.  » 

Et  Grifon  li  a  dit  qu'il  voist ,  il  le  sieurra; 

Et  Robastre  lor  vint  et  la  hache  lieva , 

Plus  de  .LX.  Turs  ochist  et  afola, 

Puis  a  levé  la  teste  ,  parmi  eus  regarda, 

Et  a  véu  Gaufrey ,  qui  emmi  eus  capla; 

Bien  l'a  reconnéu  tantost  com  l'avisa. 

Dont  jura  Damedieu  qui  le  mont  estora 

Que  Grifon  est  traître  quant  il  si  le  lessa  ; 

Jamez  tant  comme  il  vive  du  cuer  ne  l'amera. 

Puis  s'est  féru  en  eus,  que  nul  n'en  espargna; 

Tant  s'i  est  combatu  et  tant  fort  i  capla, 

Que  trestous  les  paiens  de  lor  estai  geta. 

Puis  en  vint  à  Gaufrey,  .1.  cheval  li  donna; 

Et  Gaufrey  fu  legier,  isnelement  monta, 

Et  quant  il  fu  monté,  es  estriés  s'aficha. 

Et  Robastre  lés  li  de  ferir  s'apresta , 

Et  se  fiert  tout  adès  oia  plus  espès  en  a. 

Plus  de  .LXliil.  en  ochist  et  tua  ; 

Entre  li  et  Gaufrey  Sarrasins  recula. 

Es  vous  venir  Hernaut ,  qui  bien  les  avisa, 

Et  Girars  et  Milon  et  Renier  le  vassal. 

Et  tous  les  .XI.  frères  que  durement  ama; 

Mes  quant  Grifes  i  vint,  pas  ne  le  salua. 

«  Ahy  !  mauves,  dist  il,  vous  me  lessastes  là 

«  Entre  paiens  félons,  tous  jours  m'en  souvendra; 

a  En  vous  ne  tint  il  mie  que  ochis  ne  fu  là. 


96  GaUFREY.  ?iî)-îi87 

«  Honni  soit  qui  jamès  vostre  corps  amera, 

«  Quant  pour  paour  de  mort  vous  me  lessastes  là. 

—  Sire,  chen  dist  Grifon,  dites  que  vous  pleira; 

«  Mes  je  vi  moult  très  bien  n'i  durerion  ja , 

a  S'aiei  querre  Robastre,  eu  mestier  vous  a  ; 

«  Qnques  si  bon  vassal  sus  cheval  ne  monta. 

«  Je  vous  aim  loialment,  je  ne  vous  faudroi  ja.» 

Puis  dist  entre  sez  dens,  que  nul  ne  l'escouta, 

Que  chen  que  il  a  dit  chierement  li  vendra. 

Moult  fu  grant  li  estour  et  la  bataille  fiere;     ; 
Le  jour  i  tist  Robastre  de  paiens  mainte  bière, 
Plus  de  .LXVI.  en  coucha  en  litière  , 
Dont  la  Corée  pert  au  plus  sain  par  deriere. 
Et  Gaufrey  i  refiert  à  loi  de  bon  pongniere, 
Et  Hernaut  et  Milon  et  Grifon  le  trichiere, 
Et  Girars  de  Vienne  et  Renier  brache  fiere, 
Et  tous  les  .Xll.  frères,  à  qui  Dex  soit  aidiere. 
Et  Robastre  i  fiert  tost  et  devant  et  deriere, 
Et  deperdi  nos  gens  en  la  bataille  fiere  ; 
Une  eschiele  passa  [de  moult]  ruiste  manière  , 
Et  quant  il  fu  passé  et  ot  outré  leschiele , 
Si  s'ala  reposer  en  une  sabloniere. 
,1.  paien  a  véu  ,  qui  fu  né  d'Aversiere, 
Che  est  une  chité,  soleil  n'i  rent  lumière, 
Faradin  ot  à  nom  et  queurt  comme  levriere  : 
.11"^.  Sarrasins  avoit  en  sa  baniere, 
Neveu  estoit  Nasier  à  la  pensée  fiere, 
Que  de  la  nostre  gent  fist  chu  jour  mainte  bière. 
Faradin  apela  chele  gent  losengiere  : 
«  Segnors,  pour  Appolin  nostre  Dieu  droituriere, 
«  Véés  vous  le  déable  à  la  cuignie  fiere 
a  Qui  de  la  nostre  gent  a  fet  mainte  litière  ? 
«  Matés  est  et  vaincu ,  il  en  fet  bien  la  chiere. 


3188—5320  UAUFREY.  97 

a  Or  tost  couron  li  sus!  ja  iert  mort  le  trichier[e]. 
—  Sire,  bien  avés  dit  »,  dist  la  gent  losengiere. 

Faradin  et  sa  gent  n'i  ont  plus  atendu , 
Où  qu'il  voient  Robastre,  chele  part  sunt  couru, 
Qui  là  se  reposoit  emmi  le  pré  herbu. 
II  a  levé  le  chief,  si  a  paiens  véu , 
Vers  li  les  voit  venir,  onques  si  lié  ne  fu; 
.II.  mile  sont  et  plus ,  bien  les  a  pourvéu. 
«  Biau  sire  Dex,  dist  il,  aoré  soies  tu, 
«  Sire,  qui  m'as  donné  u  monde  tel  vertu 
«  Que  je  ne  doute  as  armez  .M.  hommez  à  escu, 
«  Dex ,  tenés  tant  l'estour  que  g'i  aie  féru  ! 
«  Bien  seroie  honni  s'estoient  remasu  ; 
«  Mez  par  cheli  Segnor  qu'on  apele  Jhesu  , 
«  Mar  m'i  ont  espié,  chier  leur  sera  vendu. 
«  Se  ma  hache  ne  bruise,  mar  m'i  ont  atendu; 
«  Ains  que  je  soie  mort  m'i  seroi  chier  vendu..  » 
Dont  encline  le  chief  et  les  a  atendu 
Tant  que  il  furent  tous  près  de  li  acouru. 
Faradin  li  escrie  :  «  Mal  vous  est  avenu  ; 
«  A  l'amiral  Quinart  serés  enqui  rendu, 
c(  Que  sa  gent  li  avés  durement  confondu  ; 
c(  Mez  ains  demain  serés  par  la  gueule  pendu. 
«  Hui  vous  ay  par  l'estour  longuement  poursiéu, 
«  Ne  te  poveie  ataindre,  s'en  estoie  irascu; 
«  Mez,  la  merchi  Mahom,  bien  m'en  est  avenu 
«  Quant  trouvé  vous  avon  emmi  chest  pré  herbu  ; 
«  Vous  serés  maintenant  à  l'amiral  rendu.  » 
Adonc  a  escrié,  n'i  a  plus  atendu  : 
«  Paien ,  coures  li  sus  à  forche  et  à  vertu  ! 
—  Sire,  à  vostre  vouloir  »,  paien  ont  respondu, 
Faradin  devant  tous  à  Robastre  est  venu 
Et  a  brandi  la  lanche  etembrachié  l'escu; 

Caufrey.  7 


9^  GaUFREY.  522I-J2J4 

Par  dessus  la  cuirie  a  Robastre  feru. 

Le  hauberc  de  dessous  l'a  de  mort  secouru, 

Qui  estoit  si  très  fort  maile  n'en  a  rumpu. 

La  lanche  vole  en  piechez ,  n'i  valut  .1.  festu; 

Et  Robastre  le  ber  n'i  a  plus  atendu, 

Ains  leva  la  cuignie  par  moult  ruiste  vertu, 

Faradin  le  félon  a  sus  l'elme  feru  : 

Coife  ne  bachinet  ne  li  a  rien  valu, 

Entres!  qu'au  braier  l'a  coupé  et  fendu; 

La  cuignie  trestourne,  s'a  le  cheval  feru  , 

En  .11.  moitiez  le  coupe  comme  un  raim  de  séu  , 

Le  mestre  et  le  cheval  a  à  terre  abatu  ; 

Cnques  puis  n'en  leva,  se  il  porté  n'en  fu. 

Aprez  s'est  es  paiens  par  mautalent  feru. 

Que  si  trez  petit  coup  n'ara  en  eus  feru 

Que  .1111.  ou  .V.  ou  .VI.  n'en  ait  mort  abatu: 

L'un  a  le  bras  coupé,  l'autre  le  poing  perdu. 

Et  l'autre  à  travers  parmi  les  flans  rumpu  ; 

Plus  de  .Lxx.  en  a  mort  abatu. 

Quant  Sarrasin  félons  ont  ches  cous  connéu , 

Et  dist  li  .1.  à  l'autre  :  «  Déables  l'ont  véu. 

Ou  il  li  sunt  u  cors  à  reculons  couru  ; 

Qui  s'i  lerra  tuer,  ja  s'ame  n'ait  salu.  » 

Adont  tournent  en  fuie,  n'i  ont  plusatendu. 

Robastre  queurt  après  comme  lion  crestu  ; 

Cheli  que  il  ataint  m.al  li  est  avenu. 

Et  il  s'en  vont  fuiant  à  plain  cours  estendu , 

Et  braient  et  glatissent  et  demainent  grant  hu; 

Le  père  n'atent  pas  que  le  fix  soit  venu. 

De  Faradin  font  duel,  qui  est  mort  et  vaincu. 

Dont  l'ame  ont  quémandée  Mahommet  et  Cahu, 

Quant  Robastre  ot  .1.  poi  par  le  sablon  couru  , 
Si  se  rest  aresté  dessous  .1.  pin  fueillu, 
Lés  une  fontenele,  et  a  béu  du  ru  ,' 


Î25Î-3287  GaUFREY.  99 

Puis  s'est  couchié  sus  l'erbe  envers  et  estendu  ; 

De  repos  ot  raestier,  que  moult  avoit  couru. 

Mes  ainchiez  que  le  jour  soit  à  la  nuit  venu, 

Ara  si  fort  estour  Robastre  le  canu 

Que  onques  en  sa  vie  n'ot  si  félon  eu. 

Et  Gâufrey  et  lor  gent  s'i  sunt  si  maintenu, 

Plus  de  .xx'".  Turs  ont  mort  et  confondu  ; 

Et  li  félon  paien  que  Robastre  ot  vaincu 

S'en  sunt  alez  fuiant^  dolent  etirascu. 

Il  passent  .1.  vauchel,  si  ont  Nasier  véu 

Qui  plus  de  .xxx.  Frans  a  mors  et  confondu , 

A  la  hache  trenchant  dont  li  achier  bon  fu  ; 

Et  Sarrasin  félons  en  ont  grant  joie  eu. 

Fuiant  s'en  vont  vers  li  et  li  rendent  salu, 

De  Robastre  se  plaingnent  qui  les  a  assentr 

Nasier  le  félon,  à  la  maie  pensée, 
A  regardé  aval,  devers  la  mer  salée  : 
Voit  venir  chele  gent  toute  desbaretée , 
A  rencontre  lor  vint  plus  d'une  arbalestée. 
La  barbe  avoit  longue  une  aune  mesurée  ; 
La  pel  avoit  plus  dure  que  n'est  faus  acherée, 
Toutentaur  les  espaules  estoit  dure  serrée, 
Et  entour  le  braier  mole  comme  porée. 
De  la  pel  d'un  serpent  estoit  sa  char  armée  ; 
Il  ne  redoute  coup  de  lanche  ne  d'espée. 
De  nos  gens  out  ochis  plus  d'une  caretée. 
Vers  la  gent  est  venu  qu'il  vit  moult  effréée. 
Et  lor  a  escrié  à  moult  grant  alenée  : 
«  Oi!i  irez  vous,  dist  il,  foie  gent  esgarée, 
ce  Que  vous  voi  si  forment  de  fuir  aprestée? 
«  Le  déable  d'enfer  vous  a  espuantée  ; 
«  Pour  .1.  millier  de  gent  que  vous  véés  armée 
ft  Estez  ensemble  tous  durement  effréée. 


100  GaUFREY.  J288— 3320 

«  Par  icheli  Mahom  qui  m'a  l'ame  donnée, 

«  Se  j'estoie  tout  seul  très  emmi  chele  prée 

«  Et  chele  gent  Francheise  i  fust  toute  assemblée, 

«  Trestous  les  ochirroie  ains  la  nonne  sonnée.  » 

Et  chil  ont  respondu  à  moult  grant  alenée  : 

ce  Chi  nous  encache,  sire,  de  fiere  randonnée 

ce  .1.  maufé  ennemis,  ch'est  vérité  prouvée, 

(c  Qui  porte  une  cuignie  qui  est  si  acherée 

ce  Qu'il  n'ataint  arme  nule  que  toute  n'ait  coupée. 

ce  De  nostre  gent  nous  a  feite  grant  lapidée  : 

ce  S'avon  véu  ochirre  Faradin  d'Aquilée , 

ce  Le  plus  gentil  paien  qui  ains  chainsist  espée; 

ce  Tous  jors  abessoitil  la  loi  crestiennée, 

ce  Et  la  loi  Mahommet  estoit  par  li  montée.  » 

Nasier  Tavoit  oï,  s'a  la  couleur  muée  : 

ce  Est  chen  voir,  dist  li  Turc,  pour  ma  toi  henourée, 

ce  Que  mes  niés  est  ochis ,  à  la  chiere  membrée  ? 

ce  Où  est  donc  le  Francheis  qui  est  de  tel  posnée, 

ce  Qui  tant  a  hardement  ne  valour  à  espée 

ce  Qu'à  mon  neveu  se  prist  corps  à  corps,  à  mellée, 

ce  Tant  com  je  soie  vif  en  nisune  contrée  ? 

ce  Bien  cuidoi  seulement  avoir  tant  renomm.ée 

ce  Que  Francheis  n'Angevin,  chele  gent  mal  senée, 

ce  Eussent  ja  de  rien  ma  volenté  passée  ; 

ce  Mes,  foi  que  doi  Mahom,  chier  sera  comperéel 

«  Or  tost!  et  retornés  comme  gent  henourée, 

ce  Et  ne  le  doutés  ja  une  pomme  parée, 

ce  Et  le  m'amènes  chi  lié  en  cheste  prée; 

ce  S'en  feroi  mon  vouloir  et  toute  ma  pensée, 

ce  Et  je  vous  y  sieurroi  toute  la  sablonnée; 

ce  Et  se  il  veut  desdire  mon  bon  ne  ma  pensée, 

«  Je  li  iroi  monstrer  ma  cuignie  acherée.  » 

La  sarrazine  gent  sunt  plus  fier  que  liepart, 


n2i-3H4  Gaufrey.  101 

Quant  oent  Nasier,  lor  segnor  le  gaignart; 

Adonc  s'en  sunt  tourné ,  ne  le  font  mie  tart, 

Robastre  fu  u  pré  par  delés  .1.  essart, 

Delés  lafontenele  dont  ot  béu  sa  part. 

Vers  la  bataille  esgarde  par  devers  Testandart, 

Et  a  paiens  véus  venir  de  l'autre  part. 

Quant  il  les  voit  venir,  n'ot  pas  le  cuer  couart  ; 

Il  jure  Damedieu  qu'il  en  ara  sa  part, 

Que  ja  au  départir  nel  tendront  pour  couart. 

ce  De  ma  trenchant  cuignie  lor  monsterroi  le  dart, 

ce  Q_ue  tout  le  plus  hardi  se  tendra  pour  couart  : 

ce  Quant  il  sunt  retorné,  tenu  m'ont  pour  musart; 

«  Il  ne  me  doutent  mie  vaillissant  un  mallart.  » 

Adonc  leur  courut  sus  au  devant  en  l'essart, 

Et  leva  la  cuignie  qui  trenche  com  faussart. 

Tant  s'i  est  combatu  u  milieu  de  l'essart 

.LXV.  en  lesse  delés  la  roche  Aufart. 

Quant  li  autre  ont  véu  les  cous  que  il  départ, 

F'uiant  s'en  sunt  tourné  tout  droit  vers  l'estandart 

Pour  avoir  le  garant  dont  moult  lor  estoit  tart. 

Hernaut  ont  encontre  et  son  frère  Girart, 

Et  Milon  et  Renier,  qui  ne  sunt  pas  couart. 

Chil  sunt  enfans  Garin,  le  chevalier  gaillart, 

Et  vont  parmi  l'estour  où  fesoient  essart. 

Gaufrey  est  avec  eus,  qui  maint  coup  i  départ; 

Quanqu'il  ataint  à  coup,  par  devant  li  abat, 

Et  tous  ses  .XI.  frères  que  Jhesus  de  mal  gart. 

Paiens  ont  encontre  par  devers  l'estandart; 

Adonc  i  véissiés  ferir  de  mainte  part. 

Et  de  l'autre  partie  vint  l'amiral  Quinart, 

Dont  enforcha  la  noise  tout  entour  l'estandart. 

ce  Hé  Dex  !  où  est  Robastre.?  chen  dist  le  duc  Girart; 

ce  Je  dout  ochis  ne  l'aient  paien  et  Achopart.  » 

Mes  Robastre  n'a  mal,  merchi  saint  Lienart, 


102  GaUFREY.  j5jj_3387 

Ainchiez  a  de  paiens  fet  doulereus  essart; 

Et  quant  voit  que  il  fuient,  de  l'ataindre  esttart, 

Revient  à  la  fontaine,  durement  li  esttart; 

A  ventrillons  se  met,  si  en  reboit  sa  part, 

Et  a  osté  son  elme ,  que  la  char  trop  li  art, 

Atant  es  vous  Nasier,  le  sarrasin  panchart. 

Parmi  la  sablonniere  venoit  Nasier  à  pié; 
Par  delés  la  fontaine  voit  Robastre  couchié, 
Qui  dessus  la  verte  herbe  s'estoit  aventrillié 
Et  ot  osté  son  elme  et  s'estoit  refroidie  , 
Et  si  ot  sa  cuignie  par  delés  li  couchié. 
Et  Nasier  li  saut,  qui  bien  l'ot  espié; 
Par  les  cheveus  l'a  pris,  qu'il  ot  Ions  et  deugié, 
Chen  qu'il  en  tient  au  poing  en  a  à  li  sachié, 
Plus  de  .v^.  cheveus  l'en  i  a  esrachié; 
Dessus  la  destre  oreille  n'i  a  cheveu!  lessié. 
Et  après  l'a  Nasier  .i.  poi  contralié  : 
«  Fel  veillart  rasoté ,  qui  t'a  chà  envoie  ? 
c<  Ch'estes  vous  qui  ma  gent  avés  si  desvoié  ? 
«  A  moi  s'en  sunt  clamé,  moult  en  sui  courouchié. 
(c  Or  en  vendras  o  moi,  quant  je  t'arai  lié, 
«  Et  le  matin  seras  du  roi  Quinart  jugié  : 
ce  Bien  soi  que  tu  seras  pendu  ou  escorchié. 
«  Rendez  moi  la  cuignie,  nen  aies  là  grouchié; 
«  Ja  seront  nostre  gent  de  vostre  cors  vengié.  » 
Robastre  l'a  oï,  à  poi  n'est  esragié  ; 
Se  vengier  ne  se  puet ,  ja  sera  marvoié. 
En  estant  est  sailli ,  n'i  a  plus  delaié , 
Si  seisi  sa  cuignie  ,  dont  maint  coup  a  paie, 
Puis  a  sa  destre  main  dessus  son  chief  drechié 
Et  a  sentu  la  plaie  dont  li  a  esrachié 
Ses  biaus  chevex  canus,  dont  moult  fu  courouchié; 
Damedieu  a  juré  que  chen  sera  vengié, 


3588-342t  GaUFREY.  10? 

Puis  a  dit  à  Nasier  :  «  Mar  m'avez  si  pegnié , 

«  Ne  les  chevex  canus  de  mon  chief  esrachié! 

«  J'ai  en  maint  grant  estour  féru  et  caploié, 

«  Ains  mes  ne  trouvoi  homme  qui  si  m'éust'pillié; 

«  Mes  cii'est  par  traison  que  tu  m'as  espié. 

«  S'a  moi  te  veus  combatre,  ains  que  m'aies  touchié, 

«  Si  sueffre  tant  que  j'aie  mon  elme  relachié, 

«  Dont  se  m'ochis  après,  n'en  seras  biastengié. 

«  Tu  as  hache  trenchant,  autele  Tarai  je; 

a  Mes  la  tieue  est  plus  grant,  dont  moult  sui  courouchié. 

a  Je  sai  bien  ton  courage,  tout  ne  le  voie  je; 

«  Bien  sai,  se  je  avoie  mon  elme  relachié, 

«  Que  tu  ne  m'atendroies  pour  Rains  l'archevesquié 

«  Ne  pour  tout  l'or  qui  soit  en  chest  siècle  forgié; 

«  Mez  par  cheli  Segnor  qui  fu  crucefié, 

«  Miex  voudroie  estre  mort,  ochis  et  d'etrenchié 

«  Ma  cuignie  et  la  toue  ne  soient  essaie , 

«  Mes  biaus  chevex  canus  de  vostre  cors  vengié  : 

«  Malement  les  m'avés  orendroit  roongnié.  »  ° 

Et  Nasier  respont,  n'i  a  plus  delaié  : 

«  Par  Mahom!  dist  le  Turc,  ne  t'ai  pas  espié. 

«  Mes  pour  chen  que  tu  dis  que  je  t'ai  agueitié 

«  Et  que  ne  t'atendroie  pour  Rains  l'archevesquié 

«  Ne  pour  tout  l'or  qui  est  en  chest  siècle  forgié, 

«  Or  va,  lâche  ton  elme,  que  je  t'en  doins  congié 

«  Que  par  moi  ne  seras  adesé  ne  touchié,  ' 

a  Entresi  que  seron  moi  et  toi  deffié  ; 

«  Lors  ne  pourras  tu  dire  que  je  t'aie  boisié. 

«  Mes  mar  m'avez  ma  gent  ochis  et  detrenchié  : 

a  II  en  seront  enqui  si  richement  vengié  , 

«  De  l'amiral  Quinart  serez  enqui  jugié, 

«  S'en  fera  son  vouloir,  puisque  l'ai  otrié. 

«  Mahom!  corn  je  sui  lié  quant  je  t'ai  acointié  î 

«  Piech'a  que  te  déusse  avoir  le  chief  trencbié. 


104  Gaufrey.  H22-j4n 

ce  J'ai  à  cheste  grant  hache  .xxx.  rois  justizié; 
«  Se  je  ne  te  conquier,  moult  seroi  courouchié.  » 

ROBASTRE  le  gentil  si  ne  soit  que  il  fâche, 
Il  a  tel  duel  au  cuer  qu'il  en  mue  la  fâche. 
Ses  cheveus  a  véus  qui  gisent  en  la  plache, 
Que  Nasier  li  tira,  qui  est  de  pute  estrache, 
Et  encore  Robastre  moult  durement  menache. 
La  main  giete  à  son  chief ,  s'i  a  trouvé  la  trache  : 
«  Par  foi  !  chen  dist  Robastre,  chi  a  moult  leide  trache  ; 
ce  Mes  se  je  ne  m'en  venge ,  ja  Dex  bien  ne  me  fâche,  m 
Dont  a  lachié  le  hiaume,  qui  reluist  comme  glache; 
U  nasel  de  dessus  avoit  une  topache  : 
Il  fu  au  roi  Hurtaut,  qui  fu  de  maie  estrache; 
Robastre  le  conquist  sous  Monglane  en  la  plache. 
Nasier  passa  avant,  à  .xv.  las  li  lâche; 
Mes  pour  chen  ne  lest  pas  Robastre  ne  menache 
Et  jure  Damedieu  et  le  cors  saint  Agasse 
Que  du  sanc  Nasier  verra  enqui  la  trache. 
Et  quant  il  l'ot  lachié,  n'i  a  fet  arrestage, 
Nasier  deffia  ,  qui  est  de  put  estrage , 
Et  il  11  ensement;  durement  le  menache. 

Nasier  et  Robastre  entredeffié  sunt; 
Chascun  seisi  sa  hache  et  estendi  amont. 
Robastre  apela  Nasier  par  contenchon  : 
«  Paiens,  que  croi  en  Dieu  qui  estora  le  mont, 
«  Je  t'amerroi  Gaufrey  :  il  n'a  tel  en  chest  mont. 
«  Quant  crestien  seras  et  baptisié  es  fons, 
«  Tant  nous  douteront  Turs  qu'il  se  convertiront, 
a  Que  jamez  contre  nous  révéler  n'oseront; 
a  Tant  aras  segnorie  que  ne  diroit  nul  hom , 
ce  Ne  jamès  nostre  gent  nul  jour  ne  te  faudront. 
—  Tu  ses  assés  sarmon»,  le  paiens  li  respont. 


34J4— H87  GaUFREY.  IO5 

«  Veillart,  dist  le  paiens,  bien  savés  sarmonner; 
a  Je  croi  que  tu  es  moine  ,  quant  ses  si  bien  parler, 
a  Le  déable  t'a  fet  de  ton  lieu  remuer. 
«  Bien  me  veus ,  par  Mahom  !  orendroit  assoter, 
«  Qui  veus  que  je  guerpisse  Mahom,  qui  tant  est  ber, 
«  Pour  crerre  en  Jhesuet,  qui  se  lessa  pener, 
«  En  une  crois  pourrie  lessa  son  cors  pener  : 
ce  Comment  m'aideroit  il  quant  ne  se  pot  sauver? 
«  Mes  Mahom  nostre  Dieu  fet  forment  à  loer  ; 
«  Ja  ne  crerroi  nul  autre  tant  com  puisse  durer. 
«  Or  te  garde  de  moi  ;  je  ne  vueil  plus  parler.  » 
Adonc  vient  à  Robastre  tant  comme  il  pot  aler, 
Et  Robastre  vers  li,  ne  le  vout  redouter. 
Le  paiens  tint  la  hache,  amont  la  fist branler; 
Robastre  sa  cuignie  a  pris  à  enteser. 
Nasier  premerain  va  Robastre  assener 
Dessus  son  elme  amont  qui  tant  reluisoit  cler, 
Que  les  flours  et  les  pierres  en  fet  jus  avaler  ; 
Mez  le  heaume  fu  bon ,  que  ne  le  pot  fausser. 
Contreval  la  visière  prist  la  hache  à  couler, 
La  topase  devant  a  fet  jus  dévaler, 
Et  à  la  terre  aval  ens  u  sabion  voler; 
Mes  pour  chen  ne  pot  mie  le  bon  hiaume  fausser. 
Du  grant  coup  qu'il  donna  à  Robastre  le  ber 
Li  a  fet  le  cler  sanc  de  la  bouche  voler, 
Et  la  hache  deschent ,  quanquil  puet  escaper, 
Contreval  lacuirie,  mes  ne  la  pot  fausser. 
Par  delés  le  trumel  l'a  fet  si  bel  passer 
Q_ue  de  la  char  en  prist  une  pieche  à  oster 
C'un  faucon  en  peut  on  moult  bien  desjéuner, 
A  poi  que  de  la  jambe  n'a  fet  le  nerf  couper  ; 
Et  la  hache  deschent,  à  terre  va  couler, 
Plus  de  .11.  pies  entiers  la  fist  dedens  entrer. 
Robastre  fist  du  coup  durement  cancheler. 


io6  Gaufre  Y.  Î488— 3519 

A  poi  qu'il  ne  le  fist  à  la  terre  tumber. 

Et  Nasier  sousrist  quant  le  vit  cancheler; 

La  hache  trait  à  li  et  la  refet  branler  : 

«  Veillart,  par  Mahommet!  ch'est  pour  vo  sarmonner 

ce  De  chen  que  me  priastez  de  Mahom  adosser; 

«  Miex  vaut  que  Jhesu  Crist,  si  le  voudroi  prouver. 

«  Ne  soi  quant  me  rendras  chen  que  t'ai  fet  prester.  » 

Robastre  l'a  oï,  vis  cuida  forsener, 

Quant  a  véu  son  sanc  à  la  terre  couler, 

Et  il  s'oï  après  leidement  ramposner; 

Sevengier  ne  se  pot,  ja  cuidera  desver. 

Robastre  fu  u  camp,  sa  cliignie  en  sa  main, 
Qui  de  grant  mautalent  a  le  cuer  noir  et  plain. 
Adonques  a  juré  le  baron  saint  Germain, 
Se  venjanche  ne  prent  de  chu  fix  à  putain, 
Qui  tel  coup  l'a  féru  de  sa  cuignie  à  plain , 
Moult  le  porra  tenir  s'amie  pour  vilain. 
Adonques  leva  haut  la  cuignie  en  sa  main  , 
Et  va  ferir  Nasier  sus  son  elme  chertain, 
Qu'ensement  li  coupa  tout  aussi  comme  .1.  raim; 
Mes  dessous  ot  la  pel  d'un  mal  serpent  crestain, 
Si  qu'il  nen  l'empira  vaillissant  .1.  chertain. 
De  la  pel  fu  vestu  jusqu'au  braei  darain, 
Et  par  dessous  la  pel  ot  .1.  riche  clavain , 
Et  la  cuignie  avale  aval  le  dos  de  plain , 
Si  que  les  .11.  talons  a  coupés  au  paien. 

Quant  Nasier  coisi  qu'il  est  estalonnés, 
Que  Robastre  li  a  les  .11.  talons  coupés, 
A  la  trenchant  cuignie  dont  le  trenchant  est  lés , 
De  mautalent  et  d'ire  est  taint  et  abosmés. 
Et  Robastre  li  crie ,  qui  moult  fut  henourés  : 
a  Or  vous  ai  je  rendu  chen  que  preste  m'avés. 


3J20— în5  Gaufrey.  107 

«  Je  croi,  à  mon  avis,  quant  vous  m'escaperés, 

«  Que  de  Dieu  le  puissant  jamès  ne  mesdirés. 

«  Se  vous  estes  liepart,  je  reserai  sengliers  ; 

«  J'ai  cuignie  et  vous  liache,   bien  est  le  droit  visés. 

«  De  mes  chevex  me  membre  qui  me  furent  tirés; 

«  Voir,  mar  les  esrachastes,  chier  sera  comperés.  » 

Quant  Nasier  l'entent,  à  poi  qu'il  n'est  desvés; 

Il  a  dit  à  Robastre  :  «  Dant  veiliart  assotés , 

«  Ja  sarés  com  l'achier  de  ma  hache  est  trempés.  » 

Dont  l'a  levée  amont,  si  est  avant  passés. 

Et  va  ferir  Robastre  sus  son  elme  gemés , 

Que  il  li  a  le  coi[n]g  fendu  et  entemmés. 

Robastre  sent  le  coup,  si  a  le  chief  tournés; 

Mes  le  Turc  l'ot  féru  de  si  grant  crualtés, 

Se  du  coup  ne  se  fust  eschivé  et  gardés , 

Entresi  qu'el  menton  fust  li  achier  coulés. 

La  couronne  du  hiaume  en  a  outre  coupés. 

Et  li  a  des  chevex  de  la  couronne  ostés 

Et  de  la  char  dont  fust  .1.  faucon  saolés, 

Si  que  le  sanc  vermeil  en  est  aval  coulés. 

La  hache  vint  à  terre  par  si  ruiste  fiertés, 

S'atainsist  .1.  perron,  il  fust  parmi  coupés. 

Le  sanc  chiet  à  Robastre  très  parmi  les  costés 

Dontli  a  dit  Nasier  :  «  Vous  estes  couronnés;' 

ce  Or  povés  estre  moine  ou  canoine  rieulés , 

«  Ou  prieur  ou  abbé,  le  quel  que  vous  voudrés, 

«  Ou  cardinal  de  Romme,  se  vous  le  gréantes  : 

«  Le  caperon  est  rouge  qu'en  vo  teste  portés. 

«  Or  vous  ai  je  preste,  ne  soi  quant  me  rendrés.  » 

Et  Robastre  resppnt  :  «  J'en  sui  tout  aprestés; 

«  Drois  est  que  je  vous  rende  chen  [que]  preste  m'avés. 

«  Or  vous  gardés  de  moi,  ja  serés  assommés.  » 

Et  li  paiens  respont  :  «  Fêtes  chen  que  pourrés, 

G  Que  je  ne  dout  ta  forche  .lî.  deniers  monnaés, 


108  GaUFREY.  3554— ÎJ87 

ce  Ne  le  Dieu  où  tu  crois  vaillant  .11.  oes  pelés; 

a  Tu  le  renoieras  ains  qu'il  soit  avesprés.  »  ^ 

Et  Robastre  respont  :  «  Lerre ,  vous  i  mentes.  » 

Adonc  li  courut  sus  aussi  comme  desvés. 

Plus  grant  fu  de  Robastre  .11.  pies  tous  mesurés  ; 

Mes  ains  pour  sa  grandeur  ne  fu  plus  redoutés. 

De  la  pesant  cuignie  l'a  si  fort  assenés. 

Dessus  son  elme  amont,  qui  fu  bien  painturés, 

Que  parmi  le  plus  fort  en  est  outre  coupés; 

Mez  la  pel  du  serpent  dont  fu  envolepés  ^ 

L'a  de  m.ort  garanti ,  qu'il  ne  l'a  entemmés  ; 

Il  semble  qu'à  .1.  marbre  soit  li  achier  hurtés. 

Et  quant  Robastre  voit  que  le  coup  est  outrés, 

Que  ne  li  a  forfet  vaillant  .11.  oes  pelés, ^ 

A  poi  que  de  fin  duel  n'est  li  ber  forsenés. 

Une  miséricorde  li  voit  pendre  à  son  lés, 

Robastre  la  sacha,  qui  fu  bien  enpensés. 

Une  escremie  sot,  dont  bien  fu  doctrines. 

Que  Garins  li  aprist,  qui  est  emprisonnés, 

Quant  Monglane  conquist  et  le  païs  de  lés; 

Au  visage  li  lanche,  que  bien  fu  avisés. 

Par  l'eulliere  du  hiaume  est  li  achier  coulés 

Que  le  destre  oeil  li  fu  en  la  teste  crevés. 

«  Mahom  !  dist  Nasier ,  je  croi  que  vous  dormes. 

ce  L'un  des  iex  ai  perdu  ;  comment  souffert  l'avés  ? 

ce  Quant  vendroi  en  Burgie  forment  le  comperrés.  » 

Et  Robastre  respont  :  ce  Bien  estes  assotés , 

ce  Qui  cuidiés  que  Mahom  resoit  resuscités, 

ce  Que  pourchiaus  estranglerent  l'autr'ier  en  .1.  fossés. 

ce  Devers  cheste  partie  vous  estes  mal  gardés; 

(c  Or  n'a  mes  c'une  gueite  en  vo  castel  montés, 

ce  L'autre  vous  ai  tolue,  que  goûte  nen  véés  ; 

ce  Et  se  puis  esploitier,  l'autre  par  temps  perdrés. 

«  Encor  vausist  il  miex ,  ch'est  fine  vérités , 


3j88— 3éi9  GaUFREY.  109 

«  Que  vous  fussiés  en  fons  baptiziés  et  levés.  » 

Et  respont  le  paiens  :  «  Bien  es  ensarmonnés. 

«  Pour  chen  s'ai  perdu  l'oeil ,  ne  sui  je  pas  matés  ; 

«  Vous  esterés  avant  pendus  et  traînés.  » 

Quant  Robastre  l'oï,  si  est  vers  li  aies, 

Et  Nasier  vers  li,  qui  n'a  pas  reculés; 

Mes  ne  voit  que  d'un  oeil ,  que  li  autre  est  crevés. 

Nasier  le  félon  fu  de  moult  put  estrage, 
Moult  avoit  la  char  noire  et  oscure  la  fâche. 
Vers  Robastre  s'en  vient ,  Dex  doinst  mal  ne  li  fâche  ! 
La  hache  jeta  jus  en  milieu  de  la  plache. 
As  bras  le  vout  seisir,  Dex  doinst  mal  ne  li  fâche! 
Pour  porter  à  Quinart  à  la  tente  d'Arrable; 
Mes  Robastre  saut  sus,  n'i  veut  pas  qu'il  l'enlache. 
La  cuignie  leva,  qui  fu  de  bon  ouvrage. 
Semblant  fet  de  ferir  à  terre  emmi  l'erbage, 
Par  la  jambe  l'atint,  qui  fu  de  lonc  ouvrage, 
La  cauche  n'i  valut  la  monte  d'un  formage  ; 
La  jambe  li  coupa,  ains  n'i  quist  avantage. 
Nasier  le  félon  est  quéu  en  l'erbage , 
Et  Robastre  li  dist  :  «  Paiens  feitez  escache.  » 

Nasier  est  quéu,  durement  se  gramie; 
Ne  se  pot  relever,  durement  bret  et  crie. 
La  main  geta  avant,  à  poi  qu'il  ne  marvie, 
S'a  Robastre  saisi  parmi  la  fort  cuirie. 
De  sa  hache  est  dolent  que  il  ne  tenoit  mie; 
Ja  li  coupast  la  teste,  à  chen  ne  fausist  mie. 
Mes  ele  estoit  u  camp,  où  le  glout  l'ot  guerpie. 
Robastre  a  si  tiré  parmi  la  fort  cuirie 
Que  il  en  a  porté  en  son  poing  sa  pongnie, 
Si  comme  .l.  vies  tapis  lors  li  a  depechie 
Moult  demaine  grant  duel  et  grant  tabourerie. 


IIO  GaUFREY.  Jé20— }éj2 

Et  Grifon  fu  issu  de  la  grant  aatie, 
Si  s'aloit  refroidant  par  dessous  une  alie. 
La  noise  Nasier  a  moult  très  bien  oïe, 
Qui  huche  Mahommet  que  il  li  fâche  aïe, 
Que  ne  se  peut  lever,  que  la  cuisse  a  trenchie  ; 
Grifon  à  chele  part  tost  sa  voie  acueiilie. 
Cora  fu  à  la  fontaine,  dessous  l'olive  antie, 
Par  la  haie  regarde,  qui  fu  verte  et  fueillie, 
Etcoisi  le  paien  que  Robastre  mestrie; 
Et  quant  Grifon  le  voit,  s'a  la  fâche  pâlie. 
Ne  vousist  estre  ileuc  pour  tout  l'or  de  Honguer' 
Te!  paour  ot  adonc  que  n'ot  tele  en  sa  vie, 
Dont  jura  Damedieu,  le  fix  sainte  Marie, 
Que  il  atendra  tant  avant  que  nul  mot  die 
Qu'à  Robastre  le  preus  aille  ja  fere  aïe, 
Ains  verra  se  sa  forche  li  vaudra  une  aillie; 
Et  se  il  avient  chose  qu'à  Robastre  meschie', 
Grifonnet  s'en  fuira,  cheli  n'atendra  mie; 
Et  s'il  voit  que  Robastre  en  ait  la  segnourie, 
Adonc  saudra  avant  aussi  corn  pour  aïe. 

Quant  Grifes  a  véu  Robastre  maintenir, 
Nasier  a  saisi  parmi  l'elme  de  Tir; 
Si  fort  le  tire  à  li  et  de  si  grant  aïr, 
Ou  le  Turc  vueille  ou  non ,  li  va  l'elme  toiir  ; 
Puis  a  tantost  saisi  sa  hache  par  aïr, 
Nasier  sus  le  test  ala  tel  coup  ferir 
Que  dedens  la  chervele  li  fet  toute  galir, 
La  moitié  de  la  temple  li  a  feite  partir. 
Dont  commenche  le  Turc  à  braire  et  à  henrr; 
Grant  duel  a  que  ne  puet  dessus  ses  pies  venir, 
Ja  féist  à  Robastre  l'un  de  ses  poins  sentir. 
Et  quant  Grifes  voit  si  Robastre  maintenir. 
Bien  voit  que  ii  paiens  ne  li  pot  mes  nuisir. 


î^n— 3^84  Gaufrey.  III 

Dont  broche  !e  cheval  cheîe  part  par  aïr, 

Et  a  sachié  le  branc,  le  paien  veut  ferir; 

Mes  Robastre  li  crie  :  «  Lessiés  moi  maintenir; 

«  Je  ne  voudroie  mie  pour  la  chité  de  Tir 

«  Que  chevalier  que  moy  le  fust  aie  ferir.  » 

Robastre  le  gentil,  qui  fu  de  bonne  orine, 
A  levé  la  cuignie  qui  bien  fu  acherine; 
Nasier  a  féru  u  chief  dessus  la  crine, 
A  .II.  mains,  si  grant  coup  et  de  tele  ravine, 
Q_ue  la  pel  du  serpent  n'i  valut  une  cine; 
Desi  es  dens  li  mist  la  cuignie  acherine; 
Mort  l'a  jus  abatu  par  delés  la  sapine: 
L'ame  enportent  déables  en  la  grant  puafine  ! 
(c  Par  foi  !  chen  dist  Robastre ,  chest  Sarrasin  m'encline  ; 
<(  Bien  voi  nostre  bataille  chi  endroit  se  define. 
«  Sus  li  avoie  fet  une  grant  aatie, 
«  Mes  dès  or  en  avant  ne  le  pris  une  chime 
«  Que  je  li  perdonroi  dès  or  mes  ma  haine.  » 

Quant  Robastre  ot  ochis  Nasier  le  gaiant , 
Damedieu  et  sa  mère  en  ala  aorant. 
Que  du  Turc  l'a  sauvé  par  son  disne  commant. 
La  hache  Nasier  ala  moult  regardant, 
Et  par  .1.  petitet,  sachiés  à  ensient. 
Ne  lessa  sa  cuignie  et  la  grant  hache  prant; 
Mez  chen  li  fist  lessier  que  trop  estoit  pesant, 
Et  ne  vout  sa  cuignie  lessier  si  feitement, 
Que  li  donna  sa  famé  Plesanche  la  vaillant. 
Et  l'en  fist  chevalier  et  la  li  chainst  au  flanc. 
Donc  a  gelé  la  hache  en  .i.  mares  moult  grant. 
Nus  homs  n'i  enterroit  ne  mourust  à  tourment. 
Dont  apela  Grifon,  qu'il  vit  vers  li  estant  : 
a  Amis,  chen  dist  Robastre,  corn  vous  est  convenant.? 


112  GaUFREY.  3685—5718 

«  Où  est  le  preus  Gaufrey  ?  Que  font  la  nostre  gent  ? 
u  Le  véistes  piecha  ?  Ne  me  mentes  noient. 

—  Sire,  chen  dist  Grifon,  par  le  Dieu  qui  ne  ment, 
«  Orendroit  les  lessai  en  l'estour  combatant, 

«  Et  je  vous  ving  aidier  encontre  chest  gaiant 
c<  Que  vous  avés  ochis  par  vostre  hardement; 
«  Voir,  pour  perdre  le  corps,  ne  vous  fusse  faillant. 

—  Grans  merchis,  dist  Robastre  à  l'aduré  talent; 

ce  Mes  dites  moi,  pour  Dieu  à  qui  le  monde  apent, 
«  Se  de  Hernaut  de  Biaulande  savés  ne  tant  ne  quant. 

—  Oïl,  dist  Grifonnet.  Sachiés  à  ensient, 

«  Quant  parti  de  l'estour  et  je  fu  chà  venant, 
«  Hernaus  estoit  navré  d'un  roit  espié  trenchant. 

—  E  las  !  chen  dist  Robastre,  tant  sui  je  plus  dolent, 
«  Pour  l'amour  de  son  père,  Garin  le  combatant, 

«  Qui  me  fist  tant  de  bien  tant  com  fu  de  jouvent. 

«  Pleisanche  me  donna,  m'amie  la  vaillant, 

«  Qu'espousai  à  Monglane ,  bien  a  .xxxil.  ans. 

«  A  poi  n'a  esté  veve  par  chest  félon  gaiant.  v 

Ahy  las!  de  Robastre  com  li  est  convenant, 

Et  com  ch'est  grant  damage  que  ne  soit  le  torment 

De  Plaisanche  la  bêle,  de  quoi  il  est  parlant! 

Sachiés  qu'ele  mourut  cheli  jour  proprement, 

Dont  Mabile  ot  le  cuer  courouchié  et  dolent, 

Qui  estoit  à  Monglane  sans  nul  confortement, 

Fors  qu'à  li  fu  venu  de  Biaulande  .1.  enfant, 

Aymeriet  ot  nom,  si  n'avoit  que  .vu.  ans. 

.XXII.  chevaliers  out  amené  l'enfant, 

Et  .L.  garchons  et  d'escuiers  autant, 

Que  bien  avoit  .C.  hommes  et  plus,  mien  ensient; 

Il  estoit  fix  Hernaut  de  Biaulande  la  grant. 

Mabile  [a]  aresné  devant  toute  la  gent, 

Qui  pour  l'amour  Pleisanche  plouroit  moult  tendremen* 

Dist  Aymeriet  :  «  Dame,  tout  chen  ne  vaut  noient, 


3719-575'  GaUFREY.  II3 

«  Quar  jamez  pour  plourer  ne  resera  vivant; 
«  Mez  se  me  voulés  crerre ,  si  prenez  .1.  serjant, 
«  S'escrisiez  une  lettre  0  vo  séel  pendant, 
«  Envoies  à  Vauclere,  où  sunt  la  nostre  gent, 
«  Et  mandez  à  Robastre  ichesti  couvenant , 
«  Que  Pleisanche  est  en  terre  ,  que  il  paramoit  tant, 
«  Et  mandez  à  Hernaut,  mon  père  le  vaillant, 
«  Qu'au  plus  tost  que  pourra  soit  arrière  tournant 
«  Pour  secourre  Kallon  le  fort  roi  combatant, 
u  Qui  fet  par  son  roiaume  mander  toute  sa  gent, 
ce  Pour  .1.  roy  Sarrasin,  qui  ot  nom  Maucuidant, 
«  Qui  Franche  veut  tourner  à  grant  destruiement. 
«  Bien  soi  que  le  mien  père  iert  tantost  retournant. 

—  Biau  fix,  dist  Mabileite,  tout  à  vostre  quemant.  » 

La  courtoise  Mabile  n'i  vout  plus  demourer; 
Chen  que  l'enfant  quémande  fet  la  dame  embriever. 
Puis  l'a  de  son  séel  fet  tantost  sééler, 
Au  mesage  la  baille,  qui  bien  savoit  parler. 
«  Amis,  chen  dist  Mabile,  feitez  moi  escouter: 
(c  A  Vauclere  en  irés  cheste  leitre  porter; 
«  Hernaut  i  trouvères  et  Robastre  le  ber, 
(c  Qui  font  nés  et  dromons  au  rivage  aprester. 
c(  Gaufrey  est  avec  eus ,  le  fix  Doon  le  ber, 
«  Et  tous  les  .XII.  frères  qui  moult  font  à  Icer, 
«  Que  le  roi  Kallemaines  fist  ouen  adouber. 
«  Feites  tant  qu'à  Hernaut  mon  fix  puissiez  parler; 
«  Cheste  leitre  li  baille  que  je  te  fes  porter. 
«  Quant  serés  revenus ,  bien  vous  feroi  louer, 
ce  Que  trestous  vos  parens  i  pourront  recouvrer. 

—  Dame,  chen  li  dist  il ,  jen  sui  prest  de  l'aler.  » 
Mabile  li  a  fet  .1.  cheval  aprester. 

Qui  est  legier  pour  courre  et  legier  pour  aler. 
Tierri  a  fet  ses  armes  à  sa  se!e  trousser, 

Gaufrey.  S 


ÎT4  GaUFREY.  Î7Î2~î78î 

Que  mesagier  ne  doit  pas  sans  armes  aîer, 

Puis  a  chainte  l'espée,  u  cheval  va  monter. 

Et  Tenfant  à  Mabile  va  congié  demander; 

De  Monglane  se  part  et  prent  à  cheminer. 

Tierri  fu  moult  courtois  et  moult  bel  bacheler, 

Et  as  armes  estoit  hardi  comme  senglier, 

Et  sot  .XII.  lengagez  courtoisement  parler. 

Or  le  conduie  Dieu  qui  tout  a  à  sauver; 

Quar  ainchiez  que  il  voie  Tendemain  Pavesprer, 

Convendra  que  il  sache  de  ruistez  cous  donner. 

Le  mesagier  Quinart  li  convendra  trouver, 

N'ira  pas  à  Vauclere  pour  sa  leitre  porter, 

A  Greliemont  le  fort  pourra  nos  gens  trouver. 

Or  vous  leiron  ichi  du  mesagier  ester, 
Si  diron  de  Robastre  le  gentil  bacheler 
Et  du  gentil  Gaufrey,  que  De.x  voeille  sauver, 
Qui  sunt  en  la  bataille,  où  bien  soivent  capler. 
Robastre  et  Grifon  vont  païens  visiter, 
Et  vont  vers  la  bataille  où  est  Gaufrey  îe  ber 
Et  Hernaut  et  ses  frères,  que  Dex  vueille  sauver. 
Qui  ont  tant  entendu  as  ruistes  cous  donner 
Que  .XX'*^.  païens  font  u  camp  demourer. 
Le  vespre  aprecha,  soleil  prist  à  cliner  : 
Gaufrey  a  pris  .1.  cor,  sa  gent  fet  apeler; 
Mez  ne  sont  que  .xx"^.  qu'armes  puissent  porter. 
Robastre  oï  le  cor,  le  gentil  bacheler, 
Et  coisi  la  baniere  au  vent  desvoleper; 
Grifon  en  apela ,  qu'il  vit  lés  li  ester  : 
«  Amis ,  chen  dist  Robastre ,  avez  oï  corner  ? 
<c  Voies  vous  chele  ensengne  à  chel  lion  ramper? 
«  Che  est  Gaufrey  le  ber,  sachiez  leï  sans  douter, 
«  Qui  fet  li  et  sa  gent  au  castel  chaeller. 
te  Or  tost  !  alon  après  et  penson  de  haster.  » 
Et  Grifon  respondi  :  «  Bien  fet  à  gréanter. 


» 


î78o— 3817  GaUFREY.  115 

Adonc  font  .1.  sentier  maintenant  traverser 

Au  devant  de  Gaufrey,  qui  s'en  vouloit  aler 

Au  castel  et  sa  gent  aveques  li  mener. 

Quant  Robastre  l'oï,  joie  prist  à  mener, 

Tost  et  isnelement  li  vint  à  i'encontrer. 

Adonques  li  a  dit,  sans  point  de  demourer  : 

«  Bien  soiez  vous  venu,  Robastre,  gentil  ber. 

«  Se  vous  estes  navré  ne  me  devez  cheler  ; 

«  Je  voi  sanc  ,  chen  m'est  vis,  de  vostre  cors  couler. 

—  Sire,  ch'est  vérité  ,  dit  Robastre  le  ber, 
«  Que  moi  et  .1.  paien  venommes  de  capler. 

«  Onques  mes  Sarrasin  ne  pui  en  camp  trouver 
«  Qui  tant  me  mefféist,  chen  vous  puis  je  jurer; 
«  Mes  Dieu  m'en  a  lessié  à  m'onneur  retourner, 
«  Que  j'ai  fait  le  paien  mourir  et  dévier. 
«  Or  me  vousisse  je  tout  hui  mez  reposer. 

—  Amis,  chen  dist  Gaufrey,  je  vous  feroi  saner; 
«  Hui  mes  nous  en  iron  u  castel  reposer.  » 
Adonc  ont  fet  lor  gent  vers  le  castel  aller. 
Atant  es  vous  Quinart  sus  le  bai  d'outremer, 

Et  coisi  nos  Francheis  vers  le  castel  tourner. 
Il  a  dit  à  sa  gent  :  «  L'en  leiron  nous  aler.? 
«  Or  avant  après  eus,  pour  ou  castel  entrer  !  » 
Paien  ont  respondu  :  «  Bien  fet  à  gréanter.  » 

Ll  amiral  Quinart  si  a  sa  gent  hastée. 
Pour  entrer  u  castel  sunt  vers  no  gent  alce. 
Gaufrey  les  voit  venir,  s'a  sa  gent  apelée. 
Adonc  a  sa  mesnie  moult  bien  amonnestée  : 
«  Or  avant,  bonne  gent,  pour  la  vertu  nommée! 
(c  S'en  iron  au  castel  jusqu'à  la  matinée, 
«  Si  les  revideron,  pour  Dieu  qui  fist  rousée.  » 
Et  il  ont  respondu  :  «  Si  soit  corn  vous  agrée.  » 


iî6  Gaufrey.  3818— 38J1 

Et  Gaufrey  et  sa  gent  s'estoit  ja  si  hastée 

Sus  le  pont  du  castel  estoit  toute  montée, 

Et  le  portier  avoit  la  porte  deffremée  , 

Que  l'amiral  Quinart  à  la  fiere  pensée 

S'en  va  devant  sa  gent  plus  d'une  arbalestée. 

Gaufrey  a  escrié  à  moult  grant  alenée  : 

(c  Francheis,  que  tourne  chà  pour  ta  loi  henourée  !  » 

Gaufrey  l'a  entendu,  à  la  chiere  membrée. 

Dont  tourna  le  destrier  sans  nule  demourée, 

Et  a  brandi  la  lanche  à  l'ensengne  ferée , 

Et  Quinart  contre  li  broche  de  randonnée. 

Entreferus  se  sunt  sans  nule  demourée. 

Il  n'i  ot  si  fort  targe  ne  soit  outre  quassée, 

Et  les  broignes  sunt  fortes  qu'il  orent  endossées, 

Et  les  lanches  sont  roides,  nule  n'en  est  froée. 

Entreabatu  se  sunt  andui  emmi  la  prée; 

Mes  Gaufrey  sailli  sus,  si  a  treite  i'espée, 

Et  l'amiral  Quinart  ra  la  soue  aprestée; 

Ja  la  fera  chascun  son  compengnun  privée. 

Premier  le  fiert  Quinart  sus  l'elme  d'Aquilée, 

La  cuirie  dessous  li  a  outre  coupée; 

Mez  I'espée  si  est  de  l'autre  part  coulée, 

Contreval  l'arméure  deschent  de  tel  posnée 

De  l'auberc  li  coupa  toute  la  gueronnée  , 

.G.  et  .L.  mailez  en  abat  en  la  prée. 

Entresi  qu'en  la  terre  deschent  la  bonne  espée. 

Plus  de  pié  et  demi  est  en  la  terre  entrée, 

Puis  escria  :  a  Gaufrey!  par  ma  loi  henourée, 

te  Le  castel  me  lerrez  et  toute  la  contrée  !  » 

Quant  Gaufrey  l'a  oï,  s'a' la  couleur  muée  , 

Moult  par  en  a  eu  grant  duel  en  sa  pensée. 

Adonc  feri  Quinart,  sans  nule  demourée, 

Dessous  son  elnie  à  or  oij  la  chei[r]cle  est  dorée 

Que  les  flours  et  les  pierrez  en  abat  en  la  prée. 


58)2-5885  GaUFREY.  II? 

Le  paien  teurt  la  teste,  qui  a  la  mort  doutée; 

Mes  Gaufrey  Ta  ataint  de  si  grant  amenée 

Que  l'iaume  ii  coupa,  ne  li  fist contrestée , 

Et  la  coife  de  fer  li  a  outre  rasée , 

Si  que  la  destre  oreille  li  abat  en  la  prée. 

Sus  le  gros  de  l'espaule  est  l'espée  avalée, 

Ja  en  éust  l'espaule  à  tout  le  bras  portée; 

Mes  trop  fu  fort  la  broigne  que  il  et  endossée , 

Et  l'espée  deschent  de  si  grant  amenée 

A  poi  n'a  le  trumel  de  la  jambe  coupée. 

Coupée  li  éust,  mes  l'espée  est  tournée, 

Entre  l[i]  embati  une  aune  mesurée  ; 

0  resachier  qu'il  fist  est  par  mi  tronchonnée. 

A  tant  es  vous  paien ,  la  pute  gent  desvée  : 

Ja  fust  ochis  Gaufrey  sans  nule  demeurée. 

Quant  Hernaut  et  sa  gent  est  ariere  tournée. 

Et  Robastre,  qui  a  la  cuignie  portée. 

Et  s'est  féru  entre  eus  la  cuignie  levée. 

Hé  Dex!  le  jour  i  ot  tante  teste  coupée, 

Et  l'un  mort  dessus  l'autre  abatu  en  la  prée  1 

Robastre  i  feri  tant  de  la  hache  acherée 

Que  la  gent  paiennour  a  de  la  plache  ostée. 

Et  a  monté  Gaufrey  en  la  sele  dorée  ; 

Mes  de  chen  est  dolent  que  il  n'a  point  d'espée. 

Une  mâche  à  .i.  Turc  a  hors  des  poins  ostée 

Dont  il  fiert  à  maint  casque  entre  la  gent  desvée; 

Gui  il  ataint  à  coup,  tost  est  sa  vie  alée. 

Et  la  gent  l'amiral  estoit  esvertuée , 

Il  ont  monté  Quinart  en  la  sele  dorée. 

Quant  le  roi  fu  monté,  n'i  a  fet  demourée, 

Ains  s'en  tourna  fuiant  toute  desbaretée. 

Et  Gaufrey  le  gentil  en  a  sa  gent  menée. 

Que  la  nuit  les  sousprent  qui  venoit  oscurée. 

U  caste!  sunt  entré ,  s'unt  la  porte  fremée , 


I  :8  Gaufrey.  j88é— 3918 

Et  ont  levé  le  pont  et  la  bare  coulée  ; 

Or  ne  doutent  assaut  une  pomme  parée. 

Et  l'amiral  Quinart  en  a  sa  gent  menée  ; 

Nasier  trouva  mort,  qui  gist  gueule  baée. 

Quant  l'amiral  le  voit,  s'a  la  couleur  muée. 

«  Mahom!  dist  l'amiral,  com  feite  déablée! 

«•  Qui  fu  donc  si  hardi  et  qui  ot  tel  posnée 

«  Qui  combati  à  li  cors  à  cors ,  à  meslée? 

ce  Par  Mahom!  ch'est  chil  qui  la  cuignie  a  portée, 

«  Par  li  est  nostre  gent  morte  et  desbaretée. 

«  S'il  ne  fust,  par  Maho.m  !  la  vile  fust  robée  ; 

«  Il  a  rescous  cheii  qui  m'oreiile  a  coupée.  » 

Nasier  en  ont  porté  en  la  tente  dorée, 

Si  le  gueitent  la  nuit  à  duel  et  à  criée. 

Et  Gaufrey  et  sa  gent  sunt  en  la  vile  entrée. 

Venus  sunt  au  paies,  lor  gent  ont  desarmée. 

Gaufrey  fu  u  paies,  où  il  se  desarma, 
Et  sa  gent  avec  li ,  que  durement  ama. 
Hernautde  Biaulandois  Gaufrey  en  apela  : 
(c  Que  feron  de  Robastre,  pour  Dieu  qui  tout  forma? 
«.  Il  est  si  fort  navré  je  croi  qu'il  en  mourra. 
«  Se  ainsi  le  perdon  ,  grant  damage  sera  : 
«  Jamez  le  nostre  père  de  la  prison  n'istra. 
(c  Ne  le  vostre  ensement;  tous  jors  i  demourra.  » 
Quant  Gaufrey  l'a  oï,  durement  l'en  pesa  ; 
De  Doon  li  souvint,  son  père  qu'il  ama, 
Que  Gloriant  tient  pris  en  la  prison  de  là. 
Venus  est  à  Robastre  et  si  li  demanda  : 
«  Amis,  garirés  vous?  Ne  le  me  chelés  ja.  » 
Robastre  dist  oïl  et  que  bien  mengera , 
Et  se  il  a  bon  vin  largement  en  bevra; 
Et  Gaufrey  li  a  dit  que  assez  en  ara. 
Dont  fu  prest  le  mengier,  Gaufrey  le  quémanda. 


3919— 395^  GaUFREY.  II9 

Et  la  famé  Grifon,  que  Gaufrey  li  donna, 

Est  venue  à  Hernaut  et  si  li  demanda 

S'ele  garist  Robastre,  se  bon  gré  l'en  sara; 

Et  Hernaut  respondi  que  tous  jors  l'amera. 

Et  la  dame  gentil  maintenant  s'en  ala , 

Et  vint  à  .1.  escrin  et  si  [le]  deffrema, 

Et  si  en  Irait  une  herbe  qui  si  grant  bonté  a 

Qui  en  ara  usé  ja  mal  ne  sentira. 

En  .1.  mortier  la  trible  et  si  la  destrempa, 

Puis  en  vint  à  Robastre  et  si  li  en  donna. 

Si  tost  comme  le  ber  le  col  passé  en  a , 

Il  fu  sain  comme  pomme,  de  chen  ne  doutés  ja. 

Quant  Hernaut  l'a  véu ,  grant  joie  démena. 

Robastre  sailli  sus,  qui  goûte  de  mal  n'a  ; 

La  plaie  fut  raclose,  la  douleur  s'en  ala. 

«  Hé  Dex!  chen  dist  li  ber,  com  bonne  herbe  chi  a! 

c<  Benoite  soit  la  dame  qui  tele  me  donna 

«  Et  la  terre  ensement  qui  tele  herbe  porta.  » 

Très  parmi  le  paies  la  criée  en  ala 

Que  la  famé  Grifon  Robastre  gari  a. 

Et  quant  Gaufrey  l'oï ,  grant  joie  démena, 

Et  Grifon  le  traître  forment  s'en  aïra  ; 

Mes  son  félon  semblant  moult  durement  chela  , 

Et  jura  Damedieu  ,  qui  le  monde  estora. 

Que  se  il  onques  puet,  qu'eie  le  comperra. 

Ne  garira  mes  homme  quant  li  escapera. 

Adonc  vient  à  sa  famé,  en  chambre  la  mena  : 

«  Ahy  !  pute  mauvese,  chen  qui  vous  quémanda 

a  Que  vous  avés  gari  chu  mauvez  ribaut  là? 

c<  Or  tost,  bailliez  moi  l'erbe  qui  si  le  mechina. 

—  Sire,  chele  respont,  si  soit  com  vous  plera.  » 

Venue  est  à  l'escrin  et  si  li  apporta. 

Et  Grifon  si  la  prist,  qui  grant  mautalent  a, 

Et  vint  à  la  fenestre  qui  sus  la  mer  esta, 


120  Gaufrey.  59n— 3985 

Et  regarde  la  mer  qui  forment  ondoia. 

Par  moult  grant  mautalent  l'escrin  dedens  geta  ; 

La  digneté  de  l'erbe  ens  u  fons  la  porta. 

Or  est  u  fons  de  Teve,  si  corn  l'en  dit  piecha, 

Et  [le]  jour  saint  Jehen,  ne  le  mescréés  ja , 

Vient  tous  jours  dessus  l'eve,  toute  coie  estera. 

Grifes  le  traïtour  fu  durement  irés 
De  chen  que  Robastre  est  gari  et  respassés; 
Mes  pour  la  baronnie  dont  vous  oi  avés 
N'osa  batre  la  dame,  que  cri  n'en  fust  levés. 
«  Sire ,  chen  dist  la  dame  ,  chen  pour  quoi  fet  avés , 
«  Qui  geté  avez  l'erbe  qui  tant  avoit  bontés  ? 
«  S'on  la  pesast  mil  fois  à  fin  or  esmerés, 
ce  On  en  donnast  tout  l'or  qui  est  en  chest  régnés; 
«  Si  valoit  moult  miex  l'erbe  que  vous  geté  avés. 
«  En  paradis  terrestre  dont  Adam  fut  getés, 
«  Là  en  est  la  rachine,  ne  plus  n'en  est  trouvés, 
ce  .L  oisel  la  porta  qui  fu  bien  apensés. 
ce  En  sarrazinois  est  Durginas  apelez, 
et  Et  si  est  en  francheis  aussi  Grifon  nommés, 
ce  II  avoit  faonné  en  l'isle  Josués, 
ce  A  mon  père  le  dist  .1.  paien,  Malatrés. 
ce  Mes  perez  i  ala,  qui  moult  fu  redoutés; 
ce  L'oisel  n'i  estoit  pas ,  en  pourcas  iert  aies, 
ce  Mon  père  quémanda ,  qui  tant  fu  aloses , 
ve  Que  li  .VII.  grifonniaus  fussent  mort  et  tués 
ce  Dont  chascun  n'ot  d'aagefors  que  .v.  jors  passés, 
ce  A  chascun  des  grifons  fu  lors  le  chief  coupez , 
ce  Puis  fist  garder  le  lieu  mon  père  le  sénés 
ce  Tant  que  li  grifon  fust  arrière  retournés, 
ce  Et  quant  vit  ses  oisiaus'-qui  estoient  tués, 
ce  S'ala  querre  chele  herbe  où  tant  avoit  bontés, 
ce  S'en  donna  sez  grifons  qui  estoient  tués , 


3986—4019  GaUFREY.  121 

«  Et  leur  bouta  es  cors  ;  tant  bien  fu  avisés 

«  Par  la  forche  de  l'erbe  revindrent  en  santés. 

«  Cheest  la  première  herbe,  chen  dient  li  letrés, 

«  Que  Damedieu  planta  quant  il  fu  dévalés , 

«  Quant  li  angre  se  furent  contre  li  révélés , 

«  Dont  furent  en  enfer  leidement  dévalés. 

—  Dame ,  chen  dist  Grifon ,  pour  noient  en  parlés; 

ce  Que  s'ele  vausist  miex  que  ne  fesoit  assés, 

«  Si  la  getasse  je  pour  chen  que  fet  avés  ; 

ce  Que  ja  n'amerai  homme  qui  fâche  loiautés, 

ce  Mez  tous  jours  traïson  et  fine  faussetés, 

ce  Icheus  seront  tous  jours  mi  dru  et  mi  privés.  » 

De  chen  a  il  dit  voir,  le  traître  prouvés  ; 

Que  de  li  issi  puis  Guenelon  et  Hardrés, 

Milon  et  Auboin,  et  Herpin  et  Gondrez, 

Pinabel  de  Sorenche  et  Tiebaut  et  Fourrés, 

Et  Hervieu  du  Lion,  qui  sot  du  mal  assés, 

Et  Tiebaut  d'Aspremont,  qui  fu  moult  redoutés. 

De  li  issi  tel  geste  dont  Kalles  fu  irés 

Et  tous  les  .XII.  pers  ochis  et  découpés, 

Que  Guenelon  vendi,  oï  l'avés  assés. 

Or  diron  de  Grifon ,  qui  du  mal  ot  assés. 
De  la  chambre  est  issu  dolent  et  abosmés, 
U  paies  est  venu  où  estoit  li  barnés. 
A  tant  demandent  l'eve,  s'asiéent  lés  à  lés. 
A  lesir  ont  soupe  ,  bien  se  sunt  saolés. 
Que  Greillemont  estoit  en  itel  lieu  fremés 
Que  il  ne  doute  assaut  .il.  deniers  monnaés. 
Quinart  li  amirant  si  estoit  à  ses  très. 
De  .C"^.  paiens  qu'il  avoit  amenés 
N'en  est  .L,  mile  ariere  retournés 
Qui  ne  fussent  trestous  ochis  et  découpés  , 
Et  ses  .III.  frères  mors,  que  Robastre  a  tués, 
Dont  l'amiral  est  moult  courouchiés  et  irés. 


122  GàUFREY.  4020— 40J2 

Et  de  Nasier  estoit  durement  abosmés; 

Paien  en  font  tel  duel  jamès  tel  ne  verres. 

«  Segnors,  chen  dist  Quinart ,  quel  conseil  me  donrés  ? 

«  Francheis  sunt  courageus  qui  sunt  iaiens  entrés  ; 

«  Il  ont  ochis  Guitant,  qui  tant  m'avoit  grevés, 

«  De  sa  fille  Fauqueite  ont  fet  lor  volentés. 

«  Nous  ne  les  povon  prendre  s'ils  ne  sunt  afemmés. 

—  Sire,  dist  .1.  paiens,  envers  moi  entendes: 
c<  Je  vous  donroi  conseil ,  se  fere  le  voulés; 

«  Par  le  mien  ensient,  grant  profit  i  ares. 

«  Prenés  vostre  mesage,  qui  bien  est  enparlés, 

«  Trestout  Tarière  ban  de  vos  terres  mandés, 

ce  Entre  si  qu'à  .vu.  ans  soit  le  siège  jurés  ; 

«  Vos  amis  et  vos  frères  dez  Francheis  vengerés.  » 

Et  respont  l'amiral  :  «  Bien  conseillié  m'avés.  » 

Dont  fet  fere  une  letre  Quinart  ii  amirez 

Et  mande  par  sa  terre,  où  est  sa  poostés, 

Paiens  ne  Sarrasins  n'i  soit  plus  demourés, 

S'il  peut  porter  baston  ne  il  peut  estre  armés, 

Qu'à  Grellemont  ne  viengne,  où  il  est  enserrés. 

Quant  le  brief  fu  escript  et  il  fu  séélés, 

Son  mesage  apela,  qui  ot  à  nom  Baudrés; 

Plustostqueurt  par  montaigne  qu'autre  cheval  parprés. 

«  Or  tost  !  fet  l'amiral,  feites  si,  en  aies, 

a  S'amenés  tout  l'esfors  de  paiens  et  d'Esclés. 

—  Sire,  dist  le  paiens,  si  com  vous  quémandés.  » 
Maintenant  s'est  le  glout  fervestus  et  armés. 
Puis  estu  dromadaire  isnelement  montés, 

Puis  a  prise  la  lanche,  à  tant  s'en  est  tournés. 
Vers  Dordonne  la  grant  s'est  droit  acheminés; 
Mes  ainchiez  qu'il  i  viengne,  che  est  la  vérités , 
Trouvera  tel  mesage  dont  il  sera  irés. 


*D^ 


Or  s'en  va  le  mesage  à  l'amiral  Quinart 


4on— 4o8j  Gaufrey.  123 

Pour  querre  le  secours  de  païens  Achopart. 
Vers  Roussillon  s'en  va,  là  où  l'escarbougle  art, 
A  la  Tour  vint  as  Femmez,  costoie  Mauregart, 
Où  avoit  bien  .vu.  lieues  de  l'ost  à  l'Achopart. 
Puis  regarda  Baudré  par  devers  .1.  essart, 
Et  voit  venir  Tierri  sus  le  cheval  liart. 
Quant  Baudré  l'a  véu,  si  tourne  chele  part , 
En  grejois  li  demande  où  il  va  et  quel  part. 
«  Vous  qu'en  avez  à  fere?  dist  Tierri  le  gaillart , 
«  Ains  me  dires  qui  estes,  foi  que  doi  saint  Benart. 
—  Ja  sui  je,  dist  Baudré,  à  l'amiral  Quinart. 
«  Francheis  l'ont  assailli,  que  ja  Mahom  ne  gart, 
«  Mort  nous  ont  Nasier,  Guitant  et  Aridart; 
«  Ariere  ban  vois  querre  de  par  le  roy  Quinart , 
ce  Pour  amener  paiens  et  Turs  et  Achopart.  » 

Tierri  parla  grejois,  qui  bien  le  sot  parler. 
Le  paien  apela,  que  Dex  puist  mal  donner: 
«  Sarrasins,  dist  Tierri,  gardes  ne  me  cheler 
«  Qui  est  chil  qui  Francheis  a  fet  si  enserrer, 
c(  Et  qui  est  le  castel  dont  j'ai  oï  parler.  » 
Et  Baudré  li  respont  :  «  Ja  ne  vous  quier  cheler  ; 
«  Il  fu  au  roi  Guitant,  qui  moult  fist  à  loer. 
ce  Mon  segnor  guerroia  tant  comme  il  pot  durer; 
ce  Mes  .xxx"^.  Francheis,  qui  dévoient  passer 
ce  Par  la  terre  Guitant  dont  vous  m'oez  parler, 
ce  Vindrent  si  coiement  .1.  soir,  à  l'avesprer, 
ce  Qu'il  pristrent  Grellemont  qui  tant  fet  à  loer, 
ce  Ochis  i  ont  le  roi  qui  le  devoit  garder, 
ce  Puis  l'ont  fet  chierement  nostre  gent  comperer; 
a  Si  vois  à  Roussillon  pour  paiens  amener, 
ce  Pour  les  félons  Francheis  à  martire  livrer.  » 
Et  quant  Tierri  oï  si  l'afere  conter, 
Bien  soit  chen  sunt  no  gent  et  entent  au  parler. 


124  GaUFREY.  4o86~4it9 

Où  qu'il  voit  le  paien  si  li  prent  à  crier  : 

ce  Fix  à  putain  paien,  Dex  vous  puist mal  donner! 

«  Cuidiés  vous  que  je  soie  Sarrasin  et  Escler  ? 

ce  Vous  alez  querre  gent  pour  la  nostre  grever; 

ce  Or  vous  gardez  de  moi ,  je  ne  vous  puis  amer.  » 

Donc  a  sachié  le  branc  qui  moult  reluisoit  cler, 

0  paien  sus  la  teste  en  va  tel  coup  donner 

Que  desiqu'au  chervel  li  a  fet  ens  entrer  ; 

Puis  li  a  dit  Tierri ,  que  ne  li  vout  cheler  : 

ce  Or  povés  à  lesir  vo  mesage  conter.  » 

Adonc  se  va  Tierri  de  grant  sens  apenser; 

Le  dromadaire  a  pris ,  ne  lessa  pas  aler, 

Et  puis  va  au  paien  ses  garnemens  oster, 

Et  a  trouvé  la  letre  que  le  Turc  dut  porter. 

Tierri  fu  sage  clerc ,  bien  sot  latin  parler, 

De  chief  en  chief  la  lut,  bien  la  sot  deviser; 

Bien  voit  que  l'amiral  fesoit  paiens  mander 

Et  comment  il  vouloit  nostre  gent  démener  : 

Enserrer  les  vouloit  pour  fere  géuner. 

Quant  Tierri  l'a  véu,  si  commenche  à  jurer 

Qu'à  l'amiral  Quinart  voudra  enqui  parler  : 

Mar  a  fet  nostre  gent  u  castel  enserrer. 

Adonc  osta  sa  robe,  ne  la  vout  pas  porter, 

Et  va  chele  au  paien  vestir  et  endosser, 

Et  a  vestu  l'auberc  et  va  l'iaume  fremer 

Que  le  paien  ot  fet  à  sa  sele  trousser; 

Et  puis  va  le  paien  sus  son  cheval  trousser. 

U  dromadaire  monte  Tierri,  qui  moult  fu  ber, 

Puis  a  fet  son  cheval  par  delés  li  troter. 

Il  dévala  .i.  tertre  et  puis  prist  à  monter, 

Puis  regarde  Tierri  delés  la  roche  ermier, 

Et  coisi  Grellemont,  où  est  Gaufrey  le  ber 

Et  les  enfans  Doon  et  les  Garin  le  ber, 

Et  Robastre  le  fier,  que  n'i  doi  oublier. 


4' 20— 41  j  5  GaUFREY.  I2Ç 

Et  voit  très  et  aucubez  tout  environ  lever, 

Que  plus  de  .iiiic.  en  i  peut  on  conter;  ' 

Dont  dist  qu'au  roi  Quinart  voudra  enqui  parler. 

Vers  le  tref  l'amiral  pense  de  l'esploitier; 

Le  dromadaire  point,  qui  moult  tost  sot'aler. 

Quant  il  fu  près  des  loges,  si  prist  à  regarder  : 

La  baniere  Gaufrey  vit  au  vent  venteler, 

Et  Hernaut  de  Biaulande,  où  il  aloit  parler- 

Tierri  la  connut  bien"quant  la  voit  venteler.' 

Sarrasin  l'ont  véu,  s'en  vont  o  roi  conter  : 

«  Par  Mahom  !  amiral,  joie  devés  mener, 

«  Que  nous  voion  Baudré  vostre  mes  retourner; 

«  Si  ameine  .i.  destrier  qui  moult  fet  à  loer, 

«  Et  a  .1.  Franc  ochis,  par  dessus  fet  trousser. 

«  Je  croi  qu'il  a  oï  de  nostre  gent  parler. 

—  Bien  le  croi,  dist  Quinart;  il  fet  moult  à  loer, 

«  Moult  se  paine  tous  jors  de  Mahom  henourer.' 

«  Or  tost,  amenés  lei  sans  longues  demeurer, 

«  Quejevueil  son  respons  oïr  et  escouter.  »' 

Paien  ont  respondu  :  «  Bien  fet  à  gréanter.  » 

Dont  courent  à  Tierri  devant  à  rencontrer. 

Quant  il  sunt  près  de  li ,  si  prennent  à  crier  : 

«  Baudré,  Mahom  vous  gart  !  qui  vous  fet  retourner  ? 

«  Avez  vous  point  oï  de  nostre  gent  parler.? 

«  Chu  destrier  enselé  où  péustez  trouver  ? 

«  Et  l'omme  mort  dessus,  où  le  voulés  mener.?  » 

Tierri  parla  grejois,  que  bien  le  sot  parler. 

Et  a  dit  as  paiens  qu'il  vit  lés  li  ester  : 

«  Vous  le  sarés  moult  bien,  je  cuit,  ains  l'avesprer. 

«  Feite^  moi  l'amiral  à  mon  segnour  parler.  » 

Et  il  ont  respondu  :  «  Par  nous  vous  fet  mander.  » 

A  l'amiral  Qumart  l'ont  fet  paien  mener. 

Tierri  voit  l'amiral  à  .1.  pilier  ester- 

Adonques  commencha  hautement  à  parler  : 


126  GaUFREY.  4tj4— 4i8!Î 

«  Amiral,  dist  Tierri,  Mahom  te  puist  sauver! 

a  Sire,  de  nul  afere  ne  me  devez  blasmer; 

a  A  Roussillon  ne  pu  vostre  leitre  porter. 

ce  Delés  la  Tour  as  Famez,  si  corn  l'en  doit  passer 

ce  Par  deiés  Mauregart,  qui  tant  fet  à  loer, 

ce  Encontrai  chest  mesage  que  chi  véez  tué, 

ce  Que  j'ai  fet  à  m'espée  mourir  et  dévier  ; 

ce  Son  cheval  vous  ai  fet  chà  endroit  amener. 

ce  De  Kallon  me  conta ,  pour  voir  et  sans  fausser, 

ce  Que  le  roi  Maucuidant,  vostre  cousin  le  ber^ 

ce  Avoit  fet  Kallemaine  mourir  et  dévier, 

ce  Et  je  le  vous  ving  dire,  sire  roy,  et  conter. 

ce  Se  prenez  les  gloutons  qu'avés  fet  enserrer, 

ce  Séurement  povés  en  douche  Franche  aler, 

ce  Et  vous  povés  de  Franche  sire  roi  couronner; 

ce  Puis  que  Kalles  est  mort,  rien  n'i  devés  douter. 

—  Mahom!  dist  l'amiral,  com  porroi  esploitier? 
ce  S'or  péusse  Francheis  de  lassus  atraper 

ce  Qui  si  m'ont  fet  ma  gent  leidement  démener, 
ce  Encor  péusse  je  ma  perte  recouvrer. 

—  Sire,  chen  dist  Tierri ,  bien  vous  soi  assener 

ce  Com  vous  pourrez  Francheis,  se  voulez,  atraper  : 

a  Je  me  feroi  Francheis  ,  que  bien  le  soi  parler, 

ce  Si  leur  iroi  là  sus  cheste  letre  porter; 

ce  Laiens  me  retendront  enquenuit  au  souper, 

ce  Et  quant  il  se  voudront  dormir  et  reposer, 

ce  Parmi  chele  posterne  vendroi  à  vous  parler. 

ce  Si  ferez  vostre  gent  fervestir  et  armer, 

ce  En  dormant  lez  pourrez  lier  et  atraper.  » 

Et  l'amiral  respont  :  ce  Bien  fet  à  gréanter.  » 

Li  amiral  Quinart  démena  joie  grant. 
Que  de  Tierri  cuida  pour  voir,  à  ensient. 
Que  chen  fust  son  mesage  Baudré  le  mal  tirant, 


4187— 4-20  GaUFREY.  127 

Pour  chen  qu'il  ot  vestu  trestuit  si  garnement. 

«  Baudré,  dist  l'amiral,  servi  m'as  à  talent, 

«  Qui  as  mort  le  mesage  et  ochis  à  ton  brant; 

ce  Se  poveiez  tant  fere,  par  Mahom  qui  ne  m.ent, 

«  Que  j'aie  le  castel  à  mon  quemandement,  ' 

ce  Tant  te  donroi  avoir  et  fin  or  et  argent 

ce  Que  ne  seras  mez  povre  en  trestout  ton  vivant. 

—  Sire,  chen  dist  Tierri ,  or  n'en  soies  doutant , 

ce  Que  les  Francheis  arez  ains  demain  l'ajournant; 

ce  Donnés  moi  le  congié,  s'en  iroi  maintenant.  » 

Et  -espont  l'amiral  :  ce  A  Mahom  te  quemant 

ce  Et  mon  dieu  Apolin,  Jupin  et  Tervagant, 

ce  Qui  te  lest  retourner  par  ton  quemandement.  » 

A  ches  mos  s'en  tourna  Tierri  le  combatant. 

Le  dromadeire  emmaine,  qui  estoit  bien  courant, 

Et  lessa  son  cheval  lez  Quinart  l'amirant. 

.1.  paiens  passe  avant,  qui  ot  nom  Rubiant, 

Venus  est  au  cheval,  parla  resne  le  prent; 

Baudré  en  deschendi ,  qui  estoit  m.ort  senglant, 

Et  puis  l'a  regardé  et  deriere  et  devant. 

Il  estoit  son  cousin,  si  l'amoit  durement; 

Où  qu'il  voit  l'amiral  si  li  va  escriant  : 

ce  Monsegnor  l'amiral,  mal  nous  est  convenant! 

ce  Ch'est  .1.  félon  Francheis  qui  par  chi  est  passant, 

ce  Qui  se  fesoit  Baudré  à  no  gent  entendant. 

ce  Se  ainsi  nous  escape,  mes  ne  seroi  joiant. 

a  Or  aprez,  mi  baron  !  n'i  alon  atendant. 

ce  Ains  qu'il  soit  au  castel  ne  laiens  à  garant, 

ce  II  sera  traîné ,  par  mon  dieu  Tervagant  !  » 

Dont  sunt  paien  montez  et  Quinart  l'amirant. 

D'eus  n'i  ot  nul  armé,  dont  chen  fu  joie  grant  : 

Après  Tierri  en  va  .liii"^.  et  .vii^., 

Dont  chescun  le  menache  de  la  teste  perdant; 

Mez  il  ne  les  douta  la  montanche  d'un  gant. 


128  GaUFREY.  4221-4254 

Il  sist  u  dromedaire  isnel  et  remuant, 

Vers  le  castel  s'en  va  abandonnéement. 

Gaufreyfu  as  fenestrez,  qui  sunt  haut  durement, 

Et  Robastre  avec  li  et  Hernaut  le  vaillant. 

Et  toute  lor  mesnie  et  trestoute  lor  gent, 

Et  ont  véu  Tierri  que  paien  vont  cachant. 

«  Segnors ,  chen  dist  Gaufrey,  or  oés  mon  semblant  : 

«  Là  voi  .1.  chevalier  que  paien  vont  cachant. 

«  Véés  comme  il  vient  tost ,  pour  le  Dieu  qui  ne  ment  ; 

«  Il  est  sus  une  beste  isnel  et  remuant. 

«  Se  paien  ne  séussentsus  li  aucun  couvent, 

«  Ne  le  cachassent  mie  s'il  ne  fust  de  no  gent. 

«  Or  tost!  couron  as  armez,  soioji  li  secourant.  » 

Et  il  ont  respondu  :  «  A  vo  quemandement.  » 

Robastre  sa  cuirie  vesti  de  maintenant , 

Puis  a  pris  sa  cuignie  sans  nul  delaiement. 

Et  Gaufrey  s'adouba  entre  li  et  sa  gent, 

Et  furent  bien  .xx"^.,  chascun  ot  auferrant. 

La  porte  ont  deffremée  0  le  veroul  coulant , 

Robastre  le  gentil  issi  premièrement. 

Et  Gaufrey  et  sa  gent  maint  et  quemunalment. 

A  tant  es  vous  Tierri  le  chevalier  vaillant. 

Robastre  li  escrie  hautement  en  oiant  : 

(c  Vassal,  qui  estez  vous  u  dromadeire  blanc? 

ce  Sarrasin  vous  encachent  plus  de  .M.  et  .vil^.  » 

Tierri  s'est  arresté  à  Robastre  le  franc. 

«  Robastre,  dist  Tierri,  ne  m'alez  ravisant. 

ce  L'en  m'apele  Tierri  de  Monglane  la  grant  ; 

«  Ja  sui  je  clerc  Tierri  le  hardi  combatant, 

«  A  vous  m'a  envoie  Mabile  la  vaillant. 

«  Bien  orrez  mon  mesage  ains  demain  l'avesprant; 

«  Mes  je  ne  puis  tenir  à  vous  lonc  parlement, 

«  Que  vechi  Sarrasins  qui  chi  me  vont  cachant.  » 

Robastre  l'a  oï,  moult  en  devint  joiant. 


42?î-4288  GaUFREY.  129 

Tierri  a  connéu  au  parler  maintenant, 

Dont  a  dit  à  Tierri  :  «  Bien  soiez  vous  venant. 

«  Quant  vous  m'avez  trouvé ,  vous  arez  bon  garant  ; 

<c  Mes  la  vostre  venue  comperront  ii  Persant, 

«  Cheli  me  demourra  qui  chevauche  devant.» 

Aprez  cheste  parole ,  estez  vous  l'amirant. 

Il  escria  en  haut  à  sa  voit,  qu'il  ot  grant: 

«  Ahy!  dist  il,  glouton,  vous  n'irez  plus  avant, 

«  Ainchiez  retournerez  à  vostre  jugement. 

<c  Ochis  avez  Baudré ,  dont  j'ai  le  cuer  dolent; 

«  Mes  vous  serés  pendu  assés  prochainement, 

<c  Et  vous  et  li  chetif  qui  viennent  chevauchant.  » 

Robastre  l'a  oï ,  si  li  saut  au  devant  : 

«  Amiral ,  dist  Robastre  ,  menachiés  bêlement  ! 

«  Mar  venistes  si  tost  devant  la  vostre  gent  ; 

«  Le  cheval  vous  ameine  à  vostre  jugement. 

«  A  moi  est  le  mesage;  je  li  seroi  garant. 

«  Mar  l'avez  encauchié,  par  le  Dieu  qui  ne  ment! 

«  Senescal  sui  Gaufrey,  je  vous  calens  le  camp.  » 

L'amiral  respondi  :  «  Ribaut ,  passés  avant, 

«  Ou  je  vous  ferroi  ja  u  visage  devant, 

«  Si  que  tuit  vostre  ami  en  esteront  dolent. 

—  Amiral,  dist  Robastre,  et  je  miex  ne  demant, 

«  Mez  tant  i  a  sans  plus  que  je  ferroi  avant.  » 

Dont  leva  la  cuignie  Robastre  au  poil  ferrant, 

Et  va  ferir  Quinart  dessus  l'elme  luisant; 

Mez  le  paiens  guenchi ,  qui  le  coup  va  doutant, 

Et  la  cuignie  avale  par  si  fier  mautaient 

Le  destrier  aconsieut  isnel  et  remuant, 

Si  l'a  parmi  coupé  comme  .1.  raim  de  sarment. 

Et  Quinart  trébucha  à  terre  emmi  le  camp. 

Robastre  se  tint  coi ,  n'i  est  couru  noient. 

Et  Tierri  li  escrie  :  «  Qu'alez  vous  atendant, 

(c  Sire,  que  n'cchiez  chu  Sarrasin  puant.'* 

Gaufrey.  9 


150  GaUFREY.  4289—4321 

—  Non  ferol,  dist  Robastre,  si  sera  en  estant.  » 

Adonques  se  leva  Quinart  li  amirant, 

Et  a  traite  l'espée  au  poi[n]g  d'or  fîamboiant, 

Et  va  ferir  Robastre  sus  son  bachin  devant, 

Que  pas  ne  li  valut  .1.  denier  vaillissant. 

Le  chief  tourna  Robastre,  que  le  coup  va  doutant. 

Par  devant  le  menton  va  le  coup  deschendant, 

Si  que  la  ganue  barbe  en  va  vermeillissant, 

Sus  la  cuirie  chiet,  mez  n'i  meffîst  noient. 

Entresi  qu'à  la  terre  va  l'espée  coulant, 

Dessus  l'orteil  du  pié  est  venu  le  nu  brant, 

Damedieu  le  gari  que  nel  meffist  noient. 

Moult  dolent  est  Robastre  quant  a  véu  son  sanc  , 

Bien  se  tient  à  honni  s'il  n'en  preni  vengement. 

Et  Tierri  li  escrie  :  «  Robastre,  or  avant! 

ce  Se  l'eussiez  ochis,  n'en  eussiez  noient. 

«  Gentishons,  quel'ochis!  et  fei  delivrement  ; 

«  Ja  sera  secouru  se  nel  feites  errant.  » 

Quant  Robastre  a  oï  Tierri  ainsi  parler. 
Que  d'ochirre  le  roi  le  va  ammonnest[er], 
Et  il  coisi  son  sanc  contre  terre  voler, 
Et  voit  paiens  venir,  que  Dex  puist  mal  donner, 
Venu  est  à  Quinart ,  la  hache  fet  branler, 
Dessus  la  teste  amont  le  va  si  assener 
Que  le  hiaume  li  trenche  et  tout  le  capelier. 
Entresi  u  menton  n'i  lessa  que  couper, 
Et  Quinart  trébucha ,  qui  ne  pot  plus  durer. 
Quant  Tierri  Ta  véu,  joie  prist  à  mener; 
Il  a  dit  à  Robastre  :  «  Bien  le  ses  assener; 
«  Benoit[e]  soit  la  brache  qui  tel  coup  soit  donner.  » 
Et  Robastre  li  crie  :  «  Quinart,  or  de  l'ester! 
ce  Ne  vous  caut,  amiral,  hui  mes  de  vous  lever  : 
a  Trop  matin  vous  levastes,  tans  est  de  reposer.  » 


4J22— 4în  G  AU  FRET.  IJI 

Quant  païen  ont  vétr  Quinart  lor  roi  verser, 

Adonques  es  meillors  nen>  ot  qai'espuanter. 

Qui  donques  ks  véist  et  glatir  et  usler, 

Et  à  Mahommet  Tame  de  lor  roi  quémander. 

Vers  les  tentez  ariere  prennent  à  retoarner; 

Mez  Gaufrey  et  lor  gent  lor  vont  à  rencontrer. 

Qui  donc  véist  païens  ochirre  et  découper^ 

Sachlés  à  graut  merveille  fusî  li  hons  preus  et  ber 

Qui  n'éust  grant  paour  sans  plus  de  Tesgarder, 

As  tentez  sunt  venus  chil  qui  puet  escaper^ 

Pour  Sarrasins  félons  les  nouveles  conter 

Que  mort  est  l'amirans  qui  tant  fist  à  douter  : 

«  Vechi  venir  Francheis,  à  vous  viennent  capler.  )» 

Sarrasin  l'ont  oï,  si  se  queurent  armer. 

A  tant  es  vous  Gavrfrey  qui  tes  vient  revider^ 

Et  Robastre  1«  fier  en  fet  tant  enverser 

Que  n'en  saroie  pas  le  nombre  raconter. 

Qui  véist  ches  berhaus-  et  ches  tentez  verser. 

Et  ches  cordez  de  soie  trenchier  et  découper. 

Paien  et  Sarrasin  se  vont  toudis  armer. 

Plus  de  .xxv"i.  se  queurent  aprester, 

Et  nostre  gent  se  vont  tous  jours  si  bien  prouver 

Que  plus  de  .xxx'".  en  ont  fet  afoler. 

La  bataille  fu  grant,  pesant  et  aspre  et  dure. 
Ne  d'ujie  part  ne  d'autre  nul  ne  s'i  asséure. 
A  tant  es  vous  Gaufrey  à  la  bêle  feiture. 
Va  ferir  un  paien  de  si  trez  grant  ardure 
Que  tout  la  pourfendu  desi  qu'en  la  chaintilre, 
Puis  dist  une  ramposne  après  à  desmesure  : 
«  Tu  n'aras  de  bataille  ja-mès  à  irul  jour  cure.  » 

Moult  par  fu  preus  Gaufrey  et  de  gentil  courage. 
Par  la  bataille  fiert  sans  point  de  l'arrestage. 


132  GaUFREY.  4?U— 4î8é 

Chu  jour  i  a  monstre  moult  bien  son  vassalage  : 
Chil  qu'il  ataint  à  coup  la  teste  lesse  en  gage; 
Sanc,  chervele  et  bouiaus  fet  voler  en  l'erbage. 
Et  Hernaut  de  Biaulande  de  ferir  ne  se  targe, 
Et  Robastre  le  fier  lor  ra  fet  grant  damage. 

La  criée  fu  grande,  le  bruit  et  lechembel. 
Gaufrey  sist  au  cheval  et  courant  et  isnel , 
Et  va  ferir  .1.  Turc  qui  ot  à  nom  Cadel , 
Que  le  branc  li  conduist  trez  parmi  le  chervel. 
Et  Hernaut  de  Biaulande  ra  ochis  Fanuel, 
Et  Girart  de  Vienne  .1.  paien  ,  Opinel. 
Miles  le  duc  de  Puille  si  ra  ochis  Bredel , 
Renier  le  duc  de  Jennes  si  ra  ochis  Jopel. 
Bien  se  sunt  esprouvé  iches  .v.  jouvenchel; 
Mes  Robastre  le  viel  en  ra  fet  tel  mesel 
Que  plus  de  .C.  et  .xil.  en  abat  u  prael. 
A  tant  es  vous  Gaufrey  sus  le  veron  isnel, 
Et  a  mort  Libaudras  et  ochis  Mirabel, 
Puis  refendi  Cornifles  desiques  u  musel. 
Quant  paien  ont  véu  le  doulereus  mesel, 
Dont  sunt  tournez  en  fuie  par  delez  .1.  bosquel, 
Par  emprez  Greilemont,  le  nobile  castel , 
Puis  montèrent  le  pont  qui  fu  fet  à  chisel  ; 
Plus  de  .1111™.  en  entrent  u  castel. 
Fermer  voudrent  la  porte  li  chien  puant  mesel; 
Robastre  les  cacha  contreval  le  prael. 
Se  il  n'alast  si  tost,  perdu  fust  le  castel , 
Greillemont  le  castel,  qui  tant  par  estoit  bel; 
Mes  Robastre  entra  ens  avec  eus  u  castel , 
Puis  leva  la  cuignie  dont  trenche  le  coutel , 
A  l'un  trenche  le  bras,  à  l'autre  le  trumel. 
En  une  tour  se  fièrent  li  encrimé  mesel, 
Puis  ont  fremé  la  porte  dessus  eus  de  nouvel. 


4î87— 44'9  Gaufre  Y.  ij^ 

Et  quant  le  vit  Robastre  ne  l'en  fu  mie  bel  ; 

Dont  jura  Damedieu  et  le  cors  saint  Marcel 

Que  mez  n'en  partira  ,  pour  vent  ne  pour  oré , 

Si  seront  hors  issu  li  Sarrasin  mesel. 

Robastre  fu  à  Puis ,  si  garda  le  caste! , 

Et  Gaufrey  et  sa  gent  font  dehors  lor  chembel. 

Or  furent  nostre  gent  avec  Gaufrey  u  camp 
Qui  fièrent  sus  paiens  bien  et  hardiement. 
Paien  voient  Gaufrey  qui  si  s'aloit  aidant, 
Les  cous  que  il  départ  vont  durement  doutant, 
Voient  qu'il  n'ont  segnor  qui  lor  soit  aidant, 
Par  delez  Grellemont  s'en  tournèrent  fuiant. 
Etsunt  .xiiiim.  li  félon  souduiant. 
Et  Gaufrey  les  encache  sus  .i.  cheval  courant; 
Entre  paiens  s'embat  abandonnéement. 
Plus  de  .VII.  en  abat  devant  li  ens  u  camp  ; 
Dont  paien  furent  moult  courouchîé  et  dolent. 
Lors  saillent  à  Gaufrey  et  deriere  et  devant, 
A  lor  lanches  li  vont  si  s'espée  atrapant 
Que  lever  ne  la  pot  le  ber  ne  tant  ne  quant,* 
Et  l'ont  jus  abatu  de  son  cheval  courant. 
Pris  l'ont  et  retenu  li  paien  mescréant. 
A  tant  es  vous  Hernaut  de  Biaulande  la  grant. 
Et  Girart  de  Vienne  le  hardi  combatant, 
Et  tous  les  .XI.  frères  à  qui  Dex  soit  aidant, 
Et  plus  de  .xvm.  qui  sunt  de  nostre  gent.- 
Entre  paiens  se  fièrent  par  leur  efforchement , 
Là  en  ont  abatu  plus  de  .M.  et  .vii<^.. 
Et  ont  Gaufrey  monté  sus  .1.  cheval  courant  ; 
Et  quant  fu  à  cheval,  si  a  sachié  le  branc, 
A  destre  et  à  senestre  va  durement  caplant. 
Si  bien  s'i  est  prouvé  entre  li  et  sa  gent 
Paiens  ont  desconfis  par  lor  efforchement. 


1^4  GaUFREY.  4420— 44U 

Vers  la  mer  vont  fuiant  abandonnéement, 
Mez  il  n'i  ont  trouvé  ne  barge  ne  chalant. 
En  la  mer  sunt  entrez  plusors  et  li  auquant; 
Mez  ne  sevent  noer,  raal  lor  est  convenant, 
Droit  au  fons  de  la  mer  sunt  alez  maintenant  ; 
Chil  qui  sunt  bien  armés  estoient  plus  pesant. 
Et  sus  le  rivage  ot  merveilleus  caplement. 

Moult  fu  grant  li  estour  sus  le  rivage  et  fier, 
Grant  noise  i  oïssiés  et  de  fer  et  d'achier. 
Que  de  Turs  i  avoit  plus  de  .1111.  millier, 
Qui  ne  vouloient  pas  dedens  la  mer  noier. 
Envers  la  nostre  gent  se  défendent  com  fier, 
Quant  devers  le  castel  ne  peurent  reperier. 
Lors  véissiez  estour  et  merveilleus  et  fier, 
Tant  païen  et  tant  Turc  mourir  et  trebuchier. 
Qui  là  véist  Gaufrey  le  hardi  chevalier. 
Comment  il  les  ochist  à  l'espée  d'achier, 
Remembrer  li  péust  d'un  vaillant  chevalier. 
Et  Hernaut  de  Biaulande  ne  s'en  fet  pas  proier, 
Et  Girart  de  Vienne  et  Milon  le  guerrier, 
Renier  le  duc  de  Jennes  et  le  petit  Renier, 
Qui  fix  estoit  Doon ,  frère  Gaufrey  le  fier. 
Chascun  i  feri  bien  de  l'espée  d'achier. 
Tous  ont  fet  li  paiens  mourir  et  dévier, 
Fors  seulement  que  .C.  et  bien  demi  millier 
Qui  ont  crié  merchi  Gaufrey  le  chevalier, 
Et  dient  qu'il  cresront  en  Dieu  le  droiturier 
Et  qu'il  lor  aideront  le  resne  à  gaaignier. 
Gaufrey  les  fet  lessier,  qu'il  ne  les  vout  touquier; 
Tout  droit  vers  Greillemont  retournèrent  arier. 
L'avoir  en  font  porter  maint  cofre  et  sommier. 
Hé  Dex!  le  jouri  ot  conquis  tant  bon  destrier. 
Tant  escu  et  tant  elme ,  tante  lanche  d'achier, 


44n— 448j  GaUFREY.  I55 

Tant  riche  paveillon  qui  fu  de  soie  chier, 
Et  tant  hauberc  safré  et  tant  espié  d'achier, 
Que  paien  aporterent,  li  félon  losengier. 
L'argent  et  les  chevax,  qui  lez  vousist  prisier, 
Valent  miex  que  Paris  et  Rains  l'archevesquier. 
Si  en  ont  tout  porté  u  castel  hebergier. 

Gaufrey  li  gentis  bons  ens  u  castel  entra, 
Et  Hernaut  de  Biaulande  avec  li  chevaucha, 
Et  tous  les  .XI.  frerez  que  durement  ama. 
Moult  fu  grant  li  escot  que  chascun  gaaigna  ; 
En  Grellemont  entrèrent,  nul  ne  le  devéa. 
Robastre  y  ont  trouvé  ,  qui  la  tour  bien  garda. 
Là  où  paien  estoient  qui  enclos  furent  là. 
Gaufrey  vint  à  Robastre,  moult  bel  le  salua, 
Et  puis  tout  maintenant  à  Robastre  dit  a 
Que  les  gens  sont  lassus  et  pour  quoi  les  gueita. 
«  Sire,  chen  dist  le  ber,  par  Dieu  qui  nous  forma, 
(c  Tant  a  paien  entour  ja  nombre  ne  sera; 
«  Comment  les  aron  nous.?  Qui  me  conseillera.?» 
Et  Gaufrey  respondi  qu'assés  tost  les  ara. 
Il  demanda  le  feu ,  et  l'en  li  apporta. 
Et  Gaufrey  le  gentil  maintenant  l'aluma 
Si  près  que  à  la  porte  la  grant  flambe  en  a!a  ; 
La  porte  est  alumée,  moult  durement  flamba. 
Robastre  prist  sa  hache ,  là  sus  amont  monta  ; 
Le  premier  qu'il  ataint ,  Roboin  encontra, 
Desi  qu'en  la  chainture  le  fendi  et  coupa. 
Et  jDuis  feri  en  troque  et  de  chà  et  de  là. 
Ja  si  très  petit  coup  parmi  eus  ne  ferra 
Qu'il  n'en  abate  tant  com  la  hache  ataindra. 
Et  je  que  cheleroie?  La  tour  en  délivra. 
Si  comme  ils  deschendoient ,  Gaufrey  les  délivra 
Entre  li  et  Hernaut  et  sez  frères  qu'ama. 


Ij6  GaUFREY.  4486— 4Jî8 

Maudis  soit  icheli  qui  ains  en  escapa  1 
L'avoir  ont  assemblé,  Gaufrey  le  quémanda; 
Nus  hons  n'en  vit  autant  ne  jamès  ne  verra, 
Miex  vaut  que  .vu.  chitez,  qui  à  droit  le  nombra. 
Et  Gaufrey  le  gentil  Grifon  en  apela. 
ce  Frère,  chen  dist  Gaufrey,  savez  que  l'en  fera? 
«  Chest  avoir  vous  leiron,  si  com  vous  orrés  ja. 


«  Frère  ,  chen  dist  Gaufrey,  entendez  ma  reson, 
«  S'orrez  en  quel  manière  chest  avoir  vous  leron. 
a  Nous  en  iron  demain  tout  droit  à  Roussiilon , 
«  Et  prendrommes  les  terrez  de  quoi  j'ai  fet  le  don 
«  Mez  frerez  que  chi  voi ,  dont  chascun  est  preudon. 
«  Si  menez  de  l'avoir  assez  et  à  foison  ; 
«  Un  présent  en  ferez  au  roi  de  Monloon, 
(c  Et  menez  biaus  despens,  nous  le  vous  quemandon. 
«  .XXX"^.  soudoiers  requérez  à  Kallon, 
c(  Et  nous  lez  pareron  à  lor  devision. 
«  Et  si  contés  au  roi,  pour  Dieu  et  pour  son  non, 
«  Comme  e>t  emprisonné  le  mien  père  Doon 
o  Et  Garins  de  Monglane  à  la  fiere  fachon , 
<c  Et  li  nommez  les  terrez  que  nous  conquis  avon  : 
«  Nantueil  et  Vantamise,  Dordonne,  Roussiilon, 
(c  Riviers  et  Grellemont  et  la  chit  d'Amandon.  » 
Et  quant  le  ber  Tierri  entent  cheste  iechon , 
Il  est  passé  avant  sans  nule  arresteson. 
Et  a  dit  à  Gaufrey  :  ce  Bessiés  vostre  reson. 
«  Sire  Hernaut,  dist  Tierri ,  oez  que  nous  diron  : 
«  A  vous  m'a  envoie  et  à  Girart  par  non 
(c  Vostre  m.ere  Mabile  à  la  clere  fachon, 
ce  .Aymeriet  vo  fix ,  que  lessei  u  donjon  ; 
ce  Moult  vous  ont  salué  plus  que  ne  vousdison, 
ce  Puis  avons  eu  neuches,  onques  n'i  ot  canchon. 
—  Comment,  che  dist  Hernaut,  pour  le  cors  saint  Simon 


-— 4JJ1  Gaufrey.  137 

Est  donc  morte  ma  mère  à  la  clere  fachon , 
(  Ou  mon  fix  Aymeri ,  que  Dex  fâche  pardon  ? 
—  Vous  sarés,  dist  Tierri,  maintenant  la  reson.  » 
Dont  a  traite  la  leitre  0  tout  le  querenon, 
Et  Hernaut  la  bailla  son  chapelain  Symon. 
Chil  la  tantost  léue  desi  u  bout  en  son  , 
Et  a  dit  à  Hernaut  :  a  Par  le  cors  saint  Symon! 
«  N'envoiez  ja  en  Franche  secours  querre  à  Kallon  ; 
«  Kalles  a  tant  à  fere  n'est  se  merveille  non. 
(c  L'amiral  Maucuidant,  qui  ait  maléichon , 
ce  A  de  guerre  envéi  le  riche  roi  Kallon , 
«  Et  a  o  li  tant  gent  onques  tant  n'en  vit  on. 
«  Aymeriet  vous  mande ,  vostre  fix  le  baron , 
«  Qu'au  plus  tost  que  pourrés  que  secoures  Kallon, 
«  Quant  Garins  vostre  père  sera  hors  de  prison, 
(c  Et  de  l'autre  partie  redit  cheste  lechon 
«  Que  Robastre  le  fier,  que  nous  ichi  voion , 
(C  Se  peut  bien  marier  quant  il  li  sera  bon , 
«  Que  Pleisanche  sa  famé  re[n]  donne  le  bandon  ; 
«  Ele  fu  enterrée  le  jour  d'Ascension.  » 
Quant  Robastre  l'oî,  si  dolent  ne  fu  on; 
De  la  douleur  qu'il  ot  quéi  en  pasmeson. 
Gaufrey  le  releva,  qui  ot  cuer  ds  lion, 
Et  quant  il  fu  levé  sus  ses  pieds  à  bandon, 
Si  est  venu  au  prestre  qui  avoit  nom  Symon. 
Maintenant  l'a  seisi  parmi  le  caperon, 
A  son  col  le  geta  aussi  comme  .1.  mouton; 
Ja  li  ferist  la  teste  au  ma:  berin  peron 
Ne  fust  le  preus  Gaufrey,  qui  l'a  pris  au  giron  : 
«  Avoi  !  sire  Robastre,  feitez  comme  preudon.  » 
Hernaut  li  a  osté  son  chapelain  Symon  : 
«  Confortez  vous,  Robastre,  pour  le  cors  saint  Symon' 
<c  Ja  véés  vous  ichi  tant  nobile  baron 
«  Qui  demainent  grant  duel  de  vostre  marison. 


138  GaUFREY.  4jn— 4)8j 

«  Ja  nous  vient  il  si  bien,  merchi  Dieu  et  son  non, 

«  Que  l'amiral  Quinart  si  desconfit  avon, 

«  Et  tant  avon  conquis,  n'est  se  merveille  non. 

«  Or  pensés  com  Garins  soit  jeté  de  prison, 

«  Que  Gloriant  tient  pris ,  li  amiral  félon  , 

«  Entre  li  et  Doon,  qui  moult  est  gentil  hom. 

«  Ja  n'i  aron  secours  du  riche  roi  Kallon, 

tt  Se  par  vostre  proeiche  hors  ne  les  en  traion  ; 

«  Kalles  a  tant  à  fere  n'est  se  merveille  non. 

«  Or  nous  sequeurre  Dieu  par  sa  rédemption! 

—  Segnors,  chen  dist  Gaufrey,  savez  que  nous  feron  ? 
«  Vés  ichi  de  l'avoir  plenté  et  à  foison  ; 

«  Alon  querre  les  terrez  que  conquerre  devon. 
«  Sachiés,  se  vous  voulez,  assez  de  gent  aron  : 
«  Des  soudoiers  de  Franche  manderon  par  Grifon; 
«  Il  fera  mon  vouloir,  se  nous  le  quemandon. 
«  S'estion  .xxx"^.,  assez  gent  serion. 

—  Frère,  assez  serés  vous,  chen  li  a  dit  Grifon; 
«  Assés  en  arez  vous  puisque  l'avoir  avon.  » 
Puis  a  dit  coiement,  que  ne  l'entendi  hom  : 

«  Par  icheli  Segnor  qui  estora  le  mont , 

«  Ja  n'i  ares  aïde,  secours  ne  garison  , 

c(  Ains  serés  tous  ochis ,  se  Dex  plest  et  son  non , 

«  Dont  si  aroi  Vauclere  et  la  terre  environ.  » 

A  tant  en  sunt  montez  sus  au  mestre  donjon, 

Où  l'en  ot  apresté  à  mengier  à  foison. 

Assés  ont  pain  et  vin  et  char  et  veneson , 

Moult  furent  bien  servi  par  dedens  Grellemont; 

Puis  alerent  dormir  li  chevalier  baron 

Entresi  au  matin  que  chante  l'oiseillon. 

Par  dedens  Grellemont  fu  grant  la  baronnie. 
Au  matinet,  au  jour,  que  l'aube  est  esclarchie, 
S'estoit  toute  atournée  nostre chevalerie; 


4î8é— 46i8  GaUFREY.  1^9 

Au  paies  sunt  venu  qui  luist  et  reflambie. 

«  Segnors,  chen  dit  Gaufrey,  ne  leiroi  ne  vous  die 

«  Nous  avon  chi  conquis  moult  riche  manantie  ; 

«  A  Grifon  la  leiron,  que  mon  cuer  ne  het  mie, 

«  Q^Lii  nous  ira  cherquier  la  Campengne  et  la  Brie, 

a  Pour  querre  soudoiers;  mestier  avon  d'aïe. 

«  Et  nous  iron  sesir  et  Dordonne  et  Valie , 

tt  Roussillon  et  Nantueil ,  oii  tant  à  segnoric, 

a  Et  Grifon  amerra  toudis  la  baronnie 

«  Ichi  en  son  paies,  pour  fere  nous  aïe. 

—  Frère,  chen  dist  Grifon,  pour  Dieu  le  fix  Marie, 

«  Anuit  à  mie  nuit  me  prist  tel  maladie 

a  Soustenir  ne  me  puis,  par  le  co[r]s  saint  Helye  ! 

«  Ne  ne  chevaucheroie  pour  tout  l'or  de  Hongrie. 

«  Mez  pour  chen  ne  lessiez  à  fere  chevauchie  ; 

a  Ja  si  tost  ne  sera  ma  teste  assouagie 

«  Que  par  toute  Campaigne  en  iroi  querre  aïe.  » 

Puis  a  dit  coiement,  que  Gaufrey  ne  i'ot  mie  : 

«  Par  icheli  Segnor  qui  toute  chose  crie, 

u  Ja  par  moi  n'i  arez  ne  secours  ni  aïe, 

a  Que  s'estiés  ochis  ne  m'en  peseroit  mie, 

«  Et  toute  vostre  gent  et  la  vostre  mesnie.  » 

Or  oés  du  glouton  que  le  cors  Dieu  maudie. 

Qui  vers  ses  frerez  pense  vilaine  tricherie. 

Et  Gaufrey  li  respont  :  «  Par  ma  foi ,  je  l'otrie, 

a  Et  je  m'en  fie  en  vous,  si  ne  vous  desdi  mie; 

«  Bien  sai  ja  ne  ferés  traïson  ne  boidie.  » 

Ahy  Dex!  de  Gaufrey,  dame  sainte  Marie! 

Que  il  ne  savoit  pas  le  mal  ne  la  boidie 

Que  pensoit  Grifonnet,  que  Damedieu  maudie! 

Qu'avant  que  soit  Caresme  ne  la  Pasque  flourie 

Fera  il  tel  caudel,  ne  le  mescréés  mie. 

Dont  mainte  ame  sera  hors  du  cors  départie. 


j^r,  Gaufrey.  4619-465» 

a  FRERE,  chen  dist  Gaufrey,  je  vous  ai  marié, 
«  Grellemont  le  castel  vous  ai  en  fié  donne, 
«  S'avon  les  Sarrasins  de  la  terre  geté , 
ce  Et  l'amiral  Quinart  en  bataille  maté  ,^ 
«  Qui  tenoit  de  Nantueil  l'amirable  chité.  ^ 
«  A  Doonnet  mon  frère  en  ai  le  fié  donné  ; 
«  Mez  encor  n'est  il  pas  tout  entour  aquité. 
«  Or  i  voudroi  aler;  mes  itant  vous  dire      ^ 
«  Que  pour  ichel  Segnor  qui  maint  en  tnnité, 
(c  Au  plus  tost  que  pourrez  soudoiers  aùnés  , 
«  Que  vous  lez  amenez  après  moi  aroutez; 
«  Et  se  venés  plus  tost ,  ichi  nous  atendés , 
a  Puis  iron  à  Vauclere,  où  ma  dame  verres.^ 
«  Les  nés  sunt  aprestées  où  ma  gent  passerés. 
—  Sire  ,  chen  dist  Grifon  ,  à  vostre  volerAez.  » 
Puis  dist  entre  ses  dens  coiement,  à  chelé  : 
(c  Par  icheli  Segnor  qui  de  vierge  fu  né, 
ce  Ja  secours  n'i  arez  d'omme  de  mère  né.  » 
Après  cheste  parole  a  Gaufrey  quémandé     ^ 
Que  sa  gent  maintenant  soient  errant  monte, 
a  Sire ,  dient  si  homme  ,  or  soit  à  vostre  gré.  » 
Qui  donc  vèist  serjans  et  chevaliers  monter, 
Et  Roba^tre  qui  a  la  cuignie  porté.       ^ 
Grifon  le  traltour  ont  à  Dieu  quémande  , 
De  Grellemont  issirent  et  sunt  achemine. 
Or  les  conduie  Dex  ,  le  roi  de  majesté  1 
Au  castel  d'Aubespain  sunt  la  nuit  ostele , 
L'endemain  sunt  venu  à  la  Henri  Ferté , 
Qui  fu  cousin  germain  du[c]N aimez  le  barbe. 
Chele  nuit  sunt  à  joie  avec  li  ostelé. 
Henri  avoit  .11.  fiUes  qui  moult  ont  grant  biaute, 
N'ct  plus  bêles  puchelez  en  la  crestiente. 
Gaufrey  en  apela  Henri  par  amisté  :  ^ 

ce  Sire,  chen  dist  Gaufrey  au  courage  adure, 


46n— 4^8$  Gaufrey.  lAi 

«  Véistez  vous  piecha  du[c]  Naimez  le  séné  ? 

—  Sire ,  chen  dist  Henri ,  par  la  foi  que  doi  Dé 

«  II  est  aveques  Kallon ,  qui  a  le  cuer  iré  ' 

«  Que  le  roi  Aquilant  l'a  de  guerre  envié  • 

«  Si  mande  soudoiers  par  trestout  son  resné.  » 

Et  Gaufrey  li  respont  :  «  Pour  chen  l'ai  demandé 

«  Que  h  gentis  hons  est  de  vostre  parenté; 

«  Or  voudroie  li  nostre  fust  au  vostre  assemblé. 

a  Nous  sommez  .xn.  frères,  Dex  en  soit  gracié' 

«  Mes  chi  n'en  a  que  .xi.,  li  .i.  est  demouré       ' 

«  Tout  droit  à  Grellemont  le  castel  henouré. 

«  Le  preus  Do  de  Maience  nous  a  tous  engendré 

«  Paien  l'ont  en  prison  ,  li  cuvert  deffaé,  °  * 

«  Et  Garin  de  Monglane ,  qui  tant  a  de  bonté  ; 

«  Se  je  vif  longuement ,  il  en  seront  geté. 

«  La  merchi  Damedieu ,  avon  ja  tant  ouvré 

«  Que  nous  avon  ochis  Aquinart  l'amiré. 

«  Et  vous  avez  .11.  filles  qui  sunt  de  grant  bonté,    • 

«  Ch'est  Avice  et  Clarice,  qui  tant  ont  de  biauté'; 

«  Et  veschi  tous  mes  frerez ,  tous  les  marieré , 

«  Li  .1.  tout  aprez  l'autre,  quar  à  Dieu  l'ai  voué. 

«  Se  Damedieu  plesoit  et  estoit  destiné, 

«  Assener  les  voudroie  et  chascun  à  son  gré. 

—  Sire,  chen  dist  Henri,  moult  très  bien  dit  avés.  » 

Doonnet  le  vassal  a  Gaufrey  apelés, 

EtGirart  le  petit,  qui  moult  ot  de  biauté. 

Gaufrey  si  a  Doon  parmi  la  main  combré, 

Si  li  donna  Clarice,  la  bêle  au  cors  moullé, 

Et  Girart  le  petit  ra  il  l'autre  donné. 

Symon  le  capelain  a  l'autel  apresté. 

Messe  leur  a  cantée  de  bonne  volenté 

Puis  sunt  avec  Henri  ens  u  paies  entré. 

Moult  ot  à  l'espouser  grant  joie  et  grant  baudour. 


142  Gaufre  Y.  -4686—4717 

Au  paies  sunt  venus  qui  estoit  paint  à  flour; 
Les  espouses  ont  misez  dessous  le  couvertour. 
Henri  le  gentis  bons  estoit  de  grant  valour, 
Il  a  mandé  sa  gent  environ  et  entour, 
Tant  que  il  furent  bien  .x"^.  pongnéour. 
L'endemain  par  matin,  quant  ont  véu  le  jour, 
Ont  fet  entrer  la  dame  en  .1.  car  paint  à  flour, 
Et  si  montèrent  tuit  li  noble  pongnéour, 
Puis  ont  tant  esploitié ,  que  le  nuit  que  le  jour, 
Qu'il  sunt  à  Vantamise,  chele  chité  majour, 
Que  tenoient  paien ,  la  gen  Sarrasinour. 
La  vile  ont  pris  par  forche  nostre  gent  par  vigour, 
Si  l'ont  Renier  donnée  au  petit  le  menour; 
Renier  de  Vantamise  ot  à  nom  puis  chu  jour. 
Moult  par  fu  grant  la  forche  sus  u  paies  majour. 

Par  devant  Vantamise,  chele  chité  mirable, 
Fu  moult  grant  le  barnage  de  Gaufrey  le  mirable; 
Moult  par  i  dist  on  lais,  canchons ,  notes  et  fablez. 
.L  lit  orent  paré  en  la  chambre  avenable, 
Et  i  ot  on  couchié  la  bêle  0  le  cors  sage. 
Chele  nuit  engendra  .1.  vallet  avenable. 
Puis  ot  à  nom  Berart,  moult  fu  courtois  et  sage; 
Mez  Bertran  l'ochist  puis  quant  ala  u  mesage 
A  Doon  de  Nantueil,  de  par  le  bon  roi  Kalles. 

Segnors,  ces  canchon  qui  moult  fet  à  ioer; 
Poy  est  de  jougléors  qui  en  sache  nonchier. 
Che  est  des  .Xll.  fis  Doolin  le  guerrier, 
De  Robastre  le  preus  à  la  hache  d'achier, 
Com  fu  roi  de  Sulie  et  du  païs  plenier, 
Et  comme  il  ot  u  chief  la  couronne  d'ormier 
Que  li  assist  Garins  de  Monglane  le  fier; 
Comme  le  preus  Robastre  ochist  le  roi  Morhier, 


47«8— 47îi  GaUFREY.  I45 

Qui  portoitle  perquant  aquevillés  d'achier; 
Comme  Garins  et  Do  se  seurent  bien  geter 
De  la  maie  prison  Gloriant  le  guerrier, 
Où  il  furent  .vil.  ans ,  bien  lor  dut  enuier. 
Hui  mez  à  ma  canchon  retourneroi  arier. 
Au  palez  fut  moult  grant  la  joie  de  Renier, 
L'endemain  oï  messe  Gaufrey  le  bon  guerrier, 
U  palez  sunt  venus  nostre  baron  princhier. 
Gaufrey  li  avenant  en  apela  Renier  : 
«  Biau  frère,  aler  m'en  voeil  droit  à  Nantueil  le  chier 
«  Que  j'ai  donné  mon  frère  Doonet  le  guerrier. 
«  Feitez  vos  gens  monter,  que  je  voeil  chevauchier. 
—  Sire,  chen  dist  Renier,  chen  fet  à  otroier.  » 
Maintenant  sunt  troussé  et  carchié  li  sommier, 
La  baniere  porta  Hernaut  le  bon  guerrier, 
Cheli  de  Biaulandois  qui  tant  fet  à  prisier. 
Par  delés  Aigremor  ont  pris  à  chevauchier, 
Et  maine  si  grant  gent  que  bien  sunt  .C.  millier. 
A  Nantueil  sunt  venus  .1.  poi  ains  i'anuitier. 
N'ot  pas  .11^.  paien  laiens,  au  mien  cuidier  ; 
Avec  le  roi  Quinart  alerent  ostoier. 
Gaufrey  entre  la  ville  0  le  viaire  fier. 
Et  si  frère  avec  li,  à  qui  Dex  voille  aidier. 
Les  paiens  qu'ont  trouvés  ont  fet  tous  detrenchier, 
Fors  icheus  qui  se  voudrent  lever  et  baptizier; 
Puis  fremerent  lez  portez,  les  veroulsfont  sachier. 
En  la  mestre  mirande  sunt  alez  hebergier. 
Gaufrey  li  gentis  hons  qui  tant  fet  à  proisier 
A  Doon  apelé,  son  frère  qu'il  ot  chier  : 
«  Biau  frère  Doonnet,  je  vous  fes  chi  baillier 
«  Nantueil  tout  quitement  et  le  pais  plenier. 
«  Demain  au  matinet  prendrez  vostre  moullier, 
ce  Puis  vous  iron  la  terre  tout  entour  aquiter, 
«  Puis  m'en  voudroi  ariere  vistement  reperier. 


144  Gaufrey.  4752—478$ 

«  Moult  m'est  tart  que  je  puisse  vostre  père  vengier. 

—  Sire  ,  chen  dist  Doon  ,  chenfet  à  otroier.  » 
Chele  nuit  l'ont  lessié  nostre  baron  princhier, 
L'endemain  par  matin  sunt  aies  au  moustier. 
Là  espousa  Doon  Clarice  0  le  vis  cler, 

Et  puis  sunt  reperiés  sus  u  palez  plenier; 

Li  serjant  donnent  l'eve,  s'asistrent  au  mengier. 

.VIII.  jors  durent  les  neuchez  que  font  li  chevalier. 

Au  .ixe.  se  font  armer  et  haubergier, 

Desi  qu'à  R.oussillon  ne  voudrent  atargier. 

A  Girardet  le  rous  l'a  fet  Gaufrey  baillier. 

«  Frère,  chen  dist  Gaufrey,  soies  loial  princhier, 

«  Donnez  bien  largement  à  tous  vo  chevalier, 

«  Que  la  nouvele  en  voist  desi  au  Mont  Pellier  ; 

«  Quant  Damedieu  plera ,  il  vous  donra  mouiller. 

—  Sire,  chen  dist  Girart,  Dex  vous  puist  conseillier! 
«  Frère,  me  voulés  vous  si  feitement  leissier? 

«  Chertez,  g'irai  0  vous  tout  partout  ostoier, 
«  Et  aiderai  mon  père  de  prison  à  sachier, 

—  Frère,  chen  dist  Gaufrey,  entendes  mon  cuidier  : 
«  Ne  vous  mouvez  d'ichi,  pour  Dieu  le  droiturier, 

«  Ains  garderez  vos  terres;  près  sunt  li  aversier. 

c<  Et  n'aiez  ja  doutanche  de  mon  père  le  fier; 

«  Hors  de  prison  sera  ains  le  mois  de  février, 

«  Que  Grifonnet  m.on  frère,  qui  moult  fet  à  proisier, 

«  S'en  va  en  douche  Franche  querre  maint  soudoier, 

«  Où  il  en  amerra  plus  de  .xxx.  millier.  » 

Ahy  Dex  !  que  Gaufrey  ne  soit  le  destourbier 

Que  Grifonnet  pensoit,  le  ouvert  pautonnier, 

Conques  ne  se  pena  de  sez  frères  aidier; 

Ains  lor  mut  le  traître  .1.  mortel  encombrier. 

Or  oés  du  traitre,  comment  il  a  ouvré  : 

A  sa  famé  est  venu  Grifon  le  pautonnier  : 

a  Dame,  chen  dist  le  fel ,  or  oés  mon  cuidier  : 


4786—48.8  GaUFREY.  j^c 

«  En  Franche  voeil  aler  querre  maint  soudoier; 

«  Quant  mon  frère  Gaufrey  vendra  chàreperier, 

«  Dites  li  que  Vauclere  pense  de  chevauchier 

«  Et  que  je  leur  seroi  devant  à  l'encontrer. 

—  Sire,  chen  dist  la  dame,  pensez  de  i'avanchier.  » 

.XX.  sommiers  a  fet  Grifes  errant  appareilJier, 

Dont  il  a  fet  les  .n.  de  fin  argent  carchier, 

Et  .n.  où  il  a  coupes,  escueles  d'ormier; 

Et  puis  en  a  fet  .x.  de  blans  haubers  carchier, 

Et  les  .VI.  mainent  pailes  et  maint  garnement  cbier. 

Et  fist  porter  avec  .1.  tref  riche  et  plenier: 

Il  fu  au  roi  Quinart,  qui  moult  l'ot  jadis  chier  ; 

Robastre  le  conquist  à  la  hache  d'achier, 

En  l'orrible  bataille  où  il  ochist  Nasier, 

Grifez  l'a  fet  trousser  pardessus  .1.  sommier, 

Et  dit  qu'il  le  donra  Kallemaine  au  vis  fier. 

Le  traître  Grifon  n'i  a  plus  atendu, 
-XX,  sommiers  apresta  dont  chascun  troussé  fu. 
.C.  chevaliers  a  pris,  dont  chascun  ot  escu  , 
Qui  conduiront  l'avoir  qu'il  ne  lor  soit  tolu. 
Grifon  vint  à  sa  famé ,  si  li  rendi  salu  : 
«  Dame,  je  vous  quemant  au  disne  roi  Jhesu. 
—  Sire,  chil  vous  ramaint  par  la  soue  vertu!  » 
Grifon  beise  sa  famé,  puis  monte  u  bai  quernu. 
De  Grellemontissirent  par  la  porte  Cahu, 
Vers  Franche  s'en  alerent  tout  le  querain  herbu; 
Des  journées  qu'il  font  n'i  ait  ja  plet  tenu. 
Tout  droitement  à  Rains  la  chité  sunt  venu; 
.11.  jours  i  ont  esté,  au  tiers  sunt  esméu. 
A  l'oste  demanda  où  il  orent  ;_eu. 
S'il  soit  rien  de  Kallon ,  le  bon  roi  connéu. 
:c  Sire,  chen  dist  li  oste,  foi  que  je  doi  Jhesu, 
x  A  Montargis  est  Kalles,  Temperere  quernu. ')> 
Gaujrey.  j^ 


146  Gaufrey.  4819-4851 

Quant  Grifon  entent  l'oste,  adonc  s'est  esméu 
Le  grant  quemin  tout  droit,  n'i  a  resne  tenu. 

Or  chevauche  Grifon  et  son  riche  barné. 
Vers  Troiez  en  Champengne  sunt  droit  acheminé. 
Vers  la  nonne  leva  une  grant  oscurté 
Que  il  ont  lor  chemin  perdu  et  adiré; 
.IIII.  lieues  de  terre  ont  il  bien  traversé, 
•Puis  esclarchi  le  temps,  s'ont  devant  eus  gardé. 
Une  haute  montaigne  a  Grifon  regardé, 
Avis  li  est  moult  bien  qu'es  nues  soit  fermé  ; 
Au  pié  de  la  montaigne  sunt  la  nuit  ostelé , 
Et  ont  mcngié  de  jour,  que  che  fu  en  esté. 
Et  quant  li  baron  ont  à  grant  lesir  soupe, 
Grifon  .1.  chevalier  a  tantost  apelé; 
Ch'estoit  .1.  traïtour,  Dex  li  doinst  mal  dehé! 
Grifon  s'i  fie  plus  qu'en  homme  qui  soit  né. 
En  la  cour  Kallemaine  ot  lonc  temps  conversé; 
Grifon  en  avoit  fet  son  conseil[ler]  privé. 
«  Sire  Hardré,  dist  il,  or  oés  mon  pensé, 
K  Que  nous  alon  déduire  ,  tant  qu'il  soit  aseré, 
«  En  son  chele  montaigne,  se  il  vous  vient  à  gré, 
«  Véir  se  nous  verron  Troiez  la  grant  chité. 
—  Sire,  chen  dist  Hardré,  à  vostre  volenté.  » 
A  itant  sunt  montez,  qu'il  n'i  ont  demouré. 
Et  quant  il  furent  haut,  s'unt  Troies  avisé 
Et  trestout  le  pais  environ  et  en  lé. 
Adonc  parla  premier  le  traître  Hardré  : 
ce  Hé  Dex!  dist  le  traître,  biau  roi  de  majesté, 
«  Qui  aroit  .1.  castel  chi  endroit  compassé, 
«  Et  fust  bien  à  bretesques  et  tourelez  fermé, 
a  Et  puis  si  fust  garni  de  pain  ,  de  vin  ,  de  blé , 
ce  De  char  et  d'arméures,  de  chevaliers  armé, 
a  Et  puis  si  fust  devant  toute  crestienté , 


48î2— 488j  GaUFREY.  1^7 

a  Et  tous  les  rois  du  monde,  et  eus  etlorbarné, 

«  N'i  forferoient  pas  vaillant  un  oef  pelé. 

«  Que  pléust  ore  à  Dieu  le  roi  de  majesté 

a  Que  le  roi  Kallemaines  le  vous  éust  donné! 

a  II  i  seroit  fermé,  ains  que  l'en  fust  passé, 

«  Que  vous  avez  assés  avoir  et  richeté. 

«  Quant  vous  serez  à  Kalle  l'emperéor  séné 

«  Et  li  arez  du  vostre  bien  largement  donné, 

«  Vous  li  demanderés,  se  il  vous  vient  à  gré.  » 

Et  Grifon  respondi  :  «  Par  Dieu  de  majesté  1 

ce  Se  poveie  tant  fere  qu'il  le  m'éust  donné , 

«  Ains  que  passast  li  an  i  seroit  il  fremé , 

«  Et  en  seroit  encore  courouchié  et  iré, 

ce  Et  si  seroit  Gaufrey  et  tout  mon  parenté. 

c(  Quant  il  sera  moult  bien  fet  et  en  haut  levé, 

ce  Hautefueille  ara  nom  ,  ainsi  l'ai  en  pensé. 

—  Sire,  chen  dist  Hardré,  or  avez  bien  parlé; 

«  Mez  parlés  sagement,  pour  Dieu  de  majesté; 

((  Naimez  son  conseiller  est  si  endoctriné 

ce  Et  si  het  plus  traîtres  que  homme  qui  soit  né.  » 

Et  respondi  Grifon  :  a  Je  n'i  donroie  .1.  dé; 

«  Que  s'il  me  disoit  chose  qui  ne  fust  à  mon  gré 

ce  Ne  que  par  li  me  fust  le  don  du  roi  véé, 

ce  Je  li  aroie  tost  tel  caudel  destrempé 

ce  Dont  il  aroit  le  cuer  dedens  le  cors  crevé; 

ce  Ne  ja,  puis  que  seroi  Kallemaine  acointié, 

ce  N'i  ara  .1.  preudcmme  à  la  court  demouré 

ce  Qu'il  ne  soit ,  se  je  puis ,  de  traïson  reté.  » 

A  itant  l'ont  lessié  ,  si  s'en  sunt  dévalé. 

Au  pié  de  la  montaigne  sunt  la  nuit  ostelé. 

Chele  nuit  ont  dormi  tant  qu'il  fu  ajourné, 

Puis  se  sunt  mis  à  voie  et  sunt  acheminé. 

Tant  chevauchent  ensemble  tout  le  chemin  ferré 

A  Troies  sunt  venus,  moult  l'orent  désiré. 


,^8  GaUFREY.  488é-49'8 

Et  la  gent  de  la  ville  li  ont  dit  et  conté 

Que  le  roi  devoit  estre  à  Paris  la  chité; 

Et  quant  Grifon  l'entent ,  forment  li  vint  à  gre. 

«  Hé  Dex  !  chen  dist  Grifon  ,  tu  soies  aore  1 

«  Dès  ore  mes  seroi  auques  asséuré  ; 

«  Kallemaines  fera  toute  ma  volenté.  » 

Ses  chevaliers  en  a  maintenant  apele. 

a  Feitez ,  dist  le  traître,  que  je  soie  escoute  :  _ 
«  Je  vois  en  douche  Franche  véir  le  grand  barne; 
<c  Je  diroi  chest  avoir  nous  l'avon  conquesté      ^ 
«  Et  que  Gaufrey  mon  frère  ne  l'a  pas  conquesté. 
((  Ainsi  le  dirai  je  quant  il  m'iert  demandé , 
a  Et  vous ,  me  tesmongniés  que  je  di  venté. 
—  Sire ,  dient  si  homme ,  à  vostre  volenté.  » 
Il  ont  tant  chevauchié  et  tant  se  sunt  hasté 
Qu'à  .1.  mardi  à  soir  sunt  en  Paris  entré. 

A   I   mardi  à  soir,  vers  soleil  esconsant, 
Sunt  entrés  en  Paris,  chele  chité  vaillant. 
Vers  le  paies  le  roi  va  Grifes  chevauchant; 
Mes  ne  resembla  pas  enfant  à  païsant, 
Ainchiez  resembla  bien  ou  roi  [ou]  amirant. 
Moult  fu  bel  de  visage  et  taillié  gentement , 
11  avoit  les  iex  vert  et  la  bouche  riant , 
Le  nés  ot  lonc  et  droit  et  fier  regardement , 
Les  bras  gros  et  nervus  et  lez  poins  ensement. 
Moult  bien  li  sist  l'espée  qui  au  coste  h  pent. 
Et  li  cheval  sous  li  estoit  de  tel  semblant  : 
L'un  costé  avoit  taint  aussi  comme  arrement, 
Et  l'autre  resembloit  coton  ,  tant  estoit  blanc; 
Une  petite  corne  avoit  u  front  devant. 
Le  cheval  Cornuet  l'apeloient  la  gent; 
Robastre  le  conquist  en  l'estour  qui  fu  grant 
Par  delés  Grellemont  à  .1.  félon  gaiant. 


4919— 495  ï  GaUFREY.  I49 

A  la  faîne  Grifon  le  donna  pour  itant 

Qu'ele  l'avoit  gari  d'une  plaie  moult  grant. 

Grifon  se  sist  dessus,  qui  bien  semble  amirant; 

A  moult  grande  merveille  le  loeient  la  gent. 

Ches  damez  l'esgardoient  de  lor  soliers  plus  grant, 

Et  dist  li  une  à  l'autre  souefet  bêlement: 

«  Qui  tel  ami  aroit  bien  aroit  son  talent  ; 

«  Moult  est  liée  la  dame  à  qui  il  est  amant.  » 

Mes  poi  sevent  de  li  le  cuer  ne  le  talent, 

Qu'il  veut  trair  ses  frères,  qui  tant  ierent  vaillant. 

Ja  fera  tant  à  Kalle  par  son  encantement 

Que  tel  don  li  donra  l'emperere  puissant 

De  quoi  aprez  mourront  mil  chevaliers  vaillant. 

Et  Kalles  l'emperere  en  fu  puis  moult  dolent, 

Ainsi  com  vous  orréi  en  la  canchon  avant. 

Grifon  le  maléi  en  apela  sa  gent. 

Ses  chevaliers  apele  en  basset  coiement  : 

«  Vous  demourrez  ichi ,  que  je  le  vous  quemant , 

c<  A  chest  grant  ostel  paint  que  véés  là  devant , 

«  Quiex  Symon  de  Pontois,  mon  oste  le  vaillant. 

«  Quant  Kalles  m'adouba  et  Gaufrey  ensement 

«  Ettousmez  autrez  frerez,  là  fusmes  ostelant.  » 

Et  il  ont  respondu  :  «  Tout  à  vostre  talent.  » 

En  l'ostel  sunt  entré  dant  Symon  l'Alemant. 

Quant  li  oste  les  vit,  si  leur  fist  bel  semblant. 

Et  a  dit  à  Grifon  :  a  Biaus  ostez  ,  bien  veignant.  » 

Et  Grifon  li  demande  de  Kalle  le  puissant 

Comment  il  le  fesoit,  com  li  est  convenant. 

«  Merchi  Dex,  dist  li  ostez,  il  le  fet  gentement.  » 

QuiEX  Symon  de  Pontois  s'est  aie  hebergier 
Grifonnet  le  traître,  que  Dex  doinst  encombrier! 
Chele  nuit  se  sunt  fet  richement  aeisier, 
Jusques  à  ichele  eure  que  le  jour  dut  raier. 


ÏJO  GaUFREY.  4952-498J 

Et  Grifon  s'atourna  et  tuit  si  chevalier. 

Ses  serjans  a  lessiez  en  son  ostel  arier, 

Ses  chevaliers  mena,  qu'il  n'en  vout  nul  lessier, 

Et  si  mena  d'avoir  carchié  .liil.  sommier 

A  donner  à  Kallon  pour  son  don  otroier. 

Sur  son  poi[n]g  ot  le  glout  .1.  faucon  montenier 

Qui  fu  de  .llll.  mues,  merveilles  estoit  fier; 

Et  cheval  mi  parti  ot  il  pour  chevauchier. 

Desi  au  grant  paies  ne  se  vout  atargier. 

Kallemaines  le  roi  est  issu  du  moustier, 

En  sa  compengne  fu  du^s]  Naimez  de  Bavier, 

Et  TEscot  Guillemer,  Berart  du  Mont  Didier, 

L'archevesque  Turpin  et  le  roi  Desier. 

Le  roi  se  regarda,  vit  Grifon  chevauchier; 

Adonc  a  dit  le  roi  à  Naimes  de  Bavier  : 

«  Esgarde,  fet  il,  duc,  vechi  biau  chevalier; 

«  Il  ne  resemble  pas  ne  couart  ne  lennier. 

—  Bien  pert  de  grant  parage  »,  dist  Naimesde  Bavier. 
A  tant  es  vous  Grifon,  qui  Dexdoinst  encombrier  ! 
Quant  Kallon  a  véu,  si  deschent  du  destrier, 

Et  .1111.  chevaliers  li  viennent  à  l'estrier. 

Kallon  a  salué,  l'emperere  au  vis  fier  : 

«  Chil  Damedieu  de  gloire  qui  tout  a  à  jugier, 

«  Et  qui  a  chiel  et  terre  et  la  mer  à  baillier, 

«  Saut  et  gart  Kallemaine,  l'emperere  au  vis  fier, 

((■  Li  et  trestous  icheus  qui  de  bon  cuer  l'ont  chier; 

(c  Ses  ennemis  confunde  et  lor  doinst  encombrier!  » 

Puis  a  dit  coiement  :  a  Moi  en  gart  il  premier, 

«  Que  je  hé  Kallemaine  de  la  teste  trenchier, 

—  Et  Dex  te  gart,  amis,  dist  Kallez  au  vis  fier. 
«  Comment  avés  vous  nom  ?  Ne  me  devés  noier. 

—  Par  foi  !  Grifon  m'apelent  serjant  et  chevalier, 

«  Que  n'ai  de  toute  terre  qui  vaille  .1.  seul  denier.  » 
Quant  Kalies  l'entendit,  si  respont  sans  targier  : 


498j— joi8  GaUFREY.  I5I 

c<  Ch'est  nom  de  traïtour,  se  Dex  me  poist  aidier; 
«  Ne  doivent  pas  avoir  ainsi  nom  chevalier. 
«  Et  où  fustez  vous  né  ?  w  dist  Kalles  le  guerrier. 

—  Sire,  droit  à  Vauclere,  je  vous  di  sans  noisier, 
«  Fix  Doon  de  Maience,  qui  moult  fet  à  proisier. 

«  Nous  sommez  .xil.  frères  qui  tous  sunt  chevalier; 
«  Chiens  nous  adoubastez,  drois  emperere  chier.  » 
Et  quant  le  roi  l'oï ,  si  le  queurt  embrachier, 
Et  les  iex  et  la  bouche  li  commenche  à  beisier. 
«  Amis,  dist  Kallemaines,  pour  Dieu  le  droilurier, 
«  Comment  le  fet  Doon  vo  père  le  guerrier  ? 

—  Par  foi ,  sire ,  mort  est  plus  a  d'un  an  entier  ; 
«  Puis  avon  moult  eu  painez  et  encombrier, 

«  Ainsi  com  vous  orrés  ains  que  soit  l'anuitier. 

—  Amis,  chen  dist  le  roi,  or  ne  me  chelés  ja 
«  Se  tout  le  vostre  père  est  mort,  qui  tant  m'ama. 

—  Oïl,  sire,  dist  il ,  par  Dieu  qui  tout  forma. 

—  Et  de  Gaufrey,  ton  frère ,  di  moi  com  se  prouva.  ^> 
Et  Grifon  respondi,  qui  moult  de  mal  pensa  : 

«  Sire,  Gaufrey  mon  frère,  par  Dieu,  honni  nous  a. 

«  Dès  qu'il  fu  chevalier,  si  fort  se  desréa 

«  Que  moi  et  tous  mes  frères  tous  ensemble  lessa. 

«  .1.  roi  a  en  Sulie  que  l'en  li  enseigna, 

«  .1.  félon  Sarrasin,  qui  onques  Dieu  n'ama; 

«  Chil  a  nom  Gloriant:  mon  frère  à  li  ala. 

«  Ne  soi  quel  vi  déable  Gaufrey  encanté  a, 

«  Que  devant  trestous  nous  Damedieu  renoia, 

a  Et  au  roi  Gloriant  pour  servir  s'en  ala; 

«  Et  moi  et  tous  mez  frerez  ,  dont  chascun  bonté  a  , 

«  Par  le  païs  alasmes  et  de  chà  et  de  là , 

«  Tant  qu'à  Damedieu  plot ,  qu'à  droit  nous  amena 

«  Tout  droit  à  Roussillon,  où  tant  paiens  esta. 

«  Moult  fu  grande  la  paine  que  endurasmes  là. 


152  GaUFREY.  joi9~josi 

(c  Et  je  que  en  diroie  ?  Chascun  tant  s'enhana 

«  Que  paiens  desconfismes,  nisun  n'enescapa; 

«  L'amiral  ochis  fu,  ne  le  cheleroi  ja. 

«  Le  pais  estoit  grant,  .v.  réaumes  i  a; 

«  Mes  frères  les  donnei,  chascun  riche  terre  a. 

«  Puis  nous  en  revenismez  par  chel  païs  de  là, 

«  Moi  et  chu  grant  baron  que  véés  ester  là. 

o  .L  castel ,  Grellemont,  mon  cors  reconquesta , 

ce  Et  le  fort  roy  Guitant  rochist  chel  frans  hons  là  ; 

«  Hardré  est  apelé  ,  en  li  grant  bonté  a. 

«  J'ai  la  fille  Guitant  espousée  piecha, 

((■  U  castel  est  remese  à  Grellemont  dechà; 

«  Mez  il  n'est  mie  mien  ,  .1.  de  mes  frères  l'a. 

«  J'ai  fet  mon  serement  à  Damedieu  piecha 

«  Que  jamez  à  ma  famé  mon  cors  n'adesera 

«  S'arai  aucune  terre  ou  de  chà  ou  de  là  : 

a  De  l'avoir  ai  assés  que  mon  cors  conquesta.  » 

Quant  le  roi  l'a  oï ,  moult  hautement  parla , 

Et  a  dit  à  Grifon  :  «  Amis ,  or  entens  chà  : 

«  Pour  l'amour  de  ton  père  Doon ,  qui  tant  m'ama , 

«  Marescal  de  Champengne  serés,  n'en  doutés  ja. 

—  Sire,  vostre  merchi  »,  Grifon  respondu  a. 

Entresi  à  son  pié  maintenant  l'enclina; 

Mez  le  roi  fu  courtois,  [amont]  le  releva. 

Grifon  le  traïtour,  qui  Dex  doinst  en[com]brier, 
A  rechéu  le  don,  voiant  maint  chevalier; 
Marescal  de  Champengne  l'a  fet  Kalles  le  fier. 
Sachiez  il  ne  plot  mie  à  Naimes  de  Bavier  : 
Grifes  redouta  moult  du[c]  Naimes  de  Bavier; 
Paour  a  ne  li  nuise  envers  Kallez  le  fier. 
Il  est  passé  avant,  que  n'i  vout  delaier. 
Si  li  avoit  tendu  son  faucon  montenier 
Qui  fu  de  .llii.  muez,  merveilles  estoit  chier. 


J0J2— 5o8î  GaUFREY.  153 

c<  Tenés,  sire,  dist  il,  miex  emploier  ne  quier.  » 

Et  Naimez  respondi  :  «  Ja  ne  le  quier  baillier.  » 

Et  Grifon  li  a  dit,  que  ne  vout  delaier  : 

«  Trop  estes  orgueilleus  quant  nel  dcngniez  baillier.  v 

A  Berart  le  tendi,  cheli  du  Mont  Didier, 

Et  le  duc  si  le  prist,  ne  s'en  fist  pas  proier. 

Et  moult  l'en  merchia  de  bon  cuer  et  d'entier. 

Et  jura  Damedieu,  le  père  droiturier. 

Conques  mez  nul  oisel  ne  pot  si  emploier, 

Que  jamez  pour  nul  homme  ne  le  voudra  lessier. 

«  Sire,  vostre  merchi  » ,  chen  dist  le  pautonnier. 

Adonc  fet  destrousser  tous  les  .1111.  sommier, 

Et  a  fet  .1.  chier  paile  dessus  l'erbe  couchier. 

Qui  donc  véist  henas  et  grans  coupez  d'ormier, 

Et  besans  et  deniers  hors  des  cofres  sachier, 

Et  meitre  sus  le  paile  qui  estoit  sur  l'erbier. 

Kallemaines  le  roi,  qui  Franche  ot  à  baillier, 

N'ot  pas  tant  de  vessiaus ,  chen  vous  os  tesmongnier. 

Et  puis  a  fet  Grifon  destrousser  li  sommier 

Qui  portoient  le  tref  qui  fu  Quinart  le  fier; 

Grifon  l'a  fait  estendre  à  terre  sus  l'erbier. 

Puis  a  fet  la  coIo[m]be  hors  du  cofre  sachier 

Que  l'en  metoit  en  .111.  quand  on  veut  chevauchier  ; 

L'une  entroit  en  l'autre  comme  on  fet  en  cloquier. 

La  première  dessus  estoit  d'ivoire  chier, 

La  seconde  colo[m',be  si  estoit  de  sipier, 

D'un  fust  qui  a  nom  cipre,  qui  merveillez  est  chier; 

De  pierrez  précieuses  i  avoit  .1.  millier. 

Si  ot  .1.  escarbougle  qui  moult  reluisoit  cler. 

Grifon  a  fet  le  tref  encontremont  drechier  : 

«  Sire  roi,  dist  leglout,  par  Dieu  le  droiturier, 

«  Je  vous  doins  chestitref  premier  au  commenchier.> 

Et  quant  le  roi  l'oï,  n'i  ot  qu'esléeichier  : 

ce  Grans  merchis ,  dist  le  roi ,  refuser  ne  le  quier.  » 


154  GaUFREY.  jo8ô-ni7 

Une  coupe  a  donnée  au  preus  comte  Enguelier, 
A  Turpin  l'archevesque  .1.  branc  fourbi  d'achier: 
E!e  ot  nom  Hautemise,  et  fu  au  roi  Turfier. 
«  Par  foi  !  chi  a  preudomme',  chen  dient  !i  princhier. 

—  Voire,  chen  distleroy;  Dex  legart  d'encombrier!  » 
Et  Grifon  dist  en  bas,  c'om  ne  l'oï  noisier  : 

«  Ains  le  chief  de  .vu.  ans,  se  je  puis  esploitier, 
«  Vous  vendrei  la  desrée  .i.  esterlinc  entier; 
«  Vous  ne  connoissiés  mie  encore  mon  cuidier. 

«  SlRE ,  chen  dist  Grifon,  por  Dieu  qui  fist  le  glai, 
«  Je  vous  aim  durement  et  encor  plus  ferai, 
«  Et  largement  du  mien  encore  vous  donrai , 
«  Que  dessus  Sarrasins  parforche  conquerrai. 
«  Quant  je  ving  chà  à  vous,  par  Campengne  passai; 
«  Une  montaigne  roide  que  sus  destre  trouvai , 
«  Pour  chen  que  pointn'ai  terre ,' forment  la  couvoitai. 
a  Se  me  donnez  la  monte,  .i.  castel  i  ferai; 
«  Hautefeuille  ara  nom,  ainsi  esgardé  l'ai. 
«  Tous  les  jours  de  ma  vie  vostre  homme  en  serai , 
«  En  toutez  loiautez  vostre  honour  garderai. 

—  Par  foi!  dist  Kallemaines,  et  je  le  vous  otroi; 
«  Si  vous  en  fes  le  don ,  ja  ne  m'en  desdirai. 

—  Sire  ,  chen  dist  Grifon,  par  le  Dieu  qui  ne  ment, 
«  Donné  m'avés  .1.  don  dont  preu  vous  vendra  grant.  » 
Puis  dist  entre  ses  dens,  que  nuli  ne  l'entent  : 
«  Cheli  qui  a  deniers  fet  auques  son  talent.  » 
Après  cheste  parole  montent  u  mandement, 
Et  Naimes  s'apensa  d'une  boisdie  grant. 
Grifon  a  apelé ,  si  li  dist  maintenant  : 
«  Moult  merveil,  Grifon ,  par  le  corps  saint  Amant , 
«  Que  Gaufrey  a  ouvré  issi  vilainement. 
a  Or  me  ditez,  amis,  ne  me  chelés  noient, 


î"8-îi49  GaUFREY.  w. 

«  Combien  a  qu'il  ala  servir  roi  Gloriant  ? 
--  Sire    che  a  dit  Grifes,  à  feste  saint  Vinchent.  « 
Aprez  cheste  parole  s'en  part  Naimez  à  tant. 
^I.  des  chevaliers  Grifez  vit  seur  .i.  cheval  blanc, 
tt  Naimez  le  bon  duc  si  le  va  aresnant  : 
«  Or  me  ditez,  biau  frère,  pour  Dieu  omnipotent, 
«  Combien  a  que  partistez  de  Gaufrey  le  puissant? 
—  Sire ,  chen  dist  ichil ,  à  feste  saint  Jehen , 
«Que  .III.  semainez  n'a  au  jour  d'ui  seulement    » 
Et  quant  Naimez  l'oï ,  moult  se  va  merveillant. 
Adonques  sot  il  bien  de  voir,  à  ensient, 
Que  Grifes  a  menti  à  Kalles  le  puissant. 
Naimez  vint  à  Kallon,  parmi  la  main  le  prent; 
Ja  h  dira  nouvelez  de  son  conseillement. 

«Sire,  chen  dist  du[s]  Naimez  à  la  barbe  flourie, 
«  \  ees  vous  chei  Grifon  à  la  chiere  hardie  ? 
«  Miex  semble  traïtourque  hons  qui  soit  en  vie 
«  Marescal  l'avés  fet  de  Campengne  et  de  Brie  •  ' 
«  Or  veut  lever  castel  et  meson  bateillie  : 
«  Chen  n'est  pas  pour  noient ,  se  Dex  me  benéie  • 
«  En  son  cuer  a  pensé  aucune  felonnie 
«  Dont  vous  serez  dolent,  s'esles  gairez  en  vie   » 
Et  Kalles  li  respont  :  «  N'en  donroie  une  aillie. 
«  Je  ne  pris  son  poveir  une  pomme  pourrie  ; 
«  Que ,  se  il  me  fesoit  aucune  felonnie , 
«  Tost  et  isnelement  li  aroie  merie. 
«  Or  m'en  lessiés  chevir,  ne  vous  en  mellés  mie. 
—  Sire,  chen  dist  du[s]  Naimez,  et  je  le  vous  otrie. 

«  Sire,  chen  a  dit  Naimez,  quant  vous  vient  à  plesir 
«  Et  que  par  mon  conseil  ne  vous  voulés  soufrir        ' 
«  Que  ne  fachiés  du  tout  chen  qu'avés  en  désir 
«  Foi  que  doi  Damedieu,  je  m'en  doi  bien  souffrir 


156  GaUFREY.  jijo— J182 

ce  Vous  estes  mon  segnor,  je  vous  doi  obéir; 
«  James  ne  m'en  orrés  .1.  seul  mot  [rejtentir.  » 
Kallemaines  le  roi  ne  se  vout  alentir, 
Ains  est  arier  venus  delez  Grifon  séir. 
Donc  a  parlé  Grifon,  que  Dex  puist  maléir! 
ce  Sire,  dist  le  traître,  s'il  vous  vient  à  plesir, 
«  Les  ouvriers  manderoi  qu'à  moi  voudront  venir 
«  Pour  ma  besongne  fere  et  mon  castel  bastir; 
«  Chascun  sera  paie  du  tout  à  son  plesir.  » 
Et  Kalles  li  respont  :  «  Bien  le  voeil  obéir.  » 

Le  traître  Grifon  ne'se  vout  demourer, 
Ains  a  fet  les  mâchons  tout  maintenant  mander. 
U  paies  Kallemaine  les  a  fet  assembler. 
Et  il  i  sunt  venus  sans  plus  de  l'arrester. 
Lés  Kallon  sist  Grifon,  qu'il  fist  semblant  d'amer, 
Puis  a  parlé  en  haut ,  bien  se  fist  escouter  : 
«  Segnors ,  chen  dist  Grifon ,  or  vous  voeil  deviser 
«  Pour  quoi  je  vous  ai  fet  par  devant  moi  mander  : 
«  Vechi  mon  segnor  Kalles  que  je  dois  moult  amer; 
«  Pour  chen  que  il  me  voit  si  en  grant  bien  prouver. 
«  M'a  ichi  quémandé  moult  grant  terre  à  garder. 
«  Marescal  de  Champengne  m'a  fet  Kalles  le  ber; 
«  Mes  n'ai  point  de  castel  pour  la  terre  garder. 
«  Or  m'a  fet  mon  segnor  une  monte  donner 
«  Où  je  fere  voudroi  .1.  bel  castel  fermer. 
«  Assez  avon  argent  pour  fere  mâchonner, 
«  Qui  voudra  gaaignier  ne  li  estuet  douter  ; 
«  Richement  le  feroi  et  paier  et  louer.  » 
Le  mestre  des  mâchons  commencha  à  parler, 
Rogier  de  Coulombiaus ,  ainsi  l'oï  nommer  ; 
11  a  dit  à  Grifon  :  «  Ne  vous  estuet  douter^, 
a  Puis  que  le  roi  nous  veut  de  chen  congié  donner^ 
«  A  l'ouvrer  nous  verres  richement  esprouver.  » 


5i8j— Î2IJ  GaUFREY.  i(j 

Et  Kalles  li  respont  :  «  Bien  le  vueil  gréanter.  » 

Puis  a  dit  à  Grifon  :  «  Vous  n'avez  qu'arester; 

«  Mez  faites  vostre  gent  devant  acheminer, 

a  Et  quant  vous  ares  fet  vo  besongne  aquever, 

«  Si  revenés  à  moi ,  qu'à  vous  voudroi  parler. 

—  Sire,  chen  dist  Grifon,  de  chen  n'estuet  douter; 

«  Que,  par  cheli  Segnor  qui  tout  a  à  sauver, 

«  Il  n'a  nul  homme  u  monde  ,  s'il  vous  vouloit  grever, 

«  Que  tantost  ne  féisse  Campenois  assembler 

a  Pour  vous  en  tous  besoins  garantir  et  tenser. 

«  Ja  contre  mon  segnor  ne  voudroi  voir  fausser. 

«  Je  ne  voeil  pas  Gaufrey  mon  frère  resembler 

«  Qu'abesse  la  loi  Dieu  pour  Mahom  aorer. 

«  Il  est  aie  servir  .1.  paien  outremer, 

«  Qui  li  a  fet,  espoir,  Mahommet  aorer. 

«  Qyi  maintient  loiauté  bien  doit  en  pris  monter- 

«  Bien  le  m'a  fet  Jhesus,  chen  m'est  avis,  monstrer, 

«  Que,  puis  que  il  me  fist  de  Gaufrey  dessevrer, 

«  M'a  fet  .1.  grant  trésor  Damedieu  conquester, 

«  Et  j'ai  assés  avoir  pour  fere  mâchonner 

«  Le  nobile  castel  que  me  feites  donner.  » 

Naimez  commenche  à  rire  quant  chen  li  ot  conter 

Puis  a  dit  coiement,  qu'on  ne  l'oï  parler  : 

c<  Se  Kalles  me  créust ,  par  le  cors  saint  Osmer, 

a  Vostre  afere  féist  devant  tous  raconter. 

«  Je  croi  que  vous  voulés  mon  segnor  conquier  ; 

«  Bien  resemblés  traître  en  fet  et  en  penser.  » 

Grifonnet  le  traître,  que  Damedieu  maudie, 
A  apelé  Kallon,  ne  leroi  ne  vous  die. 
ce  Sire ,  dist  le  traître,  de  la  vostre  partie 
«  M'est  la  bêle  montaigne  donnée  et  otroïee 
a  Pour  fere  le  castel  et  la  tour  bateiilie, 
«  Dont  vo  terre  sera  séure  et  enforchie; 


I$8  GaUFREY.  pié— J249 

ce  Plus  en  serés  douté  tous  les  jours  de  vo  vie  ; 

ce  Mes  je  vous  pri,  pour  Dieu  qui  tout  a  en  baillie, 

ce  Que,  pour  maie  parole  que  nul  homme  vous  die, 

ce  Tant  com  serai  preudomme,  nel  me  retolés  mie, 

ce  N'a  moi  ne  à  mes  homs,  pour  Dieu  le  fix  Marie.  » 

Et  Kalles  respondi  :  ce  Par  ma  barbe  flourie, 

ce  Je  vous  fes  serement  devant  la  baronnie 

ce  Ja  n'en  perdrez  l'onneur  ne  vous  ne  vo  lignie  , 

ce  Se  traïson  ne  vient  de  la  vostre  partie.  » 

Quant  Grifon  l'a  oï,  s'a  la  fâche  rougie, 

Puis  dist  à  Kallemaine  :  ce  Ne  vous  en  doutés  mie, 

«  Ne  ferai  traïson  en  trestoute  ma  vie.  » 

Après  dist  coiement,  que  Kalles  ne  l'ot  mie, 

Que,  s'il  vit  seulement  plus  d'un  an  et  demie, 

Onques  ne  dist  parole  qui  si  li  fust  merie. 

Après  a  quémandé  preste  soit  sa  mesnie. 

Li  serjant  de  Paris  ne  s'atargierent  mie  ; 

Qui  là  vout  gaaignier,  qu'il  ne  se  repost  mie. 

Quant  il  furent  ensemble ,  moult  furent  grant  mesnie  ; 

.M.  et  .v^.  estoient  tous  d'une  compengnie  ; 

Hardré  les  a  guiés ,  que  Damedieu  maudie. 

Et  Grifon  est  monté  ,  qui  ne  se  targe  mie. 

De  li  vint  Guenelon,  qui  tant  ot  felonnie, 

Qui  vendi  à-  Marcile  la  bêle  compengnie. 

Et  Kalles  le  convoie  .lll.  lieues  et  demie. 

Au  partir  le  beisa  comme  l'ami  s'amie  , 

Et  Grifon  chevaucha,  qui  ne  demoura  mie. 

Sa  mesnie  consieut  à  Coulombez  en  Brie, 

A  Troies  sont  venus  .1.  soir  après  complie. 

L'endemain  par  matin  ont  lor  voieacueillie, 

Grifon  vint  à  Chaalons,  la  fort  chité  garnie. 

Là  fu  la  dure  pierre  achetée  et  taillie, 

Et  mise  en  des  careitez ,  portée  et  conroïe 

Droitement  à  la  monte,  qui  est  forte  et  fornie. 


jajo— J282  GaUFREY.  I59 

Là  in  fet  le  castel  et  la  tour  bateillie. 
A  mâchonner  mist  on  bien  .111.  ans  et  demie; 
Souvent  a  Kallemaines  la  nouvele  oie. 

Or  leiron  du  castel  dont  l'euvre  est  commenchie, 
Si  diron  de  Gaufrey  à  la  chiere  hardie , 
Et  de  Hernaut  de  Biaulande,  à  qui  Dex  fâche  aie, 
De  Robastre  le  fier  à  la  pesant  cuignie. 
Quant  il  orent  la  terre  de  Roussillon  conquise 
Et  toute  la  contrée  de  Sarrasins  vuidie , 
Girart  ot  Roussillon  quitement  otroïe  , 
Et  Doon  ot  Nantueil ,  où  bien  fu  emploie  ; 
Beuvon  ot  Aygremont,  qui  bien  est  bateillie, 
Et  Renier  Vantamise,  la  chité  seignourie; 
Et  Morant  ot  Riviers ,  à  la  chiere  hardie. 
Dès  or  mes  vous  diron  de  l'autre  départie 
Que  fist  le  preus  Gaufrey  à  sen  autre  mesnie. 

Segnors,  or  escoutez,  pour  Dieu  le  droiturier 
Gaufrey  le  gentis  homs  0  le  courage  fier, 
Ot  .V.  resnez  conquis  sus  la  gent  l'aversier; 
Ses  frerez  les  donna  ,  bien  les  sot  emploier, 
Fors  sans  plus  en  Grifon,  le  cuvert  losengier. 
Hernaut  de  Biaulandois  0  le  courage  entier 
En  apela  Gaufrey,  qui  moult  fist  à  proisier  : 
(c  Amis,  chen  dist  Hernaut,  parle  cors  saint  Ligier, 
«  Dèsore  fust  bien  temps,  ne  le  vous  quier  cheler, 
a  Que  nous  repensisson  de  nos  pères  aidier, 
«  Que  tiennent  en  prison  Sarrasin  aversier. 
ce  Trop  feison,  chen  m'est  vis,  les  soudoiers  targier 
ce  Q^avés  envoies  querre  par  Grifonnet  le  fier, 
ce  II  sunt  à  Grellemont,  si  corn  j'ai  en  cuidier; 
ce  Ileuques  nous  atendent,  penson  de  l'esploitier. 
ce  A  Grellemont  convient  trameitre.l.  mesagier 
ce  Qui  sache  no  mesage  bien  sagement  nunchier, 


l60  GaUFREY.  p83— 5ÎIJ 

«  Si  les  fâche  aprez  nous  errer  et  chevauchier, 

«  Et  les  fâche  à  Vauclere  venir  tout  le  sentier. 

«  S'avant  de  nous  i  sunt .  fâchent  les  nés  carchier, 

a  Et  nous  nous  en  iron  par  chest  autre  resnier; 

(c  Mes  esgardés  de  nous  qui  sera  mesagier.  » 

Robastre  saut  avant ,  qui  chen  li  ot  nunchier. 

«  Gaufrey,  chen  dist  Robastre,  or  oés  mon  cuidier  : 

«  Vous  estez  d'une  geste  qui  moult  fet  à  proisier; 

«  Onques  Do  vostre  père ,  que  tiennent  aversier, 

«  N'ama  onques  nul  jour  nul  coart  chevalier; 

«  Non  doit  fere  le  fis ,  par  le  cors  saint  Ligier! 

ce  Si  le  vous  di  pour  chen  que  ja  m'orrés  nunchier  : 

«  Kalles  a  avec  li  maint  couart  chevalier, 

«  Tost  les  fera  Grifon  vostre  frère  baillier, 

a  Et  nous  n'en  avon  cure  d'avec  nous  quaroier  : 

«  .1.  seul  couart  feroit  .1.  ost  descouragier. 

«  Se  vous  plesoit,  Gaufrey  ,  que  fusse  mesagier 

«  Pour  querre  Grifonnet,  li  et  li  soudoier, 

«  A  Vauclere  la  grant  les  feroi  chevauchier, 

«  Trestous  les  plus  hardis  qui  voudront  gaaignier, 

a  Et  feroi  les  coars  tourner  en  Franche  arier, 

«  Que  ja  d'omme  couart  ne  me  quier  emblaier.  » 

Et  Gaufrey  li  respont  :  «  Bien  fet  à  otroier. 

«  Pensés ,  pour  l'amour  Dieu  ,  de  nostre  gent  coitier. 

—  Sire,  chen  dist  Robastre,  ja  n'en  convient  proier.» 

Robastre  sailli  sus,  si  se  queurt  haubergier; 

Quant  il  fu  bien  armé ,  si  monte  en  son  destrier. 

Robastre  tout  armé  eh  la  sele  monta; 
Gaufrey  et  ses  barons  hautement  apela  : 
«  Segnors  barons,  dist  il,  ne  vous  esmaiés  ja. 
a  Que  Grifon,  se  je  puis,  au  devant  vous  sera, 
c<  Et  maint  bon  chevalier  que  avec  nous  vendra, 
a  Que  bien  sai  que  Grifon  maint  assemblé  en  a.  » 


5316-5548  GaUFREY.  |6i 

Robastre  à  Damedieu  trestous  les  quémanda; 

C'un  tout  seul  escuier  Robastre  ne  mena. 

U  chemin  sunt  entrez;  nul  ne  les  convoia. 

Dex,  du  gentil  Robastre!  Pourquoi  s'esmut  il  là  r 

Que  ja  à  Grellemont  nul  hom  ne  trouvera , 

Ne  Grifon  d'eus  aidier  nule  volenté  n'a  : 

Fere  fet  Hautefueille,  le  castel  par  delà. 

Dex  garisse  Robastre,  qui  le  mont  estora; 

Quer  ainchiez  que  il  voie  Gaufrey,  que  tant  ama , 

Ne  Hernaut  de  Biaulande,  qui  tant  de  bonté  a, 

Son  père  Malabron  tant  d'ennui  li  fera 

Que  onques  tant  n'en  ot  ne  jamès  n'en  ara. 

A  Grellemont  s'en  va  Robastre  le  baron . 
O  li  .1.  escuier  sans  plus  de  compengnun, 
Au  félon  traïtour  qui  Grifon  a  à  non, 
Qui  leur  ot  couvenant  à  la  departison 
Que  querre  iroit  aide  au  riche  roi  Kallon  , 
Des  soudoiers  de  Franche  amerroit  à  foison 
Pour  son  père  et  Garin  geter  de  la  prison  ; 
Mes  de  chen  n'avoit  il  ne  talent  ne  reson  , 
Ains  fet  fere  .i.  castel  qui  Hautefueille  a  non. 
Puis  fist  il  maint  ennui  au  riche  roi  Kallon. 

Segnors,  oï  avés  pour  voir,  en  la  canchon , 
Que  Robastre  le  fier  estoit  fis  d'un  luiton  ; 
Il  dist  voir  qui  le  dit  :  il  fu  fis  Malabron, 
Che  est  .1.  esperit  qui  Dex  donna  tel  don, 
Quant  il  veut  est  cheval,  quant  il  veut  est  mouton, 
Oisel,  ou  pomme  ou  poire,  ou  arbre  ou  poisson. 
De  chen  li  donna  Dex,  nostre  Sire,  le  don 
Que  il  se  mueroit  en  chascune  fachon, 
Et,  quant  il  li  pleroit,  il  seroit  comme  .i.  hom, 
Que  il  n'aroit  si  bel  en  Franche  le  roion. 
Or  voudra  esprouver,  chen  dit,  son  enfanchon 
Gaufrey.  i  j 


ï62  GaUFREY.  J549-.JJ82 

Robastre,  qui  lonc  temps  ot  esté  careton. 

Ains  qu'il  voie  Gaufrey,  qui  tant  a  de  renon, 

Li  fera  moult  d'ennui  son  père  Malabron. 

Tant  esploita  Robastre  et  Aliaume  par  non 

Venus  sunt  à  .1.  soir  tout  droit  à  Grellemont. 

U  castel  sunt  entrés  sans  point  d'arresteison  ; 

S'unt  trouvée  Fauqueite ,  qui  fu  famé  Grifon , 

0  li  .XX.  chevaliers  qui  gardent  le  donjon. 

Fauqueite  voit  venir  Robastre  le  baron , 

Moult  bien  l'a  connéu,  si  se  lieve  à  bandon, 

Puis  a  dit  à  Robastre  :  «  Franc  nobile  baron, 

«  Bien  soies  vous  venu  en  nostre  région. 

«  Comment  le  fet  Hernaut  et  Gaufrey  et  Doon, 

«  Et  tous  les  autrez  frères  qui  sunt  enfans  Doon .? 

—  Dame,  il  le  font  moult  bien,  merchi  Dieu  et  son  non  ; 
«  Salut  vous  mandent  tuit  li  nobile  baron, 

«  Et  hastent  durement  lor  chier  frère  Grifon 

«  Qu'il  s'en  voist  à  Vauclere,  o  li  maint  haut  baron. 

«  Puis  que  nous  le  lessasmes  bien  esploitié  avon, 

«  Que  conquis  avon  terre  à  moult  grande  foison  ; 

«  Tous  ses  frères  sunt  riches,  ja  ne  vous  cheleron. 

ce  Durement  me  merveil  que  je  ne  voi  Grifon; 

«  Où  est  il  ore,  dame,  pour  Dieu  et  pour  son  non  ?  v 

Et  la  dame  respont  à  basseite  reson  : 

ce  Ains  puis  ne  le  véismez  qu'il  ala  à  Kallon; 

c(  Mez  tant  vous  di  je  bien,  ja  ne  le  cheleron, 

((  Il  ne  revendra  mes  de  toute  la  seison. 

c(  Ne  donroit  de  son  père  ne  de  vous  .1.  bouton  : 

ce  Traîtres  est  me  sirez,  onques  si  ne  fu  hom; 

<c  Miex  aime  .[.  traïtour  que  ne  fet  .1.  preudon. 

—  Par  foi  !  chen  dist  Robastre,  grans  merveilles  oion 
ce  Est  donques  traïtour  si  feitement  Grifon? 

ce  II  ne  resemble  pas  à  son  père  Doon, 
c<  N'a  sa  mère  Flandrine  à  la  clere  fachon; 


n8j— J4M  Gaufrey.  163 

«  Ains  hons  de  son  lignage  ne  pensa  traïson. 
(c  Mes  s'il  l'avoit  brassé,  s'en  ara  guerredon  , 
«  Se  reperier  arier  en  chest  pais  poon , 
«  Ne  ja  pour  son  aide  à  passer  ne  leiron  , 
«  Que  Dex  nous  aidera,  en  qui  nous  nous  fion, 

ce  Dame,  chen  dist  Robastre,  pour  Dieu  omnipotent^ 
«  De  vo  segnor  Grifon  me  merveil  durement, 
«  Que  son  frère  Gaufrey  l'amoit  issi  forment 
«  A  Kalles  l'a  tramis  en  Franche  la  vaillant, 
ce  Puis  nous  fist  grant  ennui  Aquinart  Tamirant; 
(c  Dex  merchi ,  je  l'ochis  à  ma  hache  trenchant, 
ce  Puis  alasmes  sesir  trestout  son  tenement. 
ce  Quant  nous  d'ichi  tournasmes  et  fusmes  départant , 
ce  Grifon  ,  vostre  segnor,  si  nous  fist  entendant 
ce  Qu'avant  que  nous  fusson  chi  endroit  repeirant, 
ce  Nous  aroit  amené  maint  nobile  serjant 
ce  De  la  terre  Kallon ,  l'emperere  puissant, 
ce  Pour  mener  à  Gaufrey,  outre  la  merbruiant, 
ce  Pour  Garin  et  Doon  estre  hors  de  tourment , 
ce  Que  tient  en  la  prison  le  fort  roi  Gloriant  ; 
ce  Et  Grifon,  vo  segnor,  n'a  de  tout  fet  noient  : 
ce  Petit  prise  Gaufrey  ne  son  efforchement. 
ce  Or  soit  [honni]  Gaufrey  se  Grifonnet  ne  pent. 
ce  Or  iron  outre  mer  maugré  son  nés  devant; 
ce  Mes  de  nous  se  gart  bien  à  no  repeirement: 
ce  Se  je  puis  esploitier,  par  le  Dieu  qui  ne  ment, 
ce  De  cheste  traïson  ara  son  paiement.  » 
Chele  nuit  jut  Robastre  u  mestre  mandement. 
L'endemain  par  matin,  à  la  gueite  cornant, 
S'est  adoubé  Robastre  et  Aliaume  le  franc; 
La  dame  ont  quémandée  à  Dieu  omnipotent, 
Et  ele  eus  autresi,  et  ploura  tendrement. 
U  chemin  est  entré  Robastre  droitement; 


164  GAUFREY.  J4ié-H49 

Mes  n'orent  pas  erré  .un.  lieues  tenant 

Qu'il  entrent  en  .1.  bois  qui  fu  parfont  et  grant. 

Toute  jour  ont  erré  jusqu'as  vespres  sonnant, 

Que  il  n'ont  encontre  homme  qui  soit  vivant. 

Robastre  regarda  par  devers  .1.  pendant 

Et  coisi  une  tour  bien  feite  et  bien  séant; 

.1.  larron  i  manoit,  qui  moult  estoit  puissant, 

.XXX.  larrons  avoit  dessous  li  apendant, 

Dont  chascun  le  servoit  à  son  quemandement. 

Robastre  vit  l'ostel ,  moult  en  devint  joiant , 

Qu'il  cuida  que  chen  fust  meison  à  païsant 

Ou  aucun  forestier  fust  ileuc  demourant; 

Mes  il  ne  verra  ja  le  soleil  esconsant, 

Se  De.x  ne  li  aide  par  son  disne  commant, 

Que  il  ara  te!  duel  n'ot  tel  en  son  vivant, 

C'on  li  ochisl  Aliaume  devant  ses  iex  voiant, 

Ainsi  com  vous  orrés  assés  prochainement. 

Robastre  vit  l'ostel,  moult  le  va  convoitant; 

Il  a  dit  à  AliauTTie  :  «  Entendes  mon  semblant; 

«  Pongniés  à  chele  tour  que  là  véés  séant , 

«  Et  dites  au  segnor  cui  ele  est  apendant 

«  Que  bel  ostel  atourt  et  fâche  liéement; 

K  Je  me  vueil  hebergier  dedens  son  mandement. 

—  Sire,  à  vostre  pîesir  »,  dist  Aliaume  le  franc; 

Lors  broche  le  cheval,  que  il  plus  n'i  atent. 

U  castel  est  entré  Aliaume  le  sachant. 

Et  trouva  les  larrons  sous  .1.  arbre  séant. 

Aliaume  les  salue  bel  et  courtoisement 

De  Dieu  le  gloriex,  à  qui  le  monde  apent. 

Le  mestre  l'esgarda  moult  felenessement. 

Puis  li  a  escrié  :  a  Mal  soies  vous  venant! 

«  Moult  par  estes  hardi,  sire  ribaut  puant, 

a  Quant  vous  estez  venu  en  nostre  mandement. 

tt  Feites  si,  deschendés  tost  et  isnelement, 


Hîo-uS}  Gaufrev.  165 

«  Bailliés  moi  le  cheval,  ne  le  merrés  avant; 

a  II  vous  a  aporté  à  vostre  jugement, 

«  Que  nul  homme  qui  soit  ne  vous  sera  garant. 

—  Sire,  chen  dist  Aliaume,  parlés  plus  bêlement  ; 
a  Chi  vient  .1.  chevalier  par  chest  bois  verdoiant, 
«  Par  moi  vous  a  mandé  ostel  atournés  gent , 

«  Que  il  veut  hebergier  en  vostre  mandement.  » 
Et  le  mestre  respont  :  «  Moult  par  es  bien  parlant; 
(c  Pour  quoi  ne  deschens  tu  quant  je  le  te  quemant  ? 

—  Non  ferai ,  dist  Aliaume ,  que  je  n'en  ai  talent. 

—  Si  ferés,  dist  le  lerre,  maugré  vos  dans  devant.  » 
Lors  li  rua  .1.  dart  que  tint  par  mautalent, 

Parmi  outre  le  cors  li  va  outre  passant. 
Le  destrier  quéi  mort ,  que  ne  pot  en  avant , 
Aliaume  trébucha  en  la  court  laidement; 
Mes  il  fu  preus  et  viste ,  si  sailli  en  estant , 
Puis  a  treite  l'espée  qui  au  costé  li  pent, 
Va  ferir  .1.  larron  qui  ot  à  nom  Herment, 
Que  le  bachin  de  fer  ne  li  fist  tensement. 
Desiques  u  menton  le  detranche  et  pourfent. 
Mort  l'abat  en  la  court  par  devant  Malfeisant; 
Puis  feri  le  secont  si  doulereusement 
La  moitié  de  la  teste  li  emporta  au  branc  . 
Puis  a  ochis  le  tiers  et  le  quart  ensement. 
Malfeisant  l'a  véu,  à  poi  d'ire  ne  fent. 
Adonc  s'est  escrié  :  «  Mar  s'en  ira  atantl  » 
Dont  li  coururent  sus  li  cuvert  soduiant, 
Et  Aliaume  le  ber  richement  se  deffent; 
Mes  chen  ne  [li]  valut  la  fueille  d'un  sarment, 
Qu'il  li  coururent  sus  et  deriere  et  devant. 
Il  l'ont  u  cors  navré  d'un  roit  espié  trenchant, 
Si  que  le  sanc  vermeil  li  vint  aval  coulant; 
Et  il  s'escrie  en  haut,  que  le  paies  retent  : 
«  Ahy  !  sire  Robastre,  soies  moi  secourant!  » 


l66  GaUFREY.  J484-Jjié 

Robastre  l'a  oï  et  l'ala  entendant, 
Au  castel  est  venu  tost  et  isnelement. 

Robastre  le  gentil  a  Aliaume  entendu, 
Qui  demande  secours  dont  grant  mestier  li  fu. 
Que  les  larrons  li  sunt  de  toutes  pars  couru. 
Et  il  se  deffendoit  au  brun  coutel  moulu  ; 
Mes  chen  ne  li  valut  la  monte  d'un  festu. 
Que  il  l'ont  ens  u  cors  et  navré  et  féru. 
Atant  es  vous  Robastre  à  la  porte  venu. 
Et  coisi  les  larrons  durement  irascu , 
Et  voit  Aliaume  entr'eus  qu'il  orent  abatu. 
Quant  Robastre  le  voit,  moult  en  fu  esperdu; 
Il  a  fremé  la  porte  à  loi  d'omme  membru , 
La  clef  mist  en  son  sain ,  si  est  avant  couru  ; 
Mes,  ains  que  li  ber  soit  jusqu'as  larrons  venu, 
Orent  ochis  Aliaume,  dont  grant  damage  fu. 
Robastre  tint  la  hache,  qui  moult  courouchié  fu, 
Es  larrons  maléis  s'est  le  ber  embatu. 
En  son  premier  venir  a  le  mestre  féru , 
Desiques  u  braier  l'a  le  ber  pourfendu; 
Puis  en  a  .il.  après  par  les  flans  consiéu, 
Tout  aussi  le[s]  trencha  comme  .1.  raim  de  séu; 
De  .XXV.  en  a  .ix.  à  terre  abatu. 
Et  li  autre  s'en  sunt  fui  tout  esperdu 
En  la  grant  tour  quarrée,  dont  li  mur  espés  fu, 
Et  ont  les  huis  fremés;  grant  paour  ont  eu. 
Et  Robastre  après  eus  s'en  vint  de  grant  vertu. 
Quant  trouva  l'uis  fermé,  moult  en  fu  esperdu, 
A  sa  cuignie  l'a  coupé  et  derompu. 
Puis  queurt  vers  les  larrons  là  où  les  a  véu , 
Et  lor  a  escrié  :  «  Mal  vous  est  avenu  ! 
«  Mar  m'i  avés  ochis  Aliaume  le  mien  dru; 
c(  Jamez  ne  mengerai  si  vous  sera  rendu.  » 


jj,7-j549  GaUFREY.  1 67 

A  icheste  parole  lor  est  seure  couru, 
Et  chil  li  ont  lanchié  maint  faussart  esmoulu; 
Mes  la  cuirie  est  fort ,  que  il  avoit  vestu , 
Que  ne  l'ont  empirié  vaillissant  .1.  festu. 
Et  Robastre  lor  vient,  qui  grant  ire  a  eu; 
Des  .XIX.  a  .xv.  à  la  terre  abatu, 
Et  li  .llll.  resunt  hors  de  laiens  issu, 
Et  fuient  à  la  porte  ;  mes  poi  lor  a  valu  ; 
Robastre  l'ot  fremée,  quant  s'i  fu  embatu. 
Il  aqueurt  après  eus,  que  tout  esragié  fu  ; 
Damedieu  a  juré  et  la  soue  vertu 
Que  mez  ne  mengera  si  seront  tuit  pendu. 
Aconsuiant  les  vint  devant  .1.  arc  voulu; 
Donc  se  sunt  retourné  li  larron  mescréu , 
Agenoulliés  se  sunt;  mes  chen  n'a  rien  valu, 
Que  Robastre  à  chascun  le  chief  du  bu  tondu, 
Et  puis  les  a  li  ber  tous  en  la  court  pendu. 
Or  n'a  il  compengnun  ,  fors  que  du  roi  Jhesu , 
Qui  li  soit  en  aide  par  la  soue  vertu 
Qu'encor  voie  Gaufrey,  le  hardi  connéu, 
Et  Garin  de  Monglane,  son  ami  et  son  dru  ; 
Ains  que  nul  en  revoie  sera  moult  irascu. 

Au  castel  perilleus  fu  Robastre  le  fier; 
Pendu  ot  les  larrons  qui  si  l'ont  fet  irier, 
Qu'il  avoient  ochis  Aliaume  l'escuier. 
Dont  li  ber  ot  tel  duel  vis  cuida  esragier. 
Venu  est  à  Aliaume,  qu'il  vit  sous  l'olivier, 
Entre  ses  bras  l'emporte  Robastre  au  vis  fier 
Amont  sus  u  paies,  qui  moult  fist  à  proisier. 
Et  jura  Damedieu  qu'il  le  voudra  gueitier 
Desi  à  l'endemain  qu'il  verra  escleirier, 
Qu'il  le  metra  en  terre  par  delés  .1,  moustier. 
Puis  se  metra  tout  seul,  chen  dit,  au  reperier; 


i68  Gaufre  Y.  jjjo— n»' 

Mes  ainchiès  li  convint  d'autre  martin  pleidier, 

Ainsi  com  vous  orrés  sans  gaires  delaier. 

Une  bière  a  trouvée,  Aliaume  i  vint  couchier 

Si  armé  comme  il  fu,  ne  le  vout  despoullier. 

Puis  garde  en  .1.  aumeire  par  dessous  .1.  solier  : 

De  torches  et  de  chierges  i  ot  plus  d'un  millier; 

Robastre  les  courut  alumer  au  fouier, 

Trestout  entour  la  bière  les  ala  arengier, 

Que  le  castel  en  fet  durement  flamboier. 

Aisés  avoit  laiens  à  boire  et  à  mengier  ; 

Mes  il  ne  menjast  mie  pour  les  membres  trenchier, 

Tel  duel  avoit  d'Aliaume  son  gentil  escuier. 

Armé  sist  lés  la  bière  que  il  devoit  gueitier; 

Endroit  la  mie  nuit  a  pris  à  sommeillier, 

Dessous  son  chief  a  mis  sa  cuignie  d'achier; 

Tout  armé  s'endormi  Robastre  au  vis  fier. 

Es  vous  .1.  esperit  en  la  sale  à  ormier, 

Che  estoit  Malabron,  son  père  l'aversier; 

Le  hardement  son  fix  voudra  ja  essaier. 

Desiques  à  la  bière  ne  se  vout  atargier  : 

Tous  les  chierges  estaint,  n'i  en  vout  nul  lessier, 

Et  puis  vint  à  la  bière  sans  point  de  l'atargier; 

En  son  estant  la  lieve,  si  commenche  à  huchier, 

Si  qu'il  en  fet  tentir  tout  le  paies  plenier. 

Robastre  s'esveilla,  si  oï  le  noisier, 

Et  a  véu  la  bière  en  son  estant  drechier; 

Il  seisi  sa  cuignie  au  bon  coutel  d'achier, 

Venu  est  à  la  bière,  si  la  va  embrachier. 

Et  Malabron  li  fet  encontremont  drechier, 

En  la  bière  se  mist  pour  le  mort  homme  aidier; 

Les  bras  li  estendi ,  va  Robastre  embrachier. 

Et  Robastre  se  prent  forment  à  engoissier, 

A  loi  de  campion  se  prist  à  escourchier. 

A  la  bière  se  prent,  si  commenche  à  luitier. 


5j84-jéié  GaUFREY.  169 

Par  forche  l'a  getée  dessous  li  u  solier, 

Par  sa  forche  l'a  fet  Robastre  recouchier, 

Et  puis  si  va  les  torches  ralumer  au  fouier, 

Ariere  entour  la  bière  les  a  fet  arengier  ; 

Moult  fu  grant  la  clarté  sus  u  paies  plenier. 

Et  Robastre  seisi  sa  cuignie  d'achier, 

Et  jure  Damedieu,  le  père  droiturier, 

Que  s'il  voit  mez  la  bière  en  son  estant  drechier. 

Et  mal  li  vueille  fere,  que  le  coraperra  chier  : 

«  Aliaume ,  gesés  vous  sans  vous  plus  gramoier^ 

«  Et  je  vous  garderai  desi  à  l'escleirier.  » 

Malabron  le  luiton  a  oî  le  segrel 
De  Robastre  le  fier,  où  tant  ot  de  boufei  ; 
Bien  entent  le  luiton  qu'il  n'est  pas  en  effrei. 
De  la  bière  est  issu ,  que  n'i  a  fet  délai , 
Puis  se  voutre  u  paies  et  tooulle  entour  soi  ; 
Devant  Robastre  vint  mué  en  paJefroi. 
Moult  fu  bien  atourné  corn  cheval  de  tournoi 
11  ot  le  frain  u  chief  à  .1.  bouton  d'orfroi, 
La  sele  reserabloit  dos  de  poisson  marei  ; 
Moult  fu  riche  la  chengle  que  il  ot  entour  soi  ^ 
De  soie  sarrasine  noire  corn  carbonnoi  ; 
Tout  aussi  estoit  noir  icheli  palefroi , 
Si  ot  les  iex  plus  rouges  que  carbon  embrasoi 
Robastre  l'a  véu ,  n'en  fu  pas  en  effroi , 
Quer  onques  a'ot  paour  ne  doutanche  de  soi  ; 
Il  a  dit  hautement  :  «  Par  foi!  merveilles  voi; 
«  D'ont  vient  en  cheste  sale  si  noble  palefroi  ? 
«  Il  vient  gaitier  Aliaume,  je  cuit,  aveques  moi.  >» 
Adonques  se  leva  Robastre  sans  délai , 
Et  a  pris  sa  cuignie,  et  la  tint  près  de  soi  ; 
Vers  le  cheval  en  viiit,  si  s'apoue  lés  soi. 
Il  fronche  et  henist  et  maine  grant  desroi, 


îyÔ  GaUFREY.  Jéi7— 56a9 

Que  tout  fet  retentir  le  paies  entour  soi. 

ROBASTRE  ot  le  cheval  qui  si  henissoit  cler; 
Le  paies  d'entour  soi  fesoit  tout  retinter, 
Si  qu'il  [li]  est  avis  le  mur  fâche  branler; 
Mes  pour  chen  ne  se  vout  de  rien  espuanter  : 
Damedieu  a  juré  dessus  voudra  monter, 
Qu'ains  ne  trouva  cheval  que  tant  péust  amer. 
Se  Damedieu  [che]  veut  qu'il  l'en  puisse  mener, 
A  Vauclere  la  grant  pourra  plus  tost  aler, 
Pour  Gaufrey  le  guerrier  la  nouvele  conter, 
Que  Grifon  le  traître .  que  Dieu  puist  mal  donner, 
Ne  li  aidera  ja  tant  com  le  puist  grever. 
Dont  mist  pié  en  l'estrief  pour  la  beste  esprouver. 
Malabron  le  luiton  se  fist  adonc  muer, 
En  guise  de  torel  s'estoit  fet  resembler  : 
.II.  cornes  ot  u  front,  lait  fu  àesgarder; 
Ainsi  comme  torel  commencha  à  usler. 
Robastre  l'avisa ,  quant  le  voit  si  muer  ; 
Mez  ains  paour  n'en  ot,  chen  [vous]  di  sans  fausser  : 
f(  Par  foi  !  dist  il,  or  puis  merveilles  esgarder, 
a  Je  croi  ch'est  .1.  luiton  qu'à  moi  se  veut  jouer; 
«  Mes  ja  ne  me  devroit  pour  nul  mal  adeser, 
«  Que  j'oï  mainte  fois  au  preus  Garins  conter 
«  C'un  luiton  m'engendra,  qui  moult  fist  à  douter.  » 
Et  quant  il  ot  chen  dit,  ne  se  vout  arester; 
Il  a  pris  sa  cuignie  contremont  à  lever. 
Venu  est  au  torel  qu'il  vit  lés  li  ester, 
A  .II.  mains  sus  le  dos  l'est  aie  si  fraper 
Que,  s'il  éust  aussi  féru  sus  .1.  pilier, 
Malement  fust  or  dur  se  nel  féist  couper. 
Malabron  le  luiton  ot  fet  sa  pel  enfler, 
Robastre  n'i  forfist  l'oreille  d'un  soûler; 
Mes  du  grant  coup  a  fet  la  sale  resonner. 


çé5o-jé8î  GaUFREY.  171 

Malabron  sent  le  coup,  si  prent  à  escumer, 

De  SCS  cornes  devant  va  Robastre  assener 

Si  fort  que  la  cuirie  li  fet  outre  fausser  ; 

Mes  le  hauberc  du  dos  n'i  pot  il  empirier. 

Mes  il  a  fet  Robastre  en  la  sale  verser 

Si  que  le  cuer  et  cors  li  a  fet  resonner, 

Et  puis  courut  Robastre  sus  ses  cornez  lever 

Que  par  dessus  la  bière  le  fet  outre  verser; 

Les  torches  et  les  chierges  a  fet  outre  verser; 

Sa  cuignie  li  fist  hors  de  ses  poins  voler. 

Robastre  l'a  véu  ,  le  sens  cuide  desver. 

En  estant  est  sailli  sans  point  de  demourer. 

Sa  cuignie  commenche  entour  li  à  taster, 

Que  le  luiton  a  fet  les  chierges  jus  verser 

Que  Robastre  le  preus  avoit  fet  alumer. 

Malabron  n'avoit  cure  de  Robastre  grever; 

Il  ne!  feisoit  sans  plus  fors  pour  li  esprouver  : 

Son  hardement  voudra  véir  et  essaier. 

Robastre  ot  si  grant  duel  vis  cuida  forsener, 

Quant  ne  pot  sa  cuignie  environ  li  trouver; 

Dont  courut  une  torche  au  fouier  alumer; 

Malabrofi  se  tint  coi  tant  qu'il  dut  retourner. 

Par  le  palez  commenche  Robastre  à  regarder 

Et  coisi  sa  cuignie  u  paies  principer  : 

Chele  part  est  aie  qu'il  la  cuida  combrer; 

Mes  Malabron  son  père  li  saut  à  rencontrer. . 

Robastre  l'a  véu  encontre  li  aler; 

Contre  li  est  venu  iré  comme  senglier, 

De  la  torche  alumée  l'est  aie  si  fraper. 

Par  le  musel  devant  bien  le  sot  assener. 

Toute  li  fet  la  barbe  de  la  torche  alumer. 

La  torche  rest  estainte  qu'avoit  fet  alumer, 

Et  Malabron  le  va  de  cornes  assener. 

De  si  ruiste  vertu  com  ja  m'orrés  conter; 


ry^  GaUFREY.  Jé84-J7i(î 

Tout  estendu  le  fet  ens  u  paies  verser. 
Robastre  l'a  véu  ,  vis  cuida  forsener, 
En  estant  est  sailli  à  loi  de  bacheler; 
Son  père  le  luiton  va  as  cornes  combrer. 
Par  la  forche  de  li  le  cuida  aterrer; 
Mes  pour  li  ne  lessa  Malabron  le  troter  : 
Robastre  le  gentil  a  fet  forment  pener. 

Robastre  le  [baron]  à  la  barbe  mellée 
Tenoit  fort  le  luiton  par  la  corne  quarrée; 
Bien  savoit  que  ch'estoit  une  beste  faée, 
Pour  chen  moustroit  sus  li  sa  forche  et  sa  posnée 
Et  Malabron  le  maine  par  la  sale  pavée. 
Robastre  a  à  ses  pies  sa  cuignie  trouvée, 
Il  a  geté  la  main,  de  terre  l'a  levée; 
A  l'autre  main  tint  bien  la  beste  deffaée. 
Par  la  corne  le  tint,  qu'il  ot  grosse  et  quarrée, 
Puis  leva  la  cuignie  par  moult  grant  aïrée, 
Dessus  la  teste  amont  l'en  a  tele  donnée 
Que  la  sale  entour  li  est  toute  retintée; 
Mes  onques  n'i  forfist  une  aloe  plumée, 
Que  la  pel  estoit  dure  comme  enclume  acherée. 
Quant  Robastre  le  voit,  s'a  la  couleur  muée  : 
ce  Par  foi  !  che  dist  Robastre ,  cheste  beste  est  faée  ; 
a  Onques  si  fiere  beste  ne  fu  mes  encontrée. 
a  S'atainsisse  une  enclume,  par  mi  fust  tronchonnée  ; 
«  De  tex  bestes  n'a  nule  en  la  nostre  contrée. 
«  Hé,  Gaufrey  1  gentis  bons  à  la  chiere  membrée, 
«  Damedieu  vous  sequeure  et  la  Vierge  henourée; 
a  Que  de  moi,  chen  m'est  vis,  est  l'aïde  passée, 
<c  Quant  ne  puis  justizier  cheste  beste  faée. 
«  Ma  cuignie  trenchant  ai  sus  li  esprouvée; 
a  Ne  la  puis  empirier  une  pomme  parée. 
«  Ains  mes  si  feite  vache  ne  fu  u,  mont  trouvée  ; 


Î7I7-J749  GaUFREY.  175 

«  Mes  par  Dieu!  se  je  puis,  ains  que  soit  l'ajornée, 

«  L'ochirrai,  se  je  puis,  à  ma  hache  acherée.  » 

Adonc  a  la  cuignie  par  grant  ire  levée, 

Malabron  lest  aler  de  la  corne  quarrée , 

Et  Robastre  l'ataint  par  dessous  la  sainée; 

L'en  oïst  bien  le  coup  de  demie  louée. 

Mes  la  pel  du  luiton  par  estoit  si  serrée 

Que  il  n'i  a  forfet  vaillant  une  desrée  ; 

Mes  du  grant  cop  li  est  sa  hache  escapée  : 

En  la  sale  sorti  plus  d'une  bastonnée. 

Et  la  beste  s'en  va  par  la  sale  pavée, 

Et  Robastre  à  .11.  mains  a  sa  corne  hapée, 

Et  Malabron  l'emmaine  par  la  sale  voûtée. 

Et  je  que  vous  diroie?  Tant  dura  la  meslée 

Que  li  aube  du  jour  est  adonques  crevée. 

Malabron  a  le  jour  véu  et  avisé  , 
Qui  u  paies  entra  et  li  donna  clarté. 
La  vertu  de  Robastre  a  moult  bien  esprouvé  ; 
Son  hardement  a  moult  et  prisié  et  loé, 
Pour  chen  que  il  ne  l'a  de  rien  espuanté. 
Que  s'il  éust  Robastre  de  rien  couart  trouvé, 
Il  ne  l'amast  jamès  en  trestout  son  aé; 
Mez  pour  chen  qu'il  estoit  hardi  et  aduré , 
A  dit  qu'il  li  fera  d'ore  en  avant  bonté, 
Et  qu'il  ne  li  faudra  jamès  en  son  aé. 
Malabron  le  luiton  n'i  a  plus  demouré, 
.IH.  fois  s'est  à  la  terre  et  escous  et  voulré; 
Lors  devint  .1.  vallet si  bel,  si  achesmé 
Et  si  gent  de  fachon ,  si  gros  et  si  quarré. 
Que  bien  vous  fust  avis ,  de  fine  vérité , 
Se  réussies  de  près  véu  et  avisé  , 
Qu'il  n'éust  si  bel  homme  en  la  crestienté. 
Lors  s'en  vint  à  Robastre,  si  l'a  bel  salué  : 


!74  GaUFREY.  j7îo_j783 

«  Robastre,  biau  dousfix,  moult  m'as  cueilli  en  hé; 

ce  Ne  me  déusses  pas  tenir  en  telvilté, 

«  Que  je  sui  vostre  père  dont  fustez  engendré. 

—  Par  foi  !  chen  dist  Robastre,  dont  i  soient  maufé  ; 

«  Orendroit  estïés  .1.  torel  tout  enflé, 

ce  Or  estes  .1.  vallet  apert  et  achesmé  ! 

«  Moult  avés  bêle  bourde  au  premier  controuvé, 

«  Qui  dites  que  je  sui  vo  fis  en  vérité , 

a  Et  je  sui  .1.  veillart  tout  canu  et  barbé  ! 

«  Par  le  mien  ensient,  .LX.  ans  ay  passé, 

ce  Et  vous  estes  .1.  enfes  d'entour  .xxx.  ans  d'aé; 

ce  Onques  encor  n'éustes  le  vostre  poil  osté. 

ce  Et  non  pas  pour  itant  on  m'a  souvent  conté 

--c  Que  .1.  luiton  m'avoit  en  ma  mère  engendré; 

ce  Quant  il  veut  si  est  homme  ou  cheval  enselé  , 

ce  Ou  lion  ou  liepart  ou  ours  encaenné  , 

ce  Et  quant  il  veut ,  si  est  comme  .  l .  homme  atourné  ; 

ce  Mes  je  ne  le  vis  onques  à  jour  de  mon  aé , 

ce  Et  se  che  estes  vous ,  mal  soies  vous  trouvé  !  » 

Et  Malabron  respont,  que  n'i  a  demouré  : 

ce  Robastre,  biau  dous  fis,  chen  sui  je  de  verte. 

ce  Je  sui  le  vostre  père;  mes  ainsi  sui  faé 

'c  Que  je  vois  par  le  monde  tout  à  ma  volenté. 

Tc  Mes  que  ne  fâche  mal  homme  crestienné 

ce  N'a  famé  crestienné,  si  me  fu  il  donné 

«i  Quant  Dex  le  m'otroia,  le  roi  de  majesté  ; 

^<  Et  est  parfaerie  et  par  sa  volenté. 

((  Au  pui  delés  Monglane  .  là  vous  ai  engendré  ; 

(c  Vostre  mère  en  mourut  le  jour  que  fustes  né. 

f(  Puis  fustes  à  Berart  de  Vaucomble  amené, 

«  S'avés  son  qiiarreton  moult  longuement  esté; 

ce  Encore  i  estiez  par  fine  vérité 

a  Quant  Garins  vous  requist,  qui  vous  fustez  donné , 

ce  Au  temps  qu'il  ot  Monglane  par  forche  conquesté , 


J784-J817  Gaufrey.  175 

«  Et  Mabile  sa  famé,  qui  a  le  cors  moullé. 

«  Et  Pleisanche  te  fist  chevalier  adoubé. 

«Je  soi  bien  ton  afere,  comment  tu  as  ouvré, 

«  Et  sai  bien  où  Garins  est  mis  et  enserré, 

«  Et  Doon  de  Maience  qui  a  le  poil  mellé, 

«  Que  Gloriant  le  roi  prist  ja  dessous  le  tref 

(c  A  chu  jour  qu'à  Monglane  il  fu  desbareté. 

«  Or  te  fes  à  savoir  qu'il  sont  bien  ostelé, 

ce  Assés  ont  à  mengier  tout  à  leur  volenté  ; 

(c  Mes  tu  ne  les  verras  jusqu'à  lonc  temps  passé, 

ce  Ainchiès  ara  ton  corps  moult  de  paine  enduré.  » 

Et  Robastre  respont,  quant  il  l'ot  escouté  : 

ce  Quiex  .v^.  vis  déablez  le  vous  ont  ja  conté? 

ce  Que  se  vous  l'avïés  ore  .c.  fois  juré  , 

et  Et  j'estoie  sans  plus  delà  la  mer  passé  , 

ce  Et  îruisse  la  prison  où  il  sunt  enserré; 

ce  Je  les  en  osteroie,  s'en  aient  Turs  maugré. 

ce  Mez  or  vous  conjur  je,  de  Dieu  de  majesté, 

ce  Et  de  la  sainte  Vierge,  qu'en  ses  flans  l'a  porté, 

ce  Et  de  tous  les  apostrez  qu'il  ot  onques  amé, 

ce  Et  de  tous  les  martirs  qui  furent  lapidé, 

ce  Et  dez  angres  qui  sunt  en  paradis  monté, 

ce  Que  ne  me  mentez  pas  ;  mez  dites  vérité , 

ce  Se  vous  estez  mon  père,  si  com  m'avez  conté. 

—  Oïl,  dist  Malabron,  par  la  grant  Trinité!  » 

El  Robastre  respont  :  ce  Bien  soies  dont  trouvé  !  » 

A  icheste  parole  a  plouré  de  pité, 

Venu  est  à  son  père,  estroit  l'a  acolé 

Et  il  li  ensement  de  bonne  volenté. 

Estez  vous  là  Robastre  à  son  père  acordé. 

ce  Père,  chen  dist  Robastre ,  or  me  dites,  pour  Dé, 

ce  Se  savez  la  prison,  ne  me  soit  pas  chelé, 

ce  Où  Garins  de  Monglane  est  mis  et  enserré, 

ce  Et  Doon  de  Maience,  qui  tant  a  de  bonté. 


1-6  GaUFREY.  j8!8-j8ji 

«  PERE,  chendist  Robastre,  pour  Dieu  quine  menti, 
a  Contez  moi  de  Garin ,  mon  segnor  le  hardi , 
a  Se  jamez  le  verrai;  pour  Dieu ,  je  vous  en  pri. 
<(  L'autr'ier,  quant  de  Monglane ,  nostre  pais,  parti, 
H  Jurai  mon  serement  sus  Dieu  qui  ne  menti 
H  Que  jamez  n'enterroie  u  pais  à  nul  di 
(  Devant  que  revendroit  Garins,  le  mien  ami  : 

<  Adonc  i  revendroie  se  tant  estoie  vif.  » 

Et  Malabron  respont  :  «  Fol  serement  a  chi, 

«  Que  jamez  à  Monglane  n'irés  aveques  li. 

a  Roi  serés  de  Sulie  et  du  pais  aussi  ; 

H  Ileuques  demourrez  et  maint  jour  et  maint  di; 

a  Mes  Garin  verres  vous  ains  .V.  ans  et  demi. 

«  Mes  vous  arez  avant  maint  grant  estour  fourni  : 

a  Gaufrey  ara  ainchiez  tout  le  païs  brui 

a  Que  garde  Machabré ,  un  paien  maléi; 

«  Et  sera  marié  ains  Gaufrey  le  hardi, 

«  Et  conquist  .lil.  réaumez,  pour  verte  le  vous  di , 

.(  De  quoi  vous  ares  .i.,  n'i  arez  ja  failli, 

((  Et  ses  frères  les  .11.,  qui  suntpreus  et  hardi. 

«  Or  vueil  que  vous  aiez  chi  .1.  don  de  par  mi  : 

.(  A  trestoutez  les  fois  que  serés  en  péril , 

u  Et  que  arez  mestier  de  moi  que  véés  chi , 

«  Si  vous  segniez  .lll.  fois  de  Dieu  qui  ne  menti  ; 

«  Le  signe  de  la  crois  ne  metés  en  oubli , 

'<  Puis  huchiez  Malabron!  clerement,  à  haut  cri. 

<  Adonc  me  trouvères  tout  prest  et  tout  garni; 
K  Que  se  sus  vous  avoit  .c.  mile  fervesti, 

«  Et  vous  fussiés  tout  seul  et  d'armes  desgarni , 
*(  Il  ne  vous  mefferoient  vaillant  .i.  paresi. 
a  Ou  se  vous  estïés  en  la  mer  en  péril , 
K  Ou  en  feu  ou  en  eve  ou  en  prison  aussi , 
<(  Si  vous  en  osteroie,  par  foi  le  vous  plevi.  » 
Quant  Robastre  l'entent,  forment  s'en  esjoï; 


j8j2— 588j  GaUFREY.  177 

Tost  et  isnelemenl  Malabron  respondi  : 

n  Père,  chen  dist  Robastre,  la  vostre  granl  merchi, 

«  Or  ai  je  recouvré,  merchi  Dieu,  .1.  ami. 

«  Par  icheli  Segnor  qui  onques  ne  menti, 

((  Encor  le  comperra  Glorians  le  haï, 

«  Qui  tient  en  sa  prison  Garin,  le  mien  ami , 

«■  Et  Doon  de  Maience  ,  qui  tant  par  est  hardi.  >< 

Et  Malabron  respont,  quant  chez  mos  a  01: 

(^  Robastre,  biau.dous  fis ,  or  entent  envers  mi  : 

«  Ne  puis  plus  demourer,  aler  m'en  vueil  d'ichi; 

<(■  A  cheli  te  quemant  qui  onques  ne  menti. 

a  Se  tu  es  en  péril ,  souviengne  toi  de  mi , 

K  Et  garde  sus  tes  iex  ne  me  met  en  oubli.  » 

Aprez  cheste  parole  s'est  il  esvanui. 

Robastre  se  regarde,  mie  ne  le  coisi; 

Ne  soit  oij  est  aie  ne  en  quel  lieu  verti. 

'(  Par  foi  !  chen  dist  Robastre,  grans  merveilles  a  chi  ; 

(c  Ore  estoit  chi  mon  père  et  or  s'en  est  fui.  » 

Lors  a  pris  sa  cuignie,  vers  la  bière  guenchi 

Où  se  gesoit  Aliaume ,  si  com  avez  oï. 

Robastre  le  gentil  en  ses  bras  Ta  seisi , 

Et  puis  l'en  a  porté  dessous  le  pin  flouri. 

A  la  trenchant  cuignie  a  si  parfont  foui 

Qu'Aliaume  l'escuier  en  la  terre  embati; 

De  caillex  et  de  terre  moult  bien  le  recouvri. 

Puis  a  levé  la  main,  de  Dieu  l'a  benéi , 

A  Damedieu  quémande  l'ame  et  le  corps  de  li , 

Et  puis  est  remonté  u  paies  segnouri. 

Assez  treuve  à  mengier  et  à  boire  autresi  : 

Lors  s'est  desjéuné  bêlement  et  seri. 

Moult  petit  a  mengié  ,  mes  assés  but  de  vin  ; 

Puis  a  bouté  le  feu  u  paies  segnouri , 

Puis  deschendi  aval  et  la  porte  entr'ouvri. 

Moult  près  de  nonne  fu  quant  du  castel  issi, 
Caufrey.  12 


lyS  GaUFREY.  j88(5— J9!8 

Et  le  vent  est  levé  qui  u  feu  se  feri  ; 

Le  caste]  perillex  est  tout  ars  et  brui. 

Et  Robastre  s'en  tourne,  son  chemin  acueilli , 

Pensant  va  par  le  bois,  qui  fu  haut  et  seri. 

Du  luiton  li  souvint  qui  ot  parlé  à  li. 

Ne  le  poeit  le  ber  pour  rien  mètre  en  oubli. 

Au  départir  lidist,  s'il  estoit  en  péril, 

Se  .III.  fois  se  seignoit  de  Dieu  qui  ne  menti, 

Et  l'apeloit  après,  que  il  vendroit  à  li. 

Dont  jura  Damedieu  ,  qui  onques  ne  menti , 

Que  ja  jour  que  il  vive  ne  le  fera  ainsi, 

Ne  sus  sa  séurté  n'enterra  en  péril, 

Si  ara  esprouvé  et  bien  séu  de  fi 

Se  le  luiton  dit  voir  ou  il  li  a  menti  ; 

Esprouver  le  voudra  ains  que  parte  d'ichi. 

Robastre  le  gentil  ne  [se]  vout  atargier, 
Malabron  le  luiton  voudra  ja  essaier  ; 
Tout  maintenant  verra  s'il  li  vendroit  aidier, 
S'il  estoit  en  péril  d'ochirre  ou  de  noier. 
Il  a  levé  la  main,  de  Dieu  se  va  seignier 
.III.  fois  en  .1.  tenant ,  que  n'i  vout  delaier  ; 
Après,  à  haute  vois ,  commencha  à  huchier  : 
<c  Malabron,  sire  père,  que  me  venés  aidier!  >. 
Après  n'éussiés  pas  conté  .un.  denier 
Quant  Malabron  li  vint  devant  à  rencontrer. 
Et  quant  il  l'a  véu ,  sel  prist  à  leidengier  : 
ce  Qu'est  chen,  fet  il,  Robastre,  fel  glouton  pautonnier  ? 
ce  Qui  vous  quémanda  chen  ne  ne-fîst  enseignier 
ce  Que  ne  me  huchissiés  pour  rien  sans  encombrier, 
ce  Se  n'estes  en  péril  d'ardoir  ou  de  noier, 
a  Ou  de  prison  tenir  ou  de  vo  chief  trenchier  ? 
ce  Adonc  vous  aiderai  de  gré  et  volentier. 
ce  Or  me  dites  pour  quoi  vous  m'avés  fet  huchier.  » 


J9I9— 5953  GaUFREY.  I79 

Quant  Robastre  l'oï,  ne  se  vout  atargier, 
Ains  se  vint  devant  li  tantost  agenouiller. 
a  Merchi ,  père,  dist  il ,  pour  Dieu  le  droiturier; 
«  Que  sus  vo  séurté  ne  m'osoie  fier, 
ce  Ne  n'entrasse  en  péril  pour  les  membres  trenchier, 
c<  Devant  que  je  séusse,  père,  sans  menchonchier. 
«  Or  le  me  pardonnez,  que  je  le  vous  requier, 
(c  Par  itel  couvenant  que  ja  m'orrés  nonchier  : 
ce  Que  se  jamès  m'avient  à  nul  jour  dessous  chiel 
ce  Que  je  plus  vous  apele  se  je  n'en  ai  mestier, 
ce  Que  jamez  à  nul  jour  ne  me  venez  aidier. 
ce  Orfeitez  de  mon  corps  chen  que  voudrés  jugier.  » 
Et  Malabron  respont  :  ce  Bien  fet  à  otroier.  » 
Dont  se  resvanuist,  si  s'en  rêva  arier. 
Que  Robastre  ne  sot  ne  voie  ne  sentier. 
Dont  s'en  rêva  Robastre  parmi  le  bois  plenier, 
Droitement  vers  Vauclere,  dont  m'oïstez  pleidier. 
Mes  du  chemin  tenir  n'est  mie  coustumier , 
Ains  mes  n'avoit  entré  en  ichesti  resnier, 
Et  Aliaume  estoit  mort,  qui  le  devoit  guier. 
Et  Robastre  s'en  va  parmi  le  bois  plenier, 
Une  fois  va  avant,  une  autre  va  arier  : 
Or  le  conduie  Diex,  le  père  droiturier! 
Ains  qu'il  soit  à  Vauclere,  chen  vous  os  tesmongnier. 
Se  sera  fet  Gaufrey  outre  la  mer  nagier. 
Et  Hernaut  de  Biaulande  et  Milon  et  Renier, 
Et  si  aront  conquis  de  Sulie  .1.  quartier. 
Or  vous  leiron  ichi  de  Robastre  le  fier. 
Et,  quant  lieu  en  sera,  bien  sara  reperier. 
De  Gloriantdiron,  le  fort  roi  aversier. 
Et  du  roi  Machabré,  que  Dex  doinst  encombrier, 
La  beleFlordespine,  que  ne  doi  oublier. 
Tout  droit  par  Honguerie  prennent  à  chevauchier, 
A  la  chit  d'Amandon  prennent  à  cheminer. 


iSo  GaUFREY.  59n— 59^6 

Le  roi  de  Turfanie  lor  vint  à  i'encontrer; 

Là  sunt  tous  deschendus  au  grant  paies  plenier. 

Flordespine  deschent  du  bon  courant  destrier, 

U  paies  sunt  entrés,  ne  se  voudrent  targier, 

Qui  fu  à  Machabré ,  le  fort  roi  aversier. 

Noir  fu  comme  arrement  ou  meure  de  meurier, 

Si  ot  A.  des  iex  rouges  corn  carbon  embrasier, 

Et  l'autre  avoit  plus  noir  qu'auré  à  painturier, 

Et  si  estoit  bochu  qu'il  le  convint  bessier. 

Les  pies  ot  bestornés  tous  chel  devant  derier. 

Si  avoit  tex  oreilles  com  ja  m'orrés  nunchier  : 

En  l'une  entrast  de  blé  plus  de  demi  setier, 

Quant  il  pleut  ou  il  naige  ou  il  fet  grant  tempier, 

Sus  sa  teste  les  met  le  paien  aversier. 

Et  je  que  vous  diroie  ne  voudroie  nunchier? 

En  toute  paieniiie  n'ot  si  let  pautonnier. 

Gloriant  le  félon  l'ama  moult  et  tint  chier  ; 

Venus  est  contre  li,  si  le  va  embrachier. 

Et  le  roi  Machabré  a  pris  à  festoier, 

Flordespine  la  gente  a  pris  à  acoler, 

Et  Maprin  d'autre  part ,  son  ami  qui  l'a  chier; 

Mes  la  gentil  puchele  Flordespine  au  vis  fier 

N'amoit  mie  Maprin  la  monte  d'un  denier. 

Gloriant  apela  paiens  et  aversier. 

«  Roussel,  dist  Glorians,  moult  vous  povez  prisier; 

«  Or  verrai  je  ja  bien  se  vous  m'avez  point  chier  : 

«  Je  vous  quemant  monter  sus  .1.  courant  destrier, 

«  A  la  chit  Machabré  vous  couvient  chevauchier, 

«  Dedens  la  tour  Barbel ,  qui  tant  fet  à  proisier, 

(i  Où  Frans  sunt  en  prison  ,  qui  sunt  félon  et  fier, 

«  Qui  m'ont  fet  de  ma  gent  forment  apovrier. 

«  Or  vueil  que  les  gardés  et  qu'en  soies  portier; 

«  Qu'il  me  convient  à  Mesques  errer  et  chevauchier, 

«  Et  Machabré  0  moi ,  que  j'aim  moult  et  tieng  chier, 


5987-6020  GaUFREY.  lOl 

(.  Pour  Mahommet  le  grant,  que  voudroi  festoier. 

«  Et  quant  nous  revendron ,  les  Frans  feron  jugier  ; 

«  Mourir  les  couvendra,  nus  nés  puet  respitier. 

—  Sire ,  dit  le  paien ,  bien  fet  à  otroier  ; 

a  Miex  les  aim  à  garder  qu'à  boire  n'a  mengier.  » 

Flordespine  l'oï,  vive  cuide  esragier; 

Dont  jura  cheli  Dieu  qui  le  mont  doit  jugier, 

S'ele  puet ,  ele  ira  aveques  li  arier, 

Pour  Garin  et  Doon  de  la  mort  respitier, 

Pour  l'amour  de  Berart,  cheli  du  Mont  Didier. 

Se  le  roi  lor  fet  mal  et  el  puet  esploitier, 

Assés  prochainement  le  comperra  moult  chier  : 

Que  Berart  le  courtois  ne  puet  entr'oublier, 

Mez  s'eie  vit  .1.  mois ,  chen  vous  ose  affichier, 

A  Berart  son  ami  se  pourra  acointier; 

A  li  pourra  parler,  jouer  et  dosnoier. 

Flordespine  monta  amont  sus  .1.  solier, 

Et  trouva  Gloriant,  le  félon  losengier, 

Et  le  tret  d'une  part,  prent  li  à  conseillier. 

ce  Sire,  distla  puchele,  pour  Mahom  que  j'ai  chier, 

«  Francheis  suntmale  gent ,  nul  ne  s'en  puet  gueitier; 

(c  Tant  soivent  de  barat,  de  guile  et  de  trichier, 

a  Se  leur  feitez  le  roi  pour  garder  envoier, 

«  Ja  ne  verrez  .1.  mois  acompli  ne  entier 

ce  Qu'à  leur  loi  le  feront  tourner  et  desvoier, 

a  Et  qu'il  les  getera  de  la  prison  arier. 

«  Mez  se  vous  voulïés  mon  conseil  otrier, 

a  Je  m'en  retourneroi ,  se  vous  voulés,  arier, 

«  Et  mon  ami  aussi,  Mapriant  que  j'ai  chier; 

ce  Bien  vous  cuit  les  Francheis  et  garder  et  gueitier. 

ce  A  poi  qu'il  ne  vous  firent  l'autre  jour  moult  irier, 

ce  Quant  Huré  les  ot  fet  de  la  chartre  sachier; 

ce  Aveques  s'en  aloit  le  cuvert  losengier, 

«  Quant  Lionnet  les  prist ,  mon  chambellenc  le  fier, 


l82  GaUFREY.  éo2!— éojî 

a  Et  le  fist  maintenant  ochirreet  detrenchier; 
«  Et  je  mis  ies  Francheis  en  la  prison  arier. 
«  Souvent  ai  oï  dire  la  gent  en  reprouvier 
«  Que  une  bonne  gueite  ne  puet  nus  esproisier  : 
«  Chil  qui  se  garde  bien  nul  ne  puet  engignier.  » 
Et  Glorians  respont  :  «  Voir  ditez,  par  mon  chief  ! 
«  Entre  vous  et  Maprin  retornerés  arier. 
—  Sire  ,  fet  Flordespine ,  bien  fet  à  otroier.  » 
Puis  dist  entre  sez  dens  :  «  Or  ai  chen  que  requier.  » 


Glorians  l'amiral  Machabré  apela. 
«  Machabré,  dist  le  roi,  à  moi  entendes  chà, 
a  Pour  Mahommet  mon  Dieu  qui  le  mont  estora: 
((  Vo  fille  Flordespine  moult  bien  conseillié  m'a; 
a  Ele  dit  quant  le  roi  avec  Francheis  sera 
a  Et  orra  lor  couvin  et  à  eus  parlera  , 
«  Que  moult  tost  sans  doutanche  son  cuer  i  tornera, 
«  Si  comme  fist  Huré,  qui  me  fist  traïr  ja, 
«  Quant  Doon  et  Garin  de  la  prison  geta. 
ex  Et  les  menoit  en  Franche,  quant  Lion  l'avisa, 
«  Qui  les  Francheis  ariere  en  la  chartre  jeta, 
((  Et  puis  ochist  Huré,  dont  moult  bien  esploita. 
«  Je  di  que  vostre  fille  avec  le  roi  ira, 
«  Et  Maprin  son  ami,  que  je  voi  ester  là; 
f(  .111"^.  Sarrasins  aveques  li  merra  ; 
«  Bien  soi  que  le  pais  plus  séur  en  sera. 
«  Et  quant  vendron  de  Mesques,  ma  gent  s'asemblera; 
et  Sus  Vauclere  lagrant,  outre  la  mer  de  là 
a  Iron  moi  et  ma  gent,  que  nul  n'i  demourra  : 
«  Maprion  l'ai  donnée,  qui  toute  la  tendra. 
n  Sus  Kallemaine  iron,  qui  Bremen  me  tua; 
'<  Todroi  li  toute  Franche  ,  que  plus  ne  la  tendra  ; 
«  Sus  l'autel  Saint  Denis  Mahom  posé  sera.  » 
Et  Machabré  respont  :  «  Si  soit  com  vous  plerra.  » 


-cH-6087  Gaufre  Y.  i8j 

Flordespine  l'oï,  grant  joie  démena; 

Moult  est  durement  lie  quant  arrier  s'en  ira. 

Chele  nuit  le  lessierent  tant  que  il  ajorna. 

Le  roi  de  Piconie  Glorians  appela, 

Et  son  neveu  Maprin ,  que  durement  ama  : 

'<  Roi,  chen  dist  Gloriant,  à  moi  entendez  chà  ; 

^(  A  la  tour  de  Barbel  aler  vous  couvendra. 

'c  Maprin  et  Flordespine,  que  je  voi  ester  là , 

'<  Iront  aveques  vous,  que  nul  n'en  targera. 

<(  Lionnet  le  courtois  les  clés  vous  bâillera, 

«  Vous  garderez  Francheis ,  que  maie  gent  i  a; 

<c  Et  Maprin  mon  neveu  la  terre  gardera. 

^c  A  Mesques  m'en  irai,  que  mon  corps  voué  l'a  , 

H  Pour  Mahom  aorer,  qui  de  mort  me  garda, 

<  Quant  à  Monglane  f u ,  que  chil  ne  me  tua 

'c  Qui  la  grande  cuignie  parmi  l'estour  porta. 

^<  Flordespine  la  bêle  aveques  vous  ira  ; 

•c  Quant  serai  revenu,  Maprin  l'espousera. 

—  Sire,  chen  dist  Maprin  ,  si  soit  com  vous  plera  ; 

•<  Moult  sui  lié  de  m'amie  qui  avec  moi  vendra.» 

A  icheste  parole  maintenant  s'adouba, 

Et  le  roi  sarrasin  ses  armes  apresta. 

Par  dessus  la  sambue  la  puchele  monta. 

Son  père  Machabré  au  partir  la  beisa, 

A  Mahommet  son  Dieu  la  bêle  quémanda. 

Une  grant  lieue  et  plus  le  roi  les  convoia. 

Au  départir  qu'il  font,  Maprin  li  affia 

Que  la  terre  et  la  chit  moult  bien  li  gardera 

Tant  qu'il  soit  revenu,  que  ja  rien  n'i  perdra  ; 

Et  le  roi  Gloriant  d'autre  part  fiancha. 

A  icheste  parole,  Glorians  s'en  tourna. 

'(  Fille,  dist  Machabré,  or  ne  vous  doutez  ja: 

«  Quant  seroi  revenu,  Maprin  t'espousera, 

'<  Riche  couronne  d'or  u  chief  te  posera. 


184  G  AU  F  RE  Y.  éo88— 5i 

a  Et  le  roi  Kallemaine  en  ta  prison  metra. 

—  Sire ,  dist  Flordespine ,  si  soit  com  vous  pieira.  x 

Puis  dist  entre  ses  dens  :  a  Se  Dex  plest ,  non  fera. 

Ja  tant  comme  ele  vive  avec  li  ne  gerra  : 

Que  s'ele  n'a  Berart,  jamez  homme  n'ara. 

Le  roy  de  Piconie,  que  le  cors  Dieu  gravent , 
Envers  la  tour  Barbel  s'en  aloit  chevauchant. 
Et  de  l'autre  partie,  s'en  va  roy  Gloriant, 
Pour  aorer  Mahom,  droit  à  Mesques  la  grant. 

Segnors,  à  ichel  temps  dont  je  ichi  vous  chant 
Fu  Kalles  à  Paris,  chele  chité  vaillant , 
A  une  haute  feste  qui  fu  de  saint  Florent. 
Nostre  emperere  Kalles  se  leva  en  estant, 
Ses  barons  apela,  et  leur  dist  hautement  : 
a  Barons,  chen  dist  le  roi ,  or  oés  mon  semblant  : 
«  Conquis  avon  les  terrez  desiques  à  Meilant , 
«  Et  l'autre  jour  conquis  je  le  paien  Maucuidant, 
ft  Qui  si  m'avoit  gasté  forment  mon  chasement. 
«  Nul  ne  me  fet  mes  guerre,  merchi  le  Roi  puissant 
«  Or  en  voist  en  sa  terre  qui  en  ara  talent.  » 
Berart  du  Mont  Didier,  quant  Kallemaine  entent, 
Isnelement  et  tost  se  leva  en  estant, 
Et  a  dit  à  Kallon  :  «  Emperere  puissant , 
ft  Veschi  Tierri  mon  père  ,  d'Ardane  le  puissant, 
a  Et  le  duc  de  Louvain,  .1.  vassal  avenant, 
a  Et  Turpin  l'archevesque,  et  Doon  l'Alemant, 
a  Li  dus  Odes  de  Lengres  et  Estout  ensement, 
«  Et  de  l'autre  partie,  le  bon  duc  Joserant 
«  Et  tous  les  .XII.  pers,  fors  Naimez  le  puissant, 
ft  Et  chascun  doit  la  voie  droit  en  Jérusalem; 
«  D'aquitier  fust  seison  ,  se  Damedieu  m'ament. 
a  Délivrés  vos  barons  de  l'or  et  de  l'argent 
«  Pour  fere  bons  despens  assés  et  iargeraent, 


éi2i-éiî4  Gaufrey.  185 

«  Avec  vous  demourra  du[s]  N aimez  le  ferrant.  « 
Et  le  roi  li  respont  :  «  Par  le  Dieu  qui  ne  ment , 
«  Berart,  biau  dous  ami,  je  l'otroi  bonnement. 
«  Le  matin  mouverez,  s'il  vous  vient  à  talent.  » 
Et  li  baron  responnent  :  «  A  vo  quemandement.  > 
Kalles  a  fet  trousser  .11.  sommiers  tout  d'argent. 
L'endemain  par  matin  s'alerent  atournant  ; 
Naimez  est  demouré  0  Kallon  le  puissant. 
Et  li  baron  s'esmurent  0  Dieu  quemandement. 
Kalles  les  quémanda  à  Dieu  omnipotent. 
Berart  du  Mont  Didier  si  les  conduit  devant , 
Droitement  vers  Bourgoigne,  ichele  terre  grant. 
Et  je  que  vous  diroie.-*  Tant  par  vont  esploitant 
Qu'à  Saint  Gile  en  Prouvence  sunt  venus  droitement. 
En  mer  sunt  esquipé  à  l'oré  et  au  vent. 
Dedens  la  haute  mer  si  comme  il  vont  siglant , 
Leur  seurt  une  tempeste  qui  les  va  esmaiant  : 
Rompent  cordes  et  veiles  et  le  mast  ensement 
Souvent  ont  reclamé  Jhesu  omnipotent 
Que  de  ses  pèlerins  li  alast  souvenant. 
Et  li  vent  les  demaine  et  ariere  et  avant  ; 
En  .111.  jors  et  demi  les  va  si  eslongnant 
Que  plus  de  .v^.  lieuez  les  va  outre  portant 
Hermenie  la  grant  alerent  costeiant, 
Et  après  Morienne,  où  sunt  li  Moriant, 
Lés  l'isle  de  Rohés  alerent  traversant. 
Tant  les  mena  le  vent  et  ariere  et  avant 
Que  il  sunt  arrivez  au  paies  Gloriant, 
Leur  nés  ont  atachiez  et  les  vont  aancrant; 
Par  la  terre  s'espandent  abandonnéement. 
Berart  a  regardé  devers  soleil  couchant, 
Et  voit  venir  Maprin  et  le  roi  ensement, 
Avec  eus  Flordespine,  la  bêle  au  cors  sachant^ 
Et  bien  .iiii"^.  Turs  de  la  païenne  gent. 


l86  GaUFREY.  éi5j— éi87 

Bien  voit  chen  sunt  paien  à  lor  atournement; 

11  en  a  apelé  Turpin  le  combatant, 

Et  le  duc  d'Aquintaine  et  le  duc  Joserant. 

«  Segnors,  chen  dist  Berart,  entendes  mon  semblant  : 

«  Nous  sommes  arivez  entre  paienne  gent, 

«  Vechà  une  grant  route  qui  viennent  chevauchant; 

«  Moult  est  grant  la  poudrière  que  font  li  auferrant  : 

«  Il  sunt  plus  de  .lil"^.,  parle  mien  ensient. 

a  Nous  n'avon  nules  armes  fors  nos  bourdons  pesant  ; 

<c  Mes  nous  ne  sommez  mie  Lombart  ne  païsant, 

«  Ains  sommes  chevaliers  hardi  et  combatant  : 

«  Au  besoi[n]g  doit  chascun  prouver  son  hardement, 

«  Si  que  ja  jougléor  maie  canchon  n'en  chant. 

u  Chascun  n'a  c'une  mort,  pour  voir  le  vous  gréant; 

«  Ains  que  nous  i  mouron,  nous  vendron  richement. 

«  Or  ne  soit  nul  de  nous  ne  couart  ne  faillant  ; 

«  Mes  tenon  nous  ensemble  tant  com  seron  vivant, 

'(  Que,  par  ichu  Segnor  à  qui  le  monde  apent, 

«  Se  j'eusse  vestu  le  haubert  jaserant 

«  Et  eusse  en  mon  chief  mon  vert  elme  luisant, 

'(  Ains  que  mes  retournasse  en  Franche  la  vaillant, 

'(  Donnasse  sus  paien  maint  ruiste  coup  pesant, 

ce  Conques  tant  n'en  donna  ne  roi  ne  amirant. 

—  Segnors  ,  chen  dist  Tierri,  feitez  moi  escouter  : 
'<  Nous  sommes  loins  de  Franche,  dechà  outre  la  mer, 
'(  Entre  paienne  gent ,  que  Dex  puist  mal  donner. 
«  Vous  n'avés  nul  lesir  d'entre  vous  confesser  ; 
'(  Mes  trestous  vos  pechiés  vous  feites  pardonner, 
«  El  tous  les  pren  sus  moi,  si  vous  en  fes  quiter.  » 
C^ant  Joserant  l'oï,  n'i  ot  qu'espuanter. 
Il  a  dit  à  Berart  :  «  Par  le  cors  saint  Osmer, 
«  Encor  nous  venist  miex  en  Franche  reperier 
«  Aveques  nos  moulliers ,  et  nos  terrez  garder. 


5i88— é22i  GaUFREY.  li 

«  Tous  jors  l'ai  oï  dire  souvent  et  raconter 

a  Que  la  bonne  créanche  si  fet  homme  sauver.  » 

Quant  Berart  l'entendi  ,  sel  prist  à  conforter  : 

'i  Joseran,  dous  ami ,  ne  vous  devés  douter; 

<(  Encor  ne  voi  je  vous  ne  plaier  ne  navrer, 

a  Ne  les  bouiax  du  corps  par  terre  traîner, 

«  Ne  en  leide  prison  ne  en  chartre  mener; 

«  Et  non  pas  pour  itant,  se  Dex  me  veut  sauver, 

«  Que  gentis  bons  ne  doit  sa  gent  desconforter , 

^c  Ainchiès  doit  au  besoing  au  lion  resembler, 

«■  Et  tous  ses  compengnuns  de  bien  amonnester. 

«  Se  cheus  que  je  là  voi  devers  nous  cheminer 

(c  Nous  viennent  assaillir  ne  de  noient  grever, 

«  Ja  me  verres  sus  eus  à  mon  bourdon  capler, 

•<  Et  de  ma  riche  espée  maint  ruiste  coup  donner. 

'c  Qui  j'ataindrai  à  coup,  se  Dex  me  puist  sauver, 

u  Au  départir  n'ara  nul  talent  de  canter.  » 

Et  Turpin  respondi  :  «  Or  vous  oi  je  parier! 

'(  Qui  ne  vous  aidera ,  Dex  li  puist  mal  donner!  » 

Et  le  duc  d'Aquintaine  ,  qui  moult  fist  à  loer. 

Qui  fu  frère  Garin  de  Monglane  sus  mer. 

Par  delés  l'archevesque  s'est  aie  acouter. 

Et  tous  les  .XI.  pers,  qui  moult  font  à  loer. 

Paien  et  Sarrasin  les  prennent  à  viser. 

Le  roi  de  Turfanie  les  prist  à  aviser. 

Aussi  fist  Flordespine,  la  bêle  o  le  vis  fier. 

Adonc  parla  Maprin,  que  Dex  puist  mai  donner, 

Et  apela  le  roi ,  qu'il  vit  lés  li  ester, 

Et  les  autres  paiens,  si  leur  prist  à  monstrer. 

c<  Segnors,  chen  dist  Maprin,  or  povés  esgarder  : 

c(  Je  voi  là  chevaliers  venir  et  traverser  ; 

«  li  sunt  bien  .XXX.  ou  plus,  à  tant  les  puis  esmer. 

«  A  la  guise  de  Franche  se  sunt  fes  atourner; 

«  Espoir  que  nostre  terre  sunt  venus  espier; 


i88  Gaufrey.  6222—62;; 

ce  Avant  que  les  grans  os  nous  fâchent  amener, 

«  Savoir  de  quele  part  il  pourront  miex  entrer  : 

«  Ch'est  pour  les  .11.  prisons  de  la  chartre  geter, 

«  Que  mes  oncles  le  roi  nous  a  fes  quémander. 

«  Se  en  lesson  cheus  chi  en  lor  terre  râler, 

(c  A  leur  gent  pourront  bien  tex  nouveles  conter, 

ce  Avant  que  fust  esté  les  feroient  passer, 

ce  Et  toute  Honguerie  ardoir  et  degaster. 

ce  Orfeites  une  chose  que  je  vueil  quémander  : 

ce  .une.  chevaliers  viennent  chi  demourer, 

ce  Que  je  vueil  Flordespine  ichi  fere  garder.  » 

D'une  grande  voidie  se  prist  à  pourpenser, 

Maprin  en  apela,  que  vit  lés  li  ester. 

ce  Amis,  dist  la  puchele,  feitez  moi  escouter  : 

ce  Chen  ne  vous  lo  je  mie  de  tous  les  Frans  tuer  ; 

ce  Q[\e  s'il  estoient  mors,  vous  savés  sans  douter 

ce  Que  jamès  n'en  orroit  roi  Gloriant  parler, 

ce  Qui  va  pour  Mahommet  à  Mesques  aorer. 

ce  Ja  d'omme  qui  est  mort  ne  se  doit  nus  vanter; 

ce  En  terre  n'en  pais  ch'est  honte  du  parler; 

ce  Mes  qui  vis  les  péust  et  prendre  et  atraper 

ce  Et  en  nostre  prison  les  me  péust  geter, 

ce  Avec  Do  et  Garin  en  la  chartre  ruer, 

ce  Adonques  les  péust  au  revenir  moustrer 

ce  Mon  père  et  Gloriant,  que  tant  devés  amer. 

ce  Et  quant  il  vous  verront  issi  en  bien  prouver, 

ce  Et  si  très  richement  vostre  terre  garder, 

ce  Assés  tost  vous  feront  gregneur  terre  donner. 

—  Dame,  chen  dist  Maprin,  moult  bien  vous  oi  parler  ; 
ce  Mes  ne  soi  com  les  puisse ,  par  foi  !  vis  atraper, 

ce  Que  se  je  vois  vers  eus  behourder  ne  jouster, 
ce  Ja  si  poi  de  ma  lanche  n'en  sarai  .1.  fraper 
ce  Que  le  fer  par  le  corps  ne  li  fâche  passer. 

—  Sire,  dist  Flordespine,  bien  vous  sai  aviser  : 


éijé— é289  GaUFREY.  189 

«  Le  fer  de  vostre  lanche  feitez  vers  vous  tourner, 
a  Si  que  du  bout  deriere  les  aies  encontrer. 
«  Tous  cheus  que  vous  irés  à  la  terre  verser, 
«  Vos  gens  iront  après ,  qui  les  iront  lier. 
«  Sus  chu  mont  qui  haut  est  me  verres  ja  monter, 
«  Que  je  vous  vueil  véir  les  Francheis  encontrer, 
«  Com  vous  les  abatrés  tout  à  plain  à  jouster; 
f(  Plus  chier  vous  en  aroi  ,  se  bien  vous  voi  prouver. 
—  Dame,  chen  dist  Maprin,  bien  le  vueil  gréanter; 
«  Bien  vueil  par  devant  vous  mon  barnage  monstrer  : 
<c  Ja  me  verres  Francheis  malement  atourner.  » 
Adonc  dist  à  sa  gent,  que  vit  lés  li  ester  : 
«  Segnors,  tournés  vos  lanchez,  jel  vous  vueil  quémander  : 
'(  Metés  les  fers  deriere  pour  les  Frans  encontrer, 
«  Que  je  ne  les  vueil  pas  ochirre  ne  tuer. 
«  A  ma  dame  les  vueil  trestous  vis  présenter, 
a  En  prison  les  fera  avec  les  .11.  geter 
o  Que  mon  oncle  le  roi  nous  a  fet  quémander. 
a  Quant  il  sera  venu  de  Mahom  aorer, 
«  Adonques  les  feron  à  nos  archiers  berser; 
«  Mes  venés  après  moi,  je  les  vueil  encontrer. 
Prenés  cheus  qu'abatrai ,  si  les  feites  lier; 
Mes  ne  lor  feites  mal ,  pour  les  membres  trenchier  : 
Il  en  aront  assés  ,  sans  plus ,  de  jéuner, 
De  .11.  jours  en  .11.  jors  ne  feront  c'un  disner, 
D'un  quartier  de  pain  d'orge  que  les  feroi  ruer; 
En  itele  manière  les  feroi  je  garder.  » 
Et  responnent  paien  :  a  Maprin,  moult  estes  ber; 
«  Onques  meillor  de  vous  ne  pot  armes  porter.  » 
A  icheste  parole  font  lor  lanches  tourner; 
Les  fers  meitent  deriere  pour  Francheis  encontrer. 
Maprin  lasche  la  resne,  lest  le  cheval  aler. 
Et  le  roi  après  li ,  qui  Dex  puist  mal  donner. 
Et  .11^.  Sarrasin  font  les  chevax  tourner, 


ic)o  Gaufre  Y.  6290—6322 

Et  la  puchele  va  sus  .1.  tertre  monter 

Comment  fera  Francheis  trebuchier  et  verser; 

Et  Maprin  esperonne,  qui  mouit  se  vout  haster. 

Berart  du  Mont  Didier  l'a  pris  à  aviser, 

Et  voit  les  m.ariniers  par  delés  li  ester. 

Chascun  avoit  parpoint  ou  gambés  d'outremer, 

Et  estoient  .xilli.,  tuit  hardi  bacheler. 

Le  mestre  de  la  nef  avoit  à  nom  Fromer  : 

Nul  plus  fort  bacheler  ne  pourries  trouver. 

Fors  seulement  Robastre  dont  oïstes  parler. 

Fromer  le  marinier  fist  moult  à  redouter  : 

Quant  voit  venir  paiens  ,  Sarrasins  atroter. 

Il  va  sa  grant  machue  à  ses  .11.  mains  combrer, 

Par  moult  grant  mautalent  la  commenche  à  tourner; 

De  l'une  main  en  l'autre  la  commenche  à  geter. 

Ses  .XIII.  compengnuns  fist  lés  li  aùner, 

Si  les  prist  de  bien  fere  douchement  à  prier. 

Et  quant  Berart  le  vit  issi  bel  achesmer  ; 

a  Sire  Fromer,  dist  il,  vous  voudrés  vous  meiler  r 

—  Oïl,  sire,  dist  il,  se  Dex  me  puist  sauver, 
a  Ne  ja  ne  vous  faudroi  tant  com  puisse  durer, 
ce  Ne  tous  mes  compengnuns  que  chi  véés  ester. 

—  Par  foi,  chen  dist  Berart,  or  vous  oi  bien  parler, 
ce  Donc  sommes  nous  assés  pour  paiens  encontrer.  ^> 
A  icheste  parole  lest  le  cheval  aler. 

Bera-rt  du  Mont  Didier  a  brochié  Faradin  ; 
Mes  il  n'ot  point  d'escu  dont  il  se  soit  couvri. 
Il  tenoit  en  sa  main  son  bon  bourdon  fresnin; 
Devant  sa  gent  s'en  va  plus  d'arpent  et  demi. 
Et  Turpin  point  après  .1.  mulet  arrabi , 
Et  le  duc  d'Aquintaine  rebroche  après  li. 
Salemon  ,  Joseran,  chil  se  sunt  escueilli  ; 
Trestous  les  .xi.  pers,  qui  estoient  hardi. 


(Jjîj— 63î6  GaUFREY.  19 

Fromer  le  marinier  n'i  doi  mètre  en  oubli 

Et  ses  .XIII.  serjans,  qui  estoient  hardi. 

Après  nostre  gent  vont  de  grant  ire  agrami , 

Et  Berart  point  devant  son  petit  arrami. 

A  icheste  envéie  vint  Maprin  contre  li , 

Bien  le  voit  Flordespine  dessus  le  mont  anti  ; 

Volentiers  regardast  la  jouste,  je  vous  di. 

Maprin  besse  la  lanche,  envers  Berart  guenchi , 

Très  par  delés  l'espaule  ileuc  le  consieui. 

Berart  fu  chevalier,  que  mie  ne  quéi  ; 

La  lanche  vole  en  pieches,  hors  des  poins  li  gali. 

Berart  tint  le  bourdon  qui  fu  grant  et  fourni  ; 

II  le  haucha  amont  et  Maprin  en  feri, 

Si  très  vilainement  à  terre  le  flati 

.II.  des  costes  u  cors  li  froissa  et  rompi. 

Bien  le  vit  Flordespine  dessus  le  mont  anti. 

ce  Mahom!  dist  la  puchele,  riche  Dieu  segnori, 

«  Lequel  fut  chen  des  .11.  qui  orendroit  quéi .?  ', 

—  Dame,  fet  .1.  paien ,  par  foi!  ch'est  vostre  ami 
«  Maprin,  qui  se  fesoit  orendroit  si  hardi. 

—  Baron ,  dist  la  puchele ,  ne  ditez  mie  ainsi  : 
«  J'ai  bien  véu  la  jouste  du  paien  segnouri, 

«  Je  soi  moult  bien  pour  quoi  il  li  en  mesquéi, 

«  Bien  sai  que  le  cheval  de  dessous -li  quéi; 

«  Et  quant  le  cheval  quiet,  par  Mahom  que  je  pri , 

«  Le  vassal  n'en  puet  mes  qui  est  monté  sus  li  : 

«  Ja  ne  fust  trebuchié  n'éust  esté  ainsi.  » 

Puis  a  dit  coiement ,  que  nul  ne  l'entendi  : 

«  Bonne  gent  sunt  Francheis ,  par  le  Dieu  que  je  pri  ; 

«  Tous  jours  sunt  au  besoi'njg  courageus  et  hardi. 

«  Mes  ne  sunt  pas  ,XL.,  je  les  ai  bien  coisi, 

a  Ne  je  n'i  en  voi  nul  armé  ne  fervesti. 

«  Si  se  veulent  deffendre  vers  Maprin  le  haï, 

«  .11"^.  chevaliers  chevauchent  après  li; 


192  Gaufrey.  ^357—6390 

u  Mes  Francheis  n'en  donroient  vaillant  .1.  oef  porri. 

<i  Quar  pléust  ore  à  Dieu,  qui  onques  ne  menti, 

«  Qu'avec  cheus  que  voi  là  fust  Berart  mon  ami  ! 

'<.  Ja  seroit  bien  Maprin  et  sa  gent  recueilli  ; 

c(  Trop  l'ai  01  tenir  à  preus  et  à  hardi.  » 

Dex!  pour  quoi  se  démente  Flordespine  de  !i , 

Que  che  estoit  Berart  qui  Maprin  abati  ? 

Et  Berart  à  la  terre  maintenant  deschendi , 

A  Maprin  a  osté  son  vert  elme  burni , 

Puis  a  treite  l'espée  qui  au  col  li  pendi  ; 

Ja  li  éust  le  chief  hors  du  bu  départi 

Quant  sunt  venus  pongnant  paien  et  Arrabi , 

Et  furent  plus  de  .M.  et  .v^.  fervesti. 

Quant  Berart  les  perchoit,  tout  le  sanc  li  fui. 

En  son  chief  a  mis  l'elme  que  au  paien  toli , 

Et  pendi  à  son  col  le  fort  escu  vouti  ; 

Tost  et  isnelement  sus  le  cheval  sailli. 

Atant  es  les  paiens  venus  tout  aati. 

Berart  fiert  le  premier  du  bon  bourdon  anti , 

Dessus  la  teste  amont,  que  le  test  li  croissi , 

Desiques  u  menton  le  bourdon  embati; 

Icheli  demoura,  qui  que  s'en  soit  fui. 

Et  au  secont  après  froissa  le  test  par  mi , 

Et  le  tiers  et  le  quart  à  la  terre  abati. 

Le  bourdon  est  bruisié  au  septime  par  mi, 

Et  Berart  a  sachié  le  riche  branc  fourbi. 

De  l'escu  au  paien  noblement  se  couvri , 

Et  fiert  du  riche  branc  à  .11.  mains  entour  li  ; 

Gui  il  ataint  à  coup  à  terre  l'abati. 

Plus  de  .XV.  en  ochist  du  riche  branc  fourbi, 

Et  paien  si  le  ront  durement  envai  ; 

Atropelés  se  sunt  bien  .lll^.  entour  li. 

Et  les  autres  remontent  Maprin  le  maléi. 

Et  Berart  se  deffent;  mez  petit  li  vali. 


é59:— «^424  GaUFREY.  I93 

Paien  li  ont  lanchié  maint  dart  moulu  fourbi , 
Son  destrier  ont  ochis,  à  la  terre  quel  ; 
Mes  tost  resailli  sus,  que  preus  fu  et  hardi. 
Durement  se  deffent  de  l'espée  entour  li, 
Et  de  l'escu  doré  si  trez  bien  se  couvri 
Que  onques  pour  eus  tous  ne  fu  u  cors  blesmi. 
Atant  es  l'archevesque  Turpin  le  manevi. 
Et  le  ber  Salemon  et  Estout  le  hardi , 
Enguelier  le  courtois  et  l'Ardenois  Tierri , 
Joseran  de  Valence  et  Doon  le  flouri. 
Les  .XI.  pers  de  Franche,  qui  moult  furent  hardi. 
Fromer  le  marinier  n'i  doi  meitre  en  oubli. 
Que  onques  Dieu  ne  fist  plus  preus  ne  plus  hardi. 
Campion  ot  esté  bien  .vill.  ans  et  demi, 
.XXVII.  campions  par  son  seul  corps  vainqui  ; 
Que  mors  que  recréans  tous  passa  et  vainqui. 
Ses  .XIII.  compengnuns  le  sievent  arrami  ; 
Chascun  tint  une  hache  ou  bon  baston  forni. 
A  l'estour  sunt  venu,  ne  se  sunt  alenti. 
Adonc  i  ot  donné  maint  coup  et  départi. 
Et  Fromer  lor  segnor  tant  paiens  abati 
Que  tous  en  sunt  couvers  les  larris  entour  li. 
A  la  pesant  machue  maint  en  a  estourdi, 
Que  li  dus  Joseran  forment  s'en  esbahi. 
L'archevesque  de  Rains  en  l'estour  se  feri. 
Et  escrie  :  «  Monjoie,  ferés!  il  sunt  honni.  » 
Es  vous  venu  ie  roi,  qui  soit  le  maléi; 
En  sa  main  tint  .1.  dart  dont  le  fer  est  burni , 
Et  fiert  .1.  marinier;  si  fort  le  consievi 
Si  que  le  cueret  cors  li  a  par  mi  parti. 
Mort  l'a  jus  abatu  ;  Dex  ait  l'ame  de  li  ! 
Des  .XIII.  mariniers  nous  a  les  .m.  ochis, 
Puis  escria  :  «  Mahom ,  nostre  Dieu  segnouri  ! 
«  Crestiens  seront  ja  trestous  mors  et  honni,  w 
Gaajrey.  l  j 


194  GaUFREY.  6425— 64)8 

Turpin  a  le  paien  entendu  et  oï  ; 

Si  grant  douleur  en  a  à  poi  du  sens  n'iessi. 

En  sa  main  tint  .1.  dart  qui  fu  cler  et  fourbi  ; 

Vers  le  roi  est  venu  ,  sus  l'elme  le  feri 

A  .11.  mains  si  grant  coup  que  le  hiaume  en  croissi. 

Le  bourdon  est  bruisié  du  grant  coup  qu'il  feri  ; 

Mes  le  paien  fu  si  de  chel  coup  estourdi 

Que  par  bouche  et  par  nés  li  est  le  sanc  sailli  : 

Ou  il  vousist  ou  non,  à  la  terre  quéi. 

Turpin  voit  le  cheval ,  par  le  frain  l'a  seisi, 

Puis  a  sachié  le  branc ,  la  presse  derompi  ; 

Tant  fiert  destre  et  senestre  et  tant  se  combat! 

Qu'à  Berart  est  venu  qui  bien  se  defîendi  ; 

Le  cheval  par  la  resne  maintenant  li  rendi. 

Et  Berart  monta  sus,  qui  pas  ne  s'alenti , 

Et  bailla  l'archevesque  .1.  fort  escu  vouti. 

Et  Turpin  à  son  col  maintenant  le  pendi , 

Puis  se  fièrent  es  Turs,  que  n'i  ontfet  detri. 

Salemon  ont  trouvé  et  Estout  le  hardi , 
Et  les  barons  Francheis ,  à  qui  Dex  soit  ami  ; 
Mes  des  mariniers  sunt  durement  esbahi , 
Ne  sevent  où  il  sunt,  perdu  en  ont  le  cri. 

Or  escoutez,  segnors,  pour  Dieu  qui  ne  menti  : 
Fromer  de  l'autre  part  forment  se  combati; 
Li  et  ses  compengnuns  maint  Sarrasin  honni, 
Mes  tant  i  vint  paien  sus  sa  gent  et  sus  li 
Ne  lor  valut  lor  forche  vaillant  .1.  paresi  : 
Tous  ses  mariniers  sunt  ochis  et  mal  bailli , 
Et  Fromer  fu  navré  d'un  roit  espié  fourbi. 
Quant  il  se  voit  navré,  à  poi  du  sens  n'iessi  ; 
Il  hauche  la  machue,  es  paiens  se  feri , 
Plus  de  .XV.  paiens  à  la  terre  abati. 
Et  chil  de  toutes  pars  le  ront  bien  envaï  ; 
Navré  l'ont  malement,  à  poi  qu'il  ne  quéi. 


^4J9— ^49'  Gaufrey.  195 

Maprin  s'est  escrié  :  «  Or  avant,  mi  ami! 
oc  Si  soit  pris  et  lié  et  mis  en  ma  merchi  ; 
a  Si  le  merroi  m'amie  dessous  le  pin  flouri.  » 

Maprin  s'est  escrié ,  qui  ne  se  vout  targier, 
A  sa  vois  qu'il  ot  clere  :  «  Or  avant,  chevalier! 
«  Prenez  moi  chest  glouton,  et  le  feites  lier.  » 
Paien  ont  respondu  :  a  Bien  fet  à  otroier.  » 
Dont  queurent  sus  Fromer  plus  de  demi  millier. 
Et  Fromer  se  deffent,  qui  bien  en  a  mestier; 
A  la  pesant  machue  en  fet  maint  trebuchier. 
Atant  es  vous  le  roi,  qui  Dex  doinst  encombrier, 
Cheli  de  Turfanie,  qui  moult  par  estoit  fier. 
En  sa  main  tint  .1.  dart  dont  le  ber  fu  d'achier  ; 
A  Fromer  l'envoia  le  gentil  marinier. 
Fromer  le  voit  venir,  si  est  guenchi  arrier  : 
Si  consieut  le  paien  et  feri  le  destrier, 
Si  que  parmi  le  cors  li  fist  le  dart  plungier; 
Et  Fromer  trébucha,  chen  fu  grant  encombrier. 
Avant  qu'il  se  péust  en  estant  redrechier, 
Li  queurent  sus  paien  et  avant  et  arier. 
Pris  fu  et  retenu  Fromer  le  bon  guerrier; 
Si  li  lient  les  piez  li  paien  aversier, 
Si  fort  que  par  les  ongles  en  font  le  sanc  raier. 
Maprin  le  fist  monter  sus  .1.  courant  destrier; 
.XX.  Sarrasins  a  fet  avec  li  chevauchier. 
As  autres  Sarrasins  commenche  à  huchier  : 
«  Segnors,  prenez  chez  autrez  et  les  feitez  lier, 
«  Si  les  menon  m'amie  Flordespine  au  vis  fier.  » 
Paien  ont  respondu  :  «  Bien  fet  à  otroier.  » 
Dont  s'en  tourna  Maprin  avec  le  marinier 
Fromer,  à  qui  ot  fet  forment  les  mains  lier. 
.XX.  Sarrasins  o  li  s'en  vont  pour  convoier, 
Et  les  autres  retournent  à  nos  Francheis  arier. 


196  GaUFREY.  6492— 6j2J 

Et  tant  se  sunt  aidié  et  avant  et  arier 

Que  chascun  ot  u  chef  le  vert  hiaume  d'achier, 

Que  as  paiens  estèrent  qu'il  firent  trebuchier, 

Et  ont  chascun  escu  painturé  à  ormier. 

Berart  voit  Sarrasins  venir  et  aprechier; 

Il  a  pris  nos  Francheis  forment  à  renheitier. 

Turpin  en  apela  le  nobile  guerrier; 

En  riant  l'en  a  pris  Berart  à  aresnier  : 

«  Turpin,  sire  archevesque,  soiez  hui  chevalier; 

a  Aussi  vous  savez  vous  bien  du  mestier  aidier. 

«  Moi  et  vous  nous  alon  sus  paiens  essaier, 

<(.  Et  tous  nos  compengnuns  qui  moult  font  à  proisier.  » 

Et  Turpin  li  respont  :  «  Bien  fet  à  otroier; 

«  Je  leur  iroi  ja  lire  moult  doulereus  sautier. 

«  Tous  jors  ne  peut  on  pas  lire  ne  versillier; 

«  Aucune  fois  doit  on  ferir  du  branc  d'achier.  » 

A  ichsste  parole  point  chascun  le  destrier, 

Et  tiennent  en  lor  poins  lez  richez  brans  d'achier  ; 

Par  mautalent  se  vont  entre  paiens  fichier. 

Qui  adonc  les  véist  ferir  et  caploier, 

A  destre  et  à  senestre  Sarrasins  detrenchier, 

Durement  les  péust  et  loer  et  prisier. 

Des  Sarrasins  ont  fet  plus  de  .C.  trebuchier 

Qui  mes  n'en  lèveront  de  mars  ne  de  février. 

Berart  le  gentis  hons  fu  dessus  le  destrier. 

Il  le  broche  forment  des  espérons  d'achier, 

Sus  Sarrasins  félons  commencha  à  maillier  ; 

Qui  il  ataint  à  coup  n'a  de  mire  mestier. 

Li  paien  li  font  voie  maugré  eus  u  sentier.^ 

a  Par  Mahommet!  font  il,  vechi  .1.  aversier; 

«  Le  déable  se  puist  envers  li  acointier. 

«  S'il  éust  avec  li  tex  .xxx.  chevalier, 

«  Et  chascun  fust  armé  et  monté  au  destrier,     . 

«  A  tous  nous  couvenist  enqui  le  camp  vuidier.  » 


652é— é5Ç9  GaUFREY.  I07 

Or  oés  de  Berart,  à  qui  Dex  puist  aidier, 
Qui  a  passé  les  rens  sus  ie  courant  destrier  : 
Devers  soleil  couchant  s'est  regardé  arier, 
S'en  voit  aler  Maprin  à  tout  le  prisonnier, 
Fromer  le  marinier,  qu'il  orent  fet  lier, 
Qui  souvent  reclamoit  le  père  droiturier. 
A  H  se  quémanda  de  bon  cuer  et  d'entier, 
Puis  dist  :  ce  Gentil  Francheis,  que  me  venés  aidier  !  » 
Et  Maprin  envoia  devant  .1.  mesagier 
Flordespine  s'amie  la  nouvele  nunchier, 
Que  il  li  amenoit  en  garde  .1.  prisonnier. 
<(  Mahom  ,  dist  Flordespine,  vous  en  doi  deprier  ; 
«  Il  pert  bien  que  Maprin  est  moult  hardi  et  fier 
a  Quant  il  m'amaine  chi  si  riche  prisonnier. 

—  Dame,  font  Sarrasin,  tenir  le  devés  chier. 

—  Voire,  dist  la  puchele,  et  forment  essauchier. 
«  Vés  le  chi  oij  il  vient,  bien  le  voi  aprechier. 

«  Encontre  li  alasse  pour  son  cors  festoier; 

«  Mes  je  voi  aprez  li  venir  .1.  chevalier 

(c  Qui  moult  coite  forment  le  bon  courant  destrier, 

«  Et  si  tient  en  sa  main  une  espée  d'achier  ; 

«  Bien  soi  qu'il  est  Francheis ,  jel  voi  au  chevauchier. 

«  Or  voies  comme  il  point  parmi  le  sablonnier! 

«  Bien  semble  à  son  semblant  et  orgueilleus  et  fier.  » 

Puis  dist  entre  ses  dens  coiement,  sans  noisier  : 

«  Que  pléust  à  cheli  qui  le  mont  doit  jugier 

«  Qu'il  venist  à  Maprin  maintenant  tornoier, 

«  Et  le  fesist  à  terre  maintenant  trebuchier, 

a  Que  il  li  féist  ja  le  haterel  bruisier, 

ce  Si  li  coupast  la  teste  à  l'espée  d'achier, 

ce  Ne  seroie  si  lie  pour  l'or  de  Mont  Pellier  ; 

<c  Encor  m'aroit  à  famé  Berart  du  Mont  Didier. 

«  Dex  me  doinst  itant  vivre  que  le  puisse  embrachier 

a  Estroit  entre  mes  bras  et  par  amour  beisier  !  v 


198  GaUFREY.  éçéo— éj93 

Or  ces  de  Berart  le  hardi  chevalier  : 
Tant  a  esperonné  le  bon  courant  destrier 
Qu'il  aconsieut  Maprin,  si  commenche  à  huchier: 
a  Fix  à  putain,  paiens  !  chà  retournés  arier; 
«  Il  vous  convient  ichi  lessier  le  prisonnier.  » 
Maprin  l'a  entendu,  si  broche  le  destrier, 
Vers  Berart  est  venu  au  devant  le  sentier. 
Et  tenoit  en  sa  main  lanche  fort  de  pommier. 
Berart  en  trouva  une  emmi  le  sablonnier. 
Vers  Maprin  est  venu  à  coite  de  destrier; 
Et  le  Turc  point  et  broche  contre  li  son  destrier. 
Bien  les  voit  Flordespine,  la  puchele  au  cors  chier; 
Et  li  .C.  chevalier  l'ont  pris  à  arresnier  : 
«  Dame,  or  verres  jouster  Maprin  vostre  ami  chier, 
«  Ja  li  verres  le  Franc  à  terre  trebuchier  : 
«.  Or  verrez  corn  se  soit  à  .1.  besoi[n]g  aidier.  » 
Et  respont  Flordespine  :  «  S'il  est  bon  chevalier, 
«  Je  l'en  devroi  avoir  tous  les  jors  mes  plus  chier.  » 
Maprin  brandist  la  lanche  quant  vint  à  l'aprechier, 
Et  va  ferir  Berart  sus  l'escu  de  quartier, 
Si  que  dessous  la  bougie  li  fet  fraindre  et  perchier. 
Berart  esteurt  son  coup,  fet  la  hanste  bruisier, 
Si  que  Maprin  en  char  ne  le  pot  empirier. 
Et  Berart  la  féru,  ne  le  vout  espargnier. 
Que  l'escu  à  fin  or  li  fet  outre  perchier  ; 
Mez  le  hauberc  fu  bon,  ne  le  pot  empirier. 
Et  la  hanste  fu  fort,  qu'ele  ne  pot  bruisier. 
Berart  l'e.mpaint  par  forche,  le  nobile  guerrier, 
A  terre  l'abati  si  fort  du  bon  destrier 
A  poi  ne  li  a  fet  le  haterel  brisier. 
Li  .X.  paien  le  voient,  n'i  ot  que  courouchier. 
Adonques  ont  lessié  tout  seul  le  prisonnier; 
Vers  Berart  retornerent  parmi  le  bois  plenier. 
Quant  il  les  voit  venir,  si  s'afiche  u  destrier, 


éî94-ééi6  GaUFREY.  199 

De  la  lanche  esmoulue  va  ferir  le  premier, 
Que  armez  que  il  ait  ne  li  orent  mestier. 
Parmi  le  cors  li  fet  la  fort  lanche  baignier  ; 
Au  retraire  qu'il  fist,  la  lanche  fist  brisier. 
Berart  traist  maintenant  le  riche  branc  d'achier, 
Desiques  u  menton  va  .1.  paien  trenchier, 
Et  le  tiers  et  le  quart  va  en  l'erbe  couchier. 
Quant  le  voit  Flordespine  si  richement  aidier, 
En  son  cuer  durement  l'a  pris  à  couvoitier. 
A  ses  paiens  a  dit  :  «  Trop  vous  povés  targier  ; 
«  Se  vous  n'aies  bien  tost  à  vostre  gent  aidier, 
«  Chil  les  ochirra  tous,  jamez  n'aront  mestier.  » 
Et  il  ont  respondu  :  «  Ma  dame,  volentier.  » 
Adonc  queurent  li  .C.  vers  Berart  le  sentier, 
Qui  tant  avoit  féru  du  riche  branc  d'achier 
Que  des  .xx.  Sarrasins  fist  lez  .viii.  trebuchier, 
Et  passa  par  les  autrez  que  n'i  ot  encombrier. 
A  Fromer  est  venu  le  gentil  marinier, 
La  corde  li  coupa  dont  on  l'ot  fet  lier  ; 
Si  li  a  mis  u  poi[n]g  une  hache  d'achier 
Qu'il  toli  .1.  paien  qui  avoit  nom  Turfier. 
Moult  a  Fromer  grant  joie  qu'il  se  sent  deslier, 
Berart  en  merchia  de  Dieu  le  droiturier; 
Damedieu  en  jura  le  gentil  marinier 
Que  ja  le  comperront  Sarrasins  aversier. 

Fromer  le  marinier,  à  la  chiere  hardie, 
A  moult  grant  joie  eu,  ne  le  mescréez  mie, 
Quant  Berart  est  venu ,  à  la  chiere  hardie, 
Qui  si  l'a  délivré  de  la  gent  paiennie 
Et  si  li  a  baillié  une  hache  fourbie. 
Atantes  vous  les  .c,  que  Damedieu  maudie. 
Fromer  lez  vit  venir,  n'ot  tel  joie  en  sa  vie  : 
A  rencontre  leur  va,  tint  la  hache  empongnie, 


200  GaUFREY.  6627—66^0 

Et  Berart  avec  eus,  qui  Dex  soit  en  aïe. 

Quant  vindrent  as  paiens,  ne  les  saluent  mie  ; 

Berart  crie  Monjoie!  chele  ensengne  joïe. 

Et  Fromer  le  hardi  a  la  hache  brandie, 

Entre  paiens  se  fiert,  chele  gent  maléie. 

Or  ne  demandés  pas  se  il  bien  les  castie; 

Qui  il  ataint  à  coup,  il  ne  l'espargne  mie. 

Et  Berart  i  refiert  de  l'espée  fourbie  , 

Moult  en  a  trebuchié  emmi  le  praerie  ; 

Qui  il  ataint  à  coup,  moult  est  courte  sa  vie. 

Maprin  ont  remonté  chele  gent  paiennie, 

Que  Berart  abati  emmi  la  praerie  ; 

Et  quant  [il]  fu  monté  si  vint  à  l'aatie, 

Et  s'escria  en  haut,  bien  fu  sa  vois  oïe  : 

«  Par  Mahom  !  s'il  escape,  que  j'aour  et  deprie , 

«  Ne  vous  leroi  de  terre  derrée  ne  demie, 

«  Que  rendre  le  voudroi  Flordespine  m'amie.  » 

Berart  l'a  entendu,  s'a  la  teste  hochie, 

Et  regarda  aval  delés  la  praerie, 

Et  coisi  la  puchele  qui  tant  est  eschevie 

Que  si  bêle  n'avoit  en  toute  Honguerie. 

Et  quant  Berart  la  voit,  tout  le  sanc  li  formie, 

Et  dist  tout  coiement,  qu'on  ne  l'entendi  mie  : 

c(  Que  pléust  ore  à  Dieu  le  fis  sainte  Marie 

«  Qu'au  Mont  Didier  eusse  une  aussi  bêle  amie! 

«  Ele  seroit  en  fons  levée  et  bautisie  ; 

«  A  mouiller  la  prendroie,  que  de  fam.e  n'ai  mie. 

(c  Ains  si  bêle  ne  vi  en  trestoute  ma  vie  ; 

«  Pour  s'amour  doi  bien  fere  une  jouste  fornie.  » 

Adonc  leva  le  branc,  qui  durement  flambie; 

Tout  pourfendi  .1.  Turc  desiques  en  l'oïe. 

Fromer  en  abat  .111.  à  la  hache  fourbie. 

S'il  tenist  sa  machue,  qui  bien  est  emmanchie, 

Moult  tost  éust  des  .c.  la  plache  aclaroïe. 


6661-6694  GaUFREY.  20] 

Venu  est  à  Berart,  devers  li  se  ralie; 

A  Damedieu  quémande  et  son  cors  et  sa  vie. 

Atant  es  les  .x.  Frans  de  la  terre  joïe  : 

Ch'est  le  duc  d'Aquintaine,  à  la  chiere  hardie, 

Et  cheli  de  Nevers,  que  je  n'i  oubli  mie. 

Ichil  a  entendu  le  roi  de  Turfanie , 

Chele  part  est  venu,  avec  li  sa  mesnie  ; 

.M.  et  .v^.  estoient  tous  d'une  compengnie. 

A  l'estour  sunt  venus,  que  nul  ne  s'i  detrie, 

Où  Berart  se  combat  à  poi  de  compengnie. 

Fromer  le  marinier,  qui  les  paiens  castie, 

Voit  venir  nostre  gent,  qui  toute  est  desconfite, 

Et  voit  paiens  après,  la  pute  gent  haïe. 

Il  a  dit  à  Berart  :  «  Nostre  gent  est  honnie; 

«  Se  Damedieu  n'en  pense,  le  fix  sainte  Marie, 

«  Jamez  ne  renterron  en  Franche  la  garnie. 

(c  Fel  soit  qui  ne  se  vent  tant  com  sera  en  vie.  » 

Et  Berart  li  respont  :  «  Tu  es  de  ma  partie  ; 

«  Jamez  ne  te  faudroi  à  nul  jour  de  ma  vie.  » 

Adonc  requeurent  sus  à  chele  gent  haïe  , 

Durement  ont  des  .C.  la  presse  aclaroïe. 

A  tant  es  l'archevesque  que  Jhesus  benéie, 

Estout  le  fi.x  Othon ,  toute  la  compengnie  : 

Tous  se  suntembatus  en  la  grant  tour  antie; 

Sus  paiens  ot  adonc  moult  grant  carpenterie. 

A  tant  es  vous  le  roi  et  sa  grant  compengnie, 

Qui  se  resont  férus  arrieren  l'aatie. 

Bien  se  deffent  no  gent,  qui  moult  estoit  hardie. 

Berart  est  passé  outre  la  bataille  naïe 

Et  vint  à  la  puchele,  sous  la  branche  fueillie. 

Berart  li  tent  les  bras,  si  l'a  vers  li  sachie; 

Et  chele  n'en  fet  forche  ,  envers  li  s'umiiie. 

Et  le  ber  maintenant  l'a  contremont  sachie, 

Sus  son  cheval  la  mist,  .iiii.  fois  l'a  beisie. 


202  G  AU  F  RE  Y.  6695—6727 

Moult  douchement  li  dist  :  «  Ne  vous  esmaiés  mie  : 
«  Se  vous  puis  emporter  en  Franche  la  garnie, 
a  A  grant  honneur  serez  levée  et  baptisie  ; 
ce  Mes  trop  a  chi  païens,  Damedieu  les  maudie  !  » 
Dont  tourna  le  cheval,  tint  l'espée  empoingnie; 
.1.  paien  pourfendi  desiques  en  l'oïe. 
Maprin  l'aperchéu,  tout  le  sanc  li  fourmie; 
Dont  crie  à  haute  vois,  bien  fu  sa  vois  oie: 
c<  Que  me  venés,  dist  il,  le  roy  de  Turfanie! 
a  Si  ochion  Francheis;  ne  lesvéez  vous  mie? 
«  Et  chu  fix  à  putain  qui  emporte  m'amie! 
«  Mar  la  carcha  le  glout,  ne  l'emportera  mie  ; 
«  Mes  chier  le  comperra  ains  l'eure  de  compile.  » 

Maprin  ot  moult  le  cuer  courouchié  et  dolent 
Pour  l'amour  Flordespine,  la  puchele  vaillant, 
Que  Berart  emportoit  sus  le  cheval  courant. 
Il  apela  le  roi,  que  le  corps  Dieu  gravent, 
Et  .111^.  Sarrasins  où  se  fia  forment. 
«  Gravant!  dist  Maprin,  franc  chevalier  vaillant; 
«  Courez  après  lez  Frans,  que  je  le  vous  quemant, 
a  Qui  emportent  m'amie,  dont  ai  le  cuer  dolent!  » 
Et  il  ont  respondu  :  «  A  vo  quemandement. 
(c  Nous  le  vous  amerron,  s'en  ferés  vo  talent.  » 
Adonc  vont  vers  Berart,  et  furent  bien  .III'^. 
Le  roi  de  Turfanie  ci  est  venu  devant , 
Et  quant  il  en  fu  prez,  si  li  va  escriant  : 
«  Glouton,  mar  la  carchastez,  foi  que  doi  Tervagant, 
«  Que  vous  le  comperrez  assés  prochainement! 
«  Trop  avez  or  ichi  troussé  riche  présent, 
«  La  fille  Machabré ,  le  riche  roi  puissant; 
«  Lessier  la  vous  convient  sans  porter  plus  avant,  a 
En  sa  main  tint  .1.  dart  esmoulu  ettrenchant: 
Au  bon  destrier  Berart  l'envoia  maintenant , 


éyaS— éyéi  GAUFRE  Y.  203 

Que  parmi  les  côstés  li  va  outre  passant. 

Le  cheval  quéi  mort ,  qu'il  ne  pot  en  avant; 

Mes  Berart  sailli  sus  tost  et  isnelement, 

Puis  a  la  damoisele  levée  en  son  estant, 

Et  li  a  dit  après  souef  et  bêlement: 

«  Ma  douche  damoisele,  à  Jhesu  vous  quemant. 

«  Bien  voi  que  nous  alon  vous  et  moi  départant  ; 

«  Porter  ne  vous  en  puis,  dont  j'ai  le  cuer  dolent. 

«  Se  nous  fusson  des  nos  de  compengnuns  .1.  chent, 

«  Ne  vous  lessasse  mie,  si  alast  autrement; 

«  Mes  lessier  vous  convient,  que  ne  puet  autrement.  » 

Quant  l'ot  la  damoisele,  moult  ot  le  cuer  dolent, 

De  la  pitié  qu'il  ot  ploura  moult  tendrement, 

Et  proia  Damedieu  que  il  li  soit  aidant. 

Berart  estoit  en  pies,  si  a  sachié  le  branc; 

.1.  paien  a  fendu  desiqu'es  dens  devant. 

Et  le  tiers  et  le  quart  abati  mort  senglant. 

Maprin  s'est  escrié  :  «  Sarrasin,  or  avant! 

«  Que  se  il  vous  escape,  foi  que  doi  Tervagant, 

«  Ne  vous  leroi  de  terre  demi  pié  ne  plain  gant.  » 

Paien  oient  Maprin,  si  le  vont  redoutant; 

Il  queurent  sus  Berart  et  deriere  et  devant. 

De  loins  li  ont  rué  maint  dart  moulu  trenchant. 

Si  que  il  ont  navré  le  chevalier  vaillant; 

En  plus  de  .xv.  lieus  li  va  le  sanc  raiant. 

Atant  es  vous  le  roi,  que  le  cors  Dieu  gravent; 

Vers  Berart  est  venu  tant  com  cheval  li  rent. 

Berart  le  voit  venir,  s'a  entesé  le  branc, 

Et  le  roi  li  tendi  son  escu  au  devant. 

Mes  Berart  i  feri  si  que  son  escu  fent  ; 

Mes  le  hauberc  fu  fort,  que  maile  n'en  desment. 

Et  Berart  trait  ariere  à  li  le  riche  branc. 

Qu'il  cuida  recouvrer  au  paien  mescréant. 

A  l'estordre  qu'il  fist  va  l'espée  rompant, 


204  G  AU  F  RE  Y.  6762— 679  S 

Très  parmi  !a  lemele  par  le  melon  bruisant. 

Et  quant  Berart  le  voit ,  à  poi  d'ire  ne  fent  ; 

Deffendre  ne  se  pot  encontre  tant  de  gent. 

Paien  li  sunt  courus  et  deriere  et  devant, 

Pris  l'ont  et  retenu  sans  nul  deiaiement, 

Et  puis  li  ont  lié  les  pies  estroitement, 

Si  que  le  sanc  tout  cler  en  va  jus  dégoûtant. 

Maprin  si  a  sachié  le  riche  branc  trenchant, 

Qu'il  li  vouloit  couper  la  teste  maintenant, 

Quant  la  gentil  puchele  li  ala  escriant  : 

«  Le  mien  ami,  dist  ele,  vous  n'en  ferés  noient 

«  Que  vous  le  prisonnier  tués  si  feitement; 

«  Chen  seroit  vilennie;  chen  diroient  la  gent. 

«  Quant  mon  père  vendra  et  le  roi  Gloriant, 

«  Adonques  en  prendront  venjanche  à  lor  talent. 

—  Ma  dame,  je  l'otroi,  chen  dist  le  mescréant; 
«  Mes  ne  vous  merveilliés,  dame,  se  sui  dolent 

a  Que  le  glout  si  m'a  fet  grant  perte  de  ma  gent, 
ce  Et  me  ra  fet  grant  honte ,  si  vous  diroi  comment , 
a  Que  il  m'a  abatu  .11.  fois  devant  ma  gent.  » 
La  puchele  l'oï,  si  l'ala  ramposnant  : 
ce  Amis,  dist  Flordespine,  n'en  péustes  noient; 
ce  N'i  avez  point  de  honte.  Sachiez  àensient, 
ce  Que  je  vi  bien  la  jouste,  aussi  firent  ma  gent, 
c(  Qui  bien  tesmongneront,  se  il  n'en  sunt  mentant , 
c(  Que  vo  cheval  quéi,  qu'il  ne  pot  en  avant; 
a  Et  quant  le  cheval  quiet,  chen  dient  li  auquant, 
ce  Le  mestre  n'en  puet  mez  se  il  va  trébuchant.  » 
Et  quant  Maprin  l'oï,  moult  ot  le  cuer  joiant. 
A  Flordespine  dist  en  bas,  tout  coiement  : 
«  Fu  il  donques  ainsi,  douche  dame  vaillant? 

—  Oïl,  dist  Flordespine,  foi  que  doi  Tervagant, 
«  Que  je  le  vi  moult  bien  de  l'arbre  là  devant.  » 
Et  Maprin  respondi  à  la  puchele  tant  : 


6796—6829  G  AU  F  RE  Y.  205 

«  Or  vous  aimé  je  miex  que  je  ne  fis  devant. 

«  Encor  serez  par  moi  roïne  moult  vaillant  : 

«  U  chief  vous  asserroi  couronne  d'or  luisant 

«  De  la  terre  Doon ,  qui  est  canu  ferrant, 

«  Qui  est  en  la  prison  avec  Garin  le  blanc, 

«  Pour  la  trez  grant  henour  que  vous  m'aies  portant. 

—  Amis,  dist  la  puchele,  trop  tenez  parlement; 

«  Mez  courez  sus  [ches]  autrez  que  là  voi  en  estant. 

—  Dame,  chen  dist  Maprin,  tout  à  vostre  quemant.  » 
Entre  li  et  le  roi  i  coururent  à  tant, 

Et  .vii^.  Sarrasins  de  la  païenne  gent. 

Et  li  .V^.  gardoient  la  puchele  vaillant; 

Et  Berartsi  estoit  lié  estroitement. 

A  nos  .X.  barons  viennent  Sarrasin  et  Persant_, 

Si  les  ont  tous  enclos  et  deriere  et  devant. 

Tant  a  féru  le  roi  et  Maprin  et  sa  gent 

Que  dessous  l'archevesque  ochistrent  l'auferrant  ; 

Et  si  ont  abatu  le  bon  duc  Joserant, 

Et  le  ber  Salemon  et  Estout  ensement, 

Et  le  duc  de  Nevers  et  Tierri  le  vaillant. 

Et  .Ilil.  se  deffendent  sus  lez  chevax  courans; 

Mes  sachiés  la  deffense  dura  petitement. 

Que  vous  diroie  je  ?  Tous  furent  pris  en  champ. 

Les  mains  li  ont  liées  Sarrasin  et  Persant, 

Tout  droit  vers  la  puchele  les  menèrent  bâtant; 

Mes  le  bon  marinier  n'ont  il  pris  tant  ne  quant , 

Que  il  avoit  trouvée  sa  machue  u  camp , 

Dont  il  se  combatoit  et  feroit  durement. 

Plus  de  .C.  Sarrasin  le  vont  avironnant, 

Et  il  à  sa  machue  richement  se  deffent; 

Il  n'ataint  nul  paien  qui  ne  muire  à  tourment. 

Parmi  les  .C.  passa  abandonnéement  ; 

Paien  li  ont  fet  voie,  qui  le  doutent  forment. 

Et  Fromer  retorna  arrière  emmi  le  champ; 


206  GaUFREY.  6850-6862 

En  la  plache  est  venu  où  lessa  nostre  gent. 
Sarrasins  aperchut  qui  lez  en  vont  menant  ; 
Dont  jura  Damedieu  Fromer  le  marinant 
Que  il  les  rescourra  ou  il  mourra  u  champ. 
Après  les  Sarrasins  s'acourse  maintenant, 
Et  les  .c.  vont  après,  qui  ne  l'aiment  noient. 

Fromer  le  marinier  a  trouvé  sa  machue  ; 
Il  jure  Damedieu  et  la  vierge  absolue 
Que  nostre  gent  de  Franche  li  sera  jà  rendue 
Ou  il  sera  ochis  par  dessus  l'erbe  drue. 
Il  ne  prise  son  corps  vaillant  une  chéue 
Se  nostre  gent  de  Franche  n'est  par  li  secourue. 
Et  quant  il  les  ataint,  leidement  les  salue, 
Et  s'est  féru  entr'eus,  et  fiert  et  maille  et  tue. 
A  .11.  mains  a  féru  de  la  pesant  machue, 
A  .11.  cous  .VII.  paiens  il  eschervele  et  tue. 
Et  les  .c.  sunt  venus  après  sans  atendue, 
Chascun  moult  asprement  le  bon  marinier  hue; 
Li  .1.  le  fiert  de  près  et  li  autre  li  rue. 
Et  Fromer  se  deffent  de  sa  bonne  machue; 
Gui  li  ataint  à  coup  à  sa  fin  est  venue; 
Plus  de  .XXX.  a  ochis  de  la  gent  mescréue. 
Il  l'ont  avironné,  Dex  li  soit  en  aïue! 
Fromer  fiert  à  main  casque,  de  la  grant  paine  en  sue, 
Que  la  suor  li  est  sus  lez  iex  acourue. 
Si  que  poi  se  failli  qu'il  ne  pert  la  véue. 
Bien  voit  que  sa  deflPense  n'i  vaut  une  leitue  ; 
Que  tant  plus  a  ochis  de  la  gent  mescréue  , 
Tant  plus  li  est  avis  que  tous  jors  soit  créue. 
Berart  du  Mont  Didier  la  bataille  a  véue  : 
«  Hé  Dex!  chen  dist  le  ber,  douche  dame  absolue, 
«  Quel  marinier  voi  là  !  Dex  li  soit  en  aïue  !  » 
Et  Fromer  à  itant  a  levé  la  machue, 


i 


éSéj— é89J  GaUFREY.  207 

Par  moult  fier  mautalent  entre  paiens  la  rue  ; 

.IL  en  a  graventés,  le  tiers  à  terre  rue. 

a  Or  me  prenés,  dist-il,  orde  gent  mescréue, 

«  Metésmoi  0  la  gent  de  Franche  l'absolue; 

«  Et  se  il  sunt  ochis,  si  soit  ma  fin  venue.  » 

Adonc  li  queurent  sus  chele  gent  mescréue, 

Et  li  lient  les  mains  sans  plus  de  retenue. 

Païens  ont  pris  Fromer  le  marinier  courtois, 
Les  poins  li  ont  liés  moult  fort  et  moult  estrois  ; 
Aprez  si  l'ont  monté  sus  .1.  cheval  norrois, 
Et  si  l'en  ont  mené  0  les  autrez  Francheis. 
Grant  joie  en  a  Maprin  le  Sarrasins  renois  ; 
Droit  à  la  damoisele  s'en  vont  à  grant  esplois. 
Maprin  li  escria  tantost  à  haute  vois  : 
ce  Ma  douche  damoisele,  je  vous  rent  les  Franchois; 
«  Vo  vouloir  en  feron,  dame,  que  chen  [est]  drois. 
a  Voulés  soient  ochis,  noie,  ou  mis  en  crois, 
ce  Ou  à  vostre  carue  chascun  traire  ferois.? 
«  Nous  les  feron  mourir  ainsi  com  vous  voudrois.  » 
La  puchele  l'oï,  si  respont  de  manois  : 
«  Le  mien  ami,  dist  ele,  savez  que  vous  ferois, 
«  Et  en  quele  manière  bien  vous  en  vengerois? 
a  En  la  chité  mon  père  0  vous  les  emmerrois. 
«  Aveques  les  .11.  autres  qui  forment  sunt  destrois, 
«  Qui  mon  oncle  m'ochistrent  le  bon  roi  des  Danois, 
«  Au  roi  de  Turfanie  garder  les  baillerois; 
«  Il  les  gardera  bien,  ja  mar  en  douterois. 
a  A  boire  et  à  mengier  povrement  lor  donrois , 
«  En  tel  chetiveté  lonc  temps  les  garderois, 
«  Tant  que  vendra  mon  père  et  Glorians  li  rois; 
«  Et  quant  seront  venus,  si  lor  presenterois. 
«  Adonc  veront  il  bien  comment  vous  garderois 
«  La  terre  et  le  pais  que  vous  garder  devrois. 


jo8  GAUFREY.  é85«-«9^8 

„  Tel  gré  vous  en  saront  si  que  vous  le  sarois , 

A  icheste  parole  montèrent  nos  Francho.s 

Adonc  s'en  est  tourné  sus  .i.mulespanois. 

Sus   1   mulet  monta  le  félon  mesagier; 

Adonc  s'en  est  tourné,  ne  se  vont  atargier. 

Vers  a  clit  Machabré  s'en  ,st  tout  esless.ez  ; 

Mes  des  que  à  par  main  sera  moult  courouch.ez 

Paien     vont  encontre  etdient  :  «  B.en  vegntes.  » 
De  Machabré  demandent  se  ,1  est  reper.es 
Neie  roi  Glor.ans ,  qui  tant  est  ressongn.es 
«  Nennn  ,  dist  le  mesage ,  de  verte  le  sach  es 
1m?s  Maprin  son  neveu  repeire  tout  hemes 
M"ques'Flordespine,quialecorpsde|es, 

«  U  roi  de  Turfanie,  qu.  tant  par  et  pns.es. 
lsicomnouspass,onpara^oceef«    ^^^.^^^ 

::  M     ,      rrch,  Mahom ,  b.en  en  sommez  veng,es , 

Ou    tousiontestèochisetdetrencme, 
Ifo  s  que  seulement  .xu.  que  amenonhes. 


6929—69^'  Gaufrey.  209 

«  Avec  les  .11.  seront  en  chartre  trebuchiés , 

'(  Que  mena  Gloriant  me  sire  le  proisiés, 

'(  Tant  que  soit  Machabré  mi  sire  reperiés. 

—  Mahon  !  font  Sarrasin  ,  corn  Lion  sera  liés  , 

((.  Que  moult  het  durement  chez  Francheis  renoiés  ; 

«  Les  .11.  a  tant  batus,  tous  les  a  debrisiés.  » 

Lors  monta  u  paies  le  glout  tout  eslessiés, 

Et  trouva  Lionnet  qui  estoit  reperiés 

Des  Francheis  qu'il  avoit  péus  et  aeisiés. 

Pain  buleté  mengeient  et  gastiaus  bien  broies , 

Et  ont  char  et  oisiaus  et  maint  autre  daintiés, 

Ne  boivent  fors  piment  et  claré  et  vin  vies. 

Lion  voit  le  mesage  ,  si  Tavoit  aresniés  : 

«  D'ont  viens  tu,  biaus  amis?  »  dist  Lion  le  prisiez. 

Chil  li  dist  son  mesage,  ne  s'i  est  délaies , 

Tout  si  comme  Francheis  sunt  et  pris  et  liés. 

'i  Or  en  venés ,  amis ,  dist  Lion  le  proisiés , 

«  Que  mes  n'oï  parole  dont  je  fusse  si  liés. 

«  Amis  ,  dist  Lionnet ,  bien  soies  tu  venu  ; 
f<  Des  nouveles  qu'as  dites  m'as  tout  le  cuer  rendu. 
«  Mal  ostel  aront  Frans  quant  il  seront  venu  ; 
f<  .IL  vous  en  monsterrai  que  j'ai  hui  bien  batu.  w 
A  la  chartre  le  maine  Lionnet  le  membru, 
Pour  monstrer  les  prisons  dont  désir  a  eu. 
Lionnet  ouvri  l'uis,  n'i  a  plus  atendu  , 
Puis  a  dit  au  paien  qu'il  a  lés  li  véu  : 
«  Vés  là  les  .11.  Francheis  ;  mal  ostel  ont  eu.  1'- 
Et  le  glout  s'abessa ,  qui  n'est  aperchéu  , 
Et  Lionnet  se  met  bêlement  derier  lu; 
Par  la  jambe  le  prist ,  n'i  a  plus  atendu , 
Dedens  la  chartre  aval  le  trébuche  estendu. 
Ains  qu'il  fust  bien  aval ,  ot  il  le  col  rumpu  ; 
L'ame  de  li  emporte  Pilate  et  Burgibu 

Gaufrey.  1 4 


210  Gaufre  Y.  6962-699$ 

En  enfer  le  puant,  en  la  noire  palu. 

Garins  le  voit  venir,  grant  paour  a  eu  ; 

Lionnet  a  en  haut  amont  aperchéu. 

«  Lion,  chen  dist  Garins,  d'ont  est  chesti  venu  ? 

«  Tout  sans  poulain  l'avez  chà  aval  deschendu. 

—  Ch'estoit  un  mesagier.  Lion  a  respondu; 

«  Tex  nouveles  m'a  ditez  dont  m'a  fet  irascu. 

«  Il  dit  que  no  puchele  chevauche  par  vertu, 

«  Et  si  m'a  dit  après,  dont  moult  sui  irascu, 

«  Qu'avec  li  vient  Maprin  et  le  roi  mescréu. 

«  Il  trouvèrent  Francheis  lés  la  mote  Cahu  : 

«  Bien  estoient  .1.  chent  armé  etfervestu, 

«  Et  Maprin  avoit  bien  .lll"^.  homme  à  escu. 

ce  Les  Francheis  ont  esté  ochis  et  confondu , 

«  Fors  que  seulement  .xil.  que  il  ont  retenu.  » 

Et  quant  Do  l'aoï,  s'en  a  grant  joie  eu  : 

«  Hé  Dex  !  chen  dist  Doon  ,  aoré  soies  tu  ! 

«  Chen  sunt  mes  .xil.  fix,  si  com  j'ai  entendu. 

ce  Où  que  soit  ont  lor  gent  lessié  et  reponnu  ; 

ce  Bien  sai  que  nous  seron  à  parmain  secouru.  » 

A  icheste  parole  es  vous  Maprin  venu  , 

Et  sa  gent  après  li ,  qui  demainent  grant  hu. 

a  Or  chà,  dist  Lionnet,  mal  soies  vous  venu.  » 

Dont  a  l'uis  refremé  ,  s'est  au  devant  couru. 

Maprin  est  deschendu,  qui  la  puchele  est  dru, 

Puis  embracha  la  bêle,  en  ses  bras  la  rechut, 

Et  si  l'a  deschendue  du  bon  cheval  quernu. 

Les  prisons  deschendirent  dessous  le  pin  fueillu, 

U  paies  sunt  entré ,  n'i  ont  plus  atendu. 

Maprin  tint  les  prisons,  si  apela  son  dru, 

Le  roi  de  Turfanie,  qui  tout  soit  confondu  ; 

Lez  prisonniers  li  rent  et  bailla  .1.  à  .1. 

a  Amis,  chen  dist  Maprin,  Francheis  vous  sunt  rendu  ; 

a  Or  soient  en  prison  si  gardé  et  tenu 


6996—7027  GaUFREY.  211 

ce  Que  de  pain  d'orge  soient  petitement  peu. 

—  Sire,  à  vostre  vouloir,  le  roi  a  respondu  ; 
a  II  aront  mal  ostel,  foi  que  je  doi  Cahu.  » 

Maprin  ,  li  et  sa  gent ,  sus  u  paies  monta  , 
Flordespine  s'amie  d'une  part  adestra, 
Les  .XII.  prisonniers  au  félon  roi  bailla, 
Et  le  paiens  li  dist  que  bien  les  gardera. 
A  tant  es  vous  Lion  ,  qui  au  devant  lor  va. 
Et  quant  Maprin  le  voit,  maintenant  l'apela , 
Les  clés  de  la  prison  tantost  li  demanda. 
Et  le  preus  Lionnet  maintenant  li  rua; 
Moult  le  fist  à  envis,  mez  véer  ne  l'osa. 
Maprin  a  pris  les  clés  et  au  roi  les  bailla , 
Et  le  roi  les  a  prises;  les  Francheis  emmena, 
L'uis  ouvri  de  la  chartre  ,  les  Francheis  i  lancha. 
Berart  du  Mont  Didier  premerain  i  entra. 
Le  félon  Sarrasin  Mahommet  en  jura 
Que  desi  à  .lll.  jors  nul  d'eus  ne  mengera  ; 
Mes,  selon  mon  cuidier,  il  se  parjurera  : 
Flordespine  la  bêle  moult  bien  en  pensera. 
Maprin  ens  u  paies  de  lassus  remonta. 
Le  mengier  fu  tout  prest,  que  il  le  quémanda; 
La  puchele  gentil  Maprin  en  apela  : 
«  Ma  dame,  alon  mengier,  que  temps  en  est  piecha. 

—  Sire,  dist  la  puchele,  si  soit  com  vous  pleira.  » 

Or  di'-on  de  Berart,  cheli  du  Mont  Didier, 
Qui  fu  en  la  prison  où  l'en  l'ot  fet  lanchier, 
Li  et  ses  compengnuns,  à  qui  De.x  vueille  aidier. 
Premier  se  dementa  Berart  du  Mont  Didier  : 
ce  Ahy  !  terre  de  Franche ,  chen  dist  Berart  le  fier, 
a  Et  au  bon  Kallemaine  puis[t]  Damedieu  aidier  ! 
«  Des  .XII.  pers  n'a  nul  fors  Naimez  de  Bavier. 


^ 


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212  Gaufre  Y.  7028—7061 

(c  Jamez  ne  verra  Kalles  Berart  du  Mont  Didier, 

(c  Ne  le  duc  Joseran,  ne  le  duc  Enguelier, 

«  Ne  le  duc  Salemon,  que  il  avoit  si  chier, 

«  Ne  Estout,  ne  Tierri,  que  tant  poveit  amer, 

fc  Ne  Turpin  l'archevesque,  qui  tant  fet  à  proisier.  » 

Chen  que  Berart  a  dit,  le  ber  du  Mont  Didier, 

Entendi  bien  Garins,  li  et  Doon  le  fier; 

De  plourer  ne  tenissent  pour  les  membrez  trenchier. 

Adonc  se  sunt  levé  et  vont  vers  le  princhier. 

Garins  li  escria  tant  comme  il  pot  huchier  : 

«  Sire  Berart,  dist  il ,  nobile  chevalier, 

«  Bien  soiez  vous  venu  com  nobile  guerrier; 

((  Feites  isnelement,  si  nous  venez  beis[ier], 

«  Que  je  sui  vo  cousin  germain,  sans  menchonchier, 

«  Et  vés  ichi  Doon  de  Maience  le  fier. 

«  Pris  nous  a  Glorians,  qui  Dex  doinst  encombrier; 

H  Chaiens  avon  esté  plus  d'un  an  tout  entier.  » 

Et  quant  Berart  l'oï,  si  queurt  Doon  beisier, 

Et  le  duc  d'Aquintaine  queurt  Garin  embrachier; 

Plus  de  .XL.  fois  le  commenche  à  beisier. 

Qui  donc  véist  la  joie  que  font  li  chevalier, 

Ne  leur  est  de  prison  vaillant  .1.  seul  denier. 

a  Berart  ,  biau  dous  cousin,  chen  dist  Garins  le  fier, 

a  Dessus  tous  vous  devon  amer  et  tenir  chier, 

«.  Que  pour  l'amour  de  vous,  se  Dex  me  puist  aidier, 

«  Avon  assez  eu  à  boire  et  à  mengier. 

«  Biensai  que  Damedieu  vous  fist  chà  adrechier 

«  Pour  nous  oster  d'ichi ,  de  chest  grant  destourbier. 

—  Comment,  chen  dist  Berart,  pour  Dieu  le  droiturier  ? 

—  Amis,  je  vous  diroi ,  dist  Doon  le  guerrier: 
«  Il  a  une  puchele,  par  foi,  en  chest  resnier, 

«  U  monde  ne  soit  on  plus  très  bêle  trouver, 
(c  Ele  a  nom  Flordespine,  moult  a  le  cuer  entier, 
a  S'est  fille  Machabré,  .1.  roi  félon  et  fier, 


7062—7095  Gaufrey.         _^  213 

c(  Qui  toute  cheste  terre  doit  sous  li  justizier. 

«  Ele  vous  aime  tant,  par  le  cors  saint  Ligier , 

u  Qu'ele  se  lerroit  bien  .1.  des  membres  trenchier 

a  Mes  qu'ele  vous  péust  acoler  et  beisier.  » 

Et  Berart  respondi  :  «  Par  le  cors  saint  Ligier, 

c<  Orains  quant  fu  issu  du  grant  estour  plenier, 

u  La  trouvai  reposant  dessous  .1.  olivier; 

Cl  Devant  moi  la  montai  sus  mon  courant  destrier, 

«  Et  la  beisai  .111.  fois,  se  Dex  me  puist  aidier. 

a  Tout  si  corn  la  tenoie  ochis  .1.  chevalier; 

«  Mes  tant  me  vint  paien  qu'il  la  m'estut  lessier. 

u  Damedieu  nousconseut,  le  père  droiturier.  » 

Or  oés  de  la  bêle  qui  ot  le  cuer  entier  : 
En  sa  chambre  est  entrée,  puis  fet  l'uis  veroillier; 
Lionnet  apela,  oij  moult  se  pot  fier, 
ce  Amis ,  chen  dist  la  bêle  ,  pour  Dieu  le  droiturier, 
ce  Comment  le  fet  Doon ,  li  et  Garins  le  fier? 
a  Avec  eus  a  on  fet  les  .xii.  trebuchier 
ce  Qu'a  amené  Maprin ,  qui  Dex  doinst  encombrierr 

—  Dame,  chen  dist  Lion,  dites  moi  sans  targier 
«  Comment  il  furent  pris  ne  par  quel  destourbier, 
(c  Et  se  contre  paiens  se  contindrent  point  fier. 

—  Oïl,  dist  la  puchele,  se  Dex  me  puist  aidier. 
(c  Bonne  gent  sunt  Francheis  et  hardi  chevalier, 
ce  Et  si  en  i  a  .!.  qui  moult  fet  à  prisier, 

ee  Qui  Maprin  abati  .11.  fois  de  son  destrier, 

ce  Et  puis  s'en  vint  à  moi  apongnant  le  sentier. 

ce  Devant  li  me  leva  sus  le  col  du  destrier, 

ee  Et  me  vout  .llll.  fois  acoler  et  besier  ; 

ce  Onques  nul  jour  ne  vi  plus  courtois  chevalier. 

ee  Je  croi  qu'il  est  parent  Berart  du  Mont  Didier; 

ce  Volentiers  me  vousisse  envers  li  acointier. 

—  Dame,  chen  dist  Lion,  or  oés  mon  cuidier  : 
ce  .^s  Francheis  vous  merroi  de  gré  et  volentier. 


214  Gaufrey.  709'— 7128 

—  Amis  ,  chen  dist  la  bêle,  entendez  ma  reson  : 
«  Menés  moi  as  Francheis  qui  sunten  la  prison. 

—  Volentiers,  damoisele»,  chen  li  a  dit  Lion. 
Lors  prist  une  toaille  la  bêle  0  le  chief  bîon , 
Dedens  mist  largement  pain  et  char  et  poisson  ; 
Bien  i  ot  à  mengier  à  .xxx.  compengnun, 

Et  si  porta  avec  du  vin  à  grant  foison  ; 

Puis  viennent  à  la  chartre  sans  point  d'aresteson. 

Moult  se  sunt  merveillié  li  nobile  baron. 

Garins  lor  va  encontre  et  le  gentil  Doon  : 

a  Ma  douche  damoisele,  dist  Garins  le  baron, 

«  Bien  soies  vous  venue  en  la  nostre  prison , 

«  Vous  et  vo  chambellenc,  qui  est  de  grant  renon. 

—  Segnors,  et  Dex  vous  gart  !  dist  la  bêle  0  chief  blon. 
ce  A  mengier  vous  apport  assés  et  à  foison  ; 

«  Or  en  aront  assés  li  vostre  compengnun. 

«  Segnors,  dist  la  puchele,  envers  moi  entendes: 
a  Je  soi  bien  que  vous  estez  de  riche  parentés. 
«  Vechi  Do  de  Maience,  qui  moult  est  renommés  ; 
«  Il  tua  l'Aubigant  qui  tant  fu  redoutés; 
«  Et  vous  estez  Garins  de  Monglane  apelés  : 
«  Gloriant  vous  a  moult  vostre  pais  gastés. 
«  De  chez  autres  ne  soi  nule  chertainetés  ; 
«  Bien  se  sunt  au  jour  d'ui  sus  paiens  esprouvés. 
a  Mes  or  vous  pri  à  tous  ,  si  chier  com  vous  m'amés, 
c(  Que  ne  menés  pas  noise  ne  ne  vous  desréés , 
«  Mes  mengïés  dez  viandes,  bevés  du  vin  assés. 
«  Quant  chil  sera  failli ,  de  l'autre  ares  plentés, 
«  Pour  Tamour  du  baron  où  mon  cuer  s'est  donnés , 
a  Berart  du  Mont  Didier,  ainsi  est  apelés.  » 
Quant  Garins  l'entendi,  si  a  Berart  boules. 
Puis  dist  à  la  puchele  :  «  Envers  moi  entendes  : 
a  Dame,  vechi  Berart  que  vous  tant  désirés^ 


7129—7'^»  GaUFREY.  215 

r(  Qui  est  aveques  nous  mis  et  emprisonnés, 

n  Et  si  sunt  avec  li  trestous  les  .xil.  pers, 

'<  Fors  Naimez  de  Bavière,  qu'est  en  Franche  remés.  » 

(^ant  l'entent  la  puchele,  si  l'en  a  apelés  : 

«  Monstrez  moi  mon  ami,  pour  Dieu  de  majestés. 

—  Dame,  chen  dist  Garins,  si  corn  vous  quémandés.  » 

Berart  en  apela,  et  il  i  est  aies, 

«  Sire,  chen  dist  Berart,  dites  que  vous  voulés.  w 

La  pucheJe  le  voit,  le  sanc  li  est  mués  ; 

Toute  se  merveilla ,  ch'est  fine  vérités , 

De  la  très  grant  biauté  qu'a  en  son  cors  mirés. 

FlordeSpine  la  bêle  a  la  couleur  muée 
Quant  a  véu  Berart  à  la  fâche  roée  ; 
Plus  bel  de  li  n'avoit  en  toute  la  contrée. 
Sle  l'en  apela ,  si  li  dist  sa  pensée  : 
*  Sire,  chen  dist  la  bêle,  petit  m'avez  amée 
«  Quant  vous  en  chest  pais  ne  m'avés  visitée. 
'<  Tant  ai  oï  parler  de  vostre  renommée 
A  Que  pour  vous  ai  souffert  mainte  dure  vesprée, 
«  Et  veillié  mainte  nuit  jusqu'à  la  matinée. 
•(  Ne  soi  que  plus  vous  die  :  toute  sui  aprestée 
■X  Que  toute  soie  à  vous  otroiée  et  donnée  ; 
•c  Pour  vous  sera  ma  loi  guerpie  et  adossée, 
^'  Et  crerrai  Jhesu  Crist  qui  fist  chiel  et  rousée; 
^'  Tous  jours  de  vous  servir  serai  abandonnée.  » 
Turpin  a  la  parole  oie  et  escoutée , 
Tantost  sailli  avant  sans  nule  demourée. 
Où  que  il  voit  Berart,  si  li  dist  sa  pensée  : 
<i  Pour  quoi  n'avez  la  dame  bonnement  merchiée } 
—  Sire,  chen  dist  Berart,  pour  la  vertu  nommée: 
K  Encore  n'avoit  pas  sa  reson  definée  ; 
«  Voirement  la  merchi.  »  Adonc  l'a  acolée, 
Et  ele  s'est  vers  li  douchement  acostée. 


ii 


2l6  GaUFREY.  7162—7195 

a  Bêle,  chen  dist  Berart,  bien  soiez  vous  trouvée. 
a  Par  la  foi  que  doi  Dieu,  bien  estes  doctrinée, 
«  Et  sage  de  parler,  et  douche  et  achesmée; 
«  Or  vous  soit  chi  m'amour  otroiée  et  donnée. 
a  Se  je  vif  seulement  tant  c'om  cueille  la  blée 
.c  Et  je  sui  à  délivre,  mez  que  j'aie  m'espée, 
u  Pour  vostre  amour  sera  mainte  teste  coupée  ; 
«  De  sanc  de  Sarrasins  sera  ensanglentée.  » 
Turpins  li  archevesque,  à  la  chiere  membrée  , 
A  demandé  Berart  se  la  dame  li  grée, 
a  Oïl,  chen  dist  Berart,  de  cuer  et  de  pensée. 

—  Et  vous  ?  dist  l'archevesque ,  douche  dame  senée , 
a  Vous  grée  bien  Berart ,  à  la  chiere  membrée  ? 

—  Oïl ,  dist  Flordespine  ,  bien  me  plest  et  agrée.  » 
Adonques  la  li  a  l'archevesque  affiée. 

•:.-  Berart,  dist  la  puchele,  à  vous  me  sui  donnée. 

«  Par  temps  iert  cheste  chose  en  autre  lieu  tournée  ; 

ce  Mez  orvueil  retourner  en  la  sale  pavée. 

a  A  Jhesu  vous  quemant,  je  sui  trop  demourée. 

«  Bien  soi  chertainement  que  je  seroi  blasmée; 

a  Mes  n'i  donroie  pas  une  pomme  parée.  » 

Adonc  a  la  puchele  fet  une  souspirée. 

Berart  l'a  douchement  à  Jhesu  quémandée, 

Et  Turpin  li  a  dit  à  parole  segrée  : 

a  Ne  nous  oubliés  pas,  douche  dame  senée.  )j 

La  puchele  respont  :  «  Folie  avés  pensée , 

(c  Que  par  la  foi  que  doi  à  la  vertu  nommée, 

cv  Je  n'arai  jamès  joie  si  serai  retournée, 

«  Et  seroi  de  Berart  beisie  et  acolée.  » 

Adonc  s'est  par  la  voûte  arîere  acheminée. 

Bêlement  s'en  entra  en  la  chambre  pavée; 

Si  a  une  autre  robe  vestue  et  endossée. 

Moult  ennuie  Maprin  que  tant  est  demourée; 

.1.  païen  apela ,  qui  fu  de  Val  Dorée  : 


7196—7228  Gaufrey.  217 

«  Va  moi  tost  en  la  chambre  m'amie  la  senée, 

((  Et  H  di  qu'ele  viengne,  que  trop  est  demourée. 

—  Sire,  dist  le  paien,  si  soit  corn  vous  agrée.  » 

Venus  est  à  la  chambre,  s'a  la  bêle  trouvée. 

«  Dame,  dist  le  paien,  trop  estes  demourée; 

«  Maprin,  le  vostre  ami,  vous  a  par  moi  m.andée.  m 

Et  respont  la  puchele  :  «  Ja  i  serai  alée.  » 

De  la  chambre  est  issue  la  puchele  senée. 

Flordespine  la  bêle  sus  u  paies  monta. 
Maprin  la  voit  venir,  contre  li  se  leva; 
Il  a  demandé  l'eve  et  l'en  li  apporta. 
Maprin  et  la  puchele  l'un  contre  l'autre  esta. 
Paien  les  ont  véus ,  l'un  à  l'autre  dit  a  : 
«  Vechi  bêle  partie,  par  Mahon  qui  fet  m'a! 
c<  Ele  est  bêle  et  il  biaus;  bele  assemblée  i  a. 
«  Mahommet  le  confonde  qui  les  départira  !  » 
Maprin  assés  souvent  la  puchele  esgarda; 
Mes  n'en  caut  Flordespine,  que  à  Berart  pensa, 
Et  as  Frans  délivrer  que  chil  emprisonna. 
Bien  soit  que  ,  quant  le  roi  son  père  revendra, 
Assés  de  povreté  souffrir  lor  convendra. 
Bien  pense,  s'ele  puet,  par  temps  les  en  traira, 

Ichi  de  la  puchele  lessier  nous  convendra, 
Si  diron  de  Gaufrey  comment  il  esploita , 
Quant  il  de  Roussillon  parti  et  dessevra. 
Et  Hernaut  de  Biaulande,  que  Garins  engendra. 
Et  lez  frerez  Gaufrey,  dont  .ilii.  encore  i  a, 
Et  dez  enfans  Garin,  dont  nul  ne  les  lessa. 
Vers  Vauclere  la  grant  Gaufrey  s'achemina, 
Entre  li  et  sa  gent  ;  bien  .xx"'-.  en  i  a. 
Et  a  dit  à  Hernaut  :  «  Ne  vous  esmaiez  ja  : 
«  Grifonnet  trouveron  que  Robastre  amerra  ; 
a  Bien  sai  que  moult  grant  gent  ensemble  ajousté  a.- 


2l8  GaUFREY.  7229-72^2 

Mes  il  ne  soivent  mie  com  Grifon  esploita. 

Et  Gaufrey  tout  armé  o  sa  gent  chevaucha, 

Par  encosle  la  mer,  vers  Vauclere  de  là. 

A  .1.  port  sunt  venus  par  ont  on  [ne]  passa; 

En  une  isle  s'en  entrent  où  moult  de  richeise  a, 

Que  tiennent  Sarrasins.  Gaufrey  moult  les  greva. 

Mes  chil  qui  en  Dieu  crut  onques  ne  le  toucha. 

Paf  la  terre  s'espandent  et  dechà  et  delà. 

Tant  vont  la  gent  Gaufrey  que  Hernaut  avisa 

.1.  moult  riche  castel,  sus  une  mote  esta, 

Rochebrune  ot  à  nom,  bien  ait  qui  le  fonda. 

Il  est  à  une  dame  qui  moult  de  bonté  a, 

Passe  Rose  ot  à  nom,  moult  bêle  dame  i  a. 

Cousine  fu  du[c]  Naimes  que  Kalles  tant  ama. 

.VII'".  chevaliers  en  sa  poostéa. 

Que  parmi  son  pais  la  puchele  manda 

Pour  defTendre  d'un  roi  qui  moult  la  menacha, 

Le  jeune  roi  Danois,  qui  moult  de  poosté  a, 

A  mouiller  la  vout  prendre;  m.ez  ele  li  véa. 

Et  jure  Damedleu,  qui  le  monde  estora, 

Que  ja  nul  Sarrazin  avec  li  ne  gerra, 

Et  s'ele  a  ja  mari,  bon  crestïen  sera, 

Et  le  roi  des  Danois  grant  mautalent  en  a , 

Si  que  tout  son  païs  li  destruist  et  gasta  , 

Et  la  gent  la  puchele  toute  deserita. 

Chil  qui  fist  chu  castel  en  tel  lieu  le  fonda 

Mangonnel  ne  periere,  rien  ne  li  meffera, 

Ne  ja  nul  arbaleste  si  très  haut  ne  treira  ; 

Si  queurt  une  eve  entour  qui  navie  porta. 

Et  le  roi  des  Danois  tout  esté  l'aseja; 

Mes  river  fu  venu  ,  qui  sa  gent  refroida , 

Si  que  par  fine  forche  le  siège  guerpi  a, 

Et  dedens  son  païs  arrière  retourna. 

1!  jure  Mahommet,  qui  le  mont  estora, 


7365-729$  Gaufrey.  219 

Que  ja  plus  tost  esté  arrière  ne  vendra 

Que  le  pais  la  bêle  a  forche  rasaudra, 

Maugré  son  nés  devant,  la  puchele  en  traira, 

Et  à  la  loi  Mahon  ,  son  dieu  ,  l'espousera  , 

Et  tous  les  crestïens  par  forche  destruira. 

Par  le  mien  ensient,  que  son  dit  faussera  : 

A  espousef  la  bêle  ja  à  temps  ne  vendra, 

A  .1.  autre  iert  donnée,  qu'ele  miex  amera, 

Ainsi  com  vous  orrez,  gairez  ne  demourra. 

Gaufrey  vers  le  castel  sa  gent  achemina; 

Atant  es  .1.  garchon  qui  en  la  vile  entra. 

Où  qu'il  voit  les  bourgois,  hautement  lor  cria  : 

«  Segnors,  courez  as  armez!  mauvesement  vous  va; 

«  Vechi  le  roi  Danois  et  grant  gent  0  lui  a.  » 

Les  bourgois  l'ont  oï,  chascun  moult  se  douta; 

U  paies  contremont  la  criée  en  ala  ; 

Bien  cuide[nt]  que  Danois  soient  retournés  ja. 

La  puchele  l'oï ,  point  ne  s'espuanta  ; 

Mes  la  porte  fremer  vistement  quémanda. 

Et  si  fist  on  tantost  puis  qu'ele  le  rouva, 

Et  chascun  des  barons  isnelement  s'arma. 

Et  pour  véir  Danois  dessus  les  murs  monta. 

Tous  furent  11  baron  par  le  paies  armé 
Si  comme  Passe  Rose  l'ot  dit  et  quémandé, 
A  la  haute  fenestre  s'est  alée  acouter. 
Et  voit  venir  Gaufrey  et  son  riche  barné. 
Guida  que  fust  le  roi  et  qu*il  fust  retourné; 
Mèsele  dit  en  bas,  qu'il  ne  l'a  escouté, 
Que  le  castel  sera  moult  richement  gardé. 
Que  laiens  ot  barons  armez  à  grant  plenté. 
Et  quant  ele  ot  chen  dit,  s'a  en  son  cuer  pensé  : 
K  Du[sj  Naimez,  biau  cousin,  jamez  ne  me  verres; 
«  Avec  Kallemaine  estez,  l'emperere  séné,  » 


i 


220  GaUFREY.  7296—7529 

Aprez  cheste  parole  a  la  bêle  esgardé  , 

Et  coisi  une  crois  blanche  corn  fleur  d'esté , 

Emmi  .1.  gonfanon  de  soie  tout  ouvré. 

Quant  le  vit  Passe  Rose  ,  s'a  grant  joie  mené, 

Bien  soit  chen  sunt  Francheis  en  fine  vérité  ; 

Mes  ne  soit  pas  pourquoi  sunt  en  sa  terre  entré. 

.1.  mesagier  a  pris,  qui  bien  fu  emparlé  : 

«  Amis,  dist  la  puchele,  entendes  mon  pensé  : 

«  Aies  tost  au  devant  de  chez  barons  armé , 

«  Et  sachiés  qui  il  sunt  et  qu'il  ont  en  pensé  ; 

«  Espoir  pour  nous  traïr  se  sunt  si  atourné , 

«  Si  comme  crestïens  armé  et  desguisé. 

—  Dame ,  chil  respondi ,  à  vostre  volenté.  » 
Lors  a  chainte  l'espée,  s'est  u  cheval  monté, 
Si  a  .1.  raim  d'olive  dedens  sa  main  porté  : 
Chen  senefie  amour,  pes  et  humilité. 
Parmi  la  mestre  rue  est  vers  la  porte  aie, 
Et  le  portier  li  a  le  guichet  deffermé. 

Le  mesage  s'en  ist,  le  frain  abandonné. 
Or  a  il  son  cheval  tant  coitié  et  erré 
Qu'il  a  le  preus  Gaufrey  et  sa  gent  encontre. 
Gaufrey  coisi  devant,  qui  fu  le  mie.x  monté  ; 
Il  est  venu  à  li ,  et  si  l'a  salué, 
Et  Gaufrey  et  sa  gent  sunt  à  li  arresté. 
Gaufrey  tout  bêlement  li  avoit  demandé  : 
«  Amis,  chen  dist  le  ber,  or  me  di  vérité, 
«  A  qui  est  chu  castel  qui  est  si  bien  fermé } 

—  Sire,  dist  le  vallet,  par  sainte  Trinité, 

a  La  terre  n'ot  segnor  bien  a  .XX.  ans  passé  ; 
c(  Sanson  avoit  à  nom  chil  qui  en  fu  fiefé , 
ce  Et  fu  oncle  du[c]  Naimez  qui  de  Bavière  est  né. 
ce  Une  gentil  puchele,  qui  moult  a  debiauté, 
a  Demoura  de  Sanson  et  maintient  le  régné; 
c  Je  croi  qu'il  n'a  si  bêle  en  la  crestienté  : 


7Î50— 73^2  GaUFREY.  221 

«  Passe  Rose  l'apelent  ia  gent  par  sa  biauté. 

«  .1.  roi  l'a  demandée  moult  a  lonc  temps  passé , 

«  Qui  est  roi  dez  Danois;  moult  a  grant  pocsté', 

«  N'a  si  félon  paien  desi  en  Duresté; 

«  Mes  la  dame  a  juré  le  roi  de  majesté 

«  Qu'el  ne  le  prendroitmie  pour  ardoir  en  .i.  ré, 

«  Si  1  fussent  sa  gent  li  auquant  acordé. 

«  Savoir  m'envoie  à  vous  la  bêle  au  corps  moullé 

a  Quele  gent  et  pour  quoi  estes  chà  arouté.  » 

Quant  Gaufrey  l'a  oï,  s'a  grant  joie  mené. 

Il  dist  au  mesagier  :  «  Ja  mar  i  ait  douté, 

«  Pour  nule  felonnie  ne  sommes  chà  tourné  • 

«  Nousalon  à  Vauclere,  chele  bonne  chité.  ' 

«  Mes  pères  est  li  sire  qui  maintient  le  régné, 

«  Le  franc  Do  de  Maience,  qui  tant  a  de  bonté; 

«  Mes  Sarrasins  félons  si  l'ont  emprisonné. 

—  Sire,  dist  le  vallet,  bien  vous  ai  escouté; 
fc  Sunt  cheste  gent  à  vous  que  avés  amené  '/ 

—  Amis,  chen  dist  Gaufrey,  tous  font  ma  volenté. 

—  Sire,  dist  le  vallet,  pour  chen  l'ai  demande 
«  Que  du  roi  des  Danois  nous  estïon  douté; 

«  Or  irai  au  castel  dire  la  vérité.  » 
Tout  droit  à  Roche[brune]  est  li  mes  retourné. 
Venir  le  voit  la  dame ,  si  deschent  le  degré; 
Et  h  mesages  est  ens  u  castel  entré. 

Li  mes  vint  au  castel,  qui  pas  ne  se  detrie. 
Par  le  guichet  entra  en  la  ville  garnie. 
Où  que  il  voit  la  dame ,  hautement  li  escrie  : 
«  Chen  ne  sunt  pas  Danois,  ne  vous  en  doutés  mie 
«  Ains  sunt  tous  chevaliers  de  Franche  la  garnie;      ' 
«  De  Vauclere  la  grant  en  i  a  grant  partie. 
«  Cheli  a  nom  Gaufrey  qui  tout  devant  les  guie , 
«  Fix  est  Do  de  Maience  à  la  chiere  hardie; 


2'^2.  GaUFREY.  7Î^Î-7Î9î 

a  Mez  Sarrasins  l'ont  pris,  que  le  cors  Dieu  maudie! 

ce  Or  veut  Gaufrey  passer  outre  mer  à  navie, 

«  Qu'il  veut  fere  son  père  et  secours  et  aïe; 

«  Mes  chi  ens  veut  huimez  prendre  hebergerie.  » 

La  bêle  a  la  parole  entendue  et  oïe 

Que  che  estoit  Gaufrey  à  la  chiere  hardie; 

Il  n'a  plus  bel  de  li  tant  corn  li  mont  tournie. 

Ele  dist  coiement ,  c'om  ne  l'entendi  mie  : 

«  Pléust  à  chel  Segnor  qui  tout  a  en  baillie 

«  Qu'il  m'éust  espousée  et  de  moi  fet  s'amie! 

<c  Pour  tout  l'avoir  du  mont  ne  seroie  si  lie.  » 

Dont  quémanda  la  porte  fust  tost  desveroillie, 

Et  l'en  si  fist  tantost ,  que  n'i  ot  lonc  detrie. 

Gaufrey  entre  u  castel ,  li  et  sa  baronnie , 

Et  Hernaut  de  Biaulande  à  la  chiere  hardie. 

La  bêle  vint  encontre,  qui  en  haut  lor  escrie  : 

ce  Par  foi ,  bien  soit  venue  toute  la  compengnie!  » 

Et  Gaufrey  respondi  par  moult  grant  courtoisie  : 

a  Damedex  gart  vo  cors  de  toute  vilennie  !  w 

Lors  deschendi  Gaufrey,  s'a  la  dame  embrachie. 

U  paies  sunt  entré ,  qui  luist  et  reflambie , 

Et  après  eus  lor  gent  et  toute  lor  mesnie. 

ce  Dame ,  chen  dist  Gaufrey  ,  par  le  cors  saint  Helie , 

ce  Durement  me  merveil ,  ne  leiroi  ne  vous  die, 

ce  Que  vous  n'avés  segnor  qu'icheste  manantie 

ce  Vous  gardast  et  tenist  en  greignor  segnorie.  » 

Adonc  s'est  la  puchele  de  parler  adrechie , 

Son  parenté  li  conte  ,  d'ont  est,  de  quel  lignie. 

Et  je  que  vous  diroie?  Tant  s'en  est  acointie 

Que  le  ber  en  son  cuer  l'a  forment  convoitie, 

Et  ele  s'est  à  li  donnée  et  otroïe  ; 

Maintenant  l'a  Gaufrey  et  jurée  et  plevie. 

ce  Dame,  chen  dist  Gaufrey,  par  le  cors  saint  Symon, 


7j9^-7423  Gaufre  Y.  22? 

«  Vostre  amour  me  donnés  ne  soi  par  quel  reson  • 
ce  Je  n'ei  de  toute  terre  vaillant  .1.  esperon 
«  Si  voulés  que  je  soie  vo  sire  et  vo  baron  ' 

—  Sire  dist  la  puchele  on  vous  tient  à  preudon  • 
«  Je  sai  bien  qu'estez  fis  au  plus  noble  baron  ' 
«  qui  onques  portast  armes  ne  montast  en  archon 
«Moult  me  poise  forment  que  il  est  en  prison- 

«  Far  temps  lert  secouru,  se  Dex  plest  et  son  non 
«  Et  mon  cors  et  ma  terre  met  en  vostre  abandon.  ' 

-  Dame,  chen  dist  Gaufrey,  or  oés  ma  reson  • 
«  Volentiers  vous  prendroi  par  itele  aqueison 

«  S  ui  vous  ai  espousée,  demain  nous  en  iron 
«  Que  ,  ai  promis  à  Dieu  et  son  saintisme  non 
a  Que  jamez  c'une  nuit  en  vile  ne  gerron 
«  Devant  que  j'aie  tret  mon  père  de  prison.  >, 
Et  chele  h  otroie  par  bonne  entention. 
Oau  rey  l'a  espousée,  que  n'i  quist  aqueison. 
Moult  par  fu  grant  la  noise  sus  au  paies  donjon  • 
La  chambre  ont  atournée  ,  plus  bêle  ne  vit  on    ' 
Fasse  Rose  couchierent  les  dames  du  roion, 
Et  Gaufrey  se  coucha,  le  nobile  baron. 
Chele  nuit  engendra  .i.  courtois  enfanchon, 
Chen  fu  le  preus  Ogier,  que  tant  ama  Kallon. 
Chi  commenche  la  geste  et  la  noble  canchon 
Des  enfanches  Ogier,  le  nobile  baron  , 
Et  com  Gaufrey  geta  son  père  de  prison. 
OrdirondeRobastrelegentilcareton, 
Quifu  roi  de  Sulie,  dupais  environ, 
Comment  outre  la  mer  le  porta  le  luiton 
Qui  ses  pères  estoit  et  ot  nom  Malabron. 

Chele  [nuit]  jut  le  ber  lés  la  dame  au  vis  cler 
Desi  qu  à  l'endemain  que  le  jour  parut  cler 
Lors  s'atourna  Gaufrey,  qui  tant  fist  à  loer. 


224  GaUFREY.  7429—7462 

Au  moustier  sunt  aies  le  servise  escouter, 

Aprez  la  messe  vont  u  paies  pour  disner; 

Quant  il  orent  mengié  les  napes  font  oster. 

Gaufrey  à  sa  mouiller  estoit  aie  parler  : 

«  Dame,  chendist  Gaufrey,  plus  ne  puis  demourer, 

«  Mon  père  vueil  aler  de  la  prison  geter. 

K  Pensés,  ma  douche  dame,  delà  terre  garder; 

«  Assés  prochainement  me  verres  retourner.  » 

Quant  la  dame  l'oï,  si  commenche  à  plourer; 

Mes  Hernaut  passe  avant,  qui  la  va  conforter, 

Et  Gaufrey  quémanda  les  sommiers  à  trousser, 

Li  hernois  s'arouta  devant  sans  demorer; 

Nus  hons  ne  vous  saroit  ne  dire  ne  conter 

Le  grant  doulousement  quant  vint  au  dessevrer. 

Gaufrey  va  sa  mouiller  acoler  et  beisier. 

Ains  qu'il  la  voie  mes ,  je  vous  di  sans  fausser, 

Li  convendra  grant  mal  et  grant  paine  endurer, 

Ainsi  comvous  pourrés  oïr  et  escouter; 

Que  le  roi  des  Danois  vint  sa  terre  gaster, 

Dès  Vauclere  la  grant  n'i  lessa  que  rober 

Desiqu'à  Rochebrune  dont  vous  m'oés  conter. 

Mes  puis  li  fist  Gaufrey  chierement  comperer, 

Si  comme  vous  pourrés  oïr  et  escouter. 

Gaufrey  dist  à  sa  gent  qu'il  pensent  de  l'errer. 

Et  Hernaut  respondi  :  a  Bien  fet  à  gréanter; 

«  Trop  sommes  demouré,  bien  nous  doit  on  blasmer.» 

A  icheste  parole  pensent  d'esperonner. 

Des  jornées  qu'il  font  ne  vous  sai  deviser  ; 

Venus  sunt  à  Vauclere  .1.  soir  à  l'avesprer. 

Quant  Flandrine  le  sot,  ses  barons  fist  monter. 

Ele  méisme  va  sus  .1.  mulet  monter, 

Pour  le  gentil  Doon  son  segnor  henourer; 

Mes  pour  noient  le  fet,  ne  le  pourra  trouver, 

Que  Glorians  le  fet  en  sa  prison  garder, 


^4gj_749î  GaUFREY.  225 

Et  tous  les  .XII.  pers  fors  Naimez  de  Bavier; 

Mes  par  temps  en  istront,  qui  qu'en  doie  peser. 

.II.  grans  lieues  et  plus  commencha  à  aler. 

Quant  ele  vit  Gaufrey  ,  sel  courut  acoler, 

Bel  et  courtoisement  li  prist  à  demander  : 

■(  Fis,  où  est  vostre  père,  quant  nel  vol  reperier, 

'<■  Et  mes  autrez  enfans  qu'avec  li  fist  aler  ?  » 

Et  quant  Gaufrey  l'oï,  à  paine  pot  parler. 

Et  puis  moult  bêlement  la  prist  à  conforter. 

.(  Dame,  ja  de  mon  père  ne  vous  convient  douter; 

u  A  Monglane  la  grant,  là  se  fet  séjourner 

*  Avec  le  duc  Garin,  qui  tant  fet  à  loer, 

(  Et  mes  frères  trestous ,  fors  Grifonnet  le  ber, 

c  Que  je  ai  fet  en  Franche  à  Kallemaine  aler. 

—  Biau  fis,  chen  dist  la  mère,  pour  Dieu  ne  me  cheler  : 
(  Ont  ochis  vostre  père  Sarrasin  et  Escler  f 

—  Nennil ,  ma  douche  mère ,  par  le  cors  saint  Osmer  ; 
-i  Mes  le  roi  Gloriant  l'a  fet  emprisonner.  » 
Quant  la  dame  l'oi  de  la  prison  parler, 

De  la  doulour  qu'ele  ot  s'aia  tantost  pasmer  ; 
Mes  Hernaut  et  Gaufrey  la  queurent  relever. 
En  la  chité  entrèrent  sans  plus  de  demorer. 
Quant  ne  trouva  Robastre,  le  gentil  bacheler. 
En  Gaufrey  le  gentil  n'avoit  que  forsener, 
Et  son  frère  Grifon,  qui  devoit  assembler 
Soudoiers  et  barons  pour  la  grant  merpasser^ 
Pour  Garin  et  Doon  de  la  prison  geter. 

Gaufrey  li  gentis  hons  va  grant  duel  démenant. 
Sa  mère,  d'autre  part,  se  va  desconfortant 
Pour  son  segnor  Doon,  qu'ele  paramoit  tant; 
Ele  dist  à  Gaufrey  :  «  Fis ,  or  va  malement 
«  Qu'en  prison  ont  vo  père  Sarrasin  et  Persant; 
«  Et  savés  vous  la  terre  où  maint  chel  amirant.^ 
Gaufrey.  1 5 


2  26  GaUFREY.  7496-7P» 

—  Oïl,  chen  dist  Gaufrey,  ch'est  Honguerielagrant  ; 

<c  Kalles  la  nous  donna,  l'emperere  puissant, 

et  Quant  me  fist  chevalier  en  son  paies  plus  grant.  » 

Dont  li  conta  Gaufrey  la  paine  et  le  tourment 

Qu'il  a  puis  rechéu  sur  la  païenne  gent. 

Et  li  dist  de  ses  frères  où  il  sunt,  et  comment 

Il  leur  a  donné  terre  par  son  efTors  puissant, 

Et  de  son  mariage  li  conte  l'errement, 

Comment  prist  Passe  Rose,  la  puchele  vaillant. 

Puis  li  dist  de  Robastre ,  et  pour  quoi  et  comment 

Ala  à  Grellemont  pour  amener  sa  gent. 

Bien  sai[tj  mort  est  le  ber,  pour  voir  à  ensient. 

Quant  Flandrine  l'oï,  si  li  dist  maintenant  : 

a  Biau  fix,  chen  dist  la  dame,  n'alez  pas  atendant; 

ce  Secourez  vostre  père  sans  nul  delaiement. 

—  Dame,  chen  dist  Gaufrey,  tout  à  vostre  talent; 

a  Mez ,  pour  cheli  Segnor  à  qui  le  monde  apent, 

ce  Se  Robastre  vient  chi ,  à  l'aduré  talent, 

a  Aprez  nous  l'envoies  tost  et  delivrement.  » 

Et  la  dame  respont  :  «  Ja  mar  irés  doutant  : 

(c  Se  Dex  le  nous  amaine  par  son  quemandement, 

a  Passer  le  feroi  mer  sans  nul  terme  prenant.  » 

Chele  nuit  sunt  remés  à  Vauclere  la  grant , 

Desi  à  l'endemain  que  le  soleil  resplent , 

Qu'il  font  appareillier  lor  nés  moult  richement. 

Gaufrey  i  fet  entrer  chevalier  et  serjant. 

Puis  acola  sa  mère,  qui  ploura  tendrement; 

A  Dieu  l'a  quémandée,  le  père  omnipotent, 

Et  la  dame  li  prie  moult  debonneirement  : 

et  Fix  ,  de  moi  te  souviengne  ,  pour  Dieu  le  roi  amant. 

—  Mère ,  si  sera  il ,  ja  mar  irés  doutant,  m 

Lors  s'esquipent  en  m.er  li  courtois  marinant. 

Bien  furent  .xxx"^.  li  courtois  marinant; 

Par  la  mer  ont  siglé  à  l'oré  et  au  vent. 


7no— Tj*^'  Gaufrey.  227 

Tant  leur  a  Dex  aidié  qu'en  .x.  jors  seulement 
Voient  Francheis  la  tour  au  fort  roi  Gloriant. 
Francheis  sunt  arresté  sous  la  tour  au  Gaiant  ; 
Ch'estoit  la  plus  fort  vile  du  pais  l'amirant, 
Dedens  ot  .vii"^.  hommez ,  qui  tous  furent  gaiant. 
Tant  estoit  fort  la  vile,  si  corn  trouvon  lisant, 
Que  la  mer  li  batoit  et  deriere  et  devant. 
Et  la  chité  estoit  en  une  mote  grant  ; 
Il  semble  qu'à  la  nue  soit  la  roche  jongnant. 
Ch'estoit  la  tour  Morhier,  qu'il  tient  de  Gloriant; 
Plus  l'aime  l'amiral  que  nul  homme  vivant. 

Arivé  est  Gaufrey,  li  et  sa  gent,  au  port; 
Là  les  ont  amené  de  la  mer  li  regort. 
A  une  mienuit,  par  le  temps  qui  fu  fort. 
Les  mariniers  s'en  issent  qui  furent  au  regort. 
Voient  la  tour  Morhier,  le  gaiant  de  put  ort; 
Lors  dist  li  .1.  à  l'autre  :  «  Honni  sommes  et  mort; 
«  Or  sommes  nous  trestous  arrivez  à  mal  port.  » 
Gaufrey  passa  avant  quant  vit  le  desconfort. 
((  Segnors,  fet  il,  pour  chil  qui  en  crois  soufri  mort, 
a  Dites  moi  où  nous  sommes  et  qui  garde  le  port.  » 
Les  mariniers  responnent  :  «  Li  vis  déables  ort. 
«  Il  est  au  roi  Morhier,  le  gaiant  fier  et  fort. 
«  Se  trestous  cheus  du  monde  estoient  à  chel  port 
«  Et  eussent  juré  tous  au  paien  sa  mort , 
«  N'i  mefferoient  il  vaillant  .1.  sigamor. 
—  Dex  en  soit  aoré ,  chen  dist  Hernaut  le  fort; 
a  Or  seront  esprouvé  nos  riches  brans  bien  tost.  » 

Quant  Gaufrey  ot  oï  parler  le  marinier, 
Damedieu  a  juré,  le  père  droiturier. 
Que  mes  n'en  mouvera  pour  vent  ne  pour  oré 
Si  ara  la  chité  du  tout  à  son  dangier, 


228  GaUFREY.  75éi-759> 

Et  si  ara  ochis  le  mal  païen  Morbier. 
Lors  sunt  issu  la  gent  à  .C.  et  à  millier, 
Et  vont  vers  la  chité,  vers  .1.  derube  fier. 
Gauffey  a  fet  son  tref  emmi  le  pre  drechier, 
Et  regarda  la  tour  qui  siet  sus  le  rochier.  _ 
Francheis  sunt  atourné  ,  si  se  queurent  logier , 
Le  jour  est  esclarchi  ,  soleil  pnst  a  raier. 
Sarrasin  sunt  as  murs,  où  se  vont  apoier, 
Et  voient  l'ost  francheis  tout  environ  logier  ; 
Au  fort  roi  des  gaians  le  vont  dire  et  nunchier  : 
.  Mahommet  vous  gart,  sire  ,  qui  tout  a  à  )Ugier  1 
(t  je  ne  soi  se  Francheis  vous  veulent  guerroier; 
c  Moult  en  a  arivé  là  jus  en  chel  gravier, 
<c  Et  sunt,  à  mon  avis,  bien  .LX.  millier.  » 
Le  roi  Morhier  l'oï ,  bien  cuida  esragier. 
<,  Se  ch'est  voir,  dist  le  roi ,  aies  sans  detrier  ; 
^c  Feitez  armer  mes  hommez  tt  bien  appareiUier.  » 
Et  il  ont  respondu  :  «  Bien  fet  à  otroier.  » 
\  chest  mot  fet  tentir  .i.  gratit  cor  menuier; 
As  armes  sunt  couru,  bien  furent  .vu.  millier. 
Morhier  s'est  adoubé,  le  félon  aversier; 
1    cuir  de  serpent  vest ,  qui  moult  fist  à  proisier, 
Puis  a  lachié  .1.  elme  qui  moult  bon  fu  et  fier; 
Ne  doute  coup  d'espée  la  fueiHe  d'un  noier. 
Et  puis  chainst  une  tspée  à  son  flanc  senestner, 
Et  a  pris  .1.  cornet  pour  sa  gent  raher. 
A  .11.  mains  a  saisi  le  païen  son  levier, 
Et  iura  Mahommet,  que  il  doit  gracier, 
Que  il  voudra  Francheis  sa  terre  calengier. 
Adonc  a  fet  la  porte  le  roi  desveroiUier, 
A  .v"^.  paiens  est  issu  sus  l'erbier; 
Et  .M.  en  demoura  pour  la  chité  garder. 

Hernaut,  chil  de  Biaulande,  a  fet  son  tref  drechier  ; 
Il  garde  vers  la  vile  et  voit  venir  Morhier. 


7?9'S— 7^28  Gaufre  Y.  229 

Il  escria  :  a  As  armes!  nobile  chevalier  ; 

ce  Vechi  venir  paien,  li  félon  aversier, 

((  Et  sunt,  à  mon  avis,  desi  à  .v.  millier. 

«  Segnors ,  or  i  parra  qui  sera  chevalier.  » 

As  armez  sunt  couru  li  nobile  princhier. 

Quant  furent  bien  armés,  chascun  monte  u  destrier. 

Atant  es  vous  venir  paien  et  aversier; 

Et  quant  Gaufrey  les  vit ,  si  se  prist  à  segnier. 

Chascun  avoit  de  grant  plus  de  .xilll.  pies , 

Et  par  en  son  eus  tous  paroit  le  roi  Morbier. 

Quant  sunt  près  des  Francheis,  si  traient  nostre  archier; 

Al^.  en  ont  ochis  à  chest  assaut  premier. 

Quant  Morbier  l'a  véu ,  vis  cuida  esragier; 

Qui  li  oïst  Mahon  blasmer  et  leidengier. 

Et  son  dieu  Tervagant  durement  renoier. 

Adonc  s'est  acoursé  parmi  le  sablonnier. 

Par  mautalent  leva  le  paien  son  levier; 

A  .V.  cous  en  a  fet  .xiui.  trebuchier. 

Et  quant  li  nostre  archier  le  virent  si  aidier, 

Les  arbalestes  font  dessus  li  descoquier, 

De  .c.  quarriaus  le  fièrent  et  devant  et  derier  ; 

Mes  tout  chen  ne  valut  la  monte  d'un  denier, 

Que  la  pel  du  serpent  ne  peurent  empirier. 

Par  mautalent  ont  trait  les  espées  d'achier, 

Seure  li  sunt  couru  plus  de  .1111.  millier, 

Qui  tous  le  vont  ferir  et  devant  et  derier  ; 

Et  il  à  son  levier  en  fet  tant  trebuchier 

Que  le  pré  en  couvri  et  devant  et  derier. 

Atant  es  vous  venu  .viim.  chevalier 

Que  Girart  conduisoit  de  Vienne  le  fier. 

GlRART  s'est  escrié  :  «  Ferés  avant,  mi  dru!  » 
Puis  a  point  le  cheval,  qui  randonne  menu, 
Et  a  brandi  la  lanche  et  embrachié  l'escu. 


2^0  Gaufre  Y.  762^-^^661 

Envers  le  roi  Morbier  est  par  ire  venu, 
Grant  coup  li  a  donné  sus  son  doré  escu; 

L'elme  dessus  son  chief  est  en  pieches  quéu  , 
Mes  la  pel  du  serpent  a  le  coup  retenu. 

Et  quant  le  roi  Morbier  a  le  grant  coup  véu 

Que  Girart  li  donna,  ne  le  tint  pas  à  dru; 

Son  baston  a  levé,  n'i  a  plus  atendu. 

Girart  cuida  ferir  dessus  son  elme  agu  ; 

Mes  Girart  li  guenchi ,  ne  l'a  pas  atendu. 

Le  destrier  a  burté  des  espérons  agu  ; 

Mes  par  dessus  la  crcpe  l'a  Morbier  consiéu  : 

Le  cbeval  fu  blecbié,  à  la  terre  est  quéu. 

Girart  est  trebucbié  ,  mes  tost  est  resaillu  ; 

Mez  ne  demandés  mie  s'il  a  paour  eu. 

Par  les  arbalestiers  s'est  le  ber  embatu; 

Morbier  courut  après ,  ne  li  rent  pas  salu. 

Mes  de  plus  de  .v.  pars  fu  le  destrier  féru  , 

Mez  ne  l'ont  empirié  la  monte  d'un  festu, 

Fors  qu'il  l'ont  dessous  eus  à  la  terre  abatu. 

Le  paien  fu  à  terre,  grant  duel  en  ;.  eu, 

Et  nos  Francheis  li  sunt  de  toutes  pars  couru. 

Ja  i  fust  le  paiens  et  pris  et  retenu. 

Quant  li  autre  paien  sunt  au  secours  venu. 

Dessus  la  gent  Girart  ont  commencbié  le  bu. 

As  mâches  et  as  pierres  ont  no  gent  derompu , 

Morbier  ont  relevé  et  son  baston  rendu  ; 

Plus  de  .c.  des  Girart  nous  ont  mort  abatu. 

Ja  fussent  tous  ocbis,  n'en  fust  .1.  remasu. 

Quant  Hernaut  et  sa  gent  sunt  au  secours  venu, 

Miles,  cheli  de  Puille,  qui  a  le  blanc  escu  , 

Le  duc  Renier  de  Jennez,  qui  père  Olivier  fu; 

Bien  sunt  .xiiiim.  armé  et  fervestu. 

Adonc  i  véissiés  maint  ruiste  coup  féru, 

Et  l'un  mort  dessus  l'autre  à  la  terre  estendu. 


7éé}— 7^96  GaUFREY.  251 

Li  .Vf",  gaians  se  sunt  si  combatu 

Moult  s'est  le  roi  Morbier  richement  maintenu. 

Aîant  es  vous  Gaufrey,  le  hardi  connéu  ; 

Il  voit  le  roi  Morhier,  cheie  part  est  venu. 

11  a  brandi  la  lanche  et  embrachié  l'escu , 

Va  ferir  le  paien  ,  qu'il  a  aconsiéu , 

Li  espié  est  bruisié,  et  froissié  et  rumpu. 

Quant  le  paien  ne  verse,  poi  prise  sa  vertu. 

Maintenant  a  sachié  le  branc  d'achier  moulu, 

Si  a  le  fel  paien  sus  son  elme  féru  ; 

Par  si  très  grant  irour  l'a  Gaufrey  consiéu  , 

Du  cuir  et  des  cheveus  coupa  au  branc  moulu. 

Par  delés  le  joier  est  le  branc  deschendu, 

Que  la  senestre  oreille  li  a  jus  abatu. 

Et  quant  Morhier  le  voit,  près  n'est  du  sens  issu. 

Ja  refust  assemblé  à  Gaufrey  le  membru  , 

Quant  sa  gent  et  Francheis  sunt  au  secours  venu. 

A  icheste  parole  rest  enforchié  le  hu. 

Adonc  i  véissiés  maint  ruiste  coup  féru; 

Mes  nostre  chevalier  se  sunt  si  maintenu 

Que  .II*^.  des  gaians  sunt  mors  et  confondu. 

Il  ont  dit  à  Morhier  :  «  Trop  avon  atendu  ; 

H  Mon  à  la  chilé,  ou  nous  sommes  perdu; 

fc  Et  quant  en  nostre  porte  nous  seron  embatu , 

'(  Ne  douteron  Francheis  vaillisant  .1.  festu , 

«  Puis  manderon  secours  Gloriant  le  membru. 

—  Tout  à  vostre  vouloir»,  Morhier  a  respondu. 

Dont  sonna  son  cornet,  sa  gent  sunt  esméu, 

Et  Gaufrey  les  encache,  le  hardi  connéu. 

A  icheste  envaie  a  Morhier  moult  perdu  : 

De  .Vf",  gaians  félon  et  mescréu 

Ne  sunt  que  li  .11*^.  arrière  revenu. 

En  la  chité  se  sunt  lanchié  et  embatu  , 

Si  ont  la  porte  close  et  le  verroul  couru , 


2^2  G  AU  F  RE  V.  7<Î97-77i5 

Puis  ne  doutent  assaut  la  monte  d'un  festu. 

Et  Gaufrey  et  sa  gent  sunt  arrière  venu': 

Maint  gentil  chevalier  orent  u  camp  perdu , 

De  quoi  Gaufrey  fut  moult  dolent  et  irascu; 

II  regreite  Robastre ,  le  hardi  connéu. 

Gaufrey  li  gentis  hons  a  grant  duel  démené  ; 
Moult  a  le  preus  Robastre  et  plaint  et  regreté. 
Après  si  ont  tendu  et  paveillon  et  tré , 
Et  se  sunt  maintenant  par  le  camp  atravé. 
Gaufrey  en  jure  Dieu ,  le  roi  de  majesté, 
Que  mes  n'en  partira  pour  vent  ne  pour  oré 
STara  la  chité  tout  à  sa  volenté  , 
Et  si  ara  Morhier,  le  mal  paien,  tué. 
Desiques  à  .Vil.  ans  a  le  siège  juré  ; 
James  n'en  partira,  ch'estfine  vérité, 
Si  leur  vendra  Robastre  aidier  par  poosté , 
Ainsi  corn  vous  orrés  ains  qu'il  soit  avespré. 
De  cheli  vous  diroi  comment  il  a  ouvré: 
m.  jors  avoit  le  ber  dedens  le  bois  esté 
Où  il  perdit  Aliaume  ,  son  escuier  privé  ;  ^ 
Au  quart  jour  en  issi ,  quant  il  fu  ajourné. 
A  .III.  lieues  de  li  a  le  ber  regardé, 
Et  coisi  .1.  castel  bateillié  et  fermé. 
Le  sire  qui  le  tient  avoit  à  nom  Barré; 
Plus  fel  homme  n'àvoit  en  la  crestienté. 
Et  Robastre  au  castel  s'estoit  acheminé  ; 
Mes  ainchiès  qu'il  i  soit,  sachiez  de  vérité, 
Ara  il  moût  le  cuer  courouchié  et  iré. 
Par  entre  .11.  grans  tertres  a  le  ber  regardé, 
Et  coisi  .11.  grans  ours  qui  sunt  encaenné 
A  .1.  pilier  de  marbre  qu'est  en  terre  bouté, 
Et  .1.  lion  avec ,  qui  fu  grant  et  cresté; 
Et  gardent  le  passage,  que  nul  n'i  soit  passé. 


77JO— 77^5  GaUFREY.  2^5. 

Robastre  jura  Dieu,  le  roi  de  majesté, 

Que  s'il  i  devoit  estre  mengié  et  devouré, 

Si  passera  il  outre,  se  Dex  l'a  destiné. 

Le  lion  se  drecha,  s.'a  Robastre  avisé. 

Robastre  sa  cuignie  a  levé  par  fierté , 

Et  vient  au  premier  ours  ;  si  fort  l'a  assené 

Que  la  teste  li  a  par  le  milieu  rasé. 

Quant  le  lion  le  voit ,  par  dessus  l'a  hapé  ; 

Le  pant  de  sa  cuirie  l'en  a  as  dens  porté. 

Se  Dex  ne  li  aidast ,  mort  l'éust  et  tué. 

Au  lioi>  recourut  par  ire  et  par  fierté, 

Très  parmi  les  rains  outre  la  cuignie  a  passé  ;. 

Le  lion  trébucha-  à  terre  emmi  le  pré. 

Et  quant  l'ours  l'a  véu,  à  Robastre  est  aie. 

Et  le  ber  a  par  ire  la  cuignie  levé , 

Le  musel  très  parmi  \i  a  outre  coupé  ; 

L'ourse  quiet  toute  morte  à  lerre  emmi  le  pré. 

Et  quant  chen  voit  Robastre,  s'a  grant  joie  mené , 

II  a  pris  sa  cuignie ,  si  s'est  acheminé , 

Au  Castel  Perillex  en  est  le  ber  aie. 

H  coisi  le  segnor  sus  le  mur  acouté. 

Et  quant  Barré  le  voit,  forment  s'est  aïré  ; 

Il  escria  :  «  As  armes  !  franc  chevalier  membre.  » 

.III.  chevaliers  se  sunt  maintenant  adoubé, 

Et  tous  lor  escuiers  se  resunt  apresté; 

Et  furent  bien  .xiili.  quant  furent  assemblé. 

Par  devant  eus  s'en  va  le  traître  Barré, 

Et  a  brandi  l'espié,  vers  Robastre  est  alé  = 

Robastre  sa  cuignie  a  contremont  levé, 

Et  Barré  le  feri  ains  qu'il  l'ait  salué  ; 

Le  hauberc  qu'ot  vestu  li  a  rout  et  faussé. 

Quant  Robastre  le  voit ,  ne  li  vint  pas  à  gré  ^ 

Dessus  la  teste  amont  l'a  si  droit  assené 

Desi  en  la  chainture  l'a  fendu  et  coupé  ^ 


Ok 


2^4  Gaufre  Y.  7764—7796 

Et  le  cheval  parmi  a  sous  li  tronchonné. 

Barré  le  traïtour  quéi  mort  en  la  prée. 
Atant  es  vous  sa  gent  qui  s'est  haut  escriée  : 
«  Par  foi,  larron  mauves,  vostre  vie  est  alée!  » 
Adonc  ii  queurent  sus  chele  gent  mal  senée, 
Et  ii  a  sa  cuignie  en  contremont  levée; 
A  .III.  cous  en  abat  plus  de  .ix.  en  la  prée  , 
Puis  ra  ochis  les  autrez  par  moult  grant  aïrée. 
.1.  en  i  ot  encore ,  merchi  li  a  criée  : 
«  Sire,  pour  chei  Segnor  qui  fist  chiel  et  rousée , 
«  Ne  m'ochiés  encore,  s'il  vous  plest  et  agrée. 
«  Se  tu  veus  demourer  en  icheste  contrée, 
(c  Une  dame  a  lassus,  qui  tant  est  coulourée; 
«.  Esglentine  est  la  bêle  par  son  nom  apelée  ; 
«  Moullier  estoit  Barré  qui  gist  mort  en  la  prée. 
«  Avoir  povés  la  tour,  et  la  dame  espousée, 
«  Et  je  vous  servirai  de  cuer  et  de  pensée.» 
Et  Robastre  respont  :  «  Or  vous  soit  respitée  ; 
rt  Maine  moi  orendroit  en  la  sale  pavée. 
—  Sire,  dist  Piedoré,  si  soit  com  vous  agrée.  » 
Dont  montent  les  degrés ,  n'i  ont  fet  demourée. 
La  dame  vint  encontre  ,  qui  moult  estoit  senée  ; 
A  Robastre  demande  sans  plus  de  demourée 
Son  nom  et  tout  son  estre,  et  il  Ii  a  contée. 
Et  Piedoré  li  conte,  à  la  chiere  membrée, 
Que  Barré  est  ochis ,  qui  l'avoit  amenée 
De  Franche  le  païs,  où  le  glout  l'ot  trouvée. 
^<  La  mère  Dieu,  dist  ele,  si  en  soit  aorée.  » 
Ele  dist  à  Robastre,  s'il  li  plest  et  agrée, 
Avec  li  l'enmerra,  s'il  veut,  en  sa  contrée. 
Et  Robastre  ii  dist:  «  Douche  dame  henourée, 
«  A  Vauclere  m'en  vois ,  chele  chité  loée  ; 
«  Ileuc  m'atent  Gaufrey  et  sa  gent  henourée  : 


7797-7828  GaUFREY.  2}$ 

a  Jamez  ne  finerai  s'arai  la  mer  passée.  » 

Quant  la  dame  entendi  que  il  ne  demourra, 
Sachiés  que  en  son  cuer  durement  l'en  pesa, 
Et  non  pas  pour  itant  .!.  anel  li  donna. 
La  pierre  a  tel  vertu  que  qui  la  portera 
Anemi  ne  maufé  ja  ne  li  meffera, 
Ne  en  feu  ne  en  eve  son  cors  ne  périra. 
«  Amis,  chen  dist  la  dame,  chesti  ne  perdes  ja. 
—  Dame,  moult  grant  merchis  »,  Robastre  dit  li  a. 
A  icheste  parole  le  congié  demanda; 
Piedoré  avec  li  pour  conduit  li  rouva, 

Et  la  dame  gentil  volentiers  l'otroia.  n 

Piedoré  devant  li  u  chemin  s'en  entra.  il 

Robastre  à  Damedieu  la  dame  quémanda; 
A  icheste  parole  en  son  chemin  entra. 
.1.  soir  vint  à  Vauclere  si  comme  il  anuita; 
U  paies  est  venu ,  que  nul  ne  li  véa , 
Et  a  trouvé  Flandrine ,  qui  moult  de  biauté  a. 
Robastre  noblement  et  bel  la  salua , 
De  Gaufrey  le  gentil  premier  li  demanda 
Qu'il  estoit  devenu ,  quant  il  ne  le  trouva. 
Quant  Flandrine  Toi,  contre  li  se  leva, 
Robastre  le  gentil  maintenant  acola. 
Pour  chen  l'a  connéu  que  la  hache  porta; 
Dejouste  li  l'asist,  grant  heneur  li  porta. 

Robastre  le  gentil .  à  la  chiere  hardie, 
A  demandé  la  dame  souef,  à  vois  série, 
Se  de  Gaufrey  soit  rien,  pour  Dieu,  qu'ele  li  die. 
Et  la  dame  le  voir  ne  li  vout  cheler  mie  , 
Trestoute  l'aventure,  si  corn  l'avés  oie  , 
Et  comment  sunt  passé  outre  mer  à  navie. 
«  Hé  las!  chen  dist  Robastre,  si  dure  départie! 


k 


256  Gaufre  Y.  7829—7862 

ft  Jamez  ne  le  verra^i]  en  trestoute  ma  vie. 

—  Ou  vous  passerés  mer,  se  Dex  le  vous  otrie  ; 
«  Je  vous  feroJ  demain  pourquerre  une  galie. 

—  Damedex  le  vous  mire,  le  fix  sainte  Marie!  « 
Dont  quémande  la  dame  la  table  soit  drechie  ; 
.L.  chevaliers  sunt  laiens  de  mesnie. 

Aprez  souper  fet  querre  la  dame  une  galie, 

Viande  ont  mis  dedens  et  pain  et  vin  sus  lie, 

Puis  se  vont  reposer,  moult  fu  U  nuit  série. 

L'endemain  se  leva  et  a  la  messe  oïe, 

Aprez  s'en  est  Robastre  entré  en  sa  galie. 

La  dame  le  convoie,  qui  bien  est  enseignie; 

.XX.  chevaliers  li  preste  par  fine  courtoisie, 

Et  .XXX.  bons  serjans  qui  ne  li  faudront  mie. 

A  Dieu  les  quémanda  Flandrine  i'eschevie. 

En  la  mer  sunt  entrés  par  dedens  la  galie, 

Et  le  vent  vient  deriere ,  qui  moult  bel  les  enguie. 

Mes  se  Jhesus  n'en  pense,  moult  est  courte  lor  vie; 

Quar  une  grant  tempeste  est  en  la  mer  drechie 

Et  .1.  vent  lor  sailli  qui  à  destre  les  guie. 

Les  cordes  sunt  rumpues,  les  voilez  depechie  ; 

Chascun  des  mariniers  à  haute  vois  s'escrie  : 

a  Et  que  nous  secoures,  dame  sainte  Marie!  » 

Robastre  voit  sa  gent  qui  fu  espéurie  ; 

As  mariniers  a  dit  :  «  Ne  vous  esmaiés  mie , 

a  Que  de  cheste  torm.ente  ne  donroie  une  aillie. 

«  Se  Dex  me  maine  à  terre,  le  fis  sainte  Marie, 

«.  Ele  sera  vendue  à  la  gent  paiennie.  » 

Si  comme  Robastre  ot  sa  parole  fenie, 

E[s]  encontre  une  roche  hurtée  sa  galie. 

Contre  la  roche  vint  de  si  grant  escueillie 

Que  parmi  le  milieu  est  toute  depechie: 

Chevalier,  notonnier,  et  toute  la  mesnie, 

Sunt  en  Teye  versé  par  dessous  la  galie. 


786}— 7894  G  AU  F  RE  Y.  257 

Que  mal  soil  de  cheli  qui  escapast  en  vie, 

Fors  seulement  Robastre  le  ber  et  sa  cuignie. 

La  pierre  de  l'anel  avoit  tel  segnorie 

Ja  ne  sera  noie  qui  l'ara  en  baillie. 

Dont  s'escria  Robastre  à  haute  vois  série  : 

«  Gardés  moi  de  noier,  dame  sainte  Marie! 

u  Malabron,  biau  dous  père,  grant  mestier  ai  d'aïe; 

u  Se  ne  me  secoures,  moult  est  courte  ma  vie.  » 

Robastre  va  flotant  par  la  mer  à  bandon, 
Damedieu  reclama  et  son  glorieux  non  , 

Et  puis  a  regreté  son  père  Malabron  :  ^ 

«  Père,  secoures  moi  ;  grant  mestier  en  a  on,  »  L 

N'éussiés  pas  conté  .vi.  deniers  de  randon 
Quant  il  vint  devant  li  en  guise  de  poisson. 
A  Robastre  escria  clerement  à  haut  ton  : 
«(  Montés  dessus  mon  dos,  nous  le  vous  quemandon.» 
Quant  Robastre  l'oï ,  tel  joie  n'ot  nul  hon  ; 
De  plain  eslés  sailli  le  ber  sus  le  luiton. 
Oubliée  ot  sa  hache,  que  garde  n'en  prist  on  ; 
Ens  u  fons  de  la  mer  s'avala  à  bandon. 
Onques  ne  s'en  prist  garde  le  nobile  baron. 
Et  quant  il  l'en  souvint,  si  dolent  ne  fu  hom  : 
a  Elas!  chen  dist  Robastre,  perdu  ai  mon  baston! 
«  A  povre  homme  ne  vient  se  grant  povreté  non.  » 
Moult  l'ot  bien  entendu  son  père  Malabron  ; 
Mes  à  noer  pensa,  ne  dist  ne  0  ne  non 
Tant  qu'il  vint  à  une  isle,  si  i  vint  à  bandon  ; 
Robastre  deschendi  par  dessus  .1.  perron. 
Malabron  s'est  mué  en  la  guise  d'un  hom  , 
Robastre  va  beisier  le  vis  et  le  menton. 
Adonc  le  mist  son  père  douchement  à  raison  ; 
Ja  li  fera  grant  joie,  si  comme  vous  diron. 


£ti 


2]S  GaUFREY.  78?;-7926 

Il  a  dit  à  Robastre  bêlement  sans  délai  : 
«  Biau  dous  fis,  qu'avés  vous  ?  moult  esbahi  vous  voi. 

—  J'ai  perdu  ma  cuignie ,  dist  il ,  dont  grant  duel  ai  ; 
f'  En  la  mer  me  quéi  quant  dessus  vous  montai. 

—  Biau  fis,  dit  le  luiton,  quel  guerredon  arai 
a  Se  je  la  vous  raport  ?  —  Père,  vos  bons  serai  ; 
«  James  vostre  vouloir  jour  ne  trespasserai. 

—  Robastre,  biau  dous  fis,  et  je  la  vous  rendroi.  » 

Malabron  a  parlé,  qui  moult  estoit  sénés  : 
«  Robastre,  biau  dous  fix,  or  ne  vous  démentes; 
«  Assés  prochainement  ichi  me  reverrés.  » 
A  icheste  parole  s'est  Malabron  mués 
En  guise  de  poisson,  jamez  tel  ne  verres; 
Tout  maintenant  s'en  est  dedens  la  mer  entrés. 
Ains  que  vous  eussiez  .LX.  soûls  contés 
Ot  plus  de  .XXX.  lieues  par  la  mer  traversés; 
Il  a  tant  par  la  mer  et  venu  et  aies 
Qu'il  a  trouvé  la  hache  Robastre  li  faés. 
Quant  Malabron  la  tint,  s'a  grant  joie  menés; 
Vers  l'isle  de  Rados  restoit  acheminés. 

A  l'isle  de  Rados,  qui  tant  est  segnorie, 
Est  venu  Malabron  à  toute  la  cuignie. 
De  la  mer  est  issu  ,  que  plus  ne  se  detrie; 
Lors  devint  .1.  vallet,  n'ot  si  bel  en  Pavie, 
Puis  leva  à  son  col  maintenant  la  cuignie  ; 
Parmi  l'isle  s'en  va  cantant  à  vois  série. 
Quant  Robastre  l'oï,  n'ot  tel  joie  en  sa  vie. 
Malabron  le  luiton  maintenant  li  escrie  : 
«  Or  soies  aséur,  je  vous  rent  la  cuignie. 
—  Grans  merchis ,  dist  Robastre ,  qui  forment  s'umilie  ; 
o  Or  ferai  je  du  tout  à  vostre  quemandie.  >♦ 
Robastre  a  bien  .c.  fois  beisïé  sa  cuignie, 


7927-79^9  GaUFREY.  2^9 

Puis  jura  Damedieu,  le  fis  sainte  Marie, 

Que  s'il  ataint  paiens ,  la  pute  gente  haïe, 

Plus  de  .M.  en  morront  à  duel  et  à  hasquie. 

Puis  dist  à  Malabron,  s'il  savoit,  qu'il  li  die 

Se  Garins  estoit  mort,  qu'il  ne  li  chele  mie, 

Ne  Doon  de  Maience  à  la  chiere  hardie. 

a  Nennil ,  dist  Malabron,  ains  est  encore  en  vie. 

«  En  la  tour  de  Barbel ,  qui  tant  est  segnorie  ; 

a  Mes  il  ont  à  mengier  tout  à  lor  quemandie. 

(Quant  Robastre  Toi,  n'ot  tel  joie  en  sa  vie.  ) 

a  Mes  par  temps  les  verrez  en  santé  et  en  vie; 

«  Se  vous  estes  si  sage  que  ne  fachiés  folie, 

a  Jamez  ne  vous  faudroi  que  ne  vous  fâche  aïe.  » 

Quant  Robastre  l'oï,  durement  l'en  merchie, 

Damedieu  a  juré,  qui  tout  a  en  baillie. 

Que  chier  le  comperra  Gloriant  de  Honguerie. 

Malabron  li  a  dit  :  «  Trop  aies  demourant  ; 
<c  Prenez  vostre  cuignie ,  si  en  alon  atant.  » 
Et  Robastre  respont  :  «  A  vo  quemandement.  » 
Il  a  pris  sa  cuignie  que  il  paramoit  tant. 
Malabron  s'est  mué,  Robastre  va  montant, 
Et  Malabron  l'emporte  parmi  la  mer  noant. 
Et  je  que  vous  diroie?  Tant  ala  esploitant 
Que  Robastre  li  ber  vit  la  tour  au  Gaiant; 
Tant  va  li  ber  Robastre  qu'il  la  va  aprechant. 
Il  voit  très  et  aucubes  levés  emmi  le  camp. 
Le  tref  Gaufrey  connut  et  le  Hernaut  le  vaillant  ; 
De  la  joie  qu'il  a  va  trestout  frémissant. 
Malabron  est  venu  sus  la  rive  noant , 
Il  a  mis  jus  Robastre  bel  et  courtoisement, 
Puis  li  a  dit  après  :  «Va,  à  Dieu  te  quemant. 
«  Vés  là  le  tref  Gaufrey,  le  hardi  combatant; 
a  Entre  li  et  sa  gent  si  ont  assis  Morhant. 


540  C  AU  F  RE  Y.  79^0—7992 

«  Or  ne  vous  sai  que  dire  :  dès  ichi  en  avant, 

«  Quant  serés  en  péril,  ne  m'aies  oubliant, 

«  Et  je  vous  secourrei  tost  et  isnelement. 

—  Sire,  Dex  le  vous  mire)),  dist  Robastre  en  plourant. 

A  icheste  parole  fine  lor  parlement. 

Malabron  s'est  féru  en  la  mer  maintenant , 

Plus  tost  va  par  la  mer  qu'oisel  ne  va  volant. 

Quant  Robastre  le  voit,  de  Dieu  se  va  seignant; 

Puis  li  est  souvenu  de  Garin  le  vaillant  : 

En  sa  prison  le  tient  le  fort  roi  Gloriant. 

il  voit  le  tref  Gaufrey,  le  hardi  combatant  : 

Chele  part  est  venu  tost  et  isnelement. 

Sus  destre  regarda  par  delés  .1.  pendant, 

Et  voit  .XII.  sommiers  qui  viennent  chevauchant; 

.L.  sommiers  mainent,  carquiés  moult  richement 

De  pain  et  de  vitaille,  de  vin  et  de  fourment. 

Quant  Robastre  les  voit,  si  en  ot  joie  grant  : 

Il  cuida  que  chen  fussent  Sarrasins  et  Persant  ; 

Il  jura  Damedieu  le  père  omnipotent 

Que  de  tous  les  sommiers  fera  Gaufrey  présent. 

Chele  part  est  venu  sans  nul  delaiement, 

Hernaut  a  regardé,  voit  Robastre  le  grant. 

Bien  le  connut  de  loing  ;  mes  moult  ala  pensant 

Comment  avoit  passé  la  mer  si  feitement; 

Bel  et  courtoisement  le  va  aresonnant  : 

fi  Robastre ,  biaus  amis,  bien  soies  vous  venant.  » 

Quant  Robastre  l'oï,  si  enfu  moult  joiant; 

.\u  parler  reconnut  Hernaut  le  combatant. 

Chele  part  est  venu  tost  et  isnelement. 

Plus  de  .xiiii.  fois  le  beise  en  .1.  tenant. 

Robastre  le  gentil  a  grant  joie  mené 
De  chen  qu'il  a  Hernaut  de  Biaulande trouvé, 
Dont  li  a  maintenant  enquis  et  demandé 


7995-8026  GaUFREY.  24I 

Comment  Caufrey  le  fet,  le  chevalier  membre, 

Et  se  Garins  estoit  de  la  prison  jeté, 

El  Doon  de  Maience,  le  chevalier  loé, 

Et  se  il  ont  ochis  Gloriant  l'amiré. 

Et  Hernaut  respondi  :  «  Folie  avés  pensé; 

<(  Comment  seroit  il  mort  ?  ne  l'avon  pas  trouvé.  » 

Et  Robastre  respont  :  «  Dex  en  soit  aoré  ! 

"  Par  foi ,  je  ne  voudroie  pour  l'or  d'une  chité 

'<■  Que  .1.  autre  que  moi  l'éust  à  fin  mené.  » 

A  icheste  parole  sunt  vers  le  tref  aie. 

.1.  escuier  s'en  tourne,  devant  a  galopé. 

Gaufrey  le  vit  venir,  si  ii  a  demandé  : 

K  Amis ,  de  tes  nouveles  me  conte  vérité; 

.<  Comment  le  fet  Hernaut ,  qui  est  fourrer  aie  r 

—  Sire,  il  le  fet  moult  bien,  la  merchi  Damedé; 
«  Vés  le  chi  où  il  vient  tout  le  chemin  ferré. 

'<  .XXX.  sommiers  amaine  de  vitaille  troussé  , 
K  Et  s'amaine  Robastre ,  que  nous  avon  trouvé.  » 
Quant  Gaufrey  l'a  oï ,  si  a  le  chief  levé  : 
H  Amis,  pour  l'amour  Dieu,  me  dis  tu  vérité? 

—  Oïl,  sire,  par  Dieu,  le  roi  de  majesté!  » 
A  chest  mot  est  Gaufrey  en  son  estant  levé, 
Le  mantel  de  son  dos  a  l'escuier  donné. 
Très  parmi  l'ost  Gaufrey  en  est  le  cri  aie 
Que  Robastre  venoit  le  chevalier  membre; 
Plus  de  .xilll'".  sunt  es  chevax  monté 
Pour  aler  à  rencontre  Robastre  le  membre. 
Robastre  le  gentil  a  devant  li  gardé. 

Et  voit  venir  Gaufrey  tout  le  chemin  ferré; 

Il  demanda  Hernaut,  qu'a  lés  li  regardé: 

«  Qui  est  chil  qui  chà  vient  tout  seul  emmi  le  pré  ? 

—  Sire ,  che  est  Gaufrey  » ,  dist  Hernaut  le  séné. 
Quar.t  Robastre  l'oï,  s'est  chele  part  aie; 
Venus  est  à  Gaufrey  ,  estroit  l'a  acolé. 

Caujrey.  16 


^42  Gaufre  Y.  8027-8050 

Devers  le  tref  Gaufrey  se  sunt  tous  retourné; 

Ghascun  est  deschendu  du  destrier  abrievé. 

Chele  nuit  ont  en  l'ost  grant  joie  démené. 

Plus  de  .XX   fois  le  beise  le  ber  par  amistié. 

Atant  es  vous  la  gent  venus  tous  abrievé; 

Où  qu'il  voient  Robastre,  si  l'ont  moult  henouré. 

Gaufrey  li  gentis  bons  a  de  joie  canté, 

Et  Robastre  li  a  de  chief  [en  chiefj  conté 

La  paine  et  le  torment  où  il  avoit  esté, 

Et  toute  la  douleur  qu'il  avoit  enduré. 

De  son  père  li  dist  toute  la  vérité , 

Et  comment  il  l'avoit  de  la  mer  escapé. 

Et  Hernaut  respondi  ;  a  Dex  en  soit  aoré  !  » 

Cheie  nuit  sunt  à  joie  en  lor  tref  déporté  ; 

Dedens  le  tref  Gaufrey  ont  .1.  chier  lit  paré, 

Là  où  Robastre  s'est  chele  nuit  déporté 

Desiques  au  matin  que  il  fu  ajourné. 

Quant  li  baron  se  sunt  et  vestu  et  paré  , 

A.  gentil  capelain  lor  a  messe  canté; 

Quant  ele  fu  cantée,  si  sunt  u  tref  entré. 

Robastre  a  Hernaut  et  Gaufrey  apelé  : 

«  Segnors  barons,  dist  il,  ne  m'avés  pas  conté 

f(.  Quele  gent  sunt  laiens  dedens  c'iele  chité.  » 

Et  Gaufrey  respondi  :  «  A.  moult  bel  amiré 

ce  Qui  est  le  roi  Morbier  par  son  nom  apelé; 

oc  Ne  durroient  à  li  .xiiii.  hommes  armé, 

ft  Si  a  petit  de  gent ,  mes  moult  sunt  aduré 

oc  J'ai  fet  mon  serement  que  ja  n'en  tourneré 

«  S'arai  le  roi  Morbier  et  mort  et  affolé.  » 

Et  Robastre  respont  :  «  Or  soit  à  vostre  gré. 

a  Se  Damedieu  donnoit,  le  roi  de  majesté, 

«  Qu'il  ississent  chà  hors,  bien  seront  encontre.  » 

Mes  pour  nient  s'en  est  Robastre  démente  , 

Que  Morbier  s'en  istra  ains  qu'il  soit  ajourné, 


8o6i— 8o94  GaUFREY.  245 

Li  et  .111^.  jaians  fervestus  et  armé. 

Morbier  fu  en  la  chit,  le  jaiant  redouté,      ''- 
Et  coisi  nos  barons  qui  furent  atravé  ; 
Les  serjans  d'entour  li  a  le  roi  apelé. 
a  Segnors,  chen  dist  Morbier,  or  oés  mon  pensé  : 
a  Là  dessous  sunt  Francbeis  venu  et  atravé  ; 
a  Bien  sunt  .LX.  mile  et  plus,  au  mien  pensé, 
a  Et  nous  sommez  .ui^.  hardi  et  aduré; 
ce  Bien  devrion  valoir  toute  crestienté. 
a  Se  longuement  nous  tiennent  cbi  Francbeis  enserré, 
a  Tost  nous  sera  failli  la  viande  et  le  blé  : 
«  Nous  n'avon  pas  viande  a  demi  an  passé. 
a  Q_ui  sara  bon  conseil ,  ne  doit  estre  cbelé.  » 
.1.  jaiant  l'a  oï ,  si  s'est  baut  escrié  : 
a  Morbier,  dist  li  jaiant,  par  Mabommet  mon  Dé, 
«  Onques  mes  ne  vous  vi  recréant  ne  maté  ; 
«  Se  mon  conseil  estoit  oï  ne  escouté  , 
(c  Par  Marmouzet  mon  Dieu,  bien  vous  conseillère, 
ce  Or  prenés  .1.  mesage,  se  il  vous  vient  à  gré , 
«  Et  si  le  m'envoies  au  fort  roi  Machabré 
oc  Et  au  roi  Gloriant,  qui  tant  a  poosté  ; 
a  II  est  vostre  droit  sire  et  vo  droit  avoué  : 
(c  Secourre  nous  vendra  de  bonne  volenté.  » 
Et  le  paien  respont  :  «  Cbi  a  conseil  privé  ; 
a  Mes  je  ne  soi  comment  s'en  soit  li  mes  aie.  s 
Et  cbil  a  respondu  :  «  Ja  vous  sera  conté  : 
a  Nous  nous  armeron  tous  ains  qu'il  soit  ajourné, 
a  Et  quant  seron  trestous  fervestus  et  armé  , 
a  Si  ouvriron  la  porte  coiement  à  cbelé, 
a  Et  puis  si  nous  ferron  es  loges  et  es  très; 
«  Aincbiez  que  levé  soient  en  aron  moult  tué.  d 
Et  Morbier  respondi  ;  «  Moult  avés  bien  parlé  ; 
a  Ainsi  le  feron  nous,  par  Mabommet  mon  Dé!  ï> 

Or  leiron  cbi  des  Turs;  de  Gaufrey  vous  dire 


244  Gàufrey.  809J-8127 

Et  du  gentil  Hernaut  et  du  riche  barné; 

Nul  ne  diroit  la  joie  que  il  ont  démené 

Pour  l'amour  de  Robastre  qu'il  avoient  trouvé. 


Gaufrey  fet  corner  i'eve,  escuiers  se  levèrent. 
Robastre  et  Gaufrey  premièrement  lavèrent, 
Toute  la  baronnie  au  mengier  s'arengierent  ; 
Moult  furent  miex  servi  que  il  ne  demandèrent. 
Quant  le  souper  failli,  les  napessus  estèrent. 
Hernaut  fet  l'escargueite,  que  tous  s'i  acorderent. 
A  chest  mot  les  barons  à  leur  tentez  alerent, 
Et  Gaufrey  et  Robastre  à  lor  très  retornerent. 
Li  lit  furent  paré  où  il  se  reposèrent, 
Et  Hernaut  et  sa  gent  delivrement  s'armèrent. 
Quant  furent  bien  armés,  sus  les  chevax  montèrent, 
Et  quant  furent  montés ,  les  escus  demandèrent. 
Les  rois  trenchans  espiés  dedens  lor  mains  portèrent 
Des  tentes  sunt  i'-sus,  entour  l'ost  s'en  alerent. 

Or  diron  com  Morbier  li  et  sa  gent  ouvrèrent  : 
.1.  mesagier  ont  pris,  lor  leitres  li  baillierent, 
.1.  dromadaire  ambiant  au  mesage  enselerent, 
Puis  s'arment  li  paien  et  Morbier  atournerent; 
Quant  furent  atournez,  sus  lez  chevax  montèrent. 
Le  félon  mesagier  avec  eus  emmenèrent, 
.L  poi  devant  le  jour  le  grant  pont  avalèrent, 
Et  toutez  lez  .m.  portes  maintenant  deflfermerent. 
Le  mesage  ont  lessié,  et  si  l'en  envolèrent, 
A  Mahommet  lor  Dieu  trestous  le  quémandèrent; 
Mez  n'ot  gaires  aie  quant  Francheis  l'avisèrent. 
La  gent  Hernaut  le  voient,  encontre  li  alerent; 
Mes  ne  les  atendist  pour  la  terre  de  Clere, 
Fuiant  s'en  est  tourné,  et  Francheis  l'encauchierent. 
Mes  pour  noient  le  font,  que  rien  n'i  conquesterent. 
Fors  tant  que  lor  chevax  lassèrent  et  matèrent.] 


8i28— 8iéo  GaUFREY.  245 

Il  ont  lessié  l'encaus,  ariere  retournèrent; 

Vers  la  tente  Gaufrey  ariere  s'en  alerent. 

Et  quant  nos  gens  les  voient,  à  poi  qu'il  ne  desverent; 

Par  moult  grant  mautalent  les  bons  chevax  hurterent. 

Après  la  gent  Morbier  vistement  s'en  alerent. 

Hernaut  voit  les  jaians  qui  es  tentes  entrèrent, 

Et  Morbier  et  sa  gent  es  tentes  s'en  entrèrent. 

Es  loges  sunt  venus,  nos  gens  dormans  trouvèrent, 

En  moult  petit  de  temps  plus  de  .C.  en  tuèrent, 

Et  l'ost  s'est  estormie  quant  la  noise  escouterent. 

Morbier  et  .vu.  jaians  dedens  le  tref  entrèrent; 

Robastre  estoit  dedens,  et  dormant  le  trouvèrent. 

Dont  l'ont  pris  en  dormant,  et  les  poins  li  lièrent, 

A  .X.  félons  jaians  garder  le  quémandèrent, 

Et  il  l'en  ont  mené,  et  vers  la  cbit  entrèrent. 

Gaufrey  s'est  esveillié,  voit  paiens  qui  là  erent, 

Fuiant  s'en  est  aie,  etcbil  après  alerent. 

Et  Hernaut  et  sa  gent,  qui  es  tentes  entrèrent, 

Puis  levèrent  le  cri ,  es  jaians  se  meslerent; 

Plus  de  .c.  et  .L.  maintenant  en  tuèrent. 

Et  Gaufrey  et  sa  gent  endementrez  s'armèrent, 

Plus  de  .Xllll"!.  sus  les  cbevax  montèrent, 

Puis  viennent  en  Testour,  de  ferir  s'apresterent. 

Gaufrey,  il  et  sa  gent,  sunt  en  l'estour  entré. 
Adonc  i  véissiés  maint  ruiste  coup  donné, 
Et  l'un  mort  dessus  l'autre  trebucbié  et  versé. 
Qui  donc  véist  Morbier  à  tout  son  grant  tiné, 
Qui  estoit  bien  de  fer  fort  lié  et  bendé, 
Et  de  brocbes  d'acbier  fu  entour  brocbonné; 
Et  le  fort  roi  Morbier  en  a  grans  cous  donné. 
Atant  es  vous  Gaufrey  monté  sus  Afilé  ,  . 
Et  Hernaut  de  Biaulande  sus  le  bai  estelé, 
Et  Milon  etGirart  et  Renier  l'alosé, 


2^6  GaUFREY.  8i'Si-8i94 

Et  toute  nostregent,  qui  moult  ont  de  bonté. 

Maint  jaiant  de  put  aire    ont  ochis  et  tué. 

Gaufrey  son  hardement  i  a  bien  esprouvé; 

Maint  coup  i  a  donné  du  branc  d'achier  letré. 

Moult  souvent  a  Robastre  le  gentil  demandé; 

Mes  nul  ne  l'en  savoit  dire  la  vérité. 

Moult  fu  dolent  Gaufrey  quant  il  ne  l'a  trouvé  : 

Comment  le  trouvast  il  ?  Il  va  vers  la  chité , 

Oti  .X.  félons  paien  l'en  avoient  mené. 

De  cheus  vous  dirai  je  comment  il  ont  ouvré  : 

Robastre  en  emmenoient  qui  a  les  poins  noué, 

Dessous  .1.  olivier  s'estoient  reposé. 

Ains  qu'à  la  chité  soient,  seront  espuanté, 

Se  Malabron  ne  faut,  le  luiton  redouté, 

Le  bon  père  Robastre ,  que  li  Turc  ont  mené. 

Robastre  bret  et  crie,  souvent  a  souspiré  : 

«  Ahy  las!  dist  Robastre,  comme  or  sui  atrapé  !  » 

Puisdist  :  «  Amis  Garins,  jamez  ne  me  verre, 

«  Se  Damedieu  n'en  pense,  le  roi  de  majesté. 

«  Poi  ai  mon  vasselage  par  dechà  esprouvé  : 

a  Je  passei  ier  la  mer,  hui  sui  emprisonné.  » 

Après  chest  mot  li  est  de  Malabron  membre, 

Et  quant  il  l'en  souvint,  s'a  du  cuer  souspiré  : 

a  Ahy!  dist  il ,  biau  père,  vous  m'aviez  conté 

«  Que  se  mon  corps  estoit  en  nul  péril  entré 

«  De  mort  ou  de  prison ,  che  est  la  vérité, 

a  Que  me  secourriés  de  bonne  volenté; 

«  Or  en  ai  bien  mestier  :  par  Dieu  de  majesté , 

a  Père,  secoures  moi,  si  vous  en  sarai  gré.  » 

Dont  se  seigne  Robastre  de  Dieu  de  majesté. 

Adonc  n'eussiez  pas  .xil.  deniers  conté 

Que  Malabron  li  vint,  le  luiton  afilé, 

Et  voit  les  Sarrasins  qui  ont  emprisonné 

Robastre  le  gentil  et  durement  lié. 


8195-8328  GaUFREY.  247 

Le  folet  ot  sa  cape  vestu  et  endossé  ; 

Si  n'est  nui  qui  le  voie,  che  est  la  vérité, 

Puis  que  il  a  sa  cape  vestu  et  endossé. 

Batre  pourroit  .1.  homme  tout  à  sa  volenté 

Que  nul  ne  le  verroit  qui  soit  de  mère  né. 

V^enus  est  à  Robastre,  si  a  en  haut  parlé, 

Si  haut  que  li  jaiant  en  sunt  espuanté, 

Pour  chcn  qu'il  n'ont  nulhui  véu  ne  avisé. 

Ht  Malabron  parole,  Robastre  a  ramposné  : 

•(  Tenés  vous  là ,  Robastre  ,  et  je  chà  me  tendre; 

H  Le  mot  que  vous  déistes  vous  guerredonneré. 

«  Quant  vous  fustes  dechà  outre  la  mer  passé, 

K  Que  j'u  pour  vostre  amour  tant  de  paine  enduré, 

K  Et  que  vous  hu  dechà  sus  mon  col  aporté, 

-c  Vous  trouvastes  Hernaut  de  Biaulande  l'ainsné, 

H  Et  il  vous  demanda  qui  vous  avoit  passé , 

«.  Et  vous  li  respondistes  ch'avoit  esté  maufé , 

«  Il  m'en  souvient  moult  bien;  par  la  foi  que  doi  Dé, 

tt  Je  ne  sui  pas  déable  ne  je  ne  sui  maufé, 

u  Ains  sui  de  la  partie  au  roi  de  majesté, 

K  Qui  en  chest  siècle  m'a  issi  fet  don  donné 

'c  Q_ue  par  le  monde  vois  tout  à  ma  volenté, 

«  Et  en  toutez  manières  est  bien  mon  cors  mué, 

u  Mes  n'ai  lai  de  maufere  homme  crestienné.  « 

Ht  Robastre  respont  :  «  Ichen  fu  vérité, 

<c  Si  m'en  vint  à  la  bouche ,  ne  m'en  sui  [pas]  gardé  ; 

fi  Mes  trop  sui  esbahi ,  par  Dieu  de  majesté, 

«  Quiex   C.  mile  déables  le  vous  ont  ja  conté.  » 

Et  Malabron  respont  :  «  Par  la  foi  que  doi  Dé, 

K  J'estoie  loi[n]g  de  toi  près  d'une  réauté, 

K  Et  s'oï  bien  le  mot  quant  te  fu  escapé.  » 

Et  quant  lez  .x.  jaians  ont  le  mot  escouté, 

Li  .1.  en  avoit  l'autre  durement  regardé. 

«  Compeins,  vois  tu  cheli  qui  ainsi  a  parlé.? 


k 


24^  GaUFREY..  8ji9-S2(S2 

—  Nennil,  fet  il,  compeins,  par  Mahommet  mon  Dé. 

ce  Je  croi  ch'est  le  prison  qu'avon  encaenné; 

«  Or  tost  couron  li  sus,  si  soit  bien  bastonné.  » 

Lors  viennent  à  Robastre  ,  si  l'ont  bien  astelé. 

Ne  se  pot  revengier  pour  chen  qu'estoit  lié  ; 

Le  cuer  u  cors  li  est  pour  les  cous  resonné. 

Et  Malabron  son  père  en  a  A.  ris  geté , 

Et  puis  li  a  en  haut  maintenant  escrié  : 

((  Robastre,  or  te  souviengne  que  m'apelas  maufé! 

((  Se  le  mot  ne  te  fust  de  la  bouche  escapé , 

rt  Tu  n'eusses  esté  féru  ne  adesé  , 

a  Et  si  te  délivrasse  et  envoiasse  au  tref.  » 

Et  Robastre  s'escrie  :  «  Merchi ,  pour  amour  Déî 

(V  S'il  vous  vient  à  plesir,  aiez  de  moi  pité , 

«  Et  je  vous  jur  sus  sains  jamez  ne  le  dire, 

.'.  Ains  diroi  qu'estes  Dieu  ,  se  il  vous  vient  à  gré. 

«  James  encontre  vous  ne  diroi  foleté , 

«  Mes  que  vous  fachiés  tant  que  je  soie  escapé , 

«  Et  qu'avec  Gaufrey  soie ,  qui  si  est  démente  ; 

«  Moult  dout  que  li  paien  ne  le  m'aient  tué. 

«  Chesle  première  fois  doit  estre  pardonné  ; 

(i  Li  père  doit  avoir  de  son  enfant  pité.  » 

Et  Malabron  respont  :  «  Vous  ditez  vérité.  » 

Venus  est  à  Robastre  ,  n'i  a  plus  demouré , 

Du  pant  de  son  mantel  l'a  tantost  afublé, 

Puis  ne  l'ont  li  jaiant  véu  ne  avisé; 

Ne  soivent  où  il  est  ne  quel  part  est  aie. 

Li  .1.  regarde  l'autre,  tous  sunt  espuanté. 

«  Par  Mahommet,  font  il,  nous  sommes  enchanté! 

«  Où  en  va  le  glouton?  Quel  part  est  il  aie  ? 

—  Je  ne  sai ,  dist  le  tiers ,  par  Mahommet  mon  Dé  ; 

«  Mes  je  sui  moult  dolent  que  je  ne  l'ai  tué.  » 

Et  le  fier  Malabron  n'i  a  plus  demouré, 

A  Robastre  a  les  poins  et  les  pies  desliés. 


8a6i— 8i96  Gaufre  Y.  249 

Malabron  le  luiton  Robastre  deslia , 
Et  quant  l'ot  deslié  grant  joie  démena. 
De  sens  moult  merveillex  Malabron  s'apensa 
Des  .X.  félons  jaians  qu'il  les  enchantera. 
Le  folet  dist  .1.  carne  qu'il  ot  apris  piecha  , 
Que  les  branches  de  l'arbre  si  forment  conjura, 
En  guise  de  sarpent  chascune  transmua; 
Si  comme  grosse  estoit,  le  serpent  resembla. 
A  l'arbre  contreval  chascune  pendilla, 
Chascune  feu  et  flambe  par  la  gueule  jeta. 
Chele  qui  fu  ne  giete  moult  durement  sifla 
Que  toute  la  campengne  en  bruit  et  resonna. 
Les  .X.  jaians  le  voient,  chascun  s'espuanta,  ^ 

Et  tout  le  plus  hardi  en  la  fuie  tourna;  M 

Vers  la  chité  jaiante  qui  pot  fuir  ala. 
Malabron  et  Robastre  sous  l'abre  demoura  ; 
Dont  a  dit  à  Robastre  :  «  Aies  vous  ent  par  chà. 
(c  Vés  là  le  tref  Gaufrey ,  qui  pour  vous  douleur  a  ; 
«  Morhier  est  desconfit,  en  sa  chité  s'en  va. 
«  Je  vous  ai  secouru ,  et  pour  vous  ving  je  chà  ; 
«.  Mes  ta  foie  parole  malement  m'ennuia  : 
«  Se  jamez  vous  avient,  il  vous  en  mesquerra. 
«  Gardez  vous  de  maudire,  mon  cuer  vous  amera, 
«  Et  à  tous  vos  besoing  moult  bien  vous  aidera. 
—  Sire,  vostre  merchi  »,  le  ber  respondu  a. 
A  icheste  parole  Malabron  s'en  ala. 
Que  Robastre  ne  sot  quel  part  il  s'en  tourna, 
Droit  vers  le  tref  Gaufrey  Robastre  s'en  ala. 

Or  diron  de  Gaufrey  comment  il  esploita. 
Que  Morhier  et  sa  gent  hors  du  camp  encacha  ; 
Desi  qu'au  premier  pont  li  encaus  en  dura, 
Tant  i  perdi  Morhier  de  la  gent  desloial , 
Plus  de  .1111.  milliers  que  il  i  amena, 
N'emmena  c'un  millier;  tous  les  autrez  lessa, 


m 


2<0  GaUFREY.  8297-8330 

Encor  fu  il  tout  lié  quant  i!  en  escapa. 

En  la  chité  jaiante  ileuc  sa  gent  entra. 

Atant  es  vous  Gaufrey  ,  qui  de  près  l'encaucha. 

Ja  fust  entré  laiens,  quant  le  portier  lascha 

La  porte  couléiche;  par  itant  demoura. 

Moult  est  dolent  Gaufrey  quant  Morbier  escapa  ; 

Entre  li  et  sa  gent  ariere  retourna. 

Et  a  véu  Robastre  qui  devant  li  ala; 

De  la  joie  qu'il  et  tout  s'en  esléeicha. 

Il  est  venu  à  II  et  si  li  demanda 

Comment  des  .X.  jaians  Robastre  s'escapa. 

Et  Robastre  respont  :  «  Damedieu  m'i  aida, 

'(  Et  Malabron  mon  père,  qui  pas  ne  m'oublia.  r> 

Et  quant  Gaufrey  l'oï ,  de  sa  main  se  seigna  ; 

Nus  ne  diroit  la  joie  que  le  ber  démena. 

Puis  a  dit  que  Morbier  le  fel  le  comperra; 

S'as  mains  le  puet  tenir,  as  fourques  le  pendra. 

Or  diron  de  Morbier  comment  il  esploita  : 
A  refremer  les  portes  moult  très  bien  quémanda, 
De  la  perte  qu'a  feite  Mahommet  leidenja. 
Et  dit  que  mes  nul  jour  du  cuer  ne  l'emmera  ; 
Puis  jura  Apolin  ,  son  Dieu  où  se  fia. 
Que  mes  de  la  chité  nul  jour  ne  mouvera 
De  chà  qu'à  Gloriant  le  secours  amerra. 
Et  Gaufrey  fu  as  très,  qui  Damedieu  jura 
Que  jamez  en  sa  vie  nul  d'eus  ne  mouvera 
Desique  à  icbele  eure  que  il  dedens  sera. 
Mes  or  diron  du  mes  que  Morbier  envoia 
Pour  querre  le  secours  Gloriant ,  qu'il  ama, 
Et  au  roi  Machabré,  qui  ové  li  ala 
A  Mesques  la  cbité,  dont  chascun  retourna. 
Et  le  fier  mesagier  tant  durement  ala 
Qu'à  la  cbit  Macbabré  droitement  assena. 
U  paies  lés  la  tour  tout  maintenant  monta, 


«ni— Sj^î  Gaufrey.  251 

Maprin  et  Flordespine  tout  maintenant  trouva. 

>(  Amis,  d'ont  viens?  où  vas?  ne  le  me  chelez  ja.  » 

Et  li  mez  li  respont  que  il  ja  li  dira  : 

a  Sire,  le  roi  Morhier  si  m'a  envoie  chà  : 

(c  L'autr'ier  en  son  rivage  tant  de  nés  ariva 

«•  Que  le  hable  dessous  une  lieue  en  dura. 

f(  Francheis  l'ont  assegié ,  dont  ja  tant  en  i  a , 

ft  .LX.  mile  sunt,  qui  à  droit  les  esma. 

rt  Le  roi  issi  contre  eus,  mes  moult  perdu  i  a; 

«  Or  mande  le  secours,  que  grant  mestier  en  a.» 

Flordespine  la  gente  la  parole  escouta; 

Or  ne  demandés  mie  se  grant  joie  mena. 

Adonc  parla  Maprin ,  le  mesage  apela  : 

«  Amis,  chen  dist  Maprin,  nisun  séjour  n'i  a; 

«  Aler  vous  en  estuet  en  Honguerie  de  là. 

«  Gloriant  trouvères,  revenus  est  piecha , 

cf  Et  Machabré  mi  sire,  qui  avec  li  ala.  » 

Le  roi  demande  l'eve  ,  et  erroment  lava  ; 

Au  mengier  sunt  assis,  qui  longuement  dura. 

Le  mes  après  disner  le  congié  demanda, 

Maprin  et  la  puchele  à  Mahon  quémanda; 

Et  eus  li  ensement  :  à  itant  s'en  tourna. 

DÈS  or  s'en  va  li  mes,  que  Damedieu  maudie! 
Le  dromadeire  point  tout  droit  vers  Honguerie. 
Or  oés  que  refist  la  puchele  eschevie  : 
Ele  a  dit  à  Maprin  :  «  Or  ne  vous  ennuit  mie, 
«  Je  me  vois  reposer  en  ma  chambre  série; 
«  Je  ne  dormi  bien  a  .Ilil.  nuis  et  demie.  » 
Et  Maprin  li  respont  :  «  Aies,  à  Dieu,  m'amie.  » 
La  puchele  s'en  tourne,  que  plus  ne  s'i  detrie  ; 
Venue  est  en  la  chambre  de  fin  marbre  entaillie, 
Et  quant  ele  fu  ens ,  Lion  l'a  veroullie. 
.L  chierge  a  alumé  le  ber  chiere  hardie, 


2S2  GaUFREY.  8îé4--3j97 

Pour  venir  as  Francheis,  que  Jhesus  benéie. 

Par  la  vouîe  s'en  vont ,  qui  bien  fu  entaillie. 

Grant  joie  ont  nos  Francheis  quant  la  bêle  ont  coisic  ; 

Berart  du  Mont  Didier  par  amours  la  festie. 

«  Segnors,  dist  la  puchele,  or  vous  croist  segnourie. 

".  Orains  vint  .1.  mesage  en  la  sale  voutie 

«  Qui  nous  dist  que  Francheis  sunt  passés  à  navie  ; 

a  Plus  de  .Lxm.  ensemble,  à  ost  banie. 

a  La  chité  jaiante  ont  ja  par  forche  seisie 

a  Au  plus  félon  paien  qui  soit  u  mont  en  vie, 

«  Que  il  ont  ja  cachié  du  camp  par  arramie; 

«  Pour  chen  mande  secours  Gloriant  de  Honguerie, 

«  Et  Machabré  mon  père,  qui  tant  a  segnorie. 

«  Or  soi  bien,  sire  Do,  quoi  que  nus  hons  en  die, 

«  Que  ch'est  Gaufrey  vo  fix,  à  la  chiere  hardie , 

«  Qui  pour  l'amour  de  vous  est  passé  en  Honguerie. 

«  Or  va  querre  li  mes  Gloriant  en  aie; 

«  Mez,  par  la  foi  que  doi  le  fis  sainte  Marie, 

«  Tout  autrement  ira  ains  samedi  compile. 

a  Savez  que  vous  ferés,  bonne  gent  segnourie.^ 

a  Gloriant  le  félon,  à  la  maie  cuirie  , 

«  Vous  mandera  là  sus  en  la  sale  voutie; 

«  Si  mesdira  li  .1.  de  la  loi  paiennie, 

«  Et  li  autre  dira  devant  la  gent  haïe 

<i  Que  Mahon  est  bon  Dieu  et  moult  a  segnorie, 

«  Que  la  terre  et  le  chiel  a  tout  en  sa  baiilie; 

ce  L'estrif  voudra  véir  Gloriant  de  Honguerie, 

«  Et  je  l'en  proierai  de  la  moie  partie. 

ce  Je  vous  feroi  armer,  à  chen  ne  faudrés  mie, 

a  Et  li  autre  seront  en  ma  chambre  voutie. 

e  Chascun  ara  u  dos  la  fort  broigne  vestie , 

a  L'espée  chainte  au  lés,  clere,  trenchant,  fourbie; 

a  Adonc  pourront  saillir  en  la  sale  voutie. 

«  Si  ferés  à  main  casque,  bonne  gent  segnorie; 

«  Ne  roi  ne  amirant  n'i  espargniés  vous  mie.  » 


8598—8429  Gaufre  Y.  253 

Et  Berart  respondi  :  «  Fel  soit  qui  ne  Totrie  !  » 

Or  diron  du  mesage,  qui  pas  ne  se  detrie. 
Tant  point  le  dromadeire  qu'à  la  chit  de  Honguerie 
Est  venu  le  mesage  ,  que  Damedieu  maudie. 
Là  trouva  Gioriant,  qui  Dex  doinst  maie  vie. 

En  la  chit  de  Honguerie  s'en  est  li  mes  venus; 
Très  parmi  la  chité  s'est  li  glout  esméus. 
Entresi  qu'au  paies  ne  s'estoit  arestus  ; 
Au  perron  sous  la  tour  est  li  mes  deschendus, 
Le  dromadaire  lesse,  s'est  u  paies  venus. 
Là  trouva  Gioriant,  qui  estoit  revenus 
De  Mahon  aorer ,  de  Mesques  là  dessus. 
Le  glout  s'agenoulla,  si  li  rendi  salus  : 
«  Mahommet  vous  saut,  sire,  et  la  soue  vertus!  » 
Et  Gioriant  respont  :  «  Bien  soies  tu  venus. 
«  D'ont  viens  et  de  quel  terre  ?  tu  semblez  esperdus. 
«  Contez  vostre  mesage;  bien  serés  entendus. 
—  Sire,  chen  dist  le  glout,  je  sui  à  vous  venus, 
«  A  vous  m'a  envoie  Morbier,  le  vostre  drus, 
«  Le  jaiant  debonneire ,  devers  la  borne  Arîus. 
«  Francheis  sunt  en  sa  terre  par  lor  forche  venus: 
«  Bien  sunt  .LX.  mile  chevaliers  à  escus 
«  Sans  la  piétaille  à  pié,  dont  n'est  conte  tenus. 
«  Sa  terre  est  embrasée,  son  pais  est  perdus, 
«  Sa  chité  ont  assise  li  cuvert  mescréus. 
(c  Et  il  est  vos  bons  linges,  vous  estez  ses  escus. 
«  Par  moi  vous  a  mandé  que  il  soit  secourus* 
«  Et  se  vous  li  faillies,  bien  doit  estre  séus, 
«  U  guerpira  Mahon  et  toutes  ses  vertus.  » 
Gioriant  l'a  oï,  près  n'est  du  sens  issus. 
En  sa  main  tint  le  roi  .1.  coûte!  esmoulus-, 
Plain  pié  ot  d'alemele  et  fu  devant  agus. 


254  Gaufrey.  8430— 84e 

Au  mesage  le  lanche  par  si  ruiste  vertus 

Que  parmi  le  costé  est  le  coûte!  courus  : 

Le  cuer  u  corps  li  coupe,  mort  quéi  estendus. 

«  Par  Mahon  !  font  paien ,  chil  est  trop  tost  venus. 

Machabré  l'a  véu  ,  moult  en  fu  irascus, 

Moult  blasme  Gloriant  de  chen  qu'il  l'a  férus. 

Et  Gloriant  respont ,  dolent  et  irascus  : 

«  N'oés  vous  mon  damage  qu'il  m'a  amentéus? 

(c  Par  cheli  Mahommet  qui  pour  nous  fet  vertus, 

or  Mar  i  sont  arivé!  Il  seront  tous  pendus. 

ce  Puis  passeroi  la  mer  sus  Kallon  le  membrus, 

a  Qui  ja  m'ochist  Bermant ,  mon  ami  et  mon  drus; 

a  Kallemaine  sera  par  la  gueule  pendus, 

«  Et  saint  Denis  le  grant  estera  abatus  ; 

«  Là  poseron  Mahon,  qui  pour  nous  fet  vertus. 

a  Or  verroi  qui  sera  mon  ami  et  mon  drus. 

«  Gardés  qu'apresté  soient  li  jenne  et  li  canus; 

(c  Le  matin  mouveron,  quant  jour  iert  apparus.  » 

Chele  nuit  sunt  remés  li  paien  mescréus. 

L'endemain  par  matin,  quant  jour  fu  apparus, 

S'est  atourné  le  roi  Gloriant  le  canus, 

Et  le  roi  Machabré  à  la  fiere  vertus; 

Li  sommier  sunt  troussé,  paien  sunt  esméus 

Droit  vers  la  tour  Barbel,  tout  le  chemin  herbus. 

Des  jornées  qu'il  font  n'iert  ja  conte  tenus; 

Entrés  sunt  en  la  vile  li  paien  mescréus. 

Au  deschendre  lor  est  Maprin  devant  venus , 

Et  la  franche  puchele  au  gent  cors  esléus, 

Flordespine  la  bêle  ,  à  qui  Dex  doinst  saius. 

a  Père,  dist  la  puchele,  bien  soiez  vous  venus, 

a  Et  vous  et  Gloriant  à  la  fiere  vertus! 

—  Fille,  dist  Machabré,  li  vostre  dieu  Cahus 

a  Soit  de  vostre  cors  garde,  par  la  soue  vertus! 

—  Chil  vous  puisse  garder  »,  la  bêle  a  respondus. 


84^4-8496  Gaufre  Y.  2çç 

Et  puis  dist  coiement ,  c'om  ne  l'a  entendus  : 
«  Ichil  soit  de  moi  garde  c'om  apele  Jhesus  ! 

—  Comment  vous  est,  ma  fille  ?  dist  Machabré  li  drus. 

—  Sire,  dist  la  puchele,  bien,  la  merchi  Cahus; 

et  Et  si  vous  di,  biau  père,  chest  païs  fust  perdus, 
«  Ne  fust  Maprin  le  preus,  ichil  qui  est  mon  drus. 
«  Quant  lessié  vous  éusmes ,  que  fusmes  revenus, 
(i  Les  Francheis  encontrasmes,  qui  estoient  venus 
a  Espier  vo  païs  pour  vous  mètre  à  confus  ; 
«  Mes  mon  ami  s'est  si  envers  eus  maintenus 
a  Que  par  son  cors  tout  seul  furent  li  .c.  vaincus. 
«  En  prison  en  mist  .xil.,  qui  vous  furent  rendus. 
«  Tous  éust  les  Francheis  par  les  gueulez  pendus 
a  Quant  je  li  fis  lessier  pour  estre  miex  créus; 
a  Jéuner  les  feson ,  ne  sunt  pas  bien  péus. 

—  Mahon,  dist  Machabré,  aoré  soies  tu  ! 

«  Qui  en  vous  a  fianche,  il  n'iert  ja  dechéus. 

a  Par  cheli  .Mahommet  qui  pour  nous  fet  vertus, 

«  Ja  serés  espousée  ,  or  est  le  jour  venus, 

«  Que  je  plus  n'atendroie,  pour  le  roiaume  Artus, 

«  Que  Maprin  ne  vous  prengne,  qui  est  le  vostredrus. 

«  Puis  manderon  no  gent,  et,  quant  seront  venus, 

a  S'iron  aidier  Morhier  à  la  fiere  vertus- 

«  Francheis  ochirron  tous,  quant  serons  revenus; 

«  S'iron  querre  Kallon,  qui  tant  est  repcnus. 

a  Todroi  li  la  couronne,  roi  sera  abatus; 

a  Si  la  donroi  Maprin,  qui  est  le  vostre  drus, 

«  Et  sera  roi  de  Franche,  je  l'ai  bien  pourvéus. 

—  Sire,  vostre  merchi  »,  Maprin  arespondus. 
Flordespine  l'entent,  tout  a  le  sanc  meus. 
Puis  a  dit  bêlement  :  «  Ains  soies  vous  pendus 
«  Que  Kallemaine  soit  vaincu  ne  dechéus , 

a  Ne  le  gentil  Gaufrey,  qui  dechà  est  venus.  » 


2, 6  GAUFREY.  8497-8no 

Flordespine  la  bêle,  à  la  clere  fachon, 
A  son  père  apelé,  Machabré  le  félon. 
«  Père ,  dist  la  puchele ,  or  oés  ma  reson  : 
,.  Avant  ier  me  conta  mon  chambellenc  Lion 
a  Que  il  avoit  oï  Garin  en  la  pnson , 
«  Rigreter  li  o\  Tervagant  et  Mahon  ; 
..  Assez  tost  i  cresroit,  si  comme  nous  cuidon,_ 
«  Que  moult  bien  l'escouta  mon  chambellenc  Lion. 
«  AÏrès  Garin  i^arla,  si  comme  il  dit,  Doon, 
•c  Et  dist  que  Mahommet  ne  valoit  .1.  bouton. 
c<  Garins  dist  si  feisoit ,  et  que  par  h  vit  on , 
.(  Chil  qui  despist  Mahon  amener  le  doit  on, 
(c  Et  ne  doit  pas  avoir  de  la  mort  garison , 
K  Et  cheli  qui  le  croit  si  ait  remireson.  « 
Et  Machabré  respont  :  «  Par  mon  dieu  Baraton , 
,,  Se  ch'est  voir  que  Garins  vueille  crerre  Mahon 
.c  Et  lessier  Jhesuet,  qui  ne  vaut  .1.  bouton, 
«  Il  ara  de  la  mort  garant  et  garison  ; 
«  Ne  ia  plus  que  mon  cors  n'ara  il  se  bien  non.  « 
Où  qu'il  voit  Gloriant,  si  l'a  mis  à  reson , 
Et  que  li  dui  Francheis  ont  fet  estnveson , 
Et  que  par  mautalent  est  Garins  de  Doon 
Pour  chen  que  il  ne  croit  Tervagant  et  Mahon. 
Et  Gloriant  respont  en  guise  de  félon  : 
.<  Foi  que  doi  Apolin  .  qui  sainte  loi  tenon, 
«  Après  disner,  pour  voir,  la  bataille  verron: 

a  Garins  se  combatra  en  l'onneur  de  Mahon  , 

0,  Et  pour  son  Dieu  Jhesu  se  combatra  Doon. 

«  Se  Garins  est  vaincu,  maintenant  1^  pendon; 

,,  Si  feron  nous  les  Frans  tous  ensemble  et  Doon. 

«  Et  se  Do  est  vaincu  ,  Garin  respiteron  , 

«  Et  si  l'apeleron  le  campion  Mahon; 

»  Mes  li  autre  n'aront  de  la  mort  garison.  » 

Et  respont  Machabré:.  Et  nous  bien  l'otroion.. 


855'-85é4  GaUFREY.  2^7 

A  ichestc  parole  montèrent  u  donjon. 

Maprin  a  apelé  Gloriant  le  félon  , 

Et  Machabré ,  le  roi  à  la  fiere  fachon  , 

Apela  Flordespine,  qui  moult  avoit  chief  blont  : 

<(.  Venés  avant,  ma  fille,  nous  le  vous  quemandon. 

—  Sire ,  chen  dist  la  bêle,  vostre  quemant  feron.  « 

Machabré  l'a  seisi  au  pant  du  siglaton. 

Gentefu  lapuchele,  si  ot  bêle  fachon; 

Si  cheveul  resembloient  d'or  fin  ou  de  laton. 

D'une  part  l'adestra  Gloriant  le  félon  ; 

Droit  à  la  synagogue  s'en  tournent  à  bandon. 

Maprin  ala  après,  qui  ait  maléichon  ; 

Là  espousa  la  bêle  devant  l'autel  Mahon. 

Et  la  bêle  souspire  et  tient  le  chief  embron, 

Et  jure  Damedieu  et  son  saintisme  non 
Qu'ains  la  nonne  sara  Berart  cheste  lechon. 
U  paies  reperierent,  où  apresté  ot  on 
Moult  riche  le  mengier,  et  en  i  ot  foison. 
Moult  fu  fort  le  paies  de  l'euvre  Salemon , 
Et  la  tour  sus  la  roche  feite  à  compassion, 
Plus  roonde  que  pomme  entour  et  environ. 
Et  fu  haute  la  roche  le  tret  à  .1.  boujon, 
Et  la  tour  fu  dessus  dont  nous  ichi  parlon  ; 
.1.  pont  ot  sus  la  tour  par  dessus  quoi  passon. 
Quant  la  porte  est  fremée  et  mis  le  poulion  , 
La  tour  se  deffendroit,  si  corn  lisant  trouvon , 
De  tous  les  os  du  monde,  s'il  erent  environ, 
Mes  qu'il  éust  dedens  de  viande  foison. 
Sec^nors,  en  chele  tour  dont  nous  ichi  parlon 
Estoit  la  fleur  de  Franche  du  roiaume  Kallon. 
U  paies  en  monta  Gloriant  le  félon  , 
Et  tenoit  la  puchele  par  l'ermin  pelichon. 
Machabré  est  monté  avec  eus  u  donjon, 
Et  Maprin ,  qui  ara  par  temps  son  guerredon , 
Gaufrey.  1 7 


258  GaUFREY.  8jéj— 8J97 

Ainsi  corn  vous  orrés,  se  nous  avant  lison. 

La  puchele  apela  son  chambellenc  Lion, 

A  une  part  le  trait  la  puchele  0  chief  blon, 

Et  li  dist  en  l'oreille ,  si  que  ne  l'oï  hon  : 

«  Savez  que  vous  ferés .  gentil  fix  de  baron  ? 

ce  Vous  en  irés,  amis,  tout  droit  en  la  prison  , 

ce  Si  porterés  des  armes  et  plenté  et  foison. 

ce  Feites  armer  Berart  coiement,  à  larron  , 

ce  Et  li  et  tous  les  autres,  fors  Garin  et  Doon. 

ce  Ches  .11.  mandera  ja  Gloriant  le  félon. 

ce  Je  li  ai  fet  acrerre  la  plus  belle  aqueison 

ce  Conques  famé  déist ,  par  le  cors  saint  Simon  ! 

ce  Que  fet  li  ai  acrerre  que  Garins  croit  Mahon, 

a  Et  pour  tele  aqueison  se  prist  il  à  Doon 

ce  Que  Mahommet  ne  prise  la  monte  d'un  bouton. 

ce  Pour  chen  les  mandera  mon  père  el  donjon. 

ce  En  ma  chambre  seront  tuit  li  autre  baron  , 

ce  Et  tantost  corn  Garins  avéra  le  baston , 

ce  Courront  sus  Sarrasins  entre  li  et  Doon , 

ce  Et  li  autre  saudront  de  la  chambre  à  bandon  ; 

ce  Se  ja  .1.  en  escape,  ja  n'aient  il  pardon. 

—  Dame,  à  vostre  plesir  »,  che  li  a  dit  Lion. 

Lion  le  chambellenc  n'i  est  plus  demourés  ; 
De  la  sale  se  part,  s'est  en  la  chambre  entrés, 
Et  puis  referme  l'uis ,  comme  vassal  sénés  , 
Puis  a  pris  arméures  largement  et  assés. 
U  pertrus  de  la  voûte  est  Lionnez  entrés , 
Venus  est  à  la  chartre,  s'a  Francheis  apelés  : 
a  Segnors ,  chen  dist  Lion ,  savez  que  vous  ferés  ? 
ce  Feites  isnelement  et  tost ,  si  vous  armés  ; 
ce  Garins  demourra  chi  et  Do  li  adurés. 
ce  De  l'amiral  seront  ja  au  disner  mandés, 
ce  Garins  dira  qu'il  croit  Mahon  et  ses  bontés, 


8j98— 8651  GaUFREY.  259 

a  Et  Doon  respondra,  aussi  corn  forsenés, 

«  Que  Mahommet  ne  vaut  vaillant  .1.  chien  tués. 

(c  On  vous  aportera  armez,  si  vous  armés. 

«  Etii  autre  seront  en  la  chambre  enfermés; 

«  Hors  saudront  de  la  chambre  quant  vous  serez  mellés. 

«  Mes  ma  dame  vous  mande  que  nul  n'en  déportés  : 

«  Ochiéstout  à  fet  quanque  vous  trouvères.  » 

Et  Garins  respondi  :  «  Si  soit  com  vous  voudrés.  » 

Quant  Berart  le  gentil  a  lez  mos  escoutés, 

Il  n'ot  mez  autel  joie  puis  l'eure  qu'il  fu  nés. 

L'archevesque  Turpin  s'est  lés  lui  arestés, 

Tierri  et  Salemon,  Aliaume  le  membres, 

Et  les  barons  de  Franche  dont  vous  oï  avés. 

A  icheste  parole  s'est  chascun  adoubés; 

Il  vestent  lez  haubers  qu'ot  Lion  aportés, 

Et  chaingnent  les  espées  à  lor  senestres  lés, 

Et  ont  les  bachinés  dessus  les  chiés  posés  : 

A  la  guise  de  Franche  se  sunt  bien  adoubés. 

«  Hé  Dex!  chen  dist  Turpin  ,  qui  de  Vierge  fus  nés, 

«  Verroi  je  ja  le  jour  que  soion  assemblés 

a  As  félons  Sarrasins  cuvers  et  parjurés.? 

«  A  cheste  bonne  espée,  qui  me  pent  au  costés, 

«  Par  la  foi  que  doi  Dieu ,  seront  si  confessés 

«  Que  bien  me  connoistront  quant  m'aront  avisés.  » 

Et  Berart  li  respont  :  a  Vous  estes  mes  privés. 

—  Segnors,  chen  dist  Lion  ,  feites  si ,  vous  hastés. 

«  .1.  félon  Sarrasin,  qui  est  Maprin  nommés, 

c(  A  ma  dame  espousée  ;  u  paies  le  verres  : 

«  Ch'est  chil  qu'en  la  caiere  tout  seul  séir  verres; 

«  Mes  ma  dame  vous  mande  ,  si  chier  com  vous  Pavés , 

ce  Que  Maprin  l'espousé  premièrement  ferés.  » 

Et  Berart  li  respont,  que  bien  estoit  sénés  : 

ce  Amis,  si  sera  fet  com  vous  le  quémandés.  » 

A  icheste  parole  sunt  en  la  chambre  entrés. 


26o  GaUFREY.  8632—8664 

Et  Lion  le  gentil  ne  s'i  est  arestés , 

Ains  lor  a  dit  :  «  Segnors,  d'ichi  ne  vous  mouvés 

«  Jusqu'à  tant  que  sera  là  sus  le  cri  levés.  » 

Et  Berart  respondi  :  «  Si  com  vous  quémandés.  » 

A  icheste  parole  s'en  est  Lion  aies, 

Entresi  qu'au  paies  ne  s'i  est  arestés 

Où  le  roi  Gloriant  estoit  et  Machabrés. 

Au  paies  en  monta  Lion  le  combatant. 
Là  trouva  la  puchele  et  le  roi  Gloriant, 
Et  le  roi  Machabré,  Maprin  le  mescréant; 
Et  Lion  lor  a  dit  :  «  Tous  vous  saut  Tervagant.  » 
Et  Machabré  respont  :  «  Lionnet,  bien  veignant. 
—  Sire,  chen  dist  Lion,  pour  quoi  demourés  tant.? 
«  Que  la  viande  est  preste ,  puis  fussiés  bien  avant  : 
«  Aies ,  sire ,  lavés  tost  et  delivrement.  » 
Et  Machabré  respont  :  «  Trop  parlés  avenant.  « 
A  icheste  parole  s'est  levé  Gloriant, 
Et  il  et  la  puchele  lavèrent  tout  avant. 
.1.  faudestuel  d'or  fin  aporta  .1.  serjant  ; 
La  puchele  et  Maprin  s'asistrent  tout  avant, 
Puis  s'asist  Machabré  et  le  roi  Gloriant, 
Et  toute  lor  mesnie  maint  et  quemunalment. 
Moult  bien  furent  servi  du  tout  à  lor  talent. 
Si  com  l'en  ot  servi  du  premier  mes  avant, 
Commencha  à  parler  l'amiral  Gloriant, 
Et  dist  à  Machabré  :  «  S'il  vous  vient  à  talent, 
ce  Nous  manderon  Doon  devant  nous  maintenant , 
«  Et  Garin  de  Monglane,  qui  est  preus  et  vaillant, 
a  Si  lor  donron  à  boire  et  claré  et  piment; 
«  Mes  ja  n'i  mengeront  par  nul  homme  vivant. 
«  Quant  seront  enivré,  je  vous  di  et  gréant, 
«  L'un  se  prendra  à  l'autre ,  que  le  verront  la  gent  ; 
«  Si  nous  i  deduiron  jusqu'à  l'avesprement. 


866f— 8698  GaUFREY.  261 

«  Puis  seront  traînés  à  queue  de  jument.  » 

Et  Maprin  li  respont  :  «  Bien  seroit  avenant  ; 

«  Le  roi  les  ira  querre,  que  je  le  li  quemant.  » 

Et  Lionnet  respont  :  «  Chen  ne  seroit  noient  ; 

«  Ne  vendront  pas  pour  li ,  ne  soit  pas  lor  romant  ; 

«  Mes  je  les  irai  querre,  s'il  vous  vient  à  talent. 

—  Par  Mahon!  je  l'otroie»,  distle  roi  Gloriant. 

Et  quant  li  paien  l'oent,  si  en  ont  joie  grant; 

Et  dist  li  .1.  à  l'autre  :  «  Or  verron  ja  li  Franc 

a  Comment  s'entrebatront  par  devant  Gloriant.  » 

Tel  en  démena  joie  qui  puis  en  fu  dolent , 

Ainsi  com  vous  orrés  assés  prochainement. 

Lionnet  prist  les  clés,  si  s'en  tourna  à  tant 

Très  par  devant  la  chambre  où  estoient  li  Franc  ; 

Lionnet  lor  a  dit  aussi  qu'en  trespassant  : 

«  Or,  soies  prest ,  Berart ,  et  vous  et  vostre  gent.  » 

Puis  est  outre  passé,  et  n'en  fet  nul  semblant, 

Que  ne  s'en  aperchoivent  la  Sarrasine  gent; 

Et  a  dit  à  Garin  :  «  Feites  delivrement; 

ce  Vous  et  Do  de  Maience  venés  à  Gloriant, 

ce  Où  il  siet  au  mengier  entre  li  et  sa  gent. 

«  Or  vous  pri  je,  barons,  que  parlés  sagement , 

«  Que  le  jour  est  venu,  je  le  sai  vraiement, 

«  Que  serés  délivrés  à  Dieu  quemandement.  » 

Et  quant  Garins  l'oï,  si  en  ot  joie  grant; 

De  la  chartre  est  issu ,  de  Dieu  se  va  seignant , 

Et  si  a  fet  Doon,  qu'adès  le  va  sievant. 

Lionnet  les  amaine  u  plus  haut  mandement, 

Là  où  sist  à  la  table  l'amiral  Gloriant, 

Maprin  et  Flordespine  et  le  roi  Machabrant. 

Premier  parla  Garins,  qui  venoit  tout  devant: 

a  Chil  Mahommet,  dist  il,  en  qui  estes  créant, 

«  Apolin  et  Noiron  ,  et  Jupiter  le  grant, 

a  Margot  etBurgibuz,  où  vous  estes  créant, 


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202  GaUFREY.  8699-8732 

«  Chil  gart  et  benéie  le  fort  roi  Gloriant , 
a  Et  le  roi  Machabré ,  qui  tant  par  est  vaillant, 
«  Et  trestout  le  barnage  que  je  voi  chi  séant. 

—  Et  Mahommet  te  gart,  chen  respont  Gloriant, 
«  Qui  nous  donne  du  chiel  et  la  pluie  et  le  vent; 
«  Chil  vous  puisse  sauver,  s'en  li  estes  créant.  » 
Et  Garins  resnondi  :  «  Je  i  croi  vraiement, 

«  Si  que  vous  le  sarés  assés  prochainement. 

—  Donques  n'arés  vous  mal  »,  dist  le  roi  Gloriant. 
Adonc  se  tut  Garins,  Do  parla  hautement  : 

«  Chil  Damedieu,  dist  il,  qui  maint  en  Orient, 

«  Qui  tout  fourma  le  monde  et  la  terre  ensement, 

«  Et  nasqui  de  Marie  la  bêle  saintement, 

«  Et  ala  par  la  terre  grant  pieche  préeichant, 

«  Quant  Judas  le  vendi ,  le  traître  puant , 

«  As  Juïs  felenés  .xxx.  piechez  d'argent, 

«  Puis  le  mistrent  en  crois  les  Juïs  mescréant, 

ce  Et  fu  le  samedi ,  pour  voir,  resuscitant , 

«  Et  ala  en  enfer,  si  en  geta  sa  gent, 

«  Et  monta  en  ses  chiex  à  son  quemandement, 

«  Chil  gart  le  roi  Kallon ,  qui  douche  Franche  apent, 

a  Et  tous  les  .XII.  pers  et  trestoute  lor  gent! 

«  Par  tans  vous  feront  moult  courouchié  et  dolent; 

«  Chen  n'est  pas  traison  quant  je  le  di  avant. 

«  Et  le  Dieu  dont  je  parle,  par  son  quemandement , 

«  Confunde  Macabre  et  le  roi  Gloriant , 

ce  Et  tuit  li  Sarrasins  qui  sunt  Mahon  créant, 

a  Que  pourchiaus  estranglerent  sus  .1.  fumier  jesant. 

ce  Icheli  qui  le  croit  a  bien  perdu  le  sens, 

ce  Qu'il  n'a  plus  de  povoir  c'un  chien  pourri  puant  ; 

((  Mal  dehé  ait  de  Dieu  chil  qui  à  li  s'atent.  » 

Et  Garins  respondi  :  ce  Vous  parlez  folement. 

ce  Mahommet  fet  la  pluie  et  l'oré  et  le  vent, 

ce  Et  nous  donne  du  chiel  le  vin  et  le  fourment  ; 


87îî-87é<  GaUFREY.  26^ 

«  Ne  cresroi  plus  cheli  qui  en  Jérusalem 

«  Fu  batu  à  l'estache  sans  nisun  vestement; 

«  Mes  Mahommet  si  est  et  d'or  fin  et  d'argent  : 

«  Je  voudroi  crerre  en  li  dès  ichi  en  avant, 

«  Et  prouveroie  bien  par  devant  Gloriant, 

«  Encontre  vostre  cors  chi  endroit  maintenant, 

«  Que  Mahommet  si  est  .c.  mil  tans  plus  vaillant.  » 

Gloriant  l'a  oï ,  de  joie  va  saillant , 

Et  a  dit  à  Garin  sans  nul  delaiement  : 

«  Des  armes  ares  vous  assez  et  largement; 

(c  Mez  vous  ares  béu  et  mengié  tout  avant. 

«  Mez,  par  Mahon  mon  Dieu ,  en  qui  je  sui  créant,  ^ 

«  Doon  n'i  mengera  pour  nul  homme  vivant.  jLlj 

—  Sire,  non  ferai  je,  dist  Garins  le  puissant;  ^r 
«  Ains  aroi  fet  Doon  maté  et  recréant , 
«  Et  monsterroi  vers  li,  voiant  toute  vo  gent, 
«  Qu'il  n'est  nul  si  bon  Dieu  com  Mahon  le  puissant  : 
<(.  Aorer  li  ferai  ains  la  nonne  sonnant. 

—  Volentiers  le  verroie»,  dist  le  roi  Gloriant. 
Puis  dist  à  Doolin  :  «  Sire  veillart  puant, 
«  Et  vous  quel  le  ferés  ?  ditez  vostre  talent. 

—  Sire,  dist  Doolin,  je  vous  diroi  comment  : 
«  A  Garins  monsterroi,  que  verront  vostre  gent, 
«  Que  Mahon  ne  vaut  pas  .1.  ort  mastin  puant, 
«  Et  si  le  vous  feroi  maté  et  recréant. 
«  Mez  que  j'aie  .l.  escu  et  .l.  elme  luisant, 
«  Et  que  j'aie  une  espée  dont  bien  trenche  le  branc, 
(C  Garins  n'osera  ja  grouchier  ne  tant  ne  quant. 

—  Si  ferai,  dist  Garins,  par  Mahon  le  puissant! 
«  Se  j'estoie  ore  armé  de  l'auberc  jaserant, 
«  Vous  ne  m'oserïés  véir  par  mautalent.  » 
Et  quant  chest  mot  oï  le  fort  roi  Gloriant , 
Il  quémanda  Lion,  qu'il  voit  lés  li  estant. 
Que  il  voist  aporter  .il.  haubers  jaserans, 


'jfi 


264  Gaufre  Y.  8767-8798 

Et  avec  .11.  espées  esmoulus  et  trenchans; 

Que  que  il  mengera,  voudra  véir  le  camp. 

a  Sire,  dist  Machabré,  vous  n'en  ferés  noient  : 

a  De  traïson  me  dout ,  foi  que  doi  Tervagant  ! 

ce  Vous  baudrez  à  chascun  .1.  fort  escu  pesant 

H  Et    I.  baston  trucois  sans  plus  armes  trenchant. 

(c  Sire,  dist  Machabré,  savez  que  vous  ferois, 
H  Et  en  quele  manière  la  bataille  verrois? 
à  A  chascun  .1.  escu  et  .1.  baston  baudrois, 
«  Que  s'il  ont  autrez  armez,  vous  en  repentirois.  » 
Et  quant  Do  l'a  oï,  si  nerchi  comme  pois, 
A  poi  que  il  ne  dist  :  a  Foi  que  doi  Dieu,  ch'est  voirs.  » 
Puis  a  dit  à  Lion ,  que  il  vit  lés  le  dois  : 
'(  Aportez  .11.  escus  et  .11.  bastons  trucois.  » 
Dist  le  roi  Gloriant,  le  paien  maléois  : 
a  Or  verron  nous,  Garin  ,  comment  vous  le  ferois. 
u  Que,  par  Mahon  mon  dieu,  se  Doon  ne  vaincois, 
(c  Avant  que  il  soit  nuit,  par  la  geule  pendrois.  « 
Donc  s'en  tourna  Lion  le  chambellenc  courtois , 
S'aporta  .11.  escus  et  .11.  bastons  trucois; 
Et  Garins  est  sailli  avant  aval  le  dois. 
(C  Or  chà ,  tost  le  baston  !  »  dist  Garins  le  courtois. 
Puis  a  dit  à  Dooft  :  «  Enqui  le  comperrois. 
—  Mez  vous ,  chen  dist  Doon  ,  et  vous  repentirois , 
a  De  chen  que  tu  aorez  Mahom.met  et  le  crois.  » 
Lors  seisi  le  baston  et  l'escu  demanois. 
Et  Gloriant  parla,  le  roi  de  pute  lois, 
Et  a  dit  à  Garin  :  «  Or  verron  que  ferois  ; 
«  Se  vou    tuez  Doon,  tous  jors  mes  drus  serois.  » 

L'amiral  Gloriant  en  apela  Garin, 
Et  a  parlé  en  haut  en  rommans,  sans  latin  : 
■v  Or  i  parra,  Garin,  par  mon  dieu  Apolin, 


8799—3852  GAUFRE  Y.  265 

tt  Que  par  cheli  Mahon,  en  qui  je  sui  enclin  , 

«  Se  Doon  vous  escape,  mis  serés  à  la  fin.  » 

Et  Do  li  respondi  :  «  Ne  vous  prise  .1.  mastin , 

«  Ne  vous  ne  Tervagant  ne  vo  dieu  Apolin.  » 

Puis  a  dit  à  Garin  :  «  Par  le  cors  saint  Fremin , 

u  Trop  tarjon  longuement,  et  sommes  trop  fra[r]in , 

«  Que  chest  fel  amiral  ne  meton  à  la  fin. 

—  Par  foi,  vous  ditez  voir,  compeins  w,  chendist  Garin. 

Lors  dist  à  l'amiral  :  «  Petit  pris  Apolin  ; 

ft  Vous  le  comperrés  ja ,  foi  que  doi  saint  Fremin  !  » 

Dont  leva  à  .11.  mains  le  baston  pommerin, 

Sus  le  chief  [va]  ferir  Gloriant  le  mastin  ; 

Mez  entre  .11.  se  mist  .1.  félon  Sarrazin. 

Dessus  le  chief  amont  l'a  assené  Garin  , 

Desi  u  chief  li  mist  le  baston  pommerin  ; 

Par  devant  Gloriant  l'abati  mort  souvin. 

Moult  par  en  a  eu  grant  joie  Doolin  ; 

Il  leva  le  baston,  ne  sembla  pas  fra[r]in, 

Et  feri  Machabré,  le  félon  Sarrasin, 

Le  père  Flordespine,  la  bêle  0  le  cuer  fin. 

Desi  es  dens  li  mist  le  baston  pommerin. 

Mort  l'abat  lés  la  bêle,  qui  tint  le  chief  enclin, 

Puis  dist  :  «  Tous  i  mourrés ,  paien  ,  à  maie  fin  !  » 

Il  n'ot  pas  plus  tost  dit  ne  le  mot  mis  à  fin 

Que  sailli  de  la  chambre,  tret  le  branc  acherin, 

Berart  du  Mont  Didier  0  le  cuer  enterin, 

Et  si  le  sieut  au  dos  l'archevesque  Turpin , 

Et  li  baron  de  Franche,  dont  vous  dis  hui  matin, 

Fromer  le  marinier,  que  n'i  met  en  oubli. 

Et  Berart  vint  devant,  qui  n'ot  pas  cuer  fra[r]in, 

Pardelés  la  puchele  coisi  séant  Maprin, 

Et  Berart  le  fiert  si  du  bon  branc  acherin, 

Entre  col  et  capel  le  consieut  le  meschin , 

La  teste  en  fist  voler  en  plain  henap  de  vin , 


ik. 


2€6  GaUFREY.  88?;— .88é5 

Pnis  ifisi:  «  Chi  deroourrès,  fel  veillirt  Sarrasin,  t^ 

A  tant  es  to«s  venu  l'archevesque  Turpin  , 

Et  Estoot  et  Odon,  et  Aliaume  et  Tierri , 

Et  le  doc  de  limoges  et  de  Nevers  aussi , 

Et  le  boB  marnîer  o  le  cuer  emerin  ; 

Gbascaa  iert  à  .11.  aunis  sas  ia  geste  Cahin. 

Le  aengîeroiit  lesié païen  et  SamsiBy 

Et  tourverent  en  fnîe  par  le  paies  nartinB  ; 

Mes  n'i  ateadîst  pas  le  neven  son  consu  : 

Chil  (fà  en  escapa  merdiia  Apolîn. 

L'amiral  Glonant  s  enfuit  le  chief  enclin, 

Par  nne  fausse  porte  delès  .1.  soosterrin. 

En  la  dntè  s'en  vint  aîant,  fesantlon  fin  ; 

A  sa  Toîs  s'écria  :  «  Armez  vooi^  Sarrazù)  ! 

«  Qne  lî  fek»  Frandwis  ont  mis  ma  gent  à  fin.  » 

L'amiral  Gloriant  ne  se  Tont  atargier; 
On  paies  est  issn  par  ,u  fans  sonsterrier. 
La  dùtë  estoît  loî[n^  dn  gmt  paies  plenier 
Ponr  le  regort  de  mer  qui  li  baioit  derier; 
Et  Glonant  î  Tint  amrant  par  .1.  seniier. 
A  sa  TOÎS,  qu'il  ot  grant,  oommenda  à  hnclner  : 
«  Conrez  bien  tost  as  armcz^  seyant  et  dieTilier, 
«  Qoe  là  sus  n  paies  a  merfdllez  tempier. 
«  E las!  g'i  ai  perdu  tant  Taillant  cheTaiier, 
«  Qu'ai  Véu  devant  moi  odûrre  et  dctrendiier. 
«  Peidn  i  ai  ilapnn ,  mon  newcu  le  guerrier, 
«  Et  le  roi  Madabrè,  q|n  tant  par  estoît  fier  : 
«  Che  nous  ont  fct  de  Franche  li  idou  pràonnier, 
«  Que  Flordespine  ot  fet  en  sa  chamiirc  émhndner. 
«  Voîrement  dh  on  voir  soufcnt  en  reprodùer 
«  Que  de  grant  tràsou  ne  se  puet  nus  gaitier. 
«  Mes  par  chefi  Mahou  que  j  ai  esté  proier, 
s  Les  orgueiUcx  Fnucheis  ne  pnet  nos  respiter  : 


88éé~8899  Gaufre  Y.  267 

«  Je  les  feroi  tous  pendre  ou  tous  vis  escorchier, 

«  Ne  le  Dieu  où  il  croient  ne  lor  porroit  aidier; 

«  Puis  manderoi  ma  gent  dedens  Honguerie  arier. 

'c  Quant  j'aroi  assemblé  la  gent  de  Montemplier, 

«  Bien  soi  que  il  seront  de  paiens  .c.  millier; 

«  Et  puis  nous  en  iron  pour  aidier  à  Morbier, 

u  Mon  ami  le  gaiant,  qui  tant  me  tenoit  chier. 

«  Mes  feites  vous  bien  tost  armer  et  haubergier, 

u  Si  qu'il  soient  souspris  u  grant  paies  plenier  ; 

«  Que  s'il  ferment  la  porte  et  font  le  pont  hauchier 

«  Avant  que  nous  soion  u  grant  paies  plenier, 

«  Ne  nous  pourront  douter  vaillissant  .1.  denier, 

«  Tant  est  fort  le  palez  qui  siet  sus  le  rochier.  » 

Paien  ont  respondu  :  «  Penson  de  l'esploitier.  » 

A  icheste  parole  se  queurent  atirer. 

Roi  Gloriant  méisme  se  courut  haubergier. 

Et  a  vestu  l'auberc,  lâché  l'elme  d'achier. 

Puis  a  chainte  une  espée  à  son  flanc  senestrier; 

Moult  coita  Sarrasins ,  que  trop  pevent  targier. 

A  icheste  parole  entrèrent  u  sentier. 

Et  furent  .xxx^".  Sarrasin  losengier. 

Devant  va  Gloriant,  u  poing  le  branc  d'achier, 

Et  jura  Mahommet,  que  il  doit  deprier. 

Que  les  Francheis  fera  trestous  vis  escorchier. 

Et  Berart  le  gentil,  cheli  du  Mont  Didier, 

Et  Garin  et  Doon,  et  Salemon  le  fier. 

Et  i  ert  aveques  eus  Fromer  le  marinier, 

Qui  onques  de  l'espée  ne  sot  nos  gens  aidier, 

Ains  trouva  .1.  pestel  dessus  .1.  grant  mortier; 

A  .II.  mains  le  seisi,  en  guise  d'omme  fier. 

Qui  adonc  li  véist  sus  Sarrasins  maillier. 

Et  Turpin  l'archevesque  ferir  du  branc  d'achier, 

A  plus  de  .XXXVII.  enfist  les  chiés  trenchier. 

Noblement  se  contint  Berart  du  Mont  Didier, 


268  Gaufre  Y.  8900— 89^ 

Par  devant  la  puchele  en  fist  maint  trebuchier  ; 

Dire  peut  on  de  li  :  «  Chi  a  bon  chevalier.  » 

Aliaume  d'Aquintaine  ne  se  fist  pas  proier 

De  ferir  les  grans  cous  sus  la  gent  l'aversier  ; 

Et  le  duc  de  Nevers,  li  et  Estout  le  fier, 

Chil  en  font  le  paies  forment  aclaroier. 

Fromer  coisi  paiens  parmi  l'uis  d'un  solier , 

Dont  leva  le  pestel ,  en  guise  d'omme  fier, 

Et  est  couru  à  l'uis ,  si  s'en  est  fet  portier. 

Adonc  ont  Sarrasin  perdu  leur  recouvrier, 

Par  les  hautez  fenestrez  sunt  saillis  du  solier; 

Tost  en  font  nostre  gent  le  grant  paies  vuidier. 

Que  ma!  soit  de  cheli  qui  demourast  arier! 

Et  puis  vont  le  portail  et  le  pont  sus  sachier, 

Et  voient  Gloriant,  le  félon  aversier, 

Qui  venoittout  à  pié  par  le  paies  plenier. 

Doon  en  apela  Garin  le  prisonnier 

Et  Berart  le  gentil ,  cheli  du  Mont  Didier  : 

ce  Comment  le  feron  nous,  pour  Dieu  le  droiturier? 

«  Vechi  paiens  venir:  plus  sunt  de  .XX.  millier; 

«  Ne  sommez  que  .Xllll.  qui  nous  puisson  aidier: 

«  Se  les  lesson  entrer  en  chest  paies  plenier, 

«  Mous  i  pourron  plus  perdre  assés  que  gaaignier.  » 

Adonc  a  respondu  Berart  du  Mont  Didier, 

Et  a  dit  à  Doon  :  «  Or  vous  voi  foloier; 

«  Guidiez  qu'aion  paour  de  paiens  aversier.? 

a  Sire  Do  de  Maience ,  par  le  cors  saint  Ligier, 

«  Ja  ne  sommez  nous  pas  ne  couart  ne  iennier, 

ce  Et  si  ne  sommez  pas  Lombart  ne  Berruier, 

ce  Ainchiès  sommez  de  Franche  li  meillor  chevalier, 

ce  De  la  court  Kallemaine  ,  l'emperere  au  vis  fier. 

ce  Sunt  chi  les  .xil.  pers ,  fors  Naimez  de  Bavier, 

ce  Et  vous  le  valés  bien  pour  estour  commenchier. 

a  Pour  .1111^.  paiens  que  chà  voi  aprechier, 


89î4~89<57  Gaufre  Y.  269 

«  Par  la  foi  que  doi  Dieu ,  n'en  fuiron  ja  arier. 

«  Chen  seroit  viiennie,  par  le  cors  saint  Ligier! 

«  Se  i'estoie  tout  seul,  u  poing  le  branc  d'achier, 

«  Encontre  quanqu'il  sunt,  se  Dex  me  puist  aidier, 

«  Ains  qu'il  m'eussent  pris  ,  le  comperroient  chier; 

«  Et  se  si  feitement  retournïon  arier, 

«  Encor  en  pourrïon  avoir  maint  reprouvier 

u  De  m'amie  la  gente,  qui  est  en  chu  solier. 

—  Bien  dit,  dist  l'archevesque  Turpin  0  le  vis  fier. 

'c  Or  leur  couron  devant  ensemble  à  rencontrer.  » 

Mètre  se  veut  devant  Berart  du  Mont  Didier, 

Mes  Salemon  le  prist  par  le  hauberc  doublier: 

a  Sire  Berart ,  dist  il ,  lessiés  vous  conseillier  ; 

u  Je  vous  di  de  verte,  bien  le  puis  affichier, 

«  Que  se  nous  en  isson  sus  paiens  aversier, 

«  Que  jamez  n'enterron  en  chest  palez  plenier.  » 

Chele  parole  01  Fromer  le  marinier. 

Qui  tenoit  le  pestel  ;  moult  ot  le  regart  fier; 

Il  dist  à  Salemon  :  «  Que  povés  tant  pleidier .? 

«  Aies  vous  ent  trestous  en  chu  paies  plenier  ; 

«  Je  garderoi  la  porte,  en  moi  a  bon  portier. 

«  Le  guichet  ouverroi  et  seroi  tret  arier  ; 

«  Mes  tant  vous  os  je  bien  et  dire  et  affier, 

«  Ja  n'i  enterra  Turc  qui  en  puist  reperier, 

K  S'il  n'a  plus  dure  teste  que  n'est  fer  ne  achier.  » 

Et  quant  Garins  l'oï,  n'i  ot  qu'esléeichier. 

«  Hé  Dex  !  chen  dist  le  ber,  vous  gardés  chest  portier  ; 

u  Quar,  quant  je  l'o  parler,  tout  me  fet*renheitier 

«  Si  com  fesoit  Robastre  à  la  hache  d'achier; 

«  Ainsi  l'ai  je  véu  mainte  fois  affichier.  w 

A  icheste  parole  vont  le  pont  abeissier. 

A  la  porte  devant  se  vont  tous  arengier , 

S'ont  fremée  la  porte,  [le]  guichet  tret  arier  ; 

Ouvert  l'ont  li  baron  pour  paiens  engignier. 


270  Gaufrey.  8968—9000 

Adonc  prist  son  pestel  Fromer  le  marinier, 

D'une  part  du  guichet  s'est  aie  apouer  ; 

Et  de  l'autre  part  fu  Berart  du  Mont  Didier, 

Et  ot  i'auberc  vestu ,  u  poing  le  branc  d'achier. 

Or  ont  la  nostre  gent  la  grant  porte  fremée, 
Et  les  .11.  pons  levés,  la  poulie  levée. 
De  la  porte  devant  fu  ouverte  l'entrée, 
Le  guichet  de  la  porte,  qui  fu  de  fer  bendée; 
Chen  fu  pour  dechevoir  la  gent  maléurée. 
Le  marinier  Fromer  en  a  gardé  l'entrée; 
Berart  fu  d'autre  part,  qui  tint  nue  l'espée, 
Et  nos  barons  aussi  de  la  terre  sauvée. 
Atant  es  Gloriant  et  sa  gent  mal  senée. 
.L  Turc  s'en  va  avant,  qui  fu  né  d'Aquilée, 
Et  portoit  une  hache  trenchant  et  afilée. 
Le  guichet  a  passé  à  sa  maléurée; 
Si  com  bessa  la  teste  et  la  porte  ot  passée. 
Et  Berart  le  gentil  a  levée  l'espée  : 
Entre  col  et  capel  li  donna  tel  colée, 
La  teste  en  fist  voler  plus  d'une  grant  tesée. 
A.  paien  entre  après,  qui  ot  nom  Sicorée. 
Le  guichet  a  passé  ,  en  sa  main  une  espée; 
Et  Fromer  du  pestel  li  a  tele  donnée 
Que  coife  ne  bachin  n'i  pot  avoir  durée  : 
Le  test  li  entemma,  s'a  la  taie  faussée, 
Que  la  chervele  en  est  à  la  terre  volée. 
Et  quant  Garins  le  voit ,  s'en  fet  une  risée, 
Puis  dist  :  «  Bien  ait  la  brache  qui  donne  tel  colée!  » 
Et  je  que  vous  diroie  ?  tant  est  la  chose  alée 
Que  plus  de  .c.  paiens  ont  lor  vie  finée. 
Tous  i  fussent  entrés,  ch'est  vérité  prouvée, 
Mes  l'entrée  devant  fu  des  mors  encombrée. 
Atant  es  Gloriant  à  la  maie  pensée, 


9001—9054  Gaufrey.  271 

Qui  d'un  riche  bachin  ot  bien  sa  teste  armée. 

Bien  le  connut  Garins  à  la  bonne  pensée. 

Le  roi  bessa  la  teste:  ja  fust  sa  vie  outrée, 

Que  Berart  avoit  ja  pour  li  hauchié  l'espée; 

Mes  Garins  a  trop  tost  sa  parole  hastée  : 

«  Passés,  chen  dist  Garins,  à  vo  maléurée! 

«  Nous  vous  avion  quis  toute  jour  ajournée 

«  Fet  nous  avés  muser,  ja  en  arez  soudée.  » 

Le  roi  Gloriansa  la  parole  escoutée; 

Si  grant  fréor  li  est  dedens  le  cors  entrée, 

N'alast  .1.  pas  avant  pour  tout  l'or  d'Aquilée. 

Il  a  coisi  des  mors  la  grant  plache  encombrée  , 

Et  quant  le  roi  les  voit,  s'a  la  couleur  muée. 

Bien  a  véu  Berart  qui  entesoit  l'espée. 

Quant  le  roi  l'a  véu,  si  fist  la  retournée. 

Et  escria  sa  gent,  qu'il  vit  lés  li  armée  : 

«  Mahommet,  gentil  dieu,  ja  m'avés  oubliée 

«  La  voie  que  je  fis  l'autrier  en  vo  contrée .? 

«  M'a  moult  petit  valu,  ch'est  vérité  prouvée, 

ce  Que  ma  gent  est  ichi  morte  et  desbaretée.  » 

Puis  escria  :  «  Fuies,  bonne  gent  henourée! 

ce  Vechi  Francheis  armez  qui  la  porte  ont  gardée 

«  De  la  grant  tour  Barbel  ;  mar  fust  ele  fondée  !  » 

Et  quant  Sarrasin  ont  la  parole  escoutée, 

Le  plus  hardi  d'eus  tous  a  la  couleur  muée. 

A  Gloriant  ont  dit  :  a  Foie  est  la  demourée; 

ce  Ja  verres  de  nos  sans  enrougir  lor  espées. 

oc  Mon  ent  en  la  chit  sans  fere  demourée, 

a  Et  puis  mandés  la  gent  de  cheste  grant  contrée  ; 

K  En  la  grant  Honguerie  soit  vostre  gent  mandée. 

oc  Et  quant  vo  gent  sera  venue  et  aùnée, 

«  Si  garderon  trez  bien  du  grant  paies  l'entrée 

«  Et  yver  et  esté,  la  nuit  et  la  journée, 

a  Tant  que  la  gent  de  Franche  iert  laiens  afemmée. 


272  Gaufrey.  905J-9067 

«  Dont  n'i  pourra  durer  la  gent  crestiennée, 

«  Ains  vendront  à  merchi,  ch'est  vérité  prouvée  , 

a  Et  Mahom  vous  confonde,  qui  fet  pluie  et  rousée, 

u  Se  ne  les  pendes  tous  sans  nule  demourée, 

«  Ou  soient  escorchié  et  soit  lor  char  salée. 

c<  Si  lor  sera  la  mort  Maprin  chier  comperée, 

.-(  Et  la  mort  Macabre  à  la  bonne  pensée.  >> 

Et  Gloriant  respont  :  «  Par  ma  loi  henourée, 

(c  Ainsi  sera  il  fet,  à  poi  de  demourée.» 

A  icheste  parole  ont  fet  la  retournée; 

Desi  à  la  chité  ne  s'i  est  arestée. 

Adonc  a  Gloriant  grant  douleur  démenée. 

Garins  par  le  guichet  a  sa  teste  boutée , 

Et  voit  la  gent  paienne  qui  estoit  retournée. 

c(  Segnors ,  chen  dist  Garins,  batue  est  cheste  airée  ; 

a  Li  déable  m'ont  ore  si  la  lengue  afilée. 

«  Véistez  vous  le  Turc  qui  sa  teste  ot  boutée , 

ce  Quant  je  parlei  à  li,  qui  fist  la  retournée. 

a  Chi'ert  le  roi  Gloriant  à  la  maie  pensée. 

a  Comment  le  feron  nous?  ditez  vostre  pensée.  » 

Et  Berart  respondi  :  «  Ja  vous  sera  contée  : 

«  Fremés  tost  chest  postis ,  sans  point  de  demorée, 

rc  Et  le  pont  sus  levez  ;  par  foi ,  ch'est  ma  pensée, 

(c  Et  puis  alon  disner,  que  la  table  est  levée.  » 

Et  Turpin  respondi  :  «  Cheste  reson  m'agrée.  » 

A  icheste  parole  ont  la  barre  coulée,  ^ 

De  la  porte  devant,  qui  fu  forte  et  cloée; 

Le  pont  ont  sus  sachié,  la  poulie  tournée  : 

Or  ne  doutent  paiens  une  pomme  parée. 

Or  ont  Francheis  la  tour  et  l'orgueillex  castel 
Qui  sus  la  roche  siet.  Merveilles  estoit  bel  : 
Les  murs  furent  tous  fes  de  fin  marbre  à  chisel  ; 
La  mer  bat  à  la  roche  tout  entour  li  trumel. 


9067— 9>«>o  Gaufrey.  iy^ 

Berart  est  ens  entré,  le  gentil  damoisel  , 

L'archevesque  et  les  autrez,  à  qui  il  estoit  bel. 

La  puchele  ont  trouvée  séant  lés  .1.  postel  ; 

N'i  ot  homme  ne  femme ,  ne  mes  que  Lionchel , 

Le  gentil  chambellenc,  qui  est  de  bon  apel. 

Berart  voit  la  puchele ,  si  la  salua  bel  ; 

«  Chil  Damedieu  de  gloire  qui  fourma  Daniel 

n  II  gartcheste  puchele  et  li  otroit  son  bel  !  » 

La  puchele  respont  bêlement  et  isnel  : 

«  Sire ,  chil  Dieu  vous  gart  qui  fourma  Israël  ! 

«  Desarmez  vostre  cors ,  et  vostre  gent  isnel 

«1  S'aserront  au  mengier  bêlement  par  revel , 

«  Où  vous  serez  servi  en  maint  riche  vessel. 

«  Estre  le  devez  bien  ,  par  le  cors  saint  Marcel  ^ 

«  Que  le  paies  est  vostre  ,  la  tour  et  le  castel. 

«  Pour  vous  déguerpirai  Mahommet  le  bedel, 

«  Apolin  le  puant,  Jupiter  le  mesel  ; 

«.  Cresre  vueil  en  cheli  qui  par  saint  Gabriel 

«  S'esconsa  en  la  vierge  Marie  0  le  cors  bel.  » 

Et  Berart  en  a  joie,  le  gentil  damoisel. 

Dont  se  desarment  tous  vistement  et  isnel. 

La  puchele  desarme  Berart  le  damoisel. 

Fromer  le  marinier  est  couru  au  vessel , 

Si  lor  apporta  l'eve  vistement  et  isnel. 

Premier  lava  Doon  et  Garins  par  revel, 

Et  Berart  l'eve  a  priz,  la  puchele  delés, 

Eltuit  nostre  baron,  et  après  Lionchel. 

Au  mengier  sunt  assis ,  qui  moult  fu  bon  et  bel , 

Et  Fromer  du  servir  ne  fu  mie  en  apeJ. 

Or  furent  nostre  gent  en  la  plus  mestre  tour, 
El  boivent  et  menjuent  à  joie  et  à  baudour; 
Fromer  le  marinier  les  servi  par  amour. 
La  puchele  Berart  a  regardé  maint  tour, 

Gaufrey.  ]t 


^74  GaUFREY.  9ioi-9!j 

Et  corn  plus  la  regarde,  plus  la  sousprent  amoiir; 
Or  les  gart  Damedieu,  par  la  soue  douchour. 

D'eus  vous  leiroi  .1.  poi ,  s'orrez  de  l'amachour, 
Du  félon  Gloriant ,  qui  Dex  envoit  mal  jour, 
Qui  jura  Mahommet  son  dieu,  où  a  s'amour, 
Que  mez  ne  mouvera  de  la  chité  majour 
S'ara  en  sa  merchi  le  paies  et  la  tour, 
Et'pendra  les  Francheis ,  ja  n'en  aront  retour; 
Et  la  putain  ardra  ,  chen  dist ,  en  .1.  caut  four, 
La  fille  Macabre,  qui  par  son  deshenour 
Lor  a  fet  avenir,  chen  dit,  la  grant  doulour. 
Dont  n'i  fist  Gloriant  le  roy  plus  lonc  séjour  : 
Ses  briés  a  fet  escrire  .1.  clerc  Sarrazinour, 
Et  puis  les  sééla  de  son  séel  majour. 
Au  mesage  les  baille  sans  fere  lonc  séjour; 
Et  chil  s'en  est  tourné,  que  n'i  a  fet  demour. 
Des  journées  qu'il  fist  ne  conterai  ja  tour. 
Venus  est  en  Honguerie  un  samedi  pascour, 
S'a  conté  son  mesage  à  la  gent  paiennour  : 
Trestout  leur  a  conté  le  duel  et  la  tristour 
Corn  Machab'é  est  mort  et  ochis  à  doulour, 
Et  Maprin  ensement,  où  tant  ot  de  valour. 
Grant  duel  en  ont  mené  chele  gent  paiennour. 
Plus  de  .XXX.  milliers,  Dex  lor  doinst  deshenour, 
A  la  voie  sunt  mis  sans  fere  nul  demour. 
A  la  chité  Barbel  sunt  venus  sans  séjour; 
Grant  joie  en  a  mené  Gloriant  l'amachour. 
Et  paien  sunt  logié  en  la  chité  majour. 
Forment  menachent  Frans  qu'il  mourront  à  doulour; 
Mes  se  Jhesu  ,  du  chiel  le  père  créatour. 
Veut  Robastre  deffendre  d'ennui  et  de  tristour, 
Li  et  sa  grant  cuignie,  dont  il  a  fet  maint  tour. 
Il  s'en  repentiront  ains  que  past  le  quart  jour, 
Ainsi  com  vous  orrés  à  petit  de  séjour. 


9'ÎJ— 9'é7  GaUFREY.  275 

Berart  du  Mont  Didier,  le  gentil  pongnéour, 

Apela  l'archevesque,  où  tant  ot  de  valour, 

Et  Doon  et  Garin,  le  noble  feréour, 

Et  les  barons  de  Franche,  à  qui  Dex  doinst  henour. 

a  Segnors,  chen  dist  Berart,  nobile  feréour, 

«  Se  voulés  otroier  maintenant  sans  demour, 

ce  Feroi  en  fons  lever  et  baptizier  m'oisour; 

«  Orendroit  la  prendroi  à  moullier  sans  demour. 

—  Ch'esl  bien,  chen  dit  Doon  ,  par  Dieu  le  créatour  ! 

«  Or  tost ,  franc  archevesque,  feitez  vostre  labour.  » 

Et  Turpin  respondi  :  «  U  nom  du  créatour.  » 

TURPIN  li  archevesque,  à  la  fiere  fachon  , 
A  fet  aporter  l'eve  à  Fromer  le  baron; 
.II.  cuves  empli  il  sans  point  d'aresteison. 
Garins  prist  la  puchele  à  la  clere  fachon , 
Entre  li  et  Doon ,  qui  tant  ot  de  renon  ; 
Nen  i  avoit  que  eus  .11.  sans  plus  et  Salemon. 
Adonc  s'est  desvestue  la  bêle  0  le  chief  blon  ; 
En  la  cuve  l'ont  mise  li  nobile  baron. 
La  char  avoit  plus  blanche  que  n'est  noif  ne  coton  , 
Mameleites  dureites,  pongnantes  environ; 
Pour  la  biauté  de  li  en  fremist  tout  Doon  : 
La  char  li  hericha  sous  l'ermin  pelichon. 
Si  avoit  il  le  chief  canu  tout  environ , 
Mes  encor  estoit  preus  et  de  moult  grant  renon. 
L'archevesque  Turpin  commenche  une  lechon  ; 
La  bêle  baptisa  u  nom  saint  Syméon. 
Garins  fu  son  parrain  et  Do  et  Salemon. 
Onques  au  baptizier  son  nom  n'i  canja  on  , 
Que  ne  le  vout  souffrir  Berart  le  gentis  hom. 
Après  l'ont  revestue  d'un  riche  siglaton, 
Et  puis  ont  baptisié  le  bon  vassal  Lion  ; 
Le  bon  duc  de  Bretaigne  li  a  donné  son  non  : 


k 


276  GaUFREY.  9168—9301 

Salemon  ie  convers  l'apelent  li  baron 

Son  parrain  li  donna  premièrement  son  don , 

Saint  Malo  en  Bretaigne  ;  ainsi  l'apele  on. 

Et  Berârt  le  gentil ,  à  la  fiere  faction , 

Li  a  donné  la  terre  Morbier  le  mal  félon, 

Que  Gaufrey  ot  assis  en  son  mestre  donjon  , 

Et  Robastre  et  Hernaut,  li  nobile  baron. 

Segnors ,  chu  jour  méisme  que  nous  chi  vous  dison , 
A  Berart  espousée  la  bêle  0  le  chief  blon. 
.11.  fois  fu  espousée  ,  que  de  fi  le  soit  on  : 
Maprin  l'ot  espousée  à  la  loi  de  Mahom; 
Mes  de  ses  noeches  fere  ot  mauvez  guerredon, 
Que  Berart  li  coupa  le  chief  sous  le  menton , 
S'ot  la  bêle  espousée  u  nom  saint  Syméon. 
Salemon  le  convers,  à  la  fiere  raison, 
Est  venu  à  Berart ,  si  li  dist  sa  reson. 
«  Sire,  dist  le  convers,  .1.  don  vous  demandon  : 
«  Mon  parrain  Salemon  m'a  donné  riche  don, 
u  Saint  Màlo  en  Bretaigne,  qui  est  de  grant  renon  ; 
<(  Et  vous  me  raves  chi  donné  .1.  riche  don, 
«  La  grant  terre  Morbier,  le  maléoit  félon. 
«  Se  Dex  plest  le  puissant,  nous  vous  en  serviron  ; 
«  Mes  tant  vous  vueil  prier,  u  nom  de  guerredon  , 
a  Que  ne  donnés  jamès  cape  sans  caperon  : 
a  Tel  terre  ne  doit  pas  maintenir  .1.  garchon , 
«  Ne  .1.  seul  escuier,  se  il  n'est  bien  baron. 
«  J'ai  esté  vo  moullier  tous  jors  loial  garchon, 
e  Or  m'en  povez  vous  bien  rendre  le  guerredon , 
«  Que  chevalier  me  feitez  ,  se  il  est  vostre  bon , 
«  Et  je  vous  servirai  tous  jours  sans  traïson.  » 
Et  Berart  respondi  :  «  Et  nous  bien  l'otroion.  v 
Dont  demande  arméures  sans  point  d'aresteson. 
Fromer  i  est  couru  sans  fere  lonc  sarmon. 
Sus  .1.  paile  aufriquant  adoubent  le  baron; 


9101—923)  GaUFREY.  277 

L'esperon  d'or  li  cauche  Garins  le  bon  baron  , 

Va  lesenestre  aussi  li  a  cauchié  Doon; 

Puis  vesti  en  son  dos  .1.  hauberc  fremillon , 

Et  a  lachié  .1.  elme  où  ot  d'or  .1.  bouton. 

A  la  guise  de  Franche  adoube  li  baron  : 

Berart  li  chainst  l'espée  au  senestre  giron, 

La  colée  li  donne  ,  chen  fu  sans  traïson  ; 

Puis  dit  :  «  Chevalier  soies,  par  tel  devision 

«  Que  tous  jours  portes  foi  à  ton  seignor  par  non  ; 

u  Hardi  soies  as  armes  et  fier  comme  lion.  » 

Ft  il  a  respondu  :  «  Dex  l'otroit  et  son  non  !  )^ 

Puis  a  dit  à  Berart  :  «  Par  le  cors  saint  Symon! 

u  Se  lotroie  Garins  et  le  gentil  Doon , 

(c  Nous  en  iron  laiens  esmouvoir  la  tenchon 

«  Encontre  Gloriant ,  le  Sarrasin  félon, 

«  Et  encontre  ses  gens,  dont  il  i  a  foison.  » 

Et  Berart  respondi  :  «  Or  dis  tu  que  preudon  ; 

u  Se  l'otroie  Garins,  par  foi,  nous  le  feron.  » 

Et  Garins  respondi  :  «  Parlés  ent  à  Doon, 

«  Et  au  duc  de  Bretaigne  ,  le  hardi  Salemon. 

—  Segnors ,  je  vous  0  bien ,  dist  le  vassal  Doon  ; 

u  Se  chen  vient  au  besoi^njg  à  commenchier  tenchon, 

ft  Je  cuideroi  moult  bien  valoir  .1.  compengnun. 

V  Chel  paies  est  moult  fort,  la  tour  et  le  donjon, 

«  Et  chi  ens  a  assés  pain  et  char  et  poisson  ; 

«  En  plus  d'un  an  entier  trestout  ne  despendron. 

«  Et  je  vous  di  pourvoir  que  se  nous  en  isson  , 

a  Que  jamès  en  nos  vies  chà  dedens  n'enterron  , 

«  Que  trop  i  a  paiens  de  la  geste  Mahon , 

(f  Que  tous  a  fet  mander  Gloriant  le  félon  ; 

«  Mes  créés  mon  conseil ,  et  si  nous  reposon 

«  Entresi  qu'à  demain  que  nous  conseilleron  : 

«  A  la  bataille  avoir  tous  dis  recouverron.  » 

Et  Berart  respondi  :  «  Par  foi ,  nous  l'otroioti. 


h 


278  Gaufrey.  9336—9368' 

«  Vous  estes  le  plus  sage  et  tout  le  plus  viex  hon , 

a  Fors  Fromer  seulement,  le  peschéor  baron  ; 

«  Onques  de  vo  conseil  ne  nous  vint  se  bien  non, 

«  Et  qui  conseil  refuse,  bien  avenir  voit  on 

«  Que  souvent  en  mesquiet,  piecha  que  le  dit  on.  » 

A  icheste  parole  montèrent  u  donjon. 

Chele  nuit  ont  mené  grant  joie  li  baron  , 

Et  quant  il  ont  soupe ,  les  napes  osta  on. 

En  la  chambre  à  la  bêle  .1.  lit  apresta  on  ; 

Là  ont  couchié  la  bêle  et  Berart  le  baron. 

Ens  u  paies  amont  de  fin  marbre  luisant 
Ont  démené  grant  joie  chele  nuit  nostre  gent. 
Chele  nuit  jut  Berart  0  la  bêle  au  cors  gent, 
Si  engendra  la  nuit  .1.  damoisel  vaillant, 
Gautier  de  Hui  ot  nom  ,  se  l'estoire  ne  ment; 
En  Rainchevax  mourut  avec  le  duc  Roullant, 
Quant  Guenes  le  vendi  à  la  gent  Tervagant. 
L'endemain  sunt  monté  droit  à  l'ajournement. 
L'archevesque  lor  chante  la  messe  bonnement; 
Puis  vont  à  la  fenestre,  au  plus  haut  mandement, 
Et  ont  véu  aval  le  fort  roi  Gloriant 
Et  .XXX"^.  Turs  de  la  gent  mescréant; 
Et  quant  les  vit  Garins,  si  parla  hautement , 
Et  apela  Berart  et  Doon  et  lor  gent. 
a  Segnors  ,  chen  dist  Garins ,  entendes  mon  semblant  : 
«  Cheste  tour  est  moult  fort,  de  fin  marbre  luisant  ; 
«  Mes  chen  n'est  pas  déduit  d'estre  chi  longuement  : 
«  Moult  désir  à  véir  Monglane  et  Mont  Tirant, 
«  Et  ma  mouiller  Mabile,  0  le  corps  avenant, 
«  Et  Hernaut  de  Biaulande  et  Girart  mon  enfant, 
«  Et  Milon  et  Renier,  que  j'aime  durement, 
«  Se  vous  le  loissïés  etvenist  à  talent 
«  C'ora  alast  secours  querre  à  Hernaut  mon  enfant, 


9269—930»  Gaufrey.  27.9 

'<  Là  où  i!  a  assis  le  félon  roi  gaiant , 
'<  Entre  li  et  Robastre  et  Gaufrey  le  vaillant, 
'c  Et  tous  les  chevaliers  de  Franche  la  vaillant.  » 
Et  quant  Berart  l'oï,  si  est  passé  avant, 
Et  a  dit  à  Garin  :  «  Vés  me  chi  en  présent  ; 
et  Encor  enuit  mouverai  droit  à  l'ajournement.  » 
Flordespine  l'oï,  si  est  passée  avant, 
Et  a  dit  à  Berart  :  «  Ja  n'en  feroi[s]  noient, 
«■  N'i  porterés  espié,  se  Dex  me  soit  aidant; 
'<  Que  ,  se  vous  ochioient  la  sarrasine  gent , 
«  Mourir  me  convendroit  assés  prochainement. 
((  Autre  de  vous  i  voist  dont  ne  me  soit  pas  tant, 
'«  Que  ja  n'i  enterrés,  se  Damedieu  m'ament  !  » 
Et  quant  Do  l'a  oï ,  si  en  rist  bonnement  ; 
Puis  li  a  respondu  bel  et  courtoisement  : 
«  Bêle,  chen  dist  Doon,  sachiés  chertainement, 
«  Ne  vueil  pas  qu'il  i  voist ,  pour  que  nous  soion  tant  ; 
'(  Il  n'ira  ja  fors  moi  pour  voir,  à  ensient.  » 
Et  Garins  respondi  :  «  Par  le  cors  saint  Amant, 
«  Sire  Do  de  Maience,  vous  n'en  ferés  noient; 
H  Ne  vous  voudroie  perdre  pour  plain  .1.  val  d'argent. 
—  Segnors,  chen  dist  Turpin,  de  quoi  aies  parlant.^ 
;  Je  suis  prestre  sacré  pour  lever  sacrement , 
«  Et  si  sui  chevalier  hardi  et  combatant; 
<  Or  irai  u  secours ,  s'il  vous  vient  à  talent.  » 
Dist  le  duc  de  Nevers  :  a  Vous  parlés  folement 
«  Que  prestre  soit  mesage  où  chevaliers  à  tant  ; 
«  Mes  vés  me  chi  tout  prest  de  mouvoir  maintenant; 
'i  Et  se  sui  aresté  par  nul  homme  vivant, 
'(  Du  cors  le  comperra  assés  prochainement. 
'(  Mes  je  soi  bien  parler  francheis  et  alemant , 
(  Lombart  et  espaignol,  poitevin  et  normant , 
■-<•  Et  sui  frère  Garin  de  Monglane  la  grant  : 
«  A  son  besoi[n]g  li  doi  tous  jors  estre  garant.  » 


ii. 


28o  GaUFREY.  9jo;«.93î$ 

Et  Estout  respondi  :  «  Or  oi  fol  parlement  ; 

ft  Mes  g'irai  u  mesage  sans  point  d'arrestement. 

—  Mes  moi,  dist  Salemon  de  Bretaigne  la  grant; 

«  Bien  sarai  as  paiens  monstrer  mon  mautalent.  » 

Tous  se  sunt  présentés  d'aler  querre  lor  gent; 

Mez  Garins  jura  Dieu,  le  père  tout  puissant, 

Que  ja  des  pers  de  Franche  n'i  sera  .1.  alant. 

Dont  se  leva  Fromer,  quant  la  parole  entent 

Le  marinier  gentil  o  le  hardi  talent; 

Devant  Garin  sailli  et  parla  hautement, 

Et  a  dit  à  Garin  bel  et  courtoisement  : 

a  Sire  Garins,  dist  il,  n'en  parlez  plus  avant, 

a  Que,  par  cheli  Segnor  à  qui  le  monde  apent, 

(*  Je  n'en  prendroie  mie  .c.  mile  mars  d'argent 

a  Ne  tout  l'avoir  qui  est  en  chest  siècle  vivant, 

«  Que  ne  voise  u  mesage  sans  plus  de  parlement , 

«  Que  bien  sai  le  pais  et  la  tour  au  Gaiant. 

«  Par  maintez  fois  i  sui  venu  par  mer  najant; 

«  Et  quant  je  sai  le  lieu  et  la  terre  ensement, 

<(  Donnés  moi  le  congié,  s'il  vous  vient  à  talent.  » 

Et  Garins  respondi  :  «  De  par  Dieu  le  puissant, 

«  Qui  te  vueille  conduire  par  son  disne  commant  !  >• 

Quant  Fromer  a  l'otroi ,  si  en  a  joie  grant. 

Tout  issi  l'ont  lessié  jusqu'à  l'ajournement  ; 

Que  les  tables  ont  mises  sans  nul  delaiement. 

Mojlt  furent  bien  servi  de  vin  et  de  piment. 

Char  fresche  et  char  salée,  et  oisiax  ensement. 

Fromer  but  et  menja  assés  et  largement, 

Puis  a  vestu  l'auberc,  lâché  l'elme  luisant. 

Et  a  chainte  une  espée  à  son  senestre  flanc. 

Puis  a  pris  en  son  poing  une  mâche  pesant , 

Sus  .1.  destrier  monta  isnel  et  remuant, 

Puis  dist  à  nos  Francheis  :  a  Frans  chevalier  vaillant, 

c(  A  Dieu  vous  quemant  tous,  le  père  omnipotent. 


9j}7--9no  Gaufrey.  281 

a  Se  rien  vous  ai  mefFet,  pour  Dieu  le  tout  puissant, 

«  Si  me  soit  pardonné,  pour  Dieu  omnipotent; 

"  Que,  se  je  puis  passer  la  chité  sauvement, 

»  Jamez  jour  ne  seroi  en  .1.  lieu  arestant 

(t  Si  aroi  amené  Gaufrey  le  combatant, 

't  Et  Robastre  le  fier,  qui  la  hache  est  portant.  » 

Salemon  le  convers  n'i  fist  arestement, 

Ains  a  bessié  le  pont  qui  as  caennes  pent, 

Et  a  la  porte  ouverte  0  le  veroul  coulant. 

La  lune  fu  série  et  fist  cler  durement, 

Fromer  ist  du  castel,  le  hardi  combatant  ; 

A  Dieu  le  gloriex  quémande  nostre  gent. 

Ahy  Dex  !  que!  damage  de  Fromer  le  puissant  ! 

Ja  l'ochiront  paien  à  grant  destruiement. 

Salemon  refrema  la  porte  maintenant, 

Et  si  est  demouré  à  la  porte  gardant  ; 

Et  nos  barons  montèrent  u  plus  haut  mandement, 

Et  on[t]  coisi  Fromer  qui  s'en  va  chevauchant. 

La  nuit  gaita  la  vile  le  paien  Malcuidant, 

Et  sunt  en  sa  compengne  .Illl"^.  Persant, 

Qui  donc  furent  venus  pour  aidier  Gloriant. 

Malcuidant  vit  Fromer  qui  aloit  chevauchant  ; 

Il  ii  a  demandé  hautement  en  oiant  : 

«  Vassal ,  qui  estez  vous,  et  qu'alez  vous  querant  f  » 

Et  Fromer  respondi  :  «  Je  sui  à  Gloriant; 

«  Si  vois  gaitant  la  vile  que  n'en  issent  li  Franc. 

— Vous  mentez,  dist  le  Turc,  par  Mahom,  leidement  [ 

«  La  vostre  traïson  ne  vaut  goûte  d'argent. 

«  Vous  aies  secours  querre,  par  le  mien  ensient  ; 

«  Mez  à  moi  conterés  et  parlerés  avant.  » 

Quant  Fromer  l'a  oï,  à  poi  d'ire  ne  fent; 

Il  dist  au  Sarrasin  :  «  Venés  donques  avant, 

a  Quar  ains  que  je  me  rende  vous  feroi  je  dolent.  » 

Le  paien  l'a  oï,  si  broche  l'auferrant , 


£k 


282  GaUFREY.  9nt-940î 

Et  a  brandi  la  hanste  de  son  espié  trenchant, 

Et  va  ferir  Fromer  sus  son  escu  devant , 

Que  parmi  le  plus  fort  li  desmaile  et  desment; 

La  lanche  vole  en  pieches  et  le  fer  ensement. 

Et  Fromer  de  la  mâche  le  fiert  à  ensient 

Que  la  teste  et  le  test  en  .11.  moitiés  li  fent; 

La  chervele  en  rumpi,  mort  l'abati  senglant. 

Et  quant  le  voit  Berart,  à  poi  d'ire  ne  fent; 

Il  escria  :  «  As  armes!  frans  chevaliers  vaillant,  v 

Et  il  ont  respondu  :  «  A  vo  quemandement.  » 

Li  .xiiil.  baron  se  vont  tous  atournant, 

Et  Berart  s'est  armé  aussi  comme  en  courant  ; 

Salemon  le  convers  va  la  porte  ouvrant, 

Et  si  est  demouré  pour  la  porte  garant. 

Et  nos  barons  s'en  vont  abandonnéement 

Vers  la  bonne  chité,  sus  le  roi  Gloriant, 

Où  Fromer  le  hardi  se  combat  durement. 

Durement  se  combat  Fromer  le  bon  gentis, 
A  destre  et  à  senestre  dessus  les  Sarrasins. 
Tant  s'i  est  combatu  que  .XX.  en  a  ochis, 
Dont  paien  furent  moult  dolent  et  engramis. 
De  toutez  pars  l'assaillent  li  paien  maléis, 
De  .1111.  glesves  l'ont  dedens  le  cors  malmis, 
Et  si  ont  son  cheval  par  dessous  li  ochis. 
Et  il  leva  la  mâche,  de  ferir  agramis, 
Va  ferir  .l.  paien  qui  ot  à  nom  Landris, 
Dessus  le  hiaume  amont,  qui  estoit  esclarchis, 
Que  il  neli  valut  vaillant  .11.  peresis 
Que  la  mâche  li  a  desi  el  menton  mis; 
Mort  l'abat  à  la  terre  devant  li  u  larris. 
Mez  la  mâche  brisa;  or  va  de  mal  en  pis, 
Elt  il  a  trait  l'espée,  maint  coup  i  a  assis. 
A  tant  es  vous  Berart  et  Turpin  et  Tierris, 


9404— 5>4n  GaUFREY.  283 

Mes  ains  qu'il  i  venissent,  i  fu  Fromer  ochis. 

Et  quant  Berart  le  voit,  à  poi  n'esrage  vis  ; 

Adonques  s'est  mellé  es  paiens  maléis, 

Adonc  i  out  maint  coup  de  paiens  départis  ; 

La  noise  ont  escriée,  si  est  levé  le  cris 

Gloriant  s'esveilla,  qui  estoit  endormis, 

Et  sa  gent  ensement  sunt  des  armez  garnis , 

Puis  issent  des  mesons,  armez  et  fervestis, 

Et  viennent  à  i'estour  de  ferir  volentis  ; 

Mes  ains  en  orent  moult  la  nostre  gent  ochis. 

Plus  de  .C.  et  .L.  en  ont  lessié  malmis , 

Quant  voient  Gloriant  et  sa  gent  alentis 

Qui  venoit  acourant,  uslant  comme  antecris. 

Quant  nostre  gent  le  voient,  au  paies  sunt  vertis; 

Saiemon  le  convers  lor  ouvri  le  postis. 

a  Segnors,  com  l'avez  fet ,  pour  Dieu  de  paradis  ?  » 

Et  Berart  respondi  :  «  Comme  mauvez  faillis. 

«  Fromer  no  compengnun  nous  ont  paien  ochis. 

«  Ahy  las  !  quel  damage!  trop  par  estoit  hardis. 

«  Jamez  n'istron  d'ichi,  pour  homme  qui  soit  vis; 

K  Estre  pourron  ichi,  pour  homme  qui  soit  vis, 

«  Que  ja  ne  le  sara  Gaufrey  le  postéis , 

(c  Ne  Hernaut  de  Biaulande,  ne  Milon  au  fier  vis.  » 

Et  quant  la  douleur  ot  Saiemon  le  gentis, 

Il  a  dit  à  Garin  :  «  Ne  soies  esmaris; 

«  Que,  par  icheli  Dieu  qui  en  la  crois  fu  mis, 

(C  S'or  en  dévoie  estre  detrenchié  et  ochis, 

«  Ne  demourroi  je  plus,  pour  homme  qui  soit  vis, 

«  Que  n'aille  secours  querre  à  Gaufrey  le  marchis.  » 

Saiemon  le  convers  estoit  tout  fervestis  ; 

A  une  estable  va  courant,  tout  ademis, 

Si  en  traist  une  beste  qui  estoit  de  grant  pris  : 

Dromadaire  l'apelent  paien  en  lor  païs. 

Et  queurt  plus  test  assés  que  ne  vole  pertris. 


2^^  GaUFREY.  94|8-^47' 

Salemon  le  convers  i  a  la  sele  mis, 
Et  pendi  à  son  col  .1.  escu  vert  et  bis , 
Puis  revint  à  la  porte  ,  ouvrir  fist  le  postis  ; 
Tous  nos  barons  quémande  à  Dieu  de  paradis. 
Adonc  s'en  est  tourné  le  gentil  convertis. 

Gloriant  s'estoit  ja  couchié  et  endormis; 
Mes  la  chité  gaitoit  li  amiral  Clargis, 
I.  Sarrasin  félon  ,  sire  estoit  de  Lutis. 
A  tant  es  Salemon,  le  nouvel  convertis. 
Et  sist  u  dromadeire,  richement  fervestis. 
Et  quant  Clargis  le  voit,  si  escne  à  haut  cris  : 
ce  Vassal,  où  en  aies ,  qui  estes  fervestis/  « 
Salemon  li  respont,  le  nouvel  convertis, 
m    mos  en  sarrasin ,  dont  bien  estoit  apris  . 
"ce  Sire,  parMahommet,  le  mien  dieu  segnouris, 
ce  Je  sui  à  Gloriant,  mon  segnor  le  gentis. 
«  Frans  issirent  orains  armez  et  fervestis , 
ce  Et  l'entrai  u  castel ,  onques  n'i  fu  coisis; 
ce  Et  àtendi  là  tant  qu'il  furent  endormis, 
a  Et  je  m'en  issi  hors,  onques  n'i  fu  coisis; 
c.  Si  ai  la  porte  ouverte  et  le  pont  autresi. 
a  Or  vois  à  monsegnor  Gloriant  le  hardis 
ce  Dire  li  qu'il  soit  tost  armez  et  fervestis;     _ 
«  Prendre  peut  les  Francheis  u  paies  endormis.  » 
Et  quant  Clargis  l'entent,  si  a  de  joie  ris  : 
«  Par  Mahon  1  dist  le  Turc  ,  tu  es  preus  et  gentis 
ce  M'amour  a  deservie  à  tous  jours  je  te  di. 
ce  Or  va ,  si  foi  vestir  Gloriant  le  gentis, 
c  Et  ie  vois  au  paies ,  moi  et  ma  gent  toudis. 
_  Sire    dist  Salemon ,  tout  à  vostre  devis.  « 
Le  dromadeire  point,  des  paiens  s'est  partis, 
Et  paien  d'autre  part  ont  lor  chemin  empris. 
Trouver  cuida  ouverte  la  porte  et  le  postis, 
Mes  Garins  l'ot  fremée,  li  et  Do  le  gentis. 


9472— 9J04  GaUFREY.  285 

Paien  i  sunt  venus,  tous  furent  esbahis 
Quant  ont  trouvé  la  porte  fremée  et  le  postis  • 
Et  d,st  h  .1.  à  l'autre  :  «  Chil  nous  a  escarnis; 
«  Mahommet  le  confunde  et  la  soue  merchisi 
«  Che  est  .1.  des  Francheis  qui  va  en  lorpaïs.  n 

tndementrez  que  Turs  devisoient  lor  dis 
Berart  fu  as  querniax,  le  chevalier  gentis, 
Et  tenoit  .1.  perron  qui  fu  gros  et  massis. 
La  luneraia  bêle,  le  temps  fu  esclargis; 
Berart  le  giete  aval,  qui  ot  pris  son  avi's. 
Et  le  perron  deschent  bruiant  comme  aneniis. 
Dessus  son  elme  amont  a  assené  Clargis, 
Et  11  et  le  cheval  a  de  chu  coup  ochis. 
Quant  paien  l'ont  véu,  tous  en  sunt  esbahis, 
Et  dist  11  .1.  à  l'autre  :  «  Mort  soubite  l'a  pris 
«  Et  11  et  son  cheval ,  et  l'a  à  la  mort  mis.  «    ' 
Entour  li  s'asembierent  li  paien  maléis, 
S'ont  trouvé  le  cailleux  dont  Berart  l'ot  ochis. 
Sarrasin  l'ont  véu,  moult  en  sunt  engramis, 
S'ont  l'ame  quémandée  Mahon  et  Appolins.' 
Or  leiron  chi  ester  du  paien  maléis, 
S'orrés  de  Salemon,  le  nouvel  convertis , 
Qui  parmi  la  chité  s'en  va  tout  ademis.  ' 

Salemon  le  convers,  le  gentil  chevalier, 
Fu  richement  armé,  à  loi  de  bon  guerrier,' 
Et  sist  u  dromadeire,  qui  fu  bon  et  coursier. 
Par  la  chité  Barbel  a  pris  à  chevauchier, 
Ne  treuve  nul  paien,  tous  sunt  aies  couchier, 
Fors  cheus  que  la  chité  durent  escargaitier;  ' 
Mes  de  cheus  s'est  il  fet  sagement  eslongnieV. 
As  portes  Sarrasin  en  vint  le  chevalier, 
Bêlement  apela  et  en  bas  le  portier, 
Et  chil  est  sus  sailli,  qui  entent  le  tempier. 


2%6  GaUFREY.  .9J0J— 9r>8 

Sarrasin  a  parlé  Salemon  le  guerrier, 

Pour  chen  que  il  vouloit  engignier  le  portier  : 

«  Ouvres  moi  tost  la  porte ,  dist  il ,  biaus  amis  chier  , 

a  Que  j'en  ai  moult  grant  haste,  à  cheler  ne  te  quier; 

<c  II  m'estuet  .xxx.  lieuez  ains  midi  chevauchier, 

a  Que  Gloriant  m'envoie  querre  le  roi  Templier, 

c(  Et  tout  Tarière  ban  de  sa  terre  cherquier, 

a  Et  amener  tout  chi  pour  Francheis  engignier, 

a  Pour  chen  que  ne  nous  puissent  ja  d'ichi  eslongnier. 

«  Moult  par  nous  ont  tuez  de  barons  chevalier, 

a  Mes  le  roi  Gloriant  lor  en  rendra  louier; 

a  Qu'ersoir  après  souper,  quant  se  fist  descauchier, 

ce  Li  oï  je  jurer  Mahon,  que  j'ai  tant  chier, 

c(  Que  trestous  les  Francheis  fera  vis  escorchier, 

a  Et  la  putain  ardra  en  feu  et  en  brasier, 

«  La  fille  Machabré,  qui  tant  par  estoit  fier. 

«  Euvre  moi  tost  la  porte  ,  que  trop  me  fes  targier, 

«  Que  j'en  ai  moult  grant  haste,  à  cheler  ne  te  quier.» 

Et  le  paien  respont  :  «  De  gré  et  volentier. 

a  Mahommet  vous  conduie,  nostre  roi  droiturier!  » 

Trestout  nu  en  ses  braies  se  leva  le  portier. 

Et  a  prises  les  clés ,  que  ne  se  vout  targier; 

La  grant  porte  devant  ala  desveroullier, 

Et  quant  il  l'ot  ouverte  ,  trait  le  flael  arier. 

Salemon  le  convers  sacha  le  branc  d'achier, 

Et  a  dit  au  portier,  que  n'i  vout  delaier  : 

a  Portier,  dist  Salemon,  or  entent  mon  cuidier  : 

a  Avant  que  je  m'en  voise ,  te  convient  ton  louier. 

«  Je  revendroi  tantost,  se  Dex  me  puist  aidier; 

ce  Je  vueil  que  te  souviengne  de  moi  au  reperier.  » 

Et  quant  le  glout  coisi  le  branc  reflamboier, 

Adonc  a  commenchié  la  merchi  à  crier; 

Mes  Salemon  li  dist  :  ce  Chen  ne  vaut  .1.  denier, 

a  Que  de  vostre  servise  vous  convient  vo  louier; 


9j39~9J7»  GaUFREY.  287 

«  L'en  ne  doit  pas  en  vain  servir  .!.  chevalier.  » 

Adonques  a  levé  le  riche  branc  d'achier, 

Et  est  par  mautalent  venu  vers  le  portier  ; 

A  .11.  cous  il  li  a  les  .11.  bras  roongniés. 

Tuer  ne  le  vout  pas  pour  paiens  esveillier, 

Et  si  veut  que  le  sache  Berart  du  Mont  Didier, 

Et  les  barons  de  Franche,  qui  tant  estoient  fier. 

A  icheste  parole,  ne  vout  plus  atargier. 

Le  dromadaire  point,  si  entra  u  sentier. 

Et  le  portier  commenche  à  braire  et  à  crier  ; 

Plus  de  .iif".  Turs  fet  du  cri  esveillier. 

As  armez  sunt  couru  paien  et  aversier, 

Et  le  roi  Gloriant  en  entent  le  noisier. 

Tout  desarmé  courut  le  roi  vers  le  portier, 

Et  bien  .Vli"i.  Turs  le  sievent  par  derier  ; 

A  la  porte  est  venu  le  roi  sans  atargier  : 

«  Pour  Mahon!  qui  t'a  fet  ainsi  appareillier.? 

—  Sire,  dist  le  portier,  .1.  félon  pautonnier, 

«  S'est  sus  .1.  dromadeire  moult  courant  et  legier. 

«  Il  me  fist  entendant  qu'il  estoit  mesagier, 

«  Et  que  vous  l'envoiez  querre  le  roi  Templie[r] 

a  Et  tout  Tarière  ban  pour  retourner  arier; 

ce  Et  je  li  ving  la  porte,  sire  ,  desveroullier. 

«  Quant  il  s'en  dut  issir,  si  traist  le  branc  d'achier, 

ce  Si  me  vint,  le  glouton,  ainsi  appareillier 

ce  Que  je  n'aroi  jamès  à  vous  n'a  [nul]  mestier.  » 

A  icheste  parole  a  lessié  le  noisier; 

Par  devant  Gloriant  quéi  mort  u  sentier. 

Par  Mahon  !  dist  le  roi,  or  tourne  à  l'empirier. 
(c  Dont  nous  a  chen  tout  fet  le  félon  mesagier! 

Mes,  par  Mahon  mon  dieu,  que  je  doi  deprier, 
«  Se  le  dévoie  sieurre  jusqu'à  la  tour  Morbier, 
«  N'en  ira  pas  ainsi  le  félon  pautonnier. 
ce  Gourés  à  vos  chevax ,  frans  Sarrasin  guerrier  I 


jgg  GaUFREY.  9J75-9é«6 

.  S'iron  après  cheli  qui  m'a  fet  courouchier.  . 
Paienontrespondu:«Bienfelaolroier.  « 
Ja  alassent  U  Turc  les  chevax  atirer, 

Quant  il  voient  paiens  qui  '"^^'f  "^"^T/hier 

Divers  le  grant  pales,  qui  est  de  marbre  chier, 

Qui  aportent  Clargis  sus  l'escu  de  quartier, 

Ont  Berart  ot  ochis  d'un  cailheu  ojanchier; 

Moult  demainent  grant  duel  Sarrasin  losengier. 

Gloriant  Ta  véu  ,  vis  cuida  esragier. 

r  Comment  1  che'n  d.t  le  roi,  pour  Mahon  que ,  a,  ch.er, 

.  Qui  a  ochis  Clargis,  le  "oble  chevalier  ?« 

Paiin  ont  respondu  ,  qui  Dex  doinst  encombner  . 

a  Sire ,  par  Mahommet  qui  tout  a  a  )ugier, 

,c  Par  chi  endroit  passa  orains  .1.  chevalier 

;  Qui  nous  dist  qu'il  venoit  de  Francheis  engigmer. 

.  ETqu'il  avoit  la  porte  ouverte  et  traite  aner. 

«  Nous  alasmes  devant  vers  le  paies  plenier  ; 

,c  Et  li  uns  fu  monté  sus  le  mestre  planchier, 

«  Si  nous  tua  Clargis  d'un  caiUeu  à  lanchier. 

«  Chen  nous  est  avenu  par  le  fel  pautonnier 

.  Oui  là  nous  envoia  pour  Francheis  engignier. 

-Par  Mahon  1  fet  le  roi ,  ch'est  le  fel  pautonn;er. 

.  Cheli  qui  a  tué  nostre  mestre  portier.  « 

Puis  a  deltas  paiens -.«Qu'en  dites    chevalier: 

.  Iron  après  cheli  >  Dites  vostre  cuidier. 
—  Sire  ,  font  li  paien ,  trop  povon  detrier, 
«  Que  s'il  a  entendu  tous  jors  à  chevauchier, 
a  n  est   m.  lieuez  loing  et  plus ,  au  mien  cu.dier.  , 
^  Quant  Gloriant  l'oï,  vis  cuida  esragier; 
Mns  de  toute  la  nuit  il  ne  se  vout  couchier. 
Or  diron  du  convers  Salemon  le  guerrier. 
Ouidetoutelanuitnefmadebrochier, 
Ne  rendemain  ausi  de  tout  le  lour  entier, 
Entresiques  au  soir  que  il  dut  anuitier, 


9607—9^59  GaUFREY.  289 

Que  quiex  .1.  Sarrasin  s'est  aie  hebergier. 

Et  le  paien  le  fist  richement  aeisier 

Pour  chen  qu'il  li  conta  qu'il  estoit  mesagier 

Au  fort  roi  Gloriant,  qui  tant  fist  à  prisier, 

Et  qu'il  l'a  envoie  en  mesage  à  Morhier, 

Que  secourre  le  doit  dedens  .1.  mois  entier. 

L'endemain  se  leva  si  comme  à  l'esclerier, 

Son  dromadeire  va  tantost  appareillier, 

Puis  est  monté  dessus,  que  n'i  vout  delaier  ; 

Vers  la  tour  au  Gaiant  s'est  pris  à  adrechier. 

Les  journées  qu'il  fet  ne  vous  sai  anonchier, 

Tant  a  coitié  la  beste  as  espérons  d'ormier, 

Qu'il  vit  le  tref  Gaufrey  luire  et  reflamboier. 

Tant  ala  Salemon ,  que  Dex  gart  de  damage  , 
Et  tant  coita  la  beste  par  pui  et  par  boscage, 
Qu'il  vit  le  tref  Gaufrey  à  l'aduré  courage  , 
Et  le  Hernaut  de  Biaulande ,  qui  a  fier  vasselage, 
Et  la  tour  au  Gaiant,  qui  est  de  haut  estage. 
Salemon  le  convers  n'i  a  fetarestage, 
Le  dromadaire  point,  qui  en  va  comme  rage, 
Droit  vers  le  tref  Gaufrey  acueilli  son  voiage. 
Robastre  le  gentil  se  déduit  en  l'erbage  : 
Voit  venir  Salemon  sus  la  beste  sauvage, 
Dont  saisi  sa  cuignie,  n'i  a  fet  arestage, 
Et  jura  Damedieu,  qui  le  fist  à  s'ymage, 
Qu'ains  qu'il  ait  l'ost  passé  paiera  son  passage. 
Lors  li  queurt  au  devant  très  parmi  le  préage  ; 
Mes  Gaufrey  l'apela ,  et  li  dist  comme  sage  : 
rc  Robastre,  entendes  chà,  pour  les  sains  de  Cartage; 
«  Lessiés  lei  chà  venir,  si  orron  son  courage.  » 
Et  Robastre  respont  :  «  A  vostre  quemandage.  » 
A  tant  es  vous  venu  Salemon  le  mesage. 
Droit  vers  Gaufrey  deschent  et  tourna  en  l'erbage, 
Gaufrey.  19 


290  G  AU  F  RE  Y.  9640— 9^7^ 

Et  a  fichié  la  lanche  trez  emmi  le  préage , 

Le  hiaume  deslacha  sans  fere  demourage. 

Entre  la  nostre  gent  coisi  Hernaut  le  sage , 

Et  Gaufrey  ensement ,  qui  moult  a  fier  visage; 

Bêlement  les  salue  Salemon  sans  outrage  : 

ce  Chil  Damedieu  de  gloire  qui  fist  parler  l'ymage  , 

a  Et  prist  char  en  la  vierge  Marie ,  qui  fu  sage , 

«  Chil  saut  le  preus  Gaufrey ,  et  il  et  son  barnage  ! 

«  Ne  soi  lequel  che  est,  par  les  sains  de  Cartage, 

a  Que  onques  ne  le  vi  en  trestout  mon  aage; 

ce  Mes  son  père  Doon  à  l'aduré  courage, 

oc  Et  Garins  de  Monglane  ,  où  tant  a  vasselage, 

c<  M'envoient  chi  endroit  à  Gaufrey  en  mesage.  » 

Et  quant  Gaufrey  l'entent ,  sus  saut  en  son  estage  : 

ce  Amis,  bien  vegniés  vous,  chendist  Gaufrey  le  sage. 

ce  Che  sui  je  de  verte  ;  ditez  vostre  mesage. 

c(  Comment  le  fet  mon  père,  Doon  au  fier  visage, 

a  Et  Garin  de  Monglane,  qui  tant  a  vasselage.? 

u  Sunt  il  encore  en  vie }  Dites  vostre  courage. 

—  Oïl,  dist  Salemon,  par  Dieu  et  par  s'ymage. 

ce  De  la  grant  tour  Barbel  gardent  le  mestre  ostage, 
a  De  prison  sunt  issus  par  lor  grant  vasselage, 
et  Pour  l'amour  de  Berart  à  l'aduré  courage, 
a  Cheli  du  Mont  Didier,  qui  tant  a  segnorage, 
ce  Qui  dès  l'autre  jour  prist  ma  dame  à  mariage. 

—  Comment  !  chen  dist  Gaufrey,  pour  les  sains  de  Cartage, 
ce  Est  Berart  avec  eus,  qui  tant  a  vasselage.? 

—  Oïl,  dist  Salemon,  li  et  Turpin  le  sage, 
ce  Estout  et  Salemon,  et  Tierri  l'Ardenage. 
—Parfoilj'oigrantmerveille,  chendist  Gaufrey  lesage. 
(e  Qui  les  a  amenés,  pour  les  sains  de  «Cartage, 

ee  En  chele  terre  la,  qui  tant  par  est  sauvage  ? 

—  Sire,  dist  Salemon,  il  i  vindrent  à  nage. 
a  Outre  mer  en  aloient  en  lor  pèlerinage  , 


9674— $7oé  G  AU  F  RE  Y.  291 

«  Si  les  pristrent  paien,  la  pute  gent  sauvage. 
«  En  la  prison  les  mistrent,  en  la  grant  tour  umbrage, 
«  Avec  Do  et  Garin,  qui  tant  ont  vasselage, 
«  Tant  que  fu  revenu  roi  Glorians  l'aufage. 

a  Sire  ,  quant  venu  fu  Glorians  et  sa  gent, 
«  Et  le  roi  Macabre,  .1.  félon  soduiant, 
«  Chil  Machabré,  le  roi  dont  je  vous  vois  disant, 
«  Si  avoit  une  fille  moult  bêle  et  avenant  ; 
«  Fîordespine  a  à  nom  la  bêle  0  le  cors  gent. 
«  Chele  avoit  aamé  Berart  le  combatant; 
«  Pour  l'amour  de  Berart  0  le  hardi  talent, 
a  Geta  tous  les  prisons  hors  de  la  chartre  grant, 
u  Et  leur  donna  haubers  et  bons  acherins  brans. 
a  Ens  u  paies  se  pristrent  au  fort  roi  Gloriant; 
«  Là  fu  ochis  Maprin  et  Macabre  le  grant, 
«  Le  père  Fîordespine,  qui  si  est  avenant. 
«  Hors  de  la  tour  geterent  Glorians  et  sa  gent, 
«  Et  le  roi  Gloriant  manda  son  riere  ban; 
«  Bien  sunt  .L.  mile  li  Sarrasin  puant. 
«  Or  tiennent  nos  barons  en  tel  destraignement 
ce  Et  par  a  tant  entour  de  chele  maie  gent 
«  Qu'il  n'osent  de  la  tour  issir  ne  tant  ne  quant. 
«  Bien  vous  savoient  chi,  je  vous  diroi  comment, 
a  C'un  mesage  le  vint  conter  à  Gloriant, 
«  Que  Morbier  i  tramist,  que  Damedieu  gravent. 
«  Garins  me  quémanda,  quant  de  li  fu  tournant, 
a  Que  je  li  saluasse  Hernaut,  le  sien  enfant; 
a  Ne  soi  lequel  che  est,  mez  je  vous  en  di  tant, 
«  Et  que  Garins  vous  mande,  et  Doon  ensement, 
«  Que  vous  le  secoures  encontre  Gloriant, 
a  Et  que  vous  li  menés  Robastre  le  vaillant, 
a  Que  Garins  le  désire  à  véir  durement.  » 
Quant  Robastre  l'oï,  si  est  passé  avant; 


292  Gaufrey.  9707—9739 

Salemon  a  beisié  .iil.  fois  en  .1.  tenant. 
«  Amis,  chen  dist  Robastre,  pour  le  Dieu  qui  ne  ment, 
«  Comment  le  fet  me  sire  Garins  le  combatant? 
«  Moult  a  souffert  mesaise  entre  païenne  gent  ? 

—  Non  a,  dist  Salemon,  par  le  Dieu  qui  ne  ment. 
«  J'estoie  chartremier,  sachiez  lei  vraiement , 

«  Au  fort  roi  Machabré ,  et  sa  chartre  gardant  ; 
a  Mes  tous  jours  je  pensoie  de  Garin  durement. 
«  Or  vous  mande  secours  encontre  Gloriant; 
«  A  prendre  chest  castel  lessiés  de  vostre  gent, 
«  Qui  de  jour  et  de  nuit  le  voisent  bien  gardant , 
«  Que  se  Morbier  en  ist ,  qu'il  soit  mort  à  itant. 

—  Segnors,  chen  dist  Gaufrey,  nobile  chevalier, 
«  N'i  a  que  de  bien  fere,  plus  demourer  ne  quier. 
a  Mouvoir  vueil  orendroit,  par  le  cors  saint  Ligier, 
«  Et  merroi  avec  moi  .xx™.  chevalier, 
K  Pour  mon  père  et  Garin  vers  Gloriant  aidier. 
«  Hernaut  demourra  chi ,  de  chen  le  vueil  proier, 
a  Entre  li  et  Robastre  le  nobile  guerrier.  » 
Et  Robastre  respont  :  «  Or  vous  oi  foloier, 
«  Que  cuidiés  que  je  soie  chi  demouré  arier. 
«  Par  la  foi  que  doi  Dieu  le  père  droiturier, 
«  Je  seroi  le  premier  as  ruistes  cous  paier. 
«  Puis  que  Garins  me  mande,  ne  demourroi  arier, 
«  Ains  iroi  avec  vous ,  par  le  cors  saint  Ligier! 

—  Non  ferés,  dist  Gaufrey,  le  très  mien  ami  chier. 
a  Vous  demourrés  .1.  jour,  je  vous  en  vueil  proier, 
«  Et  le  matin  mouvés  après  moi  le  sentier, 

a  Et  amenez  0  vous  .V".  chevalier.  » 

Et  Robastre  respont  :  «  Bien  le  vueil  otroier. 

—  Or  tost!  chen  dist  Gaufrey,  le  nobile  guerrier, 
«  Et  si  feites  ma  gent  bien  tost  appareillier,  » 
Et  il  ont  respondu  :  «  Bien  fet  à  otroier. 


9740-9772  Gaufre  Y.  293 

—  Hernaut ,  chen  dist  Gaufrey,  or  vous  vueil  je  prier 

«  Que  ne  lessiés  le  siège  pour  vent  ne  pour  tempier, 

(c  Tant  que  vous  aies  pris  le  mal  païen  Morbier, 

«  Et  qu'il  soit  traîné  à  queue  de  sommier.  » 

Et  Hernaut  respondi  :  «  Or  ne  vous  esmaier. 

«  S'il  ist  hors  de  laiens,  par  le  cors  saint  l-igier, 

a  James  ne  renterra  en  son  paies  plenier.  » 

Et  quant  Gaufrey  Toi,  n'i  ot  qu'esléeichier. 

Maintenant  fet  sa  gent  d'armez  appareillier, 

Et  furent  bien  .xxn^.  entr'eus  de  chevalier. 

Ne  veulent  li  baron  tant  ne  quant  atargier. 

Quant  il  furent  monté,  si  s'en  vont  le  sentier. 

Hernaut  ont  quémandé  à  Dieu  le  droiturier; 

Avec  Hernaut  demeure  .x.  mile  chevalier. 

Bien  les  en  vit  aler  le  Sarrasin  Morhier. 

Quant  il  en  vit  aler  Gaufrey  et  chevauchier 

Et  a  coisi  Hernaut  qui  demoura  arier. 

Il  jura  Mahommet,  que  il  doit  deprier. 

Qu'il  les  ira  véir  ains  qu'il  soit  l'anuitier. 

Et  Hernaut  est  monté  pour  Gaufrey  convoier. 

Au  départir  qu'il  fist ,  va  Robastre  prier 

Que  l'endemain  se  meite  après  eus  u  sentier  ; 

Et  Robastre  respont  :  «  Il  n'en  estuet  pleidier, 

«  Que  s'il  plest  à  Jhesu,  le  père  droiturier, 

a  Ja  si  tost  ne  verroi  demain  le  jour  raier 

«  Qu'aprez  vous  m'en  iroi ,  0  moi  maint  chevalier.  » 

A  icheste  parole  revont  en  l'ost  arier, 

Et  Gaufrey  et  sa  gent  sunt  entrez  u  sentier, 

Que  par  temps  les  sieurra  Robastre  0  le  vis  fier. 

Or  oés  du  paien  qui  ot  à  nom  Morhier. 

Morhier  fu  sus  le  mur,  où  il  bien  avisa; 
Bien  voit  Gaufrey  errer  et  la  gent  qu'il  mena, 
Et  a  véu  Hernaut  qui  arier  retourna, 


294  Gaufrey.  9775-9806 

Et  Robastre  avec  li,  qui  la  hache  porta. ^ 

Et  quant  Morhier  le  voit,  moult  s'en  asséura  ; 

Il  jura  Mahommet,  qui  la  loi  estora, 

Que  avant  qu'il  soit  jour  qu'il  les  revidera. 

Venus  est  à  sa  gent ,  si  les  aresonna  : 

a  Armés  vous ,  dist  Morhier,  que  nul  séjour  n'i  a  ; 

«  S'iron  véir  Francheis  quant  il  anuitera.  » 

Et  il  ont  respondu  :  «  Si  soit  corn  vous  pleira.  » 

As  armez  sunt  courus,  que  nul  n'i  aresta  ; 

Bien  furent  .M.  ou  plus,  qui  à  droit  les  esma. 

Quant  il  furent  armez ,  li  vespre  aprecha , 

Et  la  lune  est  levée,  qui  durement  raia. 

Environ  mie  nuit,  si  comli  coc  canta, 

S'en  est  issu  Morhier  et  sa  gent  qu'il  mena, 

Par  itel  couvenant  que  mes  n'i  enterra , 

Ne  li  ne  pié  des  siens,  si  corn  vous  orrés  ja. 

A  .X.  félons  paiens  la  porte  quémanda  , 

Ch'est  pour  bien  garder  li  tant  que  il  revendra. 
Or  diron  de  Robastre,  qui  emmi  l'ost  esta, 

Et  du  gentil  Hernaut,  que  Garins  engendra. 

Tous  furent  endormi ,  nul  nés  escargaita. 

Robastre  est  endormi  :  une  avison  sonja, 

Que  devers  la  chité  .1.  liepart  escapa, 

Qui  par  grant  mautalent  dedens  sa  tente  entra; 

D'un  baston  le  feroit ,  si  fort  qu'il  l'asomma. 

Robastre,  pour  le  songe,  maintenant  s'esveilla, 

Et,  pour  l'avision,  de  sa  main  se  seigna. 

De  Gaufrey  se  repent  que  avec  li  n'ala, 

Et  du  roi  Gloriant  durement  se  douta; 

Puis  dit  que  Damedieu  ja  ne  le  soufferra  ^ 

Que  tel  ennui  lor  viengne  qu'il  soient  tué  là; 

Puis  dist  :  «  Malabron,  père,  ne  nous  oubliez  ja, 
«  Que  tous  jours  au  besoi[n  :g  mon  cors  vous  requerra.» 
A  tant  es  Malabron  qui  es  très  se  ficha. 


9807— 98î9  GaUFREY.  295 

A  Robastre  son  fix  hautement  escria  : 

«  Robastre,  biau  dous  fis ,  dist  il ,  et  que  sera  ? 

«  Vechi  le  roi  Morbier  et  sa  gent  que  il  a  ; 

«  Se  tost  ne  vous  levés ,  il  vous  en  mesquerra,  » 

Quant  Robastre  l'oï,  en  estant  se  leva, 

De  Dieu  le  gloriex  son  père  merchia. 

Quant  il  fu  adoubé,  sa  cuirie  endossa. 

Puis  a  vestu  l'auberc  et  le  capel  frema  ; 

U  tref  Hernaut  courut ,  sa  cuignie  porta. 

Hernaut  et  tous  les  siens  maintenant  esveilla;    - 

As  chevaliers  dormans  durement  ennuia. 

Et  dist  li  .1.  à  l'autre  :  «  Mal  ait  qui  l'engendra  ! 

«  Jamez  jour  de  sa  vie  dormir  ne  nous  lerra;  \ 

«  Il  est  hors  de  son  sens,  ne  le  mescréés  ja.  »  *' 

Renier  de  Genevois,  li  et  sa  gent,  s'arma. 

Et  Hernaut  le  sien  frère,  que  durement  ama  ; 

Et  Milon  et  Girart  avec  Gaufrey  s'en  va 

Vers  la  chit  Gloriant,  où  Garins  les  manda. 

Quant  tous  furent  armez,  Robastre  escouta, 

Et  a  oï  venir  Morbier,  qui  chemina. 

Il  a  dit  à  Hernaut  :  «  Par  foi,  or  i  parra. 

«  Chi  sera  esprouvé  qui  chevalier  sera,  v 

Et  Hernaut  respondi  que  mar  se  doutera; 

«  Mes ,  pour  Dieu  ,  gentis  bons ,  et  qui  vous  esveilla  ? 

—  Mon  père  Malabron ,  le  ber  respondu  a, 

'(  Qui  maint  bien  m'a  ja  fet  et  encor  m'en  fera.  » 

Robastre  voit  venir  le  mal  paien  Morbier, 
Li  et  ses  .M.  paiens ,  qui  Dex  doinst  encombrier. 
Il  a  dit  à  Hernaut  :  «  Or  de  l'appareillier  !  » 
Et  il  ont  respondu  :  «  Bien  fet  à  otroier.  » 
Adonques  fet  sa  gent  d'armes  ahanesquier; 
Quant  furent  adoubé,  bien  furent  .vil.  millier. 
Atant  es  vous  venu  le  mal  paien  Morbier. 


296  GaUFREY.  9840—987} 

Quant  voit  nos  gens  armez ,  vis  cuida  esragier. 

Par  moult  grant  mautalent  a  huchié  son  levier, 

En  nostre  gent  s'embat  par  merveilleus  tempier, 

Plus  de  .XX.  en  a  fet  à  terre  trebuchier. 

Et  Robastre  leva  la  cuignie  d'achier, 

Es  jaians  s'embati  par  merveillex  tempier, 

A  près  de  .xxvii.  en  fet  les  chiés  trenchier. 

Adonc  hurta  Hernaut  le  bon  courant  destrier; 

Li  et  le  duc  Renier  se  vont  es  Turs  plungier. 

Là  commenche  .1.  estour  merveilleus  et  plenier; 

Adonc  i  véissiez  maint  fort  escu  perchier, 

Et  l'un  mort  dessus  l'autre  verser  et  trebuchier. 

Robastre  regarda,  et  vit  le  roi  Morhier, 

Moult  li  vit  malement  nostre  gentatirer; 

Il  jura  Damedieu,  le  père  droiturier, 

Que,  se  il  onques  puet,  il  le  comperra  chier. 

V^ers  le  roi  est  venu,  que  il  vit  caploier; 

Dont  leva  la  cuignie,  en  guise  d'omme  fier, 

Et  va  ferir  le  roi  sus  son  escu  d'ormier. 

Que  le  chei[r]cle  d'entour  li  fist  outre  perchier. 

Mes  la  cuignie  tourne  pour  le  grant  coirn]g  d'achier  ; 

Tout  contreval  le  dos  la  li  a  fet  glachier; 

.C.  mailez  li  coupa  de  son  hauberc  doublier, 

La  cuignie  en  la  terre  a  fet  .11.  pies  fichier. 

Tout  canchela  le  roi,  prez  ne  quéi  arier. 

Il  a  dit  à  Robastre  :  «  Par  Mahon  que  j'ai  chier, 

«  Ne  pris  mes  si  grant  coup  pour  coup  de  chevalier 

«  Comme  j'ai  fet  pour  toi ,  mez  vendu  sera  chier.  » 

Et  respondi  Robastre  :  a  Ne  te  doute  .1.  denier. 

«  Guides  tu  que  te  doute,  paien,  pour  ton  levier? 

—  Tu  m'en  fes  bien  semblant,  chen  li  a  dit  Morhier  j 

a  Mes  se  vous  estïés  si  orgueilleus  ne  fier 

(c  Que  contre  moi  vousisses  le  tien  cors  essaier, 

«  Parton  nous,  moi  et  toi,  de  chest  estour  plenier, 


9874-9907  G  AU  F  RE  Y.  297 

«  Par  devant  mon  castel  nous  iron  essaier.  » 

Et  Robastre  respont  :  «  Bien  fet  à  otroier.  » 

A  chez  mos  sunt  issus  du  grant  estour  plenier, 

Par  devant  le  castel  sunt  venus  en  l'erbier. 

Les  .X.  jaians  les  voient  qui  estoient  arier, 

Qui  gardoient  la  porte  du  grant  paies  plenier,      J.^^^f^ 

Et  dist  li  .1.  à  l'autre  :  «  Vés  là  le  roi  Morbier   ."*''^^ 

Cl  Et  .1.  Franc  qui  se  veut  vers  son  cors  essaier. 

et  Moult  est  fol  le  Francheis  et  a  cuer  d'aversier, 

«  Que  à  li  ne  durroient  .XL.  chevalier. 

«  Et  non  pas  pour  itant,  par  Mahommet  le  chier, 

«  S'il  meschiet  nostre  roi,  nous  li  iron  aidier  ; 

«  Maintenant  le  feron  mourir  et  dévier.  » 

Or  diron  de  Robastre  et  du  fort  roi  Morhier, 
Que  li  .1.  ne  veut  l'autre  de  noient  espargnier. 
Et  li  autre  païen  si  estoient  arier. 
Bien  se  preuve  sus  eus  Hernaut  le  bon  guerrier, 
Et  son  frère  de  Jennes  c'on  apele  Renier, 
Le  noble  combatant  qui  fu  père  Olivier. 
Eus  et  lor  gent  se  vont  sus  paiens  essaier. 
.VIIF,  en  ont  ochis  li  nostre  chevalier, 
Et  li  .11^.  s'en  fuient  vers  la  chité  arier  ; 
Mez  Hernaut  et  sa  gent  lor  sunt  à  rencontrer. 
Et  je  que  vous  diroie?  tous  les  vont  detrenchier. 
Que  mal  soit  de  cheli  qui  en  alast  arier  ! 
«  Hé  Dex  !  chen  dist  Hernaut,  qu'est  devenu  Morhier  i^ 
«  Entre  li  et  Robastre  le  gentil  chevalier, 
a  Bien  sai  qu'il  sunt  ensemble  pour  lor  pris  essaier.  >* 
Dont  li  a  respondu  errant  .1.  escuier  : 
«  Sire,  dist  le  vallet,  par  le  cors  saint  Ligier, 
«  Orains  les  vi  aler  vers  le  paies  plenier.  » 
Et  quant  Hernaut  l'oï,  n'i  ot  que  courouchier. 
Adonc  s'est  escrié  :  «  Après,  frans  chevalier!  » 
Adonc  hurta  chascun  le  bon  courant  destrier. 


298  GaUFREY.  9908—994» 

Or  diron  de  Robastre  et  du  félon  Morbier. 
Bien  se  tint  [la]  cuignie  encontre  le  levier  ; 
Moult  orent  longuement  maintenu  lor  mestier. 
Robastre  fu  navré  ens  u  flanc  senestrier, 
Et  u  destre  costé  estoit  navré  Morbier. 
Son  levier  a  levé  le  paien  aversier, 
Guida  ferir  Robastre  parmi  le  banepier; 
Robastre  fist  que  sage,  qui  est  guencbi  arier, 
Que  il  n'éust  jamez  à  nul  bomme  mestier. 
Par  tel  vertu  descbent  à  terre  le  levier 
Qu'au  resacbier  qu'il  fist  le  fist  parmi  bruisier  ; 
Quant  le  paien  le  voit,  vis  cuida  esragier. 
Quant  Robastre  le  vit,  n'i  ot  qu'esléeicbier; 
Par  mautalent  leva  la  cuignie  d'acbier. 
Et  puis  se  rapensa,  à  loi  de  cbevalier, 
Qu'encor  li  pourroit  on  cbeli  plet  reprocbier. 
Dont  jura  Damedieu ,  le  père  droiturier. 
Que,  puis  que  il  n'a  armes,  il  ne  le  quiert  toucbier, 
Se  conquerre  nel  puet  à  loi  de  bon  guerrier. 
Dont  mist  jus  la  cuignie  delés  li  en  l'erbier. 
As  bras,  que  il  ot  fors,  ala  seisir  Morbier, 
Et  le  Turc  li  aussi,  dont  prennent  à  luitier. 
Mes  Robastre  de  luite  se  savoit  bien  aidier. 
Que  l'en  ne  trouvast  tel  en  cbest  siècle  sous  cbiel. 
.1.  tour  donne  au  paien,  sel  fist  agenoullier, 
Puis  le  boute  de  soi ,  si  l'abat  en  l'erbier 
De  si  ruiste  vertu  et  par  si  grant  tempier 
Que  .11.  des  mestres  costez  li  fist  u  cors  brisier. 
Et  le  Turc  de  l'angoisse  commencha  à  buchier  : 
M  Aby  !  Mabommet,  sire,  que  me  venés  aidier!  » 
Les  .X.  jaians  le  voient  qui  estoient  portier; 
Il  lessierent  la  porte  pour  li  aler  aidier. 
Robastre,  quant  les  voit  venir  le  sablonnier, 
Ra  prise  sa  cuignie ,  puis  revint  à  Morbier  ; 


9942—9974  GaUFREY.  299 

A  .11.  mains  la  leva  pour  gregnor  coup  paier, 

A  Morhier  le  félon  a  fel  le  chief  trenchier. 

L'ame  de  li  emportent  déable  et  aversier, 

En  enfer  le  puant  la  firent  hebergier. 

Es  vous  les  .X.  jaians  qui  pristrent  à  huchier  : 

«  Ahy  !  félon  Francheis,  n'en  povés  reperier  ; 

«  A  mourir  vous  convient,  rien  ne  vous  puet  aidier.  » 

Et  Robastre  respont  :  «  Pensés  de  menachier, 

«  Et  je  repenserai  de  vostre  corps  paier.  » 

Robastre  a  les  .x.  Turs  et  véus  et  coisis 
Qui  viennent  dessus  li  de  ferir  volentis  ; 
Il  jura  Damedieu,  qui  onques  ne  menti, 
Qu'il  les  ochirra  tous  ains  qu'il  soit  anuiti; 
Dont  lor  va  au  devant,  que  plus  n'i  atendi. 
Le  premier  qui  li  vint  si  durement  feri 
De  la  pesant  cuignie  que  tout  mort  l'abati, 
Et  le  secont  après  à  la  terre  estendi , 
Et  le  tiers  et  le  quart  à  la  terre  abati. 
Les  .VI.  viennent  devant,  de  ferir  aati. 
De  loins  li  ont  rué  maint  bon  espié  fourbi  ; 
Se  ne  fust  la  cuirie  que  il  avoit  vesti , 
Tout  maintenant  l'eussent  ochis  et  mal  bailli. 
Quant  Robastre  les  vit,  à  poi  du  sens  n'issi; 
Il  s'en  ala  vers  eus,  que  plus  n'i  atendi, 
Et  leva  la  cuignie  de  ferir  volenti  ; 
Par  moult  grant  mautalent  tous  .vi.  les  acueilli. 
Les  .1111.  en  a  ochis  et  tués  devant  li, 
Les  .II.  s'en  vont  fuiant,  que  n'i  ont  fet  detri, 
Vers  le  riche  castel,  mes  il  i  ont  failli , 
Que  Robastre  le  fier  au  devant  lor  sailli  ; 
A  .11.  cous  les  a  mors,  u  castel  est  guenchi. 
Robastre  entra  laiens ,  nul  ne  li  deffendi , 
Et  qui  li  deffendist.?  il  n'i  avoit  nuli. 


?00  GaUFREY.  997Ç— to,oo- 

A  tant  es  vous  Hernaut  le  chevalier  hardi , 

Et  Renier  le  courtois,  son  frère  et  son  ami , 

Et  ont  en  lor  compengne  de  chevaliers  .vi.  mil. 

Morhier  ont  trouvé  mort,  puis  gardent  entour  11, 

Et  treuvent  les  gaians  que  Robastre  ot  ochis  ; 

Mes  quant  ne  l'ont  trouvé,  mouit  sunt  espéuris. 

Ja  fussent  ii  baron  à  lor  très  revertis  ; 

Mes  Robastre  les  voit  dessus  le  mur  antis, 

Que  li  rai  de  la  lune  durement  resclarchi. 

a  Avois  !  s'est  escrié  ;  venez  chà ,  mi  ami , 

«  Que  le  castel  est  nostre,  la  Damedie[u]  merchi.  « 

Quant  Hernaut  l'a  oï,  de  joie  s'esbaudi  ; 

Tost  et  isnelement€St  chele  part  guenchi. 

De  l'avoir  qui  i  fu  chascun  d'eus  s'esbaudi. 

Chele  nuit  sunt  no  gent  u  castel  demouré. 
L'endemain  par  matin,  quant  il  fu  ajourné, 
Hernaut  de  Biaulandois  a  sa  gent  apelé  : 
«  Segnors,  [lor]  dist  Hernaut,  trop  avon  demouré; 
«  Ja  nous  déusson  estre  piecha  acheminé 
«  Après  le  preus  Gaufrey,  qui  si  est  alosé; 
«  Je  lesseroi  chi  ens  .ii^.  hommes  armé.  « 
Et  Robastre  respont  :  «  Or  soit  à  vostre  gré.  » 
A  icheste  parole  es  les  vous  atourné, 
Et  li  sommier  devant  sunt  carchié  et  troussé. 
Hernaut  lessa  laiens  .li'^.  hommes  armé, 
Puis  est  li  et  sa  gent  tantost  acheminé. 
Robastre  le  gentil  les  a  tant  fort  hasté 
Que  Gaufrey  ont  ataint  ains  .lill.  jors  passé. 
Dont  li  fu  la  nouvele  et  tout  le  fet  conté , 
Comment  Morhier  issi  quant  il  s'en  fu  aie, 
Et  comment  les  cuida  avoir  desbareté; 
Mes  Robastre  l'ochist,  qui  tant  est  renommé, 
Et  çonquist  le  castel  par  sa  grant  poosté. 


io,oo8— 10,041  GaUFREY.  ^01 

Et  quant  Gaufrey  l'oï,  s'a  grant  joie  mené  : 

«  E  Dex  !  chen  dist  [Gaufrey],  tu  soies  aoré.  » 

Puis  l'a  par  grant  amour  douchement  apelé  : 

«  Robastre,  biaus  amis,  or  soi  de  vérité 

«  Que  le  roi  Glorians  est  en  mai  an  entré. 

«  Or  de  l'errer,  amis!  trop  avon  demouré.  » 

Et  Robastre  respont  :  a  Je  i'ei  moult  désiré.  » 

A  icheste  parole  se  sunt  acheminé. 

Des  journéez  qu'il  font  ne  sui  pas  avisé  ; 

Mes  tant  ont  nostre  gent  espioitié  et  erré 

Qu'à  .IIII.  lieuez  sunt  de  la  bonne  chité. 

.1.  félon  Sarrasin  s'est  de  lor  ost  tourné, 

Et  qui  lor  gent  avoit  durement  espié  ; 

Vers  la  chité  Barbel  a  son  chemin  tourné , 

Et  jura  Mahommet,  qui  a  le  mont  sauvé, 

Que  ja  le  contera  Gloriant  l'amiré. 

Tant  esploita  le  glout  qu'en  la  vile  est  entré, 

Et  a  trouvé  le  glout  Gloriant  l'amiré; 

De  Mahommet  son  dieu  l'a  [le]  glout  salué, 

Et  l'amiral  respont  :  «  Mahon  te  doinst  santé! 

K  D'ont  venez,  dous  amis  ?  or  ne  me  soit  chelé. 

—  Sire,  chil  li  respont ,  je  Paroi  tost  conté  : 

«  Je  vieng  tout  droitement  du  grant  val  Josué  ; 

«  Là  vi  venir  Francheis,  qui  bien  erent  armé , 

u  Plus  de  .LX"i.  sus  les  chevax  monté. 

«  Jecroi  que  ch'est  Kallon,  le  fort  roi  couronné.  » 

Quant  l'amiral  l'oï ,  s'a  de  paour  tremblé. 

Dont  escria  :  «  Paien,  or  tost!  soies  armé.  » 

Et  il  ont  respondu  :  «  A  vostre  volenté.  » 

As  armez  sunt  couru  li  paien  deffaé  ; 

Bien  sunt  .L.  mile  quant  furent  adoubé. 

Tost  et  isnelement  viennent  à  l'amiré  : 

«  Sire ,  font  li  paien ,  nous  sommes  adoubé. 

—  Or  est  bien,  dist  le  Turc,  que  sommez  apresté.  » 


GAUFREY.  10,04»— 10,074 

'°Jarms  et  Do  le  preussunt  as  querniax  monté, 
Et  Berart  et  Turpin  et  Estout  .  alose. 
Et  le  ber  Salemon  et  Tierri  le  membre       ^ 
Et  le  duc  d'Aquintaine ,  qui  moult  est  alose , 
Et  Flordespine  aussi,  la  fille  Macabre. 
Ele  apela  Berart  et  Garin  le  membre  , 
El     barons  de  Franche,  qui  U  erent  monte 
TS  gnors,  chen  dist  la  dame,  levons  d>  de  verte 

«VéezvousGloriant,  le  félon  araire? 
IL  et  ses  Sarrasins  sunttrestous  adoube. 

«  Nouvelez  ont  oi ,  si  com  j'ai  en  pense;     _ 
1,       sunt  pas  pour  nient  fervestus  et  arme.» 

Et  Do  a  respondu:»  Vous  dites  vente... 

A  icheste  parole  a  Garins  regarde 

D  vers  soleil  levant,  vers  le  val  3osue 

Et  voit  une  baniere  blanche  com  neurd«te, 

OiiTymage  saint  Jorge  estoitenfigure, 

în^^iràBrarV."«'rDexn,edoinst  santé, 

;  r^p  rrpp^  à  iour  de  vostre  ae , 

:r.Sre™iG"fre    et  son  riche  b.néi 

EtseRobastreiest,ieso,    devente, 

Ou'encor  enuit  sera  desconfit  l'amire» 

Et  Berart  respondi:»  Vous  ditez  ver  te, 

«  Mes  0   soion  tantost  fervestu  et  arme.  » 
aDirespondi:  «Gravés  bien  parle... 

A  icheste  parole  se  sunt  tous  adoube , 
Puis  rfsunt  as  querniax  sus  le  mur  acoute. 

OR  furent  nos  barons  armez  et  fervestu. 


«o,o7î— ro,io8  GaUFREY.  jOJ 

Et  tous  les  chevaliers,  à  qui  Dex  prest  vertu. 

Gaufrey  chevauche  avant,  le  hardi  connéu; 

A  .1111.  arbalestiers  de  la  chit  sunt  issu  , 

Et  quant  Do  l'a  connut,  ains  si  joiant  ne  fu. 

a  Segnors,  chen  dist  Berart,  trop  avon  atendu, 

«  Que  ne  sommez  piecha  hors  de  chi  ens  issu; 

«  Couron  sus  Gloriant  le  félon  mescréu. 

«  Bien  seron  secouru  quant  Robastre  est  venu. 
—  Chen  ne  feron  nous  pas,  Garins  a  respondu, 

a  Ains  verron  de  Gaufrey  la  forche  et  la  vertu.  » 
A  icheste  parole  est  Glorians  issu 
De  la  chité  Barbel  es  paiens  mescréu  ; 
Bien  sunt  .L.  mile  dont  chascun  ot  escu. 
Robastre  se  regarde,  si  voit  paiens  issu; 
Quant  il  voit  Gloriant,  ains  si  joiant  ne  fu. 
«  E  Dex  !  chen  dist  Robastre,  aoré  soies  tu  , 
«  Quant  je  sui  tout  à  temps  à  bataille  venu.  » 
Il  a  dit  à  Hernaut  :  a  Foi  quejedoi  Jhesu, 
«  Servi  vous  ai  grant  pieche  et  esté  vostre  dru , 
«  Que  ne  m'avez  donné  vaillissant  .i.  festu  ; 
«  Orvueil  avoir  .l.  don,  par  le  vostre  saliî. 

—  Et  il  vous  est  donné  » ,  Hernaut  a  respondu. 

—  Je  vueil  le  premier  coup  pas  ne  me  soit  tolu 

«  De  paiens  qui  chà  viennent  félon  et  mescréu.  » 
A  chest  mot  s'est  Robastre  vers  paiens  esméu, 
Et  leva  la  cuignie  de  moult  grande  vertu. 
Glorians  part  des  rens,  qui  Robastre  a  véu, 
Tost  et  isnelement  a  embrachié  l'escu, 
Et  a  brandi  la  hanste  dont  le  fer  fu  agu, 
Puisa  point  le  cheval,  qui  randonne  menu, 
Et  va  ferir  Robastre,  moult  bien  l'a  connéu, 
Sus  le  hauberc  doublier,  qu'il  li  a  derompu. 
La  cuirie  dessous  l'a  de  mort  secouru, 
La  lanche  vole  en  piechez  et  le  fer  est  rumpu. 


204  GaUFREY.  îo,io9-JO,U» 

Glorians  met  la  main  au  branc  coutel  moulu; 
Mes,  ains  qu'il  l'éust  trait,  Robastre  l'ot  féru 
Dessus  son  elme  amont  l'a  o  li  conséu , 
Que  hiaume  ne  bachin  n'i  valut  .1.  festu. 
Desiques  u  braier  l'a  trestout  pourfendu  , 
Et  il  et  le  cheval  a  il  mort  abatu. 
Et  quant  Gaufrey  le  voit,  grant  joie  en  a  eu; 
A  haute  vols  li  crie ,  que  bien  fu  entendu '. 
u  Robastre  ,  gentis  hons,  or  vous  ai  je  veu; 
a  A  icheste  fiée  vous  ai  je  connéu.  « 
Lors  broche  le  cheval ,  s'a  Danebus  féru. 
La  coife  de  l'auberc  li  a  tout  derompu , 
Parmi  le  cors  li  a  le  bon  achier  couru, 
Mort  et  senglant  l'a  jus  à  la  terre  estendu. 
Dont  cria  Rochcbrune!  que  bien  fu  entendu. 
,(  Sire  père  Doon ,  dist  Gaufrey ,  où  es  tu  ? 
u  Par  foi ,  se  tu  n'es  mort,  ja  seras  secouru.  » 
Hernaut  a  geté  mort  Lombec  de  Capalu, 
Et  Milon  geta  mort  Herlin  le  fier  velu  ; 
Chascun  de  nostre  gent  a  le  sien  abatu.     ^ 
Quant  Garins  de  Monglane  la  bataille  a  veu , 
Il  a  dit  à  Berart  :  «  Or  soion  hors  issu. 
—  Tout  à  vostre  plesir  »,  Berart  a  respondu. 
A  icheste  parole  sunt  nos  barons  issu , 
Que  demouré  n'i  a  ne  cauf  ne  quevelu  , 
Fors  que  Tierri  d'Ardane  et  la  dame  avec  lu, 
Flordespine  la  gente  ,  qui  mouiller  Berart  fu. 
Parmi  la  mestre  porte  sunt  nos  barons  issu, 
Puis  sunt  venus  au  champ  où  la  bataille  fu. 
Berart  broche  premier,  qui  est  des  rens  issu. 
Josué  va  ferir,  si  l'a  aconsiéu , 
Que  le  fer  li  conduit  par  flans  et  par  escu; 
Mort  et  senglant  l'a  jus  à  la  terre  abatu. 
L'espié  est  brisié,  si  a  trait  le  branc  nu; 


10,145—10,176         Gaufrey.  30J 

A  plus  de  .VII.  paiens  en  a  les  chiés  tolu. 

Atant  es  vous  Garins  et  Doon  le  membru , 

Et  Aliaume  le  conte,  qui  Aquitaine  fu, 

Oui  fu  frère  Garin  le  vassal  connéu , 

Et  le  duc  de  Nevers ,  qui  bon  chevalier  fu , 

Et  Estout  et  Turpin  et  Odon  le  membru. 

Quant  furent  as  paiens  assemblez  et  venu  , 

Bien  en  ont  les  .xiiii.  plus  de  .c.  abatu  ; 

Chascun  cria  s'ensengne ,  moult  bien  fu  entendu , 

Dont  enforcha  la  noise  et  le  cri  et  le  hu, 

Robastre  fiert  et  tue,  maint  en  a  abatu; 

Plus  de  .v^.  paiens  lora  à  mort  féru. 

Monglane  oï  crier,  s'a  Garin  connéu  ; 

Grans  cous  11  vit  donner  sus  paiens  mescréu; 

Il  ot  plus  de  .VII.  ans  qu'il  ne  l'ot  mes  véu. 

Dont  leva  la  cuignie,  es  paiens  s'est  féru, 

Ou  Turs  vueillent  ou  non  ,  a  la  presse  rumpu  , 

Tost  et  isnelement  est  chele  part  venu. 

Robastre  vint  vers  li ,  qui  a  tel  joie  eu 

Conques  mes  en  sa  vie  n'ot  autretele  eu. 

Garins  deslache  l'elme,  n'i  a  plus  atendu  , 

Et  Robastre  deslache  son  capel,  qui  bon  fu  : 

Entrebeisié  se  suntde  bon  cuer  esléu. 

Ains  éuston  erré  d'une  pierre  le  ru 

Que  l'un  parlast  à  l'autre,  tel  joie  ont  il  eu. 

Premier  parla  Robastre,  le  hardi  connéu  : 

<(  Ganns,  mon  dous  segnor,  pour  Dieu  le  roi  Jhesu, 

«  Dites  moi  seulement ,  estes  vous  sain  et  dru .? 

—  Oïl,  la  merchi  Dieu,  Garins  a  respondu, 
«  Et  une  gentil  dame,  qui  bien  m'a  secouru, 
«  Entre  moi  et  Doon  le  hardi  connéu. 

—  Dex  en  soit  aoré  !  Robastre  a  respondu  ; 
«  A  lesir  parleron  ,  se  il  plest  à  Jhesu. 

--  Vous  dites  voir,  Robastre  » ,  Garins  a  respondu. 
Cau^rey.  20 


.Q^  GaUFREY.  io,177-iOj=<^9 

Dont  ra  chascun  lachiéen  son  chief  l'elme  agu. 

Puis  resunt  en  l'estour  tout  maintenant  féru. 

Robastre  la  cuignie  leva  par  grant  vertu  , 

A  .un.  cous  en  a  plus  [de]  .xx.  abatu. 

Et  Garins  si  refiert ,  en  son  poing  le  branc  nu , 

A  plus  de  .VII.  paiens  en  a  les  chiés  toiu. 

Atant  es  vous  Doon,  le  bon  vassal  canu; 

Il  escria  Vauclere!  moult  bien  fu  entendu  ; 

A  une  seule  pointe  en  a  .vu.  abatu  , 
Puis  escria  :  «  Ferés!  Sarrasin  sunt  vaincu  !  » 
Et  nostre  gent  si  font  à  forche  et  à  vertu. 
Bien  se  sunt  esprouvé  li  chevalier  membru  ; 
Mes  Robastre  si  a  sus  tous  le  pris  eu  : 
Il  fiert,  et  tue,  et  frape,  maint  en  a  abatu. 
Plus  de  .XXX.  milliers  en  ont  Frans  confondu. 
Paien  tournent  en  fuie,  ii  paien  mescreu  ,  ^ 
Et  Francheis  les  encauchent,  h  hardi  conneu. 
A  une  eve  courant  ont  lor  chemin  tenu; 
Mes  n'i  ont  nef  trouvée  dont  passassent  li  ru  , 
Et  Francheis  par  dechà  lor  sunt  seure  couru  : 
Maint  en  ont  mort  li  Franc  à  lor  brans  esmoulu. 

Moult  fu  fort  la  bataille  et  li  estour  pesant. 
Et  Berart  le  gentil ,  du  Mont  Didier,  le  franc  , 
I  a  maint  coup  donné  de  l'espée  trenchant, 
Et  Hernaut  de  Biaulande,  le  hardi  combaant, 
Et  Turpin  et  Estout  et  Aliaume  le  franc  , 
Et  Girart  et  Renier  et  Milon  le  puissant, 
Salemon  le  convers  et  Salemon  le  grant  ; 
Mes  sus  trestous  les  autres  dont  on  vous  va  parlant 
En  a  eu  le  pris  Robastre  le  vaillant  :     _ 
Plus  ochist  tout  par  li  de  la  gent  mescreant 
Que  ne  firent  les  .XV.  dont  je  ichi  vous  chant. 
Ferant  lez  ont  menez  à  une  eve  courant 


10,210-10,245  GaUFREY.  307 

Qui  fu  grant  et  hideuse  et  navire  portant. 

Là  menèrent  paiens  moult  durement  ferant; 

Mes  il  n'i  ont  trouvé  ne  barge  ne  chalant. 

Paien  ont  reclamé  Mahon  et  Tervagant, 

Puis  saillirent  en  l'eve,  mes  n'i  orent  garant; 

Tout  droitement  au  fons  alerent  li  auquant. 

Tous  cheus  furent  noie  qui  estoient  pesant^ 

Et  li  autre  s'en  vont  en  contreval  flotant. 

Et  Robastre  le  fier  se  va  haut  escriant  : 

K  Ne  vous  ennuit  il  pas,  Sarrasin  mescréant? 

«  Ch'est  pour  l'amour  Garin,  mon  segnor  le  vaillant, 

«  Que  je  d'outre  la  mer  vous  aport  chest  présent.  » 

Encore  i  ot  .x"^.  de  la  païenne  gent 

Qui  de  saillir  en  l'eve  n'avoient  nul  talent; 

Encontre  nostre  gent  s'alerent  rebarbant. 

Et  Robastre  le  preus  en  va  tant  ochiant 

Que  trestout  le  larris  en  fu  du  lonc  couvrant. 

Et  Doon  et  Garins  en  vont  tant  ochiant , 

Et  tous  lez  bons  barons  de  Franche  la  vaillant. 

Onques  de  tous  Francheis  n'i  ot  mort  que  .ii^., 

De  qui  Dex  ait  les  amez  en  paradis  le  grant  I 

Tous  i  furent  ochis  la  sarrasine  gent, 

Que  mal  soit  de  cheli  qui  alast  escapant  1 

En  la  chité  Barbel  entrèrent  maintenant. 

Et  quant  le  ber  Tierri  voit  venir  nostre  gent, 

La  porte  lor  ouvri  tost  et  delivrement. 

La  bêle  Flordespine  lor  ala  au  devant. 

Et  Hernaut  deschendi ,  li  et  Garins,  avant  ; 

Quant  il  sunt  deschendu  si  se  vont  desarmant. 

Adonc  s'entrebeisierent  et  ami  et  parent; 

Sez  .lili.  fis  beisa'Garins  le  combatant, 

Et  de  Robastre  fet  merveillez  joie  grant. 

Et  Doon  a  beisié  Gaufrey  le  combatant, 

Puis  demanda  nouvelez  de  si  autres  enfant , 


p8  GaUFREY.  io,544-10j277 

De  Grifonnet  son  fix  et  d' Aymonnet  le  franc , 

De  Doon,  de  Renier,  de  Girart  le  puissant, 

De  Beuvonnet  son  fix,  et  du  gentil  Morant. 

Et  Gaufrey  li  conta  de  chascun  l'errement  ; 

De  Grifon  li  conta  trestout  le  convenant. 

Comment  lez  dut  secourre ,  et  il  n'en  fist  noient. 

Et  Doon  respondi  :  «  Damedieu  le  gravent! 

«  Que  puis  qu'il  est  traître ,  dont  ne  m'est  il  noient; 

«  Mez,  par  cheli  Segnor  à  qui  le  monde  apent, 

«  Encore  en  pourra  il  bien  estre  repentant.  » 

Chele  nuit  ont  esté  en  la  chité  vaillant. 

L'endemain  u  palez  tiennent  lor  parlement. 

a  Segnors,  chen  dist  Berart,  entendez  mon  semblant  : 

a  II  nous  convient  aler  droit  en  Jherusalem  , 

a  Puis  en  iron  ariere  droit  en  Franche  la  grant: 

a  Cheste  terre  m'est  si  sauvage  durement 

a  Que  je  n'i  dureroie  pour  tout  l'or  d'Orient. 

ce  Gardés  qui  nous  donron  le  pals  Gloriant.  ^) 

Garins ,  le  gentis  bons,  respondi  maintenant  : 

a  Cheli  qui  l'a  conquis  l'ara  chertainement.  » 

Puis  apela  Robastre  :  «  Amis,  venez  avant, 

a  Et  ne  refusés  pas  le  mien  quemandement.  » 

Et  Robastre  respont  :  «  Jeferoi  vo  talent.  » 

La  couronne  demande  Garins  le  combatant 

Que  souloit  en  son  chief  porter  roi  Gloriant , 

Et  on  li  aporta  tost  et  delivrement. 

Garins  en  a  Robastre  couronné  maintenant; 

Toute  li  otroia  la  terre  Gloriant. 

Orfu  Robastre  roi  de  Honguerie  la  grant. 

Nos  barons  vont  la  terre  tout  environ  cherquant, 

N'i  treuvent  Sarrasin  qu'il  n'ochient  auquant, 

S'il  ne  veut  crerre  en  Dieu  le  père  omnipotent. 

Parmi  la  grant  Honguerie  alerent  conquérant. 

En  la  chité  hongreise  alerent  nostre  gent; 


10,278—10,311  GaUFREY.  509 

Là  ont  pris  Mandagloire,  la  mouiller  Gloriant. 
Robastre  l'espousa  ,  le  chevalier  vaillant  ; 
Crestienner  la  firent  nostre  baron  avant. 
Gaufrey ,  le  gentis  bons ,  fet  baptisier  la  gent 
A  Turpin  ,  l'archevesque  de  Rains,  le  combatant. 
Tant  errèrent  no  gent  et  ariere  et  avant 
Qu'il  ont  conquis  la  terre  jusqu'en  Jérusalem. 
Là  sunt  alez  à  joie  no  baron  deduiant. 
Lor  offrandez  i  firent ,  puis  furent  retournant. 
Droit  à  la  tour  Barbel  revindrent  nostre  gent, 
Et  Mandagloire  avec  ,  la  roïne  vaillant. 
Lors  firent  aprester  et  bargez  et  chalant, 
Par  le  conseil  Berart  et  Garin  le  vaillant, 
Qui  de  venir  en  Franche  avoient  bon  talent. 
Tant  portèrent  es  nés  et  or  fin  et  argent, 
Que  mez  n'en  vit  autant  homme  qui  soit  vivant. 
Des  chevaliers  demeure  en  la  terre  granment, 
Pour  l'amour  de  Robastre,  qui  tant  estoit  vaillant. 
Berart  en  emmena  Flordespine  au  cors  gent, 
Mandagloire  lessa  Robastre  le  puissant, 
Et  .vil'",  chevaliers  hardi  et  combatant; 
Avec  Garin  entra  es  nés  et  es  chalans. 
Et  quémanda  la  dame  à  Dieu  omnipotent , 
Et  dit  qu'il  revendra  assez  prochainement. 
Or  diron  de  Flandrine  dès  ichi  en  avant. 
.L  mal  prist  à  la  dame,  qui  li  a  duré  tant 
Qu'ele  ne  pot  joïr  ne  court  tenir  sa  gent  ; 
Li  bourjois  du  pais  s'alerent  révélant. 
,L  mesage  s'en  tourne  à  esperon  brochant, 
En  Danemarche  vint,  chele  terre  plus  grant, 
Et  au  roi  des  Danois  conta  son  errement  : 
«  Sire,  chen  dist  le  glout ,  sachiéslei  vraiement , 
ce  Qu'il  n'a  point  de  segnor  à  Vauclere  la  grant  ; 
a  La  dame  du  pais  se  va  toute  mourant. 


510  GaUFREY.  10,312—10,544 

«  Aies,  prenés  la  terre  en  vo  quemândement; 

u  Ele  fu  vostre  ancestre ,  bien  le  sevent  la  gent.  » 

Et  le  roi  respondi  :  «  Vous  parlés  avenant; 

a  Aussi  iert  ele  moie  assez  prochainement.  » 

A  chest  mot  fist  armer  le  roi  toute  sa  gent  ; 

.XIIII.  mile  sunt  félon  et  soduiant. 

Hors  de  la  terre  issirent  à  lor  encombrement, 

Et  se  sunt  esméu  vers  Vauclere  la  grant; 

U  païs  s'en  entrèrent  li  félon  soduiant, 

Tout  ont  mis  le  païs  à  grant  destruiement. 

Or  fu  le  roi  Danois  et  sa  gent  mal  senée 
Dedens  Sessongne entrez,  chele  terre  [moult]  lée. 
Maint  bourc  et  mainte  vile  ont  arse  et  alumée  , 
Et  la  gent  du  païs  lor  ont  merchi  criée  ; 
A  li  se  sunt  tourne/. ,  et  lor  dame  oubliée. 
A  Flandrinea  .1.  mes  la  nouvele  contée, 
Comment  sa  gent  estoit  vers  les  Danois  tournée. 
((  Dame  ,  fuies  vous  ent  en  aucune  contrée  , 
(X  Que  se  vous  estez  chi  prochainement  trouvée, 
«  Sachiez  que  vous  serés  laidement  démenée.  » 
Quant  la  dame  l'oï,  s'a  la  couleur  muée  ; 
Si  malade  com  fu  est  en  .i.  car  montée, 
Et  de  sa  gent  grant  part  en  est  o  li  alée.^ 
Tout  droit  à  Rochebrune,  chele  chité  loée, 
S'en  est  ileuc  la  dame  pour  garantir  alée  ;  ^ 
lleuques  n'ont  il  garde  d'omme  de  mère  née. 
Là  treuvent  Passerose,  qui  tant  fu  achesmée , 
La  dame  du  païs  qu'ot  Gaufrey  espousée.^ 
.L  fis  avoit  !a  dame  qui  moult  ot  renommée, 
Ogier  fu  apelé  de  cheus  de  la  contrée. 
Fiandrine  avec  sa  bru  est  ileuc  demourée. 
Et  le  roi  des  Danois  a  sa  terre  robée. 
Puis  a  vers  Rochebrune  sa  gent  acheminée; 


10 


545— io,?78  GaUFREY.  3II 

Mes  la  tour  si  estoit  en  tel  lieu  compassée 
Qu'ele  ne  doute  assaut  une  pomme  parée. 
Grant  pieche  i  sist  le  roi,  ains  n'i  meffist  denrée. 

Or  leiron  chi  du  roi,  qui  ait  courte  durée, 
Si  orrés  de  Gaufrey,  qui  a  la  mer  passée , 
Et  la  gent  avec  li  de  la  terre  henourée. 
Droit  dedens  Danemarche  est  no  gent  arivée. 
Gaufrey  a  de  la  terre  maintenant  demandée, 
Et  on  li  a  errant  la  vérité  contée, 
Qu'el  est  au  roi  Danois,  à  la  chiere  membrée. 
Quant  Gaufrey  l'a  oï,  s'a  la  couleur  muée, 
Que  plus  le  het  le  ber  que  il  ne  fet  riens  née. 
<f  Où  est  il  ?  dist  Gaufrey,  ne  m'en  feitez  chelée.  » 
—  Sire,  dient  la  gent,  n'est  pas  en  la  contrée; 
a  A  une  chité  est ,  Vauclere  est  apelée , 
n  Si  a  arse  la  terre  et  la  vile  robée. 
((  .1.  mesagier  nous  dist  dèsier  la  matinée 
a  Que  droit  à  Rochebrune  en  a  sa  gent  menée, 
«  Et  que  il  a  la  dame  en  sa  tour  enserrée.  » 
Et  quant  Gaufrey  Toï,  s'a  sa  gent  escriée  : 
«  Or  as  armez!  dist  il,  bonne  gent  henourée. 
«  Aussi  comme  il  fet  moi ,  li  todrei  sa  contrée.  » 
A  chest  mot  s'arme  tost  chele  gent  henourée; 
La  terre  ont  acueillie,  la  gent  on[t]  mal  menée, 
Fors  que  chele  qui  s'est  envers  Gaufrey  tournée. 
Conquérant  avant  eus  alerent  la  contrée. 
Et  Robastre  le  preus  en  fet  tel  lapidée 
A  sa  trenchant  cuignie ,  qui  bien  iert  afilée, 
Tous  sunt  espaouri  la  gent  de  la  contrée. 
Venus  sunt  à  Vauclere  par  une  matinée  : 
De  la  gent  au  Danois  i  ot  grant  lapidée  ; 
Toute  la  chité  ront  par  forche  conquestée, 
Puis  ont  à  Rochebrune  toute  lor  gent  menée. 
Là  trouvèrent  le  roi  logié  emmi  la  prée  ; 


}\2  GaUFREY.  10,57^—10,412 

A  li  et  à  sa  gent  s'est  la  nostre  meslée. 

E  Dex  !  là  ot  tante  ame  hors  du  cors  dessevrée 

Du  sanc  qui  ist  des  mors  est  l'erbe  coulourée. 

Atant  es  vous  Gaufrey  apongnant  par  la  prée, 

Et  fiert  le  roi  Danois  sus  la  targe  dorée. 

De  l'un  chief  jusqu'en  l'autre  li  a  outre  coupée, 

Parmi  le  cors  li  a  la  fort  lanche  passée, 

Toute  plaine  sa  lanche  l'abat  mort  en  la  prée. 

Et  quant  li  Danois  ont  chele  jouste  esgardée, 

En  fuie  sunt  tourné  com  gent  desbaretée. 

Robastre  les  encauche,  la  cuignie  levée  ; 

Plus  de  .ll*^.  en  a  abatus  en  la  prée. 

La  bataille  dura  desi  à  l'avesprée. 

Ileuques  ont  de  très  mainte  somme  troussée. 

Cheus  de  la  chité  issent  sans  nule  deraourée , 

Encontre  lor  segnor  ont  grant  joie  menée. 

Passerose  monta  sus  la  mule  afeutrée; 

Encontre  Gaufrey  vint,  qui  el  fu  espousée. 

Adonc  l'a  moult  Gaufrey  beisie  et  acolée. 

Et  la  dame  li  a  la  vérité  contée  , 

Comment  la  lessa  grosse  quant  mut  de  sa  contrée, 

Et  qu'il  a  .1.  biau  fix,  qui  ait  bonne  pensée. 

Et  le  ber  respondi ,  que  n'i  fist  demeurée  : 

ce  Or  me  soit  amené ,  pour  Dieu  qui  fist  rousée.  » 

Ogier  ont  amené  sa  mesnie  privée; 

Plus  resembloit  Gaufrey  que  ne  feisoit  rien  née. 

Gaufrey  a  pour  l'enfant  grant  joie  démenée, 

Puis  jura  Damedieu  ,  qui  fist  chiel  et  rousée , 

Qu'il  iront  à  Vauclere  arier  sans  demourée. 

U  paies  sunt  monté  sans  plus  fere  arestée. 

Flandrine  jut  malade  en  sa  chambre  pavée; 

Contre  son  segnor  s'est  en  son  séant  levée, 

Et  Do,  son  sire,  l'a  beisie  et  acolée. 

Puis  li  a  moult  grant  joie  la  dame  démenée; 


,0,413-10,445  GaUFREY.  3'? 

Mes  petit  li  monta,  que  le  mal  l'a  grevée  : 

En  ichu  jour  méisme  fu  ele  déviée. 

EtquantDolavoitmorte,  s'a  grant  douleur  menée. 

A  honneur  fu  la  dame  au  moustier  aportée. 

Berart  du  Mont  Didier,  à  la  chiere  membrée, 

A  demandé  congié  d'aler  en  sa  contrée; 

Gaufrey  li  a  donné,  va  s'ent  sans  demeurée. 

Flordespine  emmena  o  li  en  sa  contrée  ; 

Garins  et  Do  li  viex  l'a  à  Dieu  quémandée, 

Et  tous  les  bons  barons  de  Franche  la  loée. 

Passerose  la  dame  est  en  .1.  car  montée  ; 

Ogier  mist  avec  li,  son  fis  chiere  membrée. 

Garins  et  nostre  gent  est  o  Gaufrey  alée, 

Vers  Vauclere  la  grant,  qui  est  si  renommée  : 

Ileuques  s'est  la  dame  à  joie  reposée. 

Garins,  Do  et  Gaufrey  à  la  chiere  membrée 

En  Danemarche  entrèrent ,  s'ont  la  terre  combrée. 

A  Gaufrey  le  gentil  ont  la  terre  donnée, 

Et  Do  li  a  donné  Vauclere  la  loée, 

Que  il  dit  que  de  terre  ne  tendra  mes  derrée. 

Or  a  Gaufrey  .il.  terres,  dont  chascune  estoit  lée; 

Et  si  ot  Rochebrune ,  qui  mut  de  s'espousée. 

Garins  a  pris  congié  ,  à  la  chiere  membrée  , 

Et  Robastre  et  Hernaut  et  Milon  courte  espée , 

Et  Girart  et  Renier  n'i  ont  f et  demeurée, 

Et  vont  avec  Garin  à  Monglane  la  lée. 

DÈS  or  s'en  va  Garins  à  bêle  compengnie, 
O  li  ses  .1111.  fis,  qui  Dex  soit  en  aïe, 
Et  Robastre  le  fier,  qui  porte  la  cuignie. 
Gaufrey  de  Danemarche  a  la  terre  seisie, 
Et  fu  duc  de  la  terre  tous  les  jours  de  sa  vie. 
Et  Dos'embla  de  li,  si  com  l'istoire  crie; 
En  .1.  bois  se  bouta  en  une  hermiterie  , 


^14  GaUFREY.  10,446— !0, 479 

Ileuques  fu  hermite  tous  !es  jors  de  sa  vie. 
Après  son  temps  fu  s'ame  en  paradis  ravie. 

Or  diron  de  Garin  ,  qui  Dex  soit  en  aïe. 
A  Monglane  s'en  vint,  la  fort  chité  garnie. 
Grant  joie  en  démena  Mabileite  s'amie, 
De  Robâstre  se  rest  durement  esbaudie. 
Hernaut  beisa  son  fix  durement ,  sans  boidie , 
Aymeriet  li  preus,  à  la  chiere  hardie; 
Puis  demande  congié  ,  qu'il  n'i  demeure  mie. 
A  Biaulande  s'en  va,  la  chité  segnourie, 
Et  Girart  en  Vienne ,  sa  chité  enforchie. 
Milon  s'en  va  en  Puille,  à  la  chiere  hardie  , 
Et  Renier  droit  à  Jennez,  sa  chité  enforchie, 
Et  Robâstre  le  fier,  qui  Dex  doinst  bonne  vie , 
Si  a  fet  atourner  au  port  une  galie  ; 
Congié  prent  à  Garin  ,  à  Mabile  s'amie. 
Au  partir  de  Robâstre  [moult^  fu  grant  la  piourie  ; 
Jamez  ne  le  verront  en  trestoute  lor  vie. 
Il  a  la  mer  passée  en  .X.  jours  et  demie  : 
Roi  fu  tout  son  vivant,  sire  de  Honguerie. 

Or  diron  de  Gaufrey  à  la  chiere  hardie. 
Et  d'Ogier  son  enfant,  qu'il  aime  sans  boidie  : 
Gaufrey  si  ot  .III.  terres  sous  li  en  mainbournie. 
Dechà  la  mer  passa  l'amiral  de  Persie, 
Ch'est  Sadoine  le  grant ,  le  sire  de  Claudie  ; 
V'auclere  la  chité  a  de  guerre  estormie. 
Quant  Gaufrey  vit  sa  terre  de  bataille  envaïe, 
Il  a  pris  .1.  mesage,  qu'il  ne  demeure  mie, 
Et  manda  Kallemaine,  à  la  chiere  hardie, 
Comment  avoit  la  terre  sus  paiens  gaaignie, 
Pour  Dieu,  que  il  li  fâche  et  secours  et  aïe. 
Li  mes  vint  à  Paris  la  chité  segnorie , 
A  Kallon  a  tantost  la  besongne  nunchie. 
Esbahi  fu  le  roi  quant  la  leitre  ot  oïe  : 


io,48o-io,j'3  GaUFREY.  31$ 

«  Comment!  distKallemaines,  pour  le  cors  saint  Helie! 
«  Dont  me  conta  son  frère  Grifon  grande  boidie, 
«  Qui  me  dist  qu'il  servoit  l'amiral  de  Honguerie. 

—  Sire ,  chen  dist  du[s]  Naimez ,  ne  le  vous  dis  je  mie  ? 
(c  Je  vous  dis  que  Grifon  est  plain  de  tricherie, 

«  Et  son  frère  Gaufrey  a  moult  la  char  hardie, 

«  Et  s'a  assés  en  li  orgueil  et  estoutie. 

«  Il  n'a  homme  si  fier  en  toute  Lombardie, 

«  Que,  s'il  li  avoit  ore  sa  terre  essillie, 

«  Il  ne  feroit  pour  li  une  pomme  pourrie; 

«  Mes  se  créés  mon  los ,  par  Dieu  le  fis  Marie, 

«  Vous  ares  bon  ostage  avant  qu'il  ait  aïe, 

a  Qu'il  vous  sera  soumis  tous  les  jors  de  sa  vie, 

«  De  .1111.  deniers  d'or  chascun  an,  sans  boidie; 

«  Adonc  li  ferés  vous  et  secours  et  aïe.  » 

Et  Kalles  respondi  à  Naimez  :  «  Je  l'otrie,  » 

Kalles  dist  au  mesage  :  «  Amis,  ne  chelés  mie  : 

«  A  Gaufrey  nul  enfant  de  sa  moullier  plevie  ? 

—  Oïl ,  sire,  dist  il,  par  Dieu  le  fis  Marie, 

«  Che  croi  je  le  plus  bel  qui  soit  u  mont  en  vie  : 
«  Ogier  est  apelé,  ne  le  mescréés  mie. 

—  Amis,  dist  Kallemaine,  or  entent  dont  la  vie  : 
«  Tu  t'en  iras  ariere,  que  n'i  demourras  mie, 

(c  Et  diras  à  Gaufrey,  s'il  veut  avoir  aïe, 

«  Que  il  soit  mon  sougis  tous  les  jours  de  sa  vie 

«  De  .llli.  deniers  l'an,  ainsi  l'ai  establie. 

«  Di  qu'il  m'envoit  son  fis  Ogier,  chiere  hardie, 

«  Pour  ostage  de  chen  dont  li  ferai  aïe.  » 

Et  li  mes  respondi  :  «  Biau  sire,  je  l'otrie.  ■» 

Congié  prent  à  Kallon ,  puis  erre  sans  detrie. 

Tant  a  le  mesagier  sa  besongne  avanchie 

Qu'à  Gaufrey  fu  la  chose  de  chief  en  chief  nunchie , 

De  baillier  li  ostage,  si  comme  avés  oïe; 

Et  Gaufrey  respondi  :  «  Par  ma  foi  !  je  l'otrie.  » 


5l6  GaUFREY.  10,514— «o,J4^ 

Ogier  fist  amener,  qu'il  ne  se  large  mie, 
Qui  encore  n'avoit  que  .vi.  ans  et  demie; 
Monter  le  fist  Gaufrey  sus  .1.  mul  de  Sulie , 
Kallemaine  l'envoie,  qu'il  ne  se  large  mie. 

Chen  fu  à  Pentecouste,  une  feste  hautaine, 
Que  Gaufrey  envoia  Ogier  à  Kallemaine. 
En  .1.  petit  batel  passa  la  mer  humaine  ; 
.XIIII.  chevaliers  avec  li  en  emmaine. 
Quant  il  sunt  arivé ,  si  trespassent  le  règne 
Entresi  à  Paris ,  la  chité  souveraine , 
Ogier  livrent  ostage  au  bon  roi  Kallemaine. 
Dont  n'i  a  fet  le  roi  plus  longue  demouraine  , 
Ains  a  tantost  mandé  maint  duc  et  maint  demaine  , 
Et  s'a  le  roi  mandé  Grifonnet  en  campengne. 
Et  Grifon  remanda  ariere  à  Kallemaine 
Qu'à  li  ne  peut  venir  et  que  il  a  essoigne  ; 
Puis  a  dit  coiement,  que  nuli  ne  l'ensengne, 
Que  pour  li  ne  feroit  vaillant  une  castengne. 

Or  escoutez,  pour  Dieu,  du  bon  roi  Kallemaine, 
Que  de  Paris  issi  à  moult  riche  compengne  : 
Bien  sunt  .LX"^.,  en  l'ost  ot  mainte  ensengne. 
Ains  ne  fina  le  roi  s'est  venu  à  Couloigne; 
En  nés  et  en  chalans  sunt  passés  en  Sessoigne , 
VersVauclere  la  grant  ala  la  grant  compengne. 
Tant  vont  qu'il  ont  trouvé  le  félon  roi  grifaigne  , 
Qui  moult  avoit  gasté  la  terre  de  Sessoigne. 
A  li  se  combati  le  bon  roi  Kallemaine , 
Et  d'autre  part  revint  Gaufrey  et  sa  compengne. 
Kalles  i  geta  mort  roi  Grandoine  d'Espengne, 
Sus  Sarrasins  félons  en  courut  la  vergoigne  ; 
Tous  furent  mors  et  pris  par  dedens  la  campengne  ; 
Francheis  firent  le  jour  une  riche  gaaigne. 
Kallemaine  de  Franche ,  à  la  barbe  grifaigne , 


»o,j47— io,î79  GaUFREY.  ^ij 

A  Gaufrey  apelé ,  si  li  dist  sen  entente  : 

«  Amis,  chen  dist,  Gaufrey,  aquitie  est  Sessoigne 

«  Et  toute  Danemarche  de  chele  gent  grifaigne; 

«  J'ai  Ogier  en  ostage ,  vostre  fix  qui  est  jenne; 

a  Or  me  venés  servir  à  Paris  sans  essoigne, 

«  Et  .1111.  deniers  d'or,  du  plus  fin  or  d'Espengne 

«  Aporterés  o  vous ,  chen  sera  vostre  essoigne  ; 

«  Que,  par  cheli  Segnor  qui  fist  la  quarantaine, 

ce  Se  ne  les  aportez,  si  ira  la  besongne  : 

«  Ogier  vo  fis  pendrei  sans  nule  demouraine. 

«  Amis,  dist  Kallemaine,  Gaufrey,  or  entendes  : 
«  Gardez  que  de  couvent  onques  ne  me  faussés. 
«  Vostre  païs  est  bien,  Dex  merchi,  aquités  ; 
«  Vous  en  estez  mez  hons  et  mon  serf,  chen  savés, 
«  Que  par  tel  couvenant  me  fu  Ogier  livrés , 
«  Et,  foi  que  je  doi  Dieu  ,  se  ne  les  aportés , 
«  Ogier  sera  pendu ,  ja  n'en  [iert]  trestournés. 
—  Sire,  chen  dist  Gaufrey,  pour  chen  pas  nel  pendrés, 
«  Que  je  vous  serviroi  à  vostre  volentés.  » 
A  icheste  parole  s'est  le  roi  [de]sevrés , 
Et  Kallemaines  est  en  Franche  retournés, 
Etfet  Ogier  nourrir  de  bonne  volentés , 
Où  li  aprist  assés  des  esches  et  des  dés. 
Ogier  est  durement  à  la  court  amendés. 
Et  le  roi  Kallemaine  le  tint  en  grant  chiertés; 
Mes  ne  demourra  gairez,  se  Dex  n'en  a  pités, 
Qu'Ogier  iert  vers  le  roi  durement  descordés, 
Ainsi  com  vous  orrés,  s'entendre  le  voulés. 

Or  diron  de  Gaufrey,  qui  s'en  est  retournés. 
Desi  en  Danemarche  ne  s'i  est  demourés  ; 
Mez  de  chen  li  meschut  que  vous  dire  m'orrés. 
Que  ne  vesqui  sa  famé  mez  que  .11.  mois  passés. 
Adonques  fu  Ogier  quéu  en  povertés. 


^l8  GaUFREY.  io,58o-ro,éiî 

Gaufrey  en  fist  grant  duel,  mes  tost  li  fu  passés; 
Que  il  prist  autre  famé  et  si  fu  mariés, 
Qui  moult  estoit  diverse  et  plaine  de  maltés. 
Tost  fu  la  dame  plaine  de  Gaufrey  l'adurés; 
Moult  a  Gaufrey  tourné  vers  li  ses  amistés. 
«  Sire ,  chen  dist  la  dame ,  envers  moi  entendes  : 
a  Se  roi  Kalles  vous  mande,  gardez  que  n'i  aies; 
«  Miex  voudroie  mourir  que  fussiés  serf  clamés, 
ce  Gardés  que  nul  servage  nul  jour  ne  li  rendes, 
(c  Ains  li-lessiez  Ogier  qu'envoie  li  avés, 
«  Si  en  fâche  le  roi  toutes  ses  volentés. 

—  Dame,  chen  dist  Gaufrey,  si  com  vous  quémandés. 
«  Miex  voudroie  estre  mort,  ochis  et  découpés 

«  Qu'à  la  court  Kallemaine  fusse  serf  apelés.  » 
Et  la  dame  respont  :  «  Sire,  grant  droit  avés; 
«  Ne  vous  caille  d'Ogier,  fâche  ses  volentés; 
«  Nous  aron  des  enfans  largement  et  assés.  » 
Et  je  que  vous  diroie?  tout  est  h  an  passés, 
Conques  de  Danemarche  n'est  Gaufrey  remués, 
N'il  ne  manda  au  roi  salus  ni  amistiés; 
Et  quant  Kalles  le  voit,  à  poi  qu'il  n'est  desvés. 
Il  a  dit  à  Naimon  :  «  Quel  conseil  me  donrés 
«  De  Gaufrey,  qui  si  s'est  envers  moi  parjurés? 

—  Sire,  chen  dist  du's]  Naimez,  savez  que  vous  ferés.!* 
ce  Espoir  par  aventure  est  Gaufrey  encombrés, 

ce  Si  ne  peut  chà  venir;  itiex  est  mes  pensés. 

«  Prenés  de  vos  mesages,  si  les  i  trametés, 

ce  Qui  .un.  deniers  d'or  li  aient  demandés; 

ce  Et  s'il  nés  vous  aportent,  par  leitres  li  mandés 

ce  Que  vous  Ogier  son  fix  en  son  dangier  pendrés.  » 

Et  le  roi  respondi  :  ce  Bien  conseillié  m'avés; 

ce  Ainsi  sera  il  fet  com  vous  le  quémandés.  » 

Adonc  a  Kallemaine  .xiii.  mes  apelés. 

De  quoi  chascun  estoit  riche  baron  clamés. 


10,614—10,646  Gaufrey.  ^la 

«  Barons,  chen  dist  le  roi,  savez  que  vous  ferés? 

«  Tout  droit  en  Danemarche  à  Gaufrey  en  irés, 

«  Et  de  la  moie  part  issi  vous  li  dires 

«  Que  comme  desloial  s'est  vers  moi  parjurés, 

«  Qui  les  .1111.  deniers  ne  m'a  pas  aportés  ; 

«  Et  s'il  ne  les  aporte ,  moult  trez  bien  li  dires 

«  Ogier  sera  pendu  ains  que  soit  li  estes.» 

Et  li  baron  ont  dit  :  «  Si  com  vous  quémandés.  » 

A  ichest  mot  lor  sunt  lor  chevax  aprestés. 

Les  .XIII.  chevaliers  sunt  es  chevax  montés, 

De  Kallemaine  sunt  départis  et  sevrés , 

Tout  droit  vers  Danemarche  se  sunt  acheminés. 

Or  les  conduie  Dieu  le  roi  de  majestés  ! 

Qu'avant  que  la  quinzaine  ne  le  mois  soit  passés, 

N'i  voudroit  le  mieudre  estre  pour  .xilii.  chités. 

Or  s'en  vont  li  mesage,  que  Dex  gart  d'encombrier 
Vers  Coulongne  la  grant  pensent  de  chevauchier. 
Et  quant  i  sunt  venus,  outre  se  font  nagier; 
Desi  en  Danemarche  ne  se  voudrent  targier. 
Gaufrey  ont  demandé,  on  lor  va  ensengnier, 
Au  castel  de  Mauoy,  là  vont  li  mesagier. 
En  la  court  deschendirent  sous  .1.  alemandier, 
Puis  ont  fet  au  perron  lor  chevax  atachier. 
U  paies  sunt  monté  li  .xiii.  mesagier. 
Et  ont  trouvé  Gaufrey  en  son  paies  plenier. 
Et  fu  aveques  li  sa  très  maie  moullier, 
Chele  qui  li  feisoit  Ogier  forsostagier. 
Gaufrey  ot  avec  li  .1111^.  chevalier. 
Premièrement  parla  le  riche  duc  Fouquier  : 
«  Chil  Damedieu,  dist  il,  qui  tout  a  à  jugier 
«  Gart  les  amis  Kallon,  le  bon  roi  droiturier, 
«  Ses  anemis  confonde  et  les  vueille  abessier  ! 
ce  Sire  Gaufrey,  dist  il,  par  le  cors  saint  Ligier, 


320  CaUFREY.  10,647-10,680 

«  Kallemaine  le  roi  nous  fet  chà  envoier; 

«  Par  nous  vous  mande  Kalles,  l'emperere  au  visfier, 

«  Que  puis  que  vous  feistezvostre  fix  envoier; 

«  Ne  l'alastes  servir  ne  rendre  nul  louier, 

«  Et  si  estes  son  serf,  chen  ne  povés  noier  ; 

«  Par  an  li  devez  rendre  toudis  .liil.  denier. 

a  Or  vous  mande  Kallon,  l'emperere  au  visfier, 

a  Quar  feitez  vistement  vostre  erre  appareillier, 

«  Et  que  vous  li  portés,  ou  il  pendra  Ogier, 

«  Que  il  n'est  nul  fors  Dieu  qui  l'en  puist  respiter.  » 

Et  quant  Gaufrey  l'oï,  vis  cuida  esragier. 

En  recoi  apela  tantost  .1.  escuier; 

Dedens  ia  destre  oreille  li  prist  à  conseillier  : 

a  Va,  si  me  fei  armer  .lill^.  chevalier, 

a  Puis  feront  maintenant  chen  que  je  vueil  proier. 

—  Sire,  à  vostre  plesir  » ,  chen  respont  l'escuier. 

Maintenant  fet  armer  .Illl'^.  chevalier. 

U  paies  sunt  venus  devant  Gaufrey  le  fier, 

Et  Gaufrey  lor  escrie  :  «  Prenés  chest  mesagier  1  » 

Et  il  ont  respondu  :  «  Corn  vous  pleira,  si  iert.  » 

Maintenant  ont  seisi  et  pris  les  mesagiers. 

Gaufrey  fet  à  chascun  la  barbe  roongnier, 

Et  chascun  une  dent  de  la  gueule  sachier  ; 

Chascun  comme  convers  fet  entour  roongnier, 

Leur  cheveus  et  lor  barbes  et  lor  dens  fet  lier. 

Es  pans  de  lor  chemises  lier  et  atachier, 

Et  si  lor  fet  sus  sains  jurer  et  fianchier 

Que  à  Kallon  diront,  le  fort  roi  et  le  fier, 

Que  en  despit  de  li  les  fet  si  atirer, 

Et  que  ch'est  le  quevage  que  li  doit  envoier. 

«  Fâche  du  pis  qu'il  peut ,  ne  le  prise  .1.  denier, 

a  Et  ne  me  caut  s'il  pent,  par  foi!  mon  fis  Ogier, 

a  Que  des  autres  enfans  portera  ma  mouiller. 

a  D'ore  en  avant  le  fès  du  tout  desostagier. 


ïo, 681  —  10,714  GaUFREY.  52I 

«  Et  se  Kalles  est  si  et  orgueilleus  et  fier, 

ce  Qu'il  viengne  en  Danemarche  :  par  le  cors  saint  Ligier! 

«  Je  l'en  feroi  aler  sans  sele  et  sans  destrier.  » 

Quant  ot  fet  les  mesages  ainsi  appareillier, 

A  chascun  une  dent  de  la  gueule  sachier, 

Et  leideraent  la  barbe  plumer  et  roongnier, 

Pour  monstrer  à  Kallon,  pour  li  plus  courouchier, 

La  table  lor  fet  mètre  sans  point  de  l'atargier, 

Et  a  fet  aporter  largement  à  mengier  ; 

Mes  ne  menjassent  pas  pour  les  membres  trenchier, 

Si  grant  duel  ont  de  chen  qu'il  les  fist  vergoignier. 

Du  pales  deschendirent  li  .xill.  mesagier 

Et  montent  es  chevax  et  pensent  d'esploitier, 

Vers  Coulongne  la  grant,  tout  le  chemin  plenier, 

Et  jurent  Damedieu,  le  père  droiturier, 

Que  se  Kalles  de  Franche  ne  lez  en  fet  vengier, 

Que  jamès  à  nul  jour  plus  ne  le  tendront  chier, 

S'il  ne  peut  maintenant  le  damoisel  Ogier, 

En  despit  de  son  père  qui  les  fist  leidengier  : 

Bien  l'a  fet  durement  du  tout  forsostagier. 

En  la  mersunt  entrés  en  .1.  batel  legier, 

A  la  chit  de  Coulongne  se  font  outre  nagier. 

Puis  sunt  issus  des  nés,  prennent  àchevauchier 

Vers  Paris,  oii  estoit  Kallemaine  le  fier; 

Moult  li  feront  par  temps  sa  grant  ire  engaignier. 

Chi  commenche  canchon  qui  moult  fet  à  proisier, 
Si  comme  Kallemaine  veut  sa  honte  vengier 
De  ses  gentis  mesages  qu'il  li  fist  vergoignier. 
Se  Damedieu  n'en  pense  le  père  droiturier, 
La  douleur  en  vendra  dessus  l'enfant  Ogier. 
Che  seroit  grant  damage  sel  fesoit  essillier, 
Que  puis  li  aida  il  maint  castel  à  brisier, 
Puis  conquist  Broiefort,  son  bon  courant  destrier, 
Et  Courtain  autresi ,  q-ui  moult  fist  à  proisier, 
Gaufrey.  2 1 


^i2  GaUFREY.  io,7ij-io,7ji 

Karaheult  li  donna,  le  gentil  chevalier: 
Cheli  fu  Sarrasin,  mes  moult  fist  à  loer; 
Brunamont  en  conquist ,  .1.  félon  pautonnier. 
Mes  des  enfans  Doon  convient  à  tant  lessier, 
Et  de  chi  en  avant  vous  canteron  d'Ogier, 
Ainsi  comme  il  se  fist  vers  Kallon  acointier. 

EXPLICIT  le  romans  de  Gaufrey  le  vaillant, 
De  tous  les  .Xll.  frères,  dont  n'i  ot  nul  faillant, 
Fors  Grifes  le  traître  ,  que  Damedieu  gravent  ! 
il  traï  tous  ses  frères  par  son  mauvais  talent. 
Sachiés  de  li  issi  le  traître  puant 
Dont  vint  la  traïson  en  Franche  la  vaillant, 
De  quoi  mourut  à  glesve  .xx^.  conbatant 
U  camp  de  Rainchevax,  dont  Kalles  fut  dolent. 
Puis  en  fu  le  fel  Guenes  mis  à  destruiement, 
Guenelonle  traître,  qui  ot  mal  ensient. 
Or  diron  des  enfanchez  Ogier  le  jeune  enfant , 
Comment  il  s'acointa  vers  Kallon  le  vaillant. 
Or  prion  le  Segnour  qui  maint  en  Orient 
Que  paradis  aion  par  no  deservement. 
Segnors,  ditez  amen,  que  Dieu  par  son  talent 
Nous  vueiile  tous  oster  de  paine  et  de  tourment! 

ExPLiciT  DE  Gaufrey. 


NOTES. 


P.  2,  V.  2  : 

Qui  ala  à  Kallon  VaucUre  demander. 
Le  manuscrit  donne  : 

Qui  ala  Vauclere  à  Kallon  demander. 
Faute  évidente  du  copiste.  Il  avait  d'abord  écrit  :  (jui 
ala  à  Doon  Vauclere....  Les  mots  ^  Doon  sont  rayes, 
mais  ceux  qui  les  remplacent,  à  Kallon,  ne  sont  point 
en  leur  lieu. 

P.  26,  V.  9  : 

ce  Tout  à  vostre  vouloir,  »  [sa  gent]  ont  respondus. 

Le  manuscrit  donne  paiens ,  leçon  fautive,  comme  le 
sens  l'indique.  Nous  proposons  de  lire  sa  gent.  C'est 
un  terme  collectif  après  lequel  on  trouve  souvent  un 
verbe  au  pluriel,  comme  on  peut  le  voir  plus  bas, 
dans  la  même  page,  ce  qui  nous  autorise  à  laisser  sub- 
sister ont  respondus. 


524  Gaufre  Y. 

P.  32,  V.  21  :  ■ 

Quant  il  ot  chevauchié  sans  plus  lieue  et  demie. 
Vers  à  supprimer;  il  est  pointé  au  manuscrit. 

P.  33,  V.  4: 

Mes  il  est  ma[ub]ailli,  droit  est  que  le  vous  die. 

On  lit  dans  le  manuscrit  mailli,  qui  ne  donne  point 
de  sens,  et  qui  d'ailleurs  fausse- le  vers.  Nous  pro- 
posons de  lire  maubaillioumalbailli,  qui  s'accommode 
bien  au  sens  et  rétablit  la  mesure.  Garin  est  un  beau 
vieillard,  dit  le  poëte;  mais  il  est  mal  en  peint,  mal 
armé,  car  il  n'a  ni  écu  ni  heaume  de  Pavie. 

P.  39,  V.  3  : 

Par  [Gloriant  est  Do].... 
On  lit  dans  le  manuscrit  : 

Par  Do  est  Glorians... 
Leçon  qui  forme  un  contre-sens. 

P.  88,  V.  i  : 

A  tant  es  \ous  Quinart  armé  et  fervestu, 
Marchepalu  brocha 

11  y  a  sans  doute  ici  une  faute,  puisqu'à  la  page  précé- 
dente le  poëte  vient  de  dire  en  parlant  de  Gaufrey  : 

Et  vint  devant  sa  gent  dessus  Marchepalu. 

A  moins  d'admettre  que  Marchepalu  soit  synonyme  de 
cheval,  de  coursier. 

C'est  de  même  que  p.  1 1  _,  v.  3,  le  cheval  de  Ga- 
rin est  nommé  Afilé ,  nom  que  le  poëte  donne  plus 
loin,  p.  245,  V.  31,  au  cheval  de  Gaufrey. 


Notes.  325 

P.  9i,v.  I  : 

Malachar  a  la  pr[ime\... 

Le  manuscrit  àonnt  ^rcmkrc ,  qui  fausse  !e  vers^ 

P.  109,  V.  24  : 

Apoi  qu'il  ne  marvie. 

Le  manuscrit  porte  marvict-. 

P.  122,  V.  22  : 

Son  mesage  apda ,  quiot  à  nom  Baudrls , 
Plustostqueurtpar  montaigne  qu'autre  cheval  par  prés. 

Il  est  probable  qu'entre  ces  deux  vers  Iq  scribe  en  au- 
ra oublié  un  ou  plusieurs  autres  dont  le  sens  était 
sans  doute  que  Baudré  montait  ua  dromadaire;  car 
il  est  difficile  de  croire  que  le  poète  ait  dit  du  messager 
lui-même  qu'il  courait  plus  vite  qu'autre  cheval.  Un 
peu  plus  bas,  d'ailleurs,  on  lit  : 

Puis  est  u  dromadaire  isnclemcnt  montés. 

C'est-à-dire  :  sur  le  dromadaire,  ce  qui  suppose  qu'il 
en  a  déjà  été  parlé. 

P.  1 50,  V.  20  : 

Ammonnestler].  Le  manuscrit  donne  ammonnestant , 
faute  dont  la  rime  indique  la  correction. 

P.  132,  V.  24  : 

Plus  de  .linm.  tn  entrent  ucastel. 

Lisez  pour  la  mesure  :  plus  de  quatre  millier. 

P.  142,  V.  7  : 

Ont  f et  entrer  la  dame  en  A.  car  paint  àflour. 

On  ne  sait  quelle  dame  notre  poète  a  voulu  désigner. 


326  Gaufrey. 

Il  semble  qu'il  aurait  dû  dire  les  dames,  c'est-à-dire 
Clarice  et  Avice,  que  viennent  d'épouser  Doonnet  et 
Girart;  mais  sans  doute  c'est  par  erreur  qu'il  les  a 
mariées  toutes  deux  à  la  page  précédente ,  puisqu'il 
marie  la  seconde  une  peu  plus  tard  (p.  144).  En  ce 
cas  la  dame  serait  une  bonne  leçon  et  se  rapporterait 
à  Avice,  femme  de  Girart.  C'est  Clarice  que  Doon 
épouse  à  la  page  144. 

P.  152,  V.  24: 

Mez  le  roi  fu  courtois ,  [amont]  le  releva. 

On  lit  dans  le  manuscrit  amoult^  leçon  évidemment 
fautive. 

P.  163,  v.  9  : 
A  Kalles  l'a  tramis.... 
Le  manuscrit  donne  tramist,  faute  évidente. 

P.  172,  v.  8: 

Robastre  le  [baron]  a  la  barbe  mellée. 

Le  manuscrit  porte  le  laiton ,  leçon  fautive  qui  s'est 
glissée  sous  la  plume  du  scribe,  parce  qu'au  vers  sui- 
vant on  lit  : 

Tenoit  fort  h  luiton  par  la  corne  quarrèe. 

Nous  remplaçons  luiton  par  baron.  A  la  rigueur,  et 
dans  un  texte  pur,  il  faudrait  //  bers  au  lieu  de  le  ba- 
ron; mais  dans  ce  poëme,  où  les  lois  de  l'ancienne 
déclinaison  sont  fort  peu  respectées,  nous  éprouvons 
d'autant  moins  de  scrupule  à  proposer  baron  qu'on  a 
déjà  lu,  p.  \Gi,  v.  1 3  : 

A  Grellemont  s'en  va  Robastre  le  baron. 

P.  190,  v.  1  : 
Et  la  puchele  va  sus  .1.  tertre  monter.... 


Notes.  ^27 

Entre  ce  vers  et  le  suivant  le  scribe  nous  paraît  avoir 
omis  un  vers,  qui  devait,  sans  doute,  exprimer  cette 
idée  : 

Por  véir,  chen  dist  ele,  Maprin  à  rencontrer. 
Comment  fera  Francheis  trebuchier  et  verser. 

P.  200,  v.  7  : 

Qui  il  ataint  à  coup,  moult  est  courte  sa  vie. 

Le  manuscrit  donne  :  Cheli  ^ui  il  ataint,  leçon  qui 
tausse  le  vers.  Nous  rétablissons  la  mesure  en  sup- 
primant chcli.  ^ 

P.  211,  v.  51  ; 

Et  au  bon  Kallemaine  puisTj  Damedieu  aidier! 

On  lit  dans  le  manuscrit  Kallon,  leçon  qui  fausse  le 
vers  et  puis  au  lieu  de  puist ,  qui  nous  paraît  ici  la 
vraie  forme. 

P.  212,  v.  1 5  : 

Bei[sier]  Le  manuscrit  donne  beisant,  faute  dont  la 
rime  indique  la  correction. 

P.  218,  v.  4  : 

^  .1.  port  sunt  venus  par  ont  on  [ne]  passa. 

[Ne],  qui  est  omis  dans  le  manuscrit,  nous  paraît  in- 
dispensable pour  rétablir  la  mesure  du  vers  et  lui 
donner  un  sens  acceptable. 

P.  22  1,  V.  23  : 

[Rochebrune].  Le  manuscrit  donne  Rocheblonde;  mais 
plus  haut,  p.  218,  et  plus  bas,  p.  224,  le  même 
câstel  est  nommé  Rochebrune;  nous  rétablissons  donc 
ICI  cette  dénomination. 


328  Gaufre  Y. 

P.  226^  V.  12  : 

On  lit  dans  le  manuscrit  : 

Bien  sai  mort  est  le  ber  pour  voir  fi  ensieni. 

Ce  vers  ne  saurait  être  mis  dans  la  bouche  de  Gau- 
frey ,  comme  le  mots^îi  semblerait  l'indiquer.  Il  nous 
paraît  que  c'est  une  parenthèse  du  trouvère,  et,  en 
ce  cas ,  il  faut  lire  sait  au  lieu  de  sai, 

P.  236,  V.  30  : 

E[î]  encontre  une  roche..,. 

On  lit  et  dans  le  manuscrit.  Nous  remplaçons  par  es 
(voilà)  cette  leçon,  qui  nous  paraît  inacimissibie. 

P.  249,  V.  ^  : 

Le  folet  dist  .1.  carne.... 

C'est  carme  [carmen,  charme)  qu'il  faudrait;  mais 
carne  se  retrouve  plus  loin,  et  dans  d'autres  poème; 
dont  le  texte  est  bien  préférable  à  celui-ci.  Nou: 
laisserons  donc  subsister  cette  forme  altérée. 

P.  250,  V.  19  : 

A  refremer  les  portes  moult  très  bien  quémanda. 

Le  manuscrit  donne  : 

A  refremer  les  .111.  portes.  .. 

Leçon  qui  fausse  le  vers.  Nous  supprimons  .lll.,  dé- 
tail dont  on  peut  d'ailleurs  fort  bien  se  passer. 

P.  287,  V.  26  : 

....  à  vous  n'a  [nul]  mestier. 
Le  manuscrit  donne  autre,  leçon  qui  fausse  le  vers. 


Notes, 


3^9 


301 


E  Dex!  chen  dist  [Gaufrey],  tu  soies  aoré 

Le  manuscrit  donne  Robastrc,  leçon  inadmissible. 
C'est  Gaufrcy  qu'il  faut  lire  évidemment.  Gaufrey 
est  plein  de  joie  :  Grand  Dieu,  s'écrie-t-il ,  soyés 
cidorè!  Puis  il  adresse  doucement  la  parole  à  Ro- 
bastre ,  (jui  vient  de  lui  ;ipporter  les  bonnes  nouvel- 
les dont  1!  se  réjouit  : 

Puis  Va  par  grant  amour  douchcment  apeU 
Robastrc,  biaus  amis ,  etc. 


Saufrey. 


ERRATA. 

P.  1 1,  V.  3  :  Sus  Afile  monta,  lisez  Sus  AfiU. 

P.  96,  V.  2  I  :  leschide,  lisez  l'eschiele. 

P.  128,  V.  27  :  ne  m'aUz  ravisant,  lisez  ne  m'aîez  ra- 
visant?  (ne  me  reconnaissez-vous  pas  ?) 

P.  î  35,  V.  16  :  Que  les  gens  sont  lassus,  lisez  Qucles 
gens  sont  lassus. 

P.  139,  V.  8  :  Où  tant  à  scgnorie ,  lisez  Où  tant  a 
segnorie. 

P.  1^9,  V.  17  :  Pour  Dieu  ie  droiturier.  Après   ce 
derniermot,  suppléez  deux  points  tombés  au  tirage. 

P.  198,  V.  31  :  Li  .X.  paien  le  voient,  lisez  Li  .XX. 
paien. 

P.  208,  V.  28  :  La  roche  deffiés,  lisez  Deffiês. 

P.  272,  V.  19  :  Chi'  ert  le  roi  Gloriant,  lisez  Ch'  iert. 

P.  319,  V.  21  :  Au  castel  de  Mauoy ,  lisez  demanoy  , 
sur  le  champ. 


CM 


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Gaufrey  (Chanson  de  Geste) 


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Toronto  5.  Canada 


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